SPARTACUS

04 juillet 2018

Dans le monde une classe en lutte juin 2018

 

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ECHANGES ET MOUVEMENT, BP 241, 75866 PARIS CEDEX 18,France

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Blog: Spartacus 1918

Juin 2018

 

LES CHIENS ABOIENT, LA CARAVANE PASSE

La «caravane», c‘est celle du capitalisme qui est passé à l’échelle européenne et mondiale et veut briser le corset de tout un ensemble de réglementations, concernant non seulement l’exploitation de la force de travail mais l’ensemble des structures politiques et sociales élaborées il y a plus de 70 ans. Le modèle de société qui a fonctionné dans ce que l’on a appelé les «glorieuses» a permis le redressement et l’expansion du capital proprement français et sa mondialisation. Par un de ces retournements fréquentes dans l’Histoire économique et sociale, ces règles qui avaient permis son expansion sont devenues un obstacle à la poursuite de cette expansion et doivent être impérativement modifiées.

Les «chiens», ce sont les bureaucrates syndicaux qui ménagent surtout leur place et celle de leur organisation dans les structures de gestion de ce système capitaliste en intervenant et/ou organisant dans ce cadre pour qu’elles correspondent à leurs propre objectif et fonction qui sont ceux d’intermédiaires entre le capital et le travail pour un fonctionnement sans trop de heurts du procès de production. Ce fut particulièrement le cas au sortir de la seconde guerre mondiale lorsque le capital français devait se sortir d’années d’immobilisme et d’occupation L’union nationale forgée dans les combats de la résistance et des prétentions du gaullisme conduisit à un programme du Conseil National de la Résistance comportant d’une part l’instauration d’une sorte de capitalisme d’Etat nanti d’un plan de développement économique, d’autre part un pacte social destiné à s’assurer le soutien des travailleurs à ce redressement du capital national. Pour faire bonne mesure et s’assurer le soutien de secteurs clés de l’économie d’alors, au-delà de cette vulgate officielle du commun des travailleurs, les travailleurs de ces secteurs clés (mines, sidérurgie, électricité, chemins de fer, dockers, fonctionnaires) se virent octroyer des statuts spécifiques dénommés «régimes spéciaux» ceux-là mêmes qui sont présentement dans le collimateur des réformistes des relations de travail.

Contrairement à une légende, ce pacte social n’était nullement un «social» des travailleurs dans une lutte quelconque, mais concocté par des technocrates une nécessité qui comportait d’un côté, tout un ensemble d’avancées quant à une amélioration de l’ensemble des conditions de travail - principal et accessoires – destinées à s’assurer l’adhésion des travailleurs à ce rétablissement capitaliste. Ce pacte comportait une contrepartie: une invite aux travailleurs à se sacrifier en en faisant toujours plus pour faire croître rapidement la production et, machiavélisme assurer ainsi le financement des «» faites aux intéressés; Ce fut le sens des déclarations inhabituelles des dirigeants du PCF et de la CGT, qui dominaient alors la scène sociale, intiment aux travailleurs d’en faire plus, jusqu’à l’épuisement. Ce furent, dès 1947, les travailleurs qui rompirent ce pacte social qui n’engageait que les dirigeants. Mais les grèves sauvages qui éclatèrent alors, servirent, avec le début de la guerre froide de prétexte pour exclure le PCF du gouvernement qui, par un retournement fit que la CGT instrumentalisa ces grèves fin 1947 dans le sens de l’option internationale d’alors de l’URSS. Mais malgré ce contretemps et la répression qui s’en suivit, l’essentiel du statut social général et des régimes spéciaux resta en place parfois complété mais aussi attaqué dans la mesure où certaines de ses dispositions gênaient l’évolution du capital. Ce fut alors que les luttes prirent le caractère de «défense des acquis» en fait d’un statut concédé dans les intérêts du capital mais que ce même capital reconstruit et orienté vers une mondialisation cherchait à tout prix maintenant à écarter.

C’est ainsi que depuis des années, pratiquement toutes les tentatives de modifications de ces règles devenues gênantes pour une réponse du capital à une compétition mondiale se sont heurtées à des résistances diverses, assez fortes pour faire que dans pas mal de secteurs on assistait à des blocages. Plusieurs tentatives d’attaquer de front certains éléments importants du statut général et des régimes spéciaux, (retraite, contrats jeunes, etc..) ont soulevé d’importants mouvements de lutte qui ont contraints les gouvernements d’alors à céder. Mais cela n’a pas empêché une sorte de grignotage permanent de mesures partielles qui ne soulevait pas trop de vagues puisque s’adressant à des couches sociales limitées mais bien que leur ensemble ait abouti à une réduction des «avantages sociaux» l’essentiel de ceux-ci persistait bloquant les possibilités d’expansion à l’heure de l’intégration dans l’Europe et dans le Monde.

Les alternances politiques traditionnelles droite-gauche ne montraient que l'impuissance des politiques à surmonter ces blocages, d'autant plus que toute tentative d'un parti au pouvoir était aussitôt dénoncée et instrumentalisée par l'opposition d'alors. Le plus bel exemple d'un tel blocage fut l'aéroport de Notre Dame des Landes qui devint au fil des ans un abcès de fixation à la fois réel et symbolique; on pourrait multiplier les exemples dans tout ce qui concerne les structures économiques et sociales notamment les relations de travail.

La pression du capital devenant de plus en plus forte, l’avant-dernier gouvernement sous étiquette social-démocrate tenta bien timidement de s’engager dans cette voie d’une réforme radicale du système et pour ce faire avait embarqué un quarteron de jeunes loups technocratiques. Ceux-ci réussirent quand même à faire passer deux textes essentiels. D’une part, la loi sur la représentativité syndicale qui d’une part rationalisait les relations paritaires en éliminant les «syndicats» et d’autre part renforçait les accords d’entreprise et le pouvoir des sections de base aux dépens de la bureaucratie des appareils syndicaux. D’autre part la loi El Khomri , qui permettait à ces sections syndicales de base représentatives de conclure des accords d’entreprise dérogatoires à certaines dispositions du code du travail et des accords de branche négociés par les bureaucraties syndicales.

On peut épiloguer sur les mouvements syndicaux et autres du style «Debout» qui tentèrent au cours de l’année 2016 de s’opposer à cette loi qui fut finalement votée. Il n’est guère possible d’incriminer l’une ou l’autre des organisations, partis et mouvements pour l’échec des protestations qui furent organisées sous toute forme au cours de cette année 2016, bien qu’on puisse y discerner pas mal de manipulations diverses autour d’évidentes divisions. A aucun moment, toutes ces structures organisationnelles n’eurent à endiguer un puissant courant de base et c’est précisément la perception de cette situation qui les rendit aussi timorés dans l’organisation d’une opposition réelle et efficace. La question que l’on pouvait alors se poser – et que l’on peut se poser encore actuellement- est de savoir pourquoi, jusqu’à présent aucun sentiment collectif de la nécessité d’agir ne s’impose, sentiment qui imposerait une action de masse aux organisations ou à tout mouvement plus ou moins autonome. Peut-être une réponse peut venir dans le fait que toujours, plus ou moins l’idéologie capitaliste du moment imprègne aussi une bonne partie de la population, notamment celle du «ès nécessaire» et que la situation de tout un chacun, malgré une bonne dose de mécontentement, n’est pas suffisante pour faire évoluer les mentalités vers une action collective. Mais, quelle que soit une explication possible, le fait est que, depuis deux années de «éformes» et une foule d’autres projets plus ou moins radicaux, on ne voit guère s’ouvrir de véritables fronts de combat social d’envergure.

Au premier janvier 2018, les 26 ordonnances Macron prises au cours de 2107 et leur 117 mesure, sont entrées en application: elles comportent une extension des dispositions de la loi El Khomri et une transformation radicale de la représentation des travailleurs dans les entreprises. Si au cours de cette année 2017, une convergence des luttes avait pu se produire, c’en était bien le moment puisque ces mesures concernaient l’ensemble des travailleurs. Mais force est de constater que cette année-là a connu un déclin tant dans le nombre de grèves (712 contre 801 en 2016 et 966 en 2015) tout comme des protestations nationales (82 contre 110 en 2016) .

Pourquoi aujourd’hui, alors que l’essentiel touchant la réforme des conditions d’exploitation de la force de travail est déjà en place, le syndicats «» se lancent-ils, à l’occasion de conflits distincts spécifiques dans des manifestations qui n’ont pas -et de loin- l‘ampleur de celles du passé ( par exemple celles contre la réforme Juppé des retraites ou contre le CEP de de Villepin). Pourquoi prônent-elles une convergence des luttes alors que les luttes en cours (SNCF, Air France, Carrefour) n’ont rien d’autre en commun que la marche habituelle du capitalisme et que les tentatives d’y associer d’autres secteurs, par exemple les universités font que la mayonnaise ne prend pas. Pourquoi nier des évidences qu’il n’y a ni cette convergence, ni même que ces grèves soient particulièrement efficaces, les syndicats «» persistent-ils dans une récurrence de manifestations qui ne montrent rien d’autre que la faiblesse de la mobilisation recherchée.

La raison, je crois est à rechercher ailleurs. Outre la réforme profonde du droit du travail, une mesure fiscale passée presque inaperçue est venue préparer d’autres réformes plus profondes des avantages sociaux, annexes du travail, un secteur où les bureaucraties syndicales excellent pour y trouver un bon fromage et la source de leur clientélisme. Cette mesure fiscale, déjà effective, concerne l’extension de la CSG et la diminution des cotisations sociales assises sur le salaire. Étant donné que tout le système des «avantages» sociaux repose depuis 1950 sur le paritarisme et que la gestion de la répartition des cotisations est confiée à des caisses retraite, maladie ou organismes de formation professionnelle où les syndicats se taillent la part du lion, toute fiscalisation diminue leur pouvoir. Ceci d’autant plus que les réformes présentement en chantier sur les retraites ( avec l’instauration d’un système à points), celle de l’assurance maladie et celle du chômage et de la formation professionnelle les priverait d’une bonne partie de leurs prébendes actuelles.

La grève de la SNCF et la réforme projetée par le gouvernement qui n’est pour l’essentiel qu’une mise en conformité avec les impératifs économiques de la Communauté Européenne, est spécifique à cette importante entreprise et sa spécificité n’est nullement reliée avec toutes les réformes Macron antérieures ou futures qui seules auraient pu entraîner une «convergence» des luttes (la loi El Khomti qui s’appliquait à la SNCF autorisait des atteintes au statut mais n’avait guère soulevé de mouvements sur les rails) . La loi sur la représentativité syndicale fait que le gâteau de la discussion avec la direction n’est partagé qu’entre quatre syndicats, deux «», CGT et Sud rail qui à eux deux disposent d’une majorité de blocage d’accords éventuels (51%) et deux «» CFDT et UNSA. La forme de grève lancée par les «» est particulièrement machiavélique et d’une prudence exemplaire. Conçue pour que de toute façon, quelle qu’en soit l’issue, les bureaucraties syndicales en sortent indemnes. Si la grève par intermittence (pas grève perlée comme on la définit et qui est tout autre chose) est efficace (ce qui ne semble pas le cas présentement), les bureaucraties s’en trouveront renforcés dans leurs discussions avec la direction. Si elfe échoue, ces bureaucraties pourront toujours prétendre que «base ne suit pas» et qu’ils n’y peuvent rien. Quant à la fameuse convergence, on voit mal comment, au-delà des mots, elle peut avoir un sens autour d’une grève qui n’est que partielle et dont la routine tourne à l’inefficacité. Ceci alors que les autres secteurs qui étaient sollicités pour s’associer à cette convergence ne répondant pas.

On a beaucoup parlé, à propos des luttes présentes de mai 68 et d’un possible remake de cette révolte sociale. Mais outre que l’Histoire ne se répète jamais (en particulier, les conditions de l’exploitation de la force de travail et des règles sociales ont totalement changé en 50 ans, mème si le capitalisme impose toujours sa loi), une convergence en 1968 qui fut d’ailleurs une généralisation des luttes, ne fut pas du tout «ée» par un syndicat ou un parti quelconque et surgit au moment où personne ne l’attendait. La tendance actuelle (je dis bien actuelle car tout évolue et aujourd’hui plus que jamais accélérée par une foule d’innovation techniques) c’est l’orientation vers une précarisation généralisée sous des formes très diverses, à l’échelle du monde (d’où l’apparition du terme «» chez tous les analystes et réformateurs divers). Toute une partie des réformes Macron vise à personnaliser relations sociales et avantages sociaux et à écarter toute forme de gestion collective: cela redonne un pouvoir à l’Etat, c’est-à-dire au capital, aux dépens de tous les fromes collectifs qui pouvaient intervenir dans les processus économiques

Comme le dit le proverbe anglais «l’eau sur le feu que l’on surveille ne bout jamais», une grève attendue ne survient pas car, si les conflits sociaux, petits ou grands localisés ou généralisés, surgissent à un moment donné, c’est souvent dans un contexte que l’on ne perçoit pas vraiment et qu’une étincelle imprévue fait exploser ce contexte, c’est le capital qui le fabrique, à n’importe quelle échelle, l’étincelle cela peut être un fait minime qui surgit là où ne l’attend pas. Et dans tout cela, les donneurs d’ordre et de consigne, le conjoncteur de plans, n’ont aucun pouvoir sauf de prendre éventuellement le train en marche pour préserver leurs intérêts. Si l’on regarde aujourd’hui ce qui se passe dans le monde on s’aperçoit que de tels mouvements de masse, de résistance spécifique existent depuis des années avec une récurrence qui incite à l’optimisme et qui sont, en quelque sorte une «réponse à l’universel» hors des schémas classiques de lutte qui ne font plus recette. C’est particulièrement visible aujourd’hui aux USA. Mais ces mouvements qui pour l’instant naissent et meurent n’ont rien de commun avec la forme des luttes qui se déroulent présentement en France, même si l’on peut espérer qu’ils s’y retrouveront un jour.


 

USA

L’étincelle qui met le feu à la plaine

 Pour la compréhension de ce qui suit , on doit souligner qu'aux Etats Unis, toutes les questions de l’enseignement sont réglées pour une bonne part au niveau des Etats, tant pour le financement que pour les programmes scolaires

Comme en général dans toute grève, celle des enseignants de Virginie occidentale a commencé, d’une manière tout à fait banale, sur une question de salaires. Le 22 février 2018, le gouverneur républicain de l’Etat signe une loi accordant aux employés de l’Etat (enseignants, et autres personnels des écoles, police) une augmentation de salaire de 2% à partir de juillet avec 1% de plus pour les enseignants entre 2020 et 2021. Les enseignants de cet Etat sont déjà parmi les plus mal payés des USA et ces augmentations dérisoires ne compensent en aucune manière l’inflation, l’augmentation des impôts et des frais médicaux. Les syndicats n’envisagent alors que d’organiser un vote pour faire accepter ces propositions

Un mouvement de grève sauvage commence le 22 février dans quelques établissements puis très rapidement, médias sociaux aidant, il se répand dans l’ensemble du système scolaire l’Etat : 33enseignants quelques jours plus tard sont en grève affectant 270enfants. Une promesse verbale du gouverneur d’une augmentation de 5% ne les satisfait pas et ils décident de faire grève jusqu’à ce qu’une loi la rende définitive.

Les syndicats enseignants ont bien tenté de stopper la grève par l’organisation d’un vote le 27 février mais, séparément, les enseignants ont décidé de continuer la grève

Le 28 février, 150 enseignants se rencontrent dans un centre commercial la capitale Charleston et décident de passer outre aux «». La grève va durer plus de 9 jours pour cesser le 6 mars lorsque le gouverneur finit par céder- par une loi- une augmentation de 5% des salaires de tous les agents publics. Pour donner un symbole à leur grève, les enseignants grévistes portent des teeshirts rouges, ce qui donnera son nom au mouvement, «red strike». Le drame est que cette concession aux enseignants se fera aux dépens de coupes dans d’autres chapitre du budget de l’Etat, par exemple Medicaid. Parmi .les autres revendications figuraient aussi une contribution de l’Etat aux contrats individuels garanties maladie mais rien n’a été fait à ce sujet.

Cette grève dans un secteur bien défini, l‘éducation, à l’échelle d’un Etat rencontre un écho considérable dans tout le pays et présente des caractères inédits:

- D’un bout à l’autre, elle est totalement en dehors des syndicats et défie une interdiction de principe de la grève. Cela déroute les autorités et le président du sénat de la Virginie occidentale peut déclarer: «on n’est pas en train de négocier avec un groupe uni de participants. C’est seulement une sorte de d’organe que je ne sais pas comment l’appeler. C’est plutôt un soulèvement » Ce qu’un prof d’université de l’Etat confirmera en déclarant:«…Sans cette voix institutionnelle, il devient effectivement plus difficile d’organiser ce genre de chose. Mais quand les conditions deviennent suffisamment difficiles les travailleurs agissent hors de toute organisation»

- Elle se propage comme tant d’autres mouvements par l’utilisation des incontournables réseaux sociaux, mais on ne sait que peu de choses, au-delà de cette communication, ou comment la grève s’est organisée dans chaque établissement ou s’il y a eu des coordinations interscolaires à un niveau ou à un autre.

- Elle a le soutien quasi unanime des parents ce qui ressort de maintes déclarations: «don’t give up» (ne renoncez pas),» Vous menez le bon combat pour nos enfants». Il s’y mêle aussi d’autres soutiens à cause de l’évocation occasionnelle dans les revendications des questions de genre et des problèmes raciaux

- Elle a bénéficié d’une grande solidarité de toute l’Amérique: une caisse de soutien réunira en quelques jours plus de 330$ et des soutiens en nature sont même venus par exemple d’un envoi de pizzas des enseignants de San Francisco

- Elle dépasse rapidement le cadre local s’étendant, d’une manière tout autant sauvage, dans un certain nombre d’Etats où les enseignants sont les plus mal payés et les crédits destinés à l’enseignement de plus en plus réduits

- Le mouvement est essentiellement féminin : 80% des enseignants du secteur public sont des femmes et ce sont elles le plus actives (15)

Il est impossible de décrire dans le détail comment cette lutte se propage et s’organise indépendamment de toute coordination, même à l’échelle d’un Etat. Elle prend des formes diverses selon les Etats et les conditions à la fois de la situation de l’enseignement et les possibilités de manipulation et de répression des autorités et de complicités syndicales. Ce qui suit, plus ou moins chronologique pourra apparaître une sorte de patchwork; c’est forcément incomplet, car les médias ne sont pas très prolixes sur ce mouvement, mais montre surtout l’étendue et la persistance du mouvement de lutte des enseignants dans tout le pays. L’extension de la grève prend des formes diverses tout comme les revendications s’élargissent des questions de salaire à l’ensemble des problèmes avant tout matériels touchant ce secteur de l’éducation C’est cette forme d’un conflit à l’échelle nationale qui explique cette tendance à une grève généralisée dans ce secteur. C’est un conflit encore en cours actuellement qui s’étend à tous les secteurs annexes de l’enseignement y compris les conducteurs de bus scolaires. De plus en plus s’affirme son caractère politique face à une attaque généralisée de l’équipe particulièrement réactionnaire de Trump qui voudrait privatiser totalement le système éducatif américain.

INDE

Les «» (intouchables) sont la caste la plus basse de la hiérarchie des cases en Inde, auxquels sont réservés les tâches les plus pénibles et les plus ingrates. Cet anachronisme persistant dans la société indienne est l’occasion fréquente de révoltes et d’excès de tous ordres. Depuis janvier dernier des affrontements et des grèves ont conduit à des émeutes particulièrement à Mumbaï .

Au moins quatre personnes ont perdu la vie lundi 2 avril dernier dans d'importantes manifestations de membres de basses castes à travers le nord de l'Inde contre une décision de la Cour suprême, ont annoncé les autorités locales.

La plus haute instance judiciaire de cette nation d'Asie du Sud a annulé le mois dernier l'arrestation automatique de suspects de discriminations ou violences contre les castes et tribus dites "répertoriées", considérées comme les plus défavorisées socialement, au motif que la loi pouvait être utilisée abusivement.

En réaction, plusieurs organisations de dalits (autrefois appelés "intouchables"), population de 200 millions de personnes sur le 1,25 milliard que compte le pays, ont appelé à un blocage général. Selon eux, l'assouplissement de la loi pourrait favoriser les exactions contre leur communauté.

Des heurts avec la police, des attaques de bus, de bâtiments publics et des blocages d'axes routiers ou ferroviaires étaient recensés dans un chapelet d'États du nord du pays, du Pendjab au Bihar en passant par le Rajasthan.

L'État du Madhya Pradesh (centre) était l'un des plus touchés par le mouvement. Quatre personnes y ont été tuées, a indiqué à l'AFP Rishi Kumar Shukla, un haut responsable de la police de l'État, sans préciser les circonstances des décès.

"La situation est maintenant sous contrôle", a-t-il assuré.

Dans la ville de Meerut, située non loin de New Delhi, les émeutiers ont brûlé un commissariat de police selon les médias locaux. Des jets de pierres ont ciblé les forces de l'ordre.

Dans un autre district d'Uttar Pradesh, plusieurs bus publics ont été incendiés sans faire de blessés, a indiqué la police à l'AFP.

Depuis, le cortège de violences, de grèves et de manifestations sauvagement réprimées continue

D’autre part , dans de nombreuses régions du pays, des conflits récurrents contre l’installations de mines ou d’industries particulièrement expropriatrices et polluantes.. En 2014, le gouvernement a annulé l’obligation de consulter la population locale pour l’installation ou l’agrandissement d’une usine ou d’une mine mais la justice en a ordonné le rétablissement de 2016 mais entretemps , de telles autorisations ont été accordées au mépris de l’accord des populations paysannes locales, et même actuellement , corruption aidant, toute réglementation peut être aisément tournée. Ce qui déclenche des conflits locaux durement réprimés comme les 22 et 23 mai lors de manifestions contre l’la réouverture et l’extension d’une fonderie de cuivre à Tuticorin dabs l’extrême sud de l’Inde ( par la multinationale minière basée à Londres Vedanta) où13 manifestants ont été tués par la police lorsque la manifestation s’est transformée en une émeute locale. La dimension de telles luttes est donnée par des chiffres: 33 activistes de l’environnement assassinés par les maffias minières de 2015 à 2017.

Le 13 mars , 40 000 cheminots manifestent à Dehli devant le parlement pour leurs salaires et le retraites. Toujours à Dehli, le 14 avril 5 000 travailleurs du nettoyage reprennent le travail alors qu’ils étaient en grève depuis le 14 mars pour les salaires et une assurance maladie

Le 12 mars, près de 50 000 payants ont envahi Bombay, certains après avoir parcouru 180km qui veulent obtenir plus d’aide gouvernementale dans une situation particulièrement précaire aggravée par une sécheresse récurrente Il obtiennent en partie satisfaction ce qui fait craindre des a manifestations semblables de catégories sociales défavorisées

VIETNAM

Au cours des cinq premiers mois de 2018, le pays a connu plus de grèves sauvages que pendant la même période de 2017, toutes touchant les salaires , les conditions de travail et les accessoires du salaire, principalement les garanties en cas de maladie

Les ouvrières de Pouchen au Vietnam dans la province de Dong Nai ont refusé de travailler et se sont plutôt rassemblés devant l'entreprise, occupant une partie de la route nationale 1K qui relie la province à sa voisine Saïgon.

"Nous avons été informés que la société prévoit de modifier le système de paiement en 2019, ce qui affectera nos revenus et bénéfices", a déclaré une travailleuse.

Le Vietnam a repoussé à plusieurs reprises l'adoption d'une loi sur les manifestations, de sorte que toutes les manifestations organisées par les travailleurs dans le pays équivalent à ce que l'on appelle des grèves sauvages.

Un total de 314 grèves sauvages a eu lieu à travers le pays l'année dernière, avec des travailleurs mécontents exigeant de meilleures conditions de salaire et de travail et de protester contre les heures supplémentaires, selon la Confédération générale du travail du Vietnam.(10% de plus que l’année d’avant). De nouveau des grèves, sauvages bien sûr, manifestations et blocages: le 24 mars des milliers de travailleurs , en majorité des femmes d’une usine taiwanaise bloquent une autoroute pendant plusieurs heures pour les salaires avant d’en être délogés, le 29 avril une autre grève sauvage de 5 jours dans une usine de chaussures travaillant pour les plus grandes marques mondiales pour obtenir une assurance maladie

Une étude récente démontre que les bas salaires au Vietnam ont pour conséquence une très basse productivité qui serait inférieure à celle de tous les pays voisins du sud est asiatiques également lieux de délocalisation des productions initialement chinoise

 

DEMOCRATIE DIRECTE ?

 

UNE CONTESTATION GENERALE PAR LA RUE DE LA REPRESENTATIVITE PLUS OU MOINS DEMOCRATIQUE

 

Dans le monde entier, on assiste, séparément des luttes de classe des travailleurs, à tout un ensemble de manifestations de masse le plus souvent pacifiques qui se rapprochent par leur caractère de ce que l’on a connu depuis 2009 sous l’étiquette «arabe» ou «occupy». On pourrait y associer une pratique renouvelée du référendum pour faire entériner des mesures que les gouvernements ne veulent pas accomplir.

Dans leurs manifestations récentes depuis le début de l’année, ces événements présentes des caractères communs:

-une contestation du pouvoir en place soit élu «» soit plus ou moins dictatoriaux et se maintenant au pouvoir par des manœuvres frauduleuses soit parvenu au pouvoir à la faveur d’une abstention massive et qui prennent arbitrairement des mesures particulièrement impopulaires ou dont la corruption est si étendue dans les plus hautes sphères qu’elle en devient insupportable

  • en général ces mouvements n’ont pas un caractère révolutionnaire au sens généralement admis que la population ouvrière se battait dans une lutte finale pour une société sans exploitation de la force de travail dans une action violente d’affrontement avec les forces de répression .En général ces mouvements actuels sont pacifiques, exempts de violence sauf lorsqu’ils doivent répondre à une répression violente.

  • La plupart de ces mouvements ont un objectif bien précis ponctuel, l’annulation d’une décision ou d’un fait particulièrement révoltant ou l’ampleur d’une situation de fait, par exemple la corruption généralisée.

  • Presque tous ont un caractère spontané c’est-à-dire , générés par un fait précis, s’étendent rapidement hors de toute organisation politique ou autre par une utilisation intensive des médias sociaux bien qu’il faille souligner que ces médias ne sont que des moyens et ne créent pas en eux-mêmes ces mouvements de révolte

Rien que pour les six derniers mois on peut relever l’existence mondiale de tels mouvements présentant l’un ou l’antre ou plusieurs des caractères que nous venons de relever. Nous ne pouvons bien sûr pas donner les détails de chacun d’eux, mais chacun de vous pourra retrouver facilement ces détails.

USA –24/3/2018-2,5 millions d’élèves manifestent dans tout le pays (800 000 à Washington) contre les tueries dans les écoles et la question du commerce des armes (il y a eu plus de morts dans les écoles dans ces tueries en 2017 que de pertes militaires US sur tous les théâtres mondiaux d’opération)

5 mai 2018 - 800 000 dreamers manifestent dans tout le pays pour le maintien de leur statut

On peut y ajouter la grève sauvage des enseignants dont nous parlons par ailleurs et dont le caractère s’apparente à ces mouvements que nous évoquons.

ETHOPIE20/2/2018– pendant des mois et des mois des manifestations monstres ont secoué le pays (motivant d'abord le décret d'état d'urgence,) contre le pouvoir en place. Ainsi que des grèves dont une «at home strike» (rester à la maison)Le premier ministre est contraint de démissionner. Contre l'armée jusqu'alors dominante derrière une minorité ethnique tigréenne un nouveau premier ministre, soutenu par une des ethnies majoritaires, lève l'état d'urgence, relâche 6 000 prisonniers politiques, veut régler le problème frontalier avec l'Erythrée et mettre un terme au capitalisme d'Etat pour promouvoir le développement économique du pays. C'est finalement sous la pression de manifestations massives récurrentes que s'opère un changement radical dans la gouvernance du pays malgré une armée dominantes jusqu'alors dans tous les domaines.

BRESILLe 15 mai l’assassinat d’une conseillère mn cipale de Rio provoque des manifestations monstres dans tout le pays. C’est que cette femme noire, originaire des favelas, est devenue par sa lutte incessante contre la corruption et les violences meurtrières tant de la police que des maffias; prenant sans relâche la défense des femmes, noires, des homos et des plus pauvres en général, , constamment menacée de mort mais n’abandonnant pas pour autant sa lutte, elle était devenue pour la population pauvre le symbole de leur lutte quotidienne et pour tous les dirigeants de détenteurs d’un pouvoir la cible à abattre

TUNISIENous avons déjà parlé dans des bulletins précédents des manifestations de centaines de milliers le 15 janvier dernier qui ont déclenché une féroce répression avec des dizaines de morts, beaucoup plus de blessés e t des centaines d’arrestations. Cette répression et la situation économique désastreuse du pays à l’origine des manifestations a accentué la fuite vers l’étranger et le naufrage mortel récent d’un navire changé de Tunisiens ( une centaine de noyés) a souligné l’ampleur de cette émigration ( près de 10 000 en 2017 ( 7 fois plus qu’en 2016) et le développement présent d’une nouvelle vague migratoire.

SLOVAQUIEL’assassinat d’un journaliste (et de sa compagne) qui enquêtait sur la corruption du pouvoir et ses liens avec la maffia italienne déclenche des manifestations spontanées de plus de 40 000 habitants dans trente villes du pays en mars dernier, contraignant le gouvernement à démissionner et à organiser de nouvelles élections pendant qu’un groupe de journalistes reprend des enquêtes sur la corruption. Mais les réticences du pouvoir à poursuivre une enquête sérieuse sur ces meurtres ont déclenché une crise d’une part dans les médias ( radio, TV et presse) et d'autre part dans la sphère politique, laissant présager d’autres actions de masse dans la rue

MALTE— «L’île aux affaires» est le carrefour de toutes les maffias criminelles et politiques et des corruptions mondiales. Une courageuse femme journaliste locale Daphné Galicia sr son blog «Commentary» dénonce tout ce qu’elle peut tout en constatant «escrocs sont partout. La situation est désespérée» . Cela lui vaut les honneurs des méthodes de la maffia sicilienne qui, comme pour le juge Falcone, l’assassine avec une bombe télécommandée placée sous sa voiture . Les imposantes manifestations spontanées qui suivent restent pourtant sans lendemain alors que 45 journalistes mondiaux lancent le «Daphné project» qui tente d’aller au-delà d’une omerta officielle sur ce crime et sur l’immensité des corruptions et trafics de l’île.

NICARAGUALe 18 avril 2018 des dizaines de milliers descendent pacifiquement dans la rue dans les principales villes du pays pour protester contre un ensemble de mesures d’austérité dont une concernant le régime de retraite et demandant le départ du dirigeant dictateur ,ex révolutionnaire sandiniste Ortega. Devant l’ampleur de la répression les manifestations se transforment en émeutes avec des barricades, des incendies, des immeubles publics mis à sac et des magasins pillés .L’armée intervient et la répression est à la hauteur: plus de 130 tués à la fois dus aux tirs contre les manifestants que par des équipes de tueurs qui ciblent les opposants visibles . Le 30 mai, jour de la fête des mères, plus de 500 000 mères manifestant pour demander justice pour le meurtre de leurs enfants et 19 d’entre elles sont tuées dans l’attaque policière. Comme le gouvernement ne cède en rien, des étudiants occupent l’université de Managua le 28mai et leur expulsion déclenche de nouvelles manifestations qui tournent également à l’émeute. Une menace de grève générale pourrait-elle faire céder les pouvoir qui s’accroche?

TANZANIEDepuis février des manifestations récurrentes contre le pouvoir en place et ses mesures d’austérité déclenchent les répressions habituelles dans une grande confusion politique et vraisemblablement la main secrète des USA;

SOUDAN—En janvier 2018 , on ne compte pas moins de 32 manifestations pacifiques contre les prix des carburants et l’inflation sur les produits de première nécessité qui n’ont guère entraîné que quelques promesses du pouvoir. Malgré le calme apparent des mois suivants, de nouvelles manifestations reviennent actuellement dont une le 19 mai et qui ont un caractère plus violent ( un flic tué dans une altercation alors qu’il contrôlait la distribution de carburant

MADAGASCAR21 avril 2018—des milliers de manifestants à Tananarive contre une réforme de la loi électorale tendant à évincer l'opposition, deux morts, des douzaines de blessés. Le 23 avril, des milliers de manifestants habillés en blanc se rassemblent devant l'hôtel de ville de la capitale pour des funérailles symboliques de deux assassinés. Comme les manifestations se poursuivent , exigeant maintenant la démission du président, celui-ci ne fait que remplacer le premier ministre le 26 mai, ce qui ne calme rien

ARMENIEen avril-mai, onze jours de manifestations massives répétées contraignent le premier ministre à démissionner et à son remplacement par un opposant politique contre la majorité du parlement, un exemple de ce que la rue peut finir par imposer contre les pouvoir pourtant «élu démocratiquement» ( avec une corruption organisée «s’achète : un vote d’électeur pour 20 euros ou une bonne note enclasse», propos d’un manifestant).

ROUMANIE –12/5/2018; des milliers continuent de manifester régulièrement dans tout le pays contre la corruption. Mais des tentatives gouvernementales d’organiser des marches parallèles pour court circuiter cette opposition récurrente

MAYOTTE– 21 avril 2018, Avant tout contre l'insécurité et une immigration des Comores il y a 4 mois, éclatait à Mayotte un mouvement social d'ampleur qui a entrainé un blocage des iles pendant plusieurs semaines, avec des répercussions parfois dramatiques. Ce mouvement est né en réponse à un contexte de violence et d'insécurité ,mais aussi, d'une crise sociale profonde et dans tous les domaines :santé, logement, transports, travail, éducation... Crise dont l'immigration illégale massive qui déstabilise la société mahoraise ne fait qu'amplifier les effets, au point de les rendre insupportables. Ce mouvement a été engagé par une population à bout, exaspérée de ne pas voir venir les changements attendus de la départementalisation. .
Des engagements fermes, concrets, précis, ont mis fin au conflit sans pour autant résoudre un problème central, celui de l'immigration de puis les Comores.

En ESPAGNE , en ARGENTINE , et en TURQUIE, la journée de la femme, le 8 mars, qui autrefois passait quasiment inaperçue met cette année 2018 dans chacun de ce pays des centaines de milliers de femmes. On peut relier cette montée des protestations des femmes au mouvement «too» qui né aux Etats-Unis, s'est répandu dans toute la planète et aux manifestations récurrentes des femmes contre le port du voile en IRAN ( l'initiatrice du mouvement, le 27 décembre 2017, à un croisement routier à Téhéran elle avar retiré son voile; elle est suivi par une trentaine d'autres femmes dans tout l'Iran) ou aux protestations collectives des étudiantes en CHINE contre e le harcèlement sexuel.( en avril 2018 une organisation a été formée qui se propage dans les universités)

MAROCà partir des événements dans le Rif évoqué dans les précédents bulletins et les manifestations nées dans cette région qui se sont étendues dans tout le Maroc, depuis octobre 2016, d’autres mouvements du même genre se sont greffés ailleurs comme des «manifestations de la soif» dans le port de Zagora ou dans la région des mines de Jeralda. Contre les hausses de prix un boycott sauvage a été organisé contre les fournisseurs de bouteilles d’eau, de lait et de détergents pendant les mois de mai et juin 2018

RUSSIEDans la ville sibérienne de Kemerovo, le 21 mars 2018 , l’incendie d’un centre commercial fait 64 morts et l’enquête révèle tout un ensemble de malfaçons dans la construction liées à la corruption lors de la construction du centre. Des manifestations répétées de milliers d’habitants contraignent le gouverneur en place depuis plus de 20 ans, allié de Poutine et au centre d’nr réseau de corruption à la démission et à son remplacement.

JORDANIEdepuis le 3 juin , des milliers de manifestants protestent chaque jour dans la capitale Amman et dans tout le pays alors que se déroule une grève générale contre des mesures d’austérité, impliquant l’augmentation du prix des carburants et des produits de première nécessité, mesures imposées par le FMI .Le roi tente de répondre à cette situation en dissolvant le gouvernement. Mais cela ne changera pas grand-chose à la situation du pays qui connaît une inflation galopante et un chômage de 18%, situation qui ne peut que générer de nouvelles manifestations

EGYPTEmai 2018, des manifestations de protestation au Caire contre la hausse du prix du ticket de transports urbains

MEXIQUE21/5/2018 –100 000 enseignants manifestent à Mexico contre ne réforme du système éducatif

GAZA ,printemps 2018 les manifestations pacifiques de milliers de Gazaouis devant la frontière israélienne et le massacre des tirs de l’armée israélienne qui n’ont pas découragé jusqu’ici les manifestants ont été trop bien médiatisés porc que nous l’évoquions ici en détail sauf pour souligner que ce mouvement qui se veut pacifique s’apparente à pratiquement tous les mouvements de démocratie directe dont nous avons parlé ci– dessus.

CHINE

Dans les 10 premières semaines de 2018, on a assisté à une montée des gr7ves, plus de 400 «» admises, le double de ce qui avait été reconnu dans la même période de 2017: dans la même période les tribunaux chargés de régler les conflits du travail ont vu les litiges bondir de 40%

Ces conflits présentent des caractères nouveaux:

  • L’un purement de géographie économique. Alors que jusqu’alors la plupart des conflits du travail se déroulaient essentiellement dans les zones côtières industrialisées, ceux-ci se sont déplacés dans l’intérieur de la Chine. C’est le résultat d’un politique délibérée du Parti Communiste Chinois qui tente de pallier le transfert des industries de main d’œuvre vers les pays à moindre coût, l’automatisation et les licenciements conséquents par des transferts d’activité vers l’intérieur de la Chine .On prévoit que , dans les années proches, ces licenciements pourraient atteindre plus de 6 millions de travailleurs, une bonne partie des migrants qui pourraient éventuellement retourner dans leur campagne d’origine où seraient transférées des industries avec des coûts de production plus bas. Cela couperait également de novelles migrations. D’après les calculs de cette réforme, il en résulterait par un transfert conséquent des revenus à une augmentation de la consommation intérieure compensant les pertes dues aux délocalisations vers les autres pays d’Asie et l’Afrique

  • L’autre est plus intéressant en termes de lutte de classe, c’est l’apparition de conflits collectifs à l’échelle régionale voire nationale accompagnés de nouvelles formes d’organisation totalement illégales se substituant aux carences du syndical officiel ACFTU

Ces formes d'organisations parviennent à franchir les silences de la censure et de la répression, mais on peut supposer que ce qu’on en connaît est la partie émergée de l’iceberg. En janvier dernier, des centaines d’enseignants venus de toute la Chine se sont retrouvés à Beijing pour élaborer des revendications communes pour les retraite et les garanties sociales dont la maladie ( déjà antérieurement des mouvements pour de telles revendications avaient fait tache d'huile alors que se déroulait un mouvement identique da les services hospitaliers)

Les travailleurs de magasins Walmartde toute la Chine ont formé un «indépendant des travailleurs de Walmart» qui présenter des revendications unifiées dans tout la chine et mener des actions concertées.

En mars, les travailleurs d’une centrale solaire du Guizhou occupent le site pour les salaires. Au même moment ailleurs en Chine des chauffeurs de taxi sont en lutte de même que les hospitaliers du Hebei

Le 18 mars , après huit jours d grève les travailleurs d’une usine de sacs à mains de luxe acceptent un accord qui leur accorde des augmentations de salaires, des garanties retraite, une allocation logement et des primes d’activité.

Le premier mai, dans le centre de la Chine des millions de travailleurs du bâtiment ( sur les 60 millions dans cette branche) se sont mis en grève . Ce conflit a concerné particulièrement 18 000 grutiers qui ont participé à la grève dans 80 villes du pays de 19 provinces appelés par une organisation clandestine «Operators Union»

BRESIL

Le plus grand Etat d’Amérique du Sud, légèrement inférieur en superficie aux USA avec les 2/3 de sa population (206 millions d’habitants), au 8ième rang mondial pour son PIB mais au 75ième pour le PIB par tête . L’économie est partage entre un développement industriel notamment dans le Sud (Etat de Sao Paulo) et les multinationales minières et pétrolières d’une part et les propriétaires fonciers et d’autre part les géants de l’agrobusiness exploiteurs catastrophiques de la forêt amazonienne. Le tout baignant dans des rivalités politiques tardant à faire de l’armée l’arbitre d’ne crise persistante dans une atmosphère de corruption et de violences généralisés. Ce n’est pas un hasard si Lula, le leader populiste et populaire auteur de certaines réformes sociales soit actuellement en prison , pas tant pour accusation de corruption mais parce qu’il représente une menace politique pour les pouvoirs en place.

Les conflits sociaux de tous ordres sont fréquents mais d’importance inégale et concernant aussi bien telle ou telle favela ou la grève dans le secteur automobile. Le conflit récent des routiers qui a paralysé le pays pendant plusieurs semaines est un exemple des conséquences sociales qui peuvent résulter d’une orientation politique et de la faiblesse du développement des infrastructures eu égard au développement économique global. Dans le transport des marchandises, la route a pris—délibérément à partir des années 1980—une place prépondérante ( aujourd’hui, dans le pays,61% des marchandises sont transportées par route contre 21% par fer,4% par pipeline et 0,4% par air). Cette situation est encore plus paradoxale lorsque l’on sait que le réseau routier est dans un état lamentable;86% des routes ne sont que de pistes en terre.

De plus, la structure des transports routiers en fait un secteur particulièrement hétéroclite eu égard à l’importance du trafic routier. A côté des flottes d’entreprises et des sociétés de transports on trouve une immensité de PME (160 000) et des indépendants qui regroupent près de 3 millions de routiers..

Ceux-ci sont organisés, pour les salariés dans la CNT (Confédération Nationale du Transport) et pour les indépendants dans doux associations:; l’Union Nationale des Camionneurs et l’Association Brésilienne des camionneurs ( qui compterait 600 000 adhérents) Ces groupements tout en soutenant et parfois organisant la grève seront enfaita dépassés par un puissant mouvement de base.

Lagr7ve commence, comme déjà dans le passé sur la hausse du prix du diesel. Dans le pays, la société pétrolière d’Etat Petrobras détient un quasi-monopole de la distribution et a décidé de faire suivre au prix du diesel les fluctuations du cours mondial des produits pétroliers. C’est ainsi que le prix du litre de diesel est passé de 2,5 reals en 2015 à 3,8 réals vers le 20 mai. Les plus touchés sont surtout les dépendants et les PME et ce sont eux qui prennent l’initiative d’une grève totale illimitée» le 23mai qui rapidement paralyse tout le pays, non seulement à l’intérieur dans les approvisionnements de toutes sortes mais aussi et surtout dans les exportations vitales pour le pays de denrées agricoles (soja, café, etc..). Un premier accord sur une baisse de prix du diesel n’est pas accepté par la base ce qui fait dire à l’Association qui appelle à lever les blocages routiers que le mouvement lui échappe et se radicalise. Ceste radicalisation est marquée non seulement par de rigoureux barrages routiers mais aussi par les violence contre les jaunes: c’est ainsi qu’un camionneur qui voulait reprendre le travail a été lapidé à mort dans l’Etat de Rondonia Après avoir fait, en vain appel à l’armée pour faire lever les blocages routiers, le gouvernement est contraint de céder et signer le 27 mai un accord qui réduit le prix du diesel de 2% , bloque son prix pour deux mois et satisfait d’antres revendications dont le tarif des péages routiers. Peu à peu, le pays retrouve une activité normale. Ce ne sont pas tant les conséquences économiques ( 64 millions de volailles mortes par manque d’aliment, et près de 20 millions de porcs) qui sent importantes mais les conséquences politiques . Le mouvement a bénéficié d’un énorme soutien populaire tant moral que matériel, ce qu’exprime un brésilien du rang: «Je suis là pour lutter avec les guerriers. Contre ce gouvernement de bandits, ces corrompus et contre ce gouvernement qui ne veut pas céder» Là encore, les réseaux sociaux ont joué toute leur importance dans la montée et la coordination du mouvement









 


 

 

 

 

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28 juin 2018

COMMENT ON GLISSE DU SALARIAT AU CONTRACTANT : L' EXEMPLE DES CORRECTRICES

Dans un article de Courant alternatif N°277 février 2018 «L'édition mérite correction ! » Elisario l' auteur du texte, met en avant le combat du collectif des correcteurs précaires ; qui lutte depuis deux ans.

teletravail

Si en règle générale les correcteurs sont plutôt des correctrices, l' auteur nous invite à partager le long chemin qui va les amener à faire partie des emplois précaires. Il nous montre comment des travailleurs autrefois sous statut de salariés CDI plein temps, travaillant chez l' éditeur vont se retrouver progressivement en statut de TAD travailleurs à domicile, sous la convention collective des travailleurs à domicile. Ce travail chez soi, bien que pratique pour certains est maintenant encadré par la loi, loi sur le télétravail

Par cette loi le gouvernement vise à encourager le télétravail et ses conséquences négatives pour le salariat. L' article de Elisario est d'autant plus intéressant qu'il montre comment on glisse du statut de salarié plein temps, au salarié à la tâche, pour finalement se trouver réduit à devenir un contractant, c' est à dire un auto-entrepreneur de soi, avec tous les affres de ce genre d'emploi.

 Première offensive. Dès 1980, les lecteurs-correcteurs qui travaillaient dans les locaux des éditeurs avec un statut de cadre mensualisé ne vont plus jouir de « cette faveur » et se trouver aux prises de la concurrence capitaliste. Les éditeurs ne veulent plus payer des mètres carrés parisiens devenus trop chers. L'internet plus le télétravail arrivent à point pour précariser l' emploi des correcteurs, pour eux c' est le retour au travail à la tâche et le boulot à domicile avec un salaire en baisse. Pour les éditeurs c' est une économie sur le capital constant, plus de locaux, plus de chauffage, plus de...Tout retombe sur le salarié ( il est encore salarié) mais un salarié sur le modèle anglais du zéro heure, un CDI certes, mais en heures annuelles.

 Deuxième offensive ; Elle émerge au milieu des années 2000

avec la mise sur le marché de l'emploi des « auto-entrepreneurs de soi », le début de ce qui va porter le nom d' ubérisation. Ceux qui sont encore sous le régime d'un salariat bidon, commence à sentir le sol se dérober sous leurs pieds, des concurrents comme d'anciens professeurs de français en retraite et des étudiants en lettres viennent concurrencer ce salariat précarisé.

Là où un salarié coûtait plus de 2500 € par mois pour une rémunération nette de 1500€, le contractant autoentrepreneur ne va coûter que 1500 € indique l'auteur de l'article. Il est vrai que les taux de cotisations sociales de l'auto-entrepreneur sont nettement plus faible que celui du salariat et tendent à la baisse. En 2018, les taux repartent à la baisse du fait du transfert d' une partie des cotisations sociales sur la CSG. Ce sont les retraités qui par le prélèvement de 1,7% de CSG, soit 22,6 milliards d' euros vont assumer la promotion de l' entrepreneuriat et la baisse des charges patronales du privé.

Toute la profession des correcteurs est menacée par l' auto-entrepreneuriat

 Nous voyons ici comment une profession se délite sous l' effet des nouvelles technologies. Le cas des correcteurs et correctrices n' est pas isolés d' autres secteurs vont subir la même trajectoire, celle ou la frontière de l' entreprise devient poreuse et pénètre dans ce que les anciens appelaient la vie privée. Récemment une émission de télé, nous montrait une entreprise de bus belges qui misait sur le travail pendant le temps de transport, on avait déjà constaté ce fait dans les TGV.

Mais la numérisation crée des emplois, des emplois comme par exemple les « micro travailleurs » du numérique. Ils et elles accomplissent de petites tâches digitales et numériques : classer des photos, analyser des images pour les algorithmes, traduire un petit texte... Payés au clic ou à la tâche, ils sont les petites mains d'une économie numérique en plein essor. Ces micro tâcherons sont plus de 90 millions dans le monde, un prolétariat précaire en pleine expansion.

Des préoccupations que n'ont pas MTurk et CrowdFlower, deux des plateformes principales qui mettent en relation les pourvoyeurs de tâches et ceux qui vont les exécuter aux quatre coins du monde. Et encore moins les "fermes à clics." Entre le web café et l’open-space bondé, des hommes et des femmes sont rivés à leurs écrans, chargés de "liker" des pages Facebook ou Twitter, d'écrire des commentaires dithyrambiques sur des restaurants qu'ils n'ont jamais vus... le tout pour quelques centimes, sans protection sociale. Entre le Chine, la Thaïlande le Nigéria ou encore la Malaisie, on estime que les ouvriers de l’économie numérique sont près de 90 millions dans le monde.

G.Bad

Pour télécharger le numéro 278(mars 2018) de Courant Alternatif

9 mai, par OCL Reims

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Vague de suicides dans les hôpitaux

Alors que l’on apprend que l’ancien PDG de France Télécom-Orange sera bien jugé pour le « harcèlement moral » ayant abouti à une vague de suicides dans l’entreprise, ce sont trois jeunes soignants qui se sont donnés la mort, au mois de juin, en France. La sonnette d’alarme du désespoir quand rien ne va plus dans les services publics.

Corinne Rozenn

La liste n’est peut-être pas exhaustive, hélas, mais elle fait froid dans le dos. Le 8 juin, c’est une jeune chirurgienne oncologue de 34 ans, spécialiste du cancer du sein, qui se suicide sur son lieu de travail, au centre Paul-Strauss de Strasbourg. Le 11 juin, trois jours après, c’est une infirmière du CHU de Grenoble qui se donne la mort, chez elle. Le 20 juin, c’est un jeune chirurgien orthopédiste, assistant des hôpitaux, qui avait tenté de mettre fin à ses jours là où il exerçait, au Centre Hospitalier de Castres, dont on annonçait la mort.

Une série noire ? Non, plutôt des morts liées à un type bien spécifique de management dans le secteur de la Santé en général et dans les hôpitaux en particulier et dont les jeunes sont les premières victimes. Dans une enquête récente réalisée auprès des Internes et chefs de clinique-assistants, près d’un quart des interrogés montrent des signes non équivoques de « symptomatologie dépressive avec idéation suicidaire ». Dans le cas de Strasbourg, un médiateur, nommé après le suicide, en novembre 2017, sur le CHU même, d’un neurochirurgien, avait livré dans son rapport un réquisitoire extrêmement dur contre un « management inhumain », démultiplié par des situations de « conflit, maltraitance ou cas de souffrance au travail » en lien étroit avec un « un management très orienté vers les problématiques budgétaires ». Autrement dit : faire du service public de la Santé un secteur où la logique de la rentabilité prime sur la santé des patient et les conditions de travail des soignantes et des soignants.

Le 11 juin, un Observatoire National de Qualité de Vie au Travail des Professionnels exerçant dans le Domaine du Sanitaire et du Médico-social a été réuni, compte-tenu de la situation alarmante de l’ensemble du secteur. Insuffisant, aux yeux de l’InterSyndicat National des Chefs de Clinique et Assistants, qui demande très officiellement à la ministre en charge des dossiers de Santé, Agnès Buzyn, à être reçu. Il « n’est plus possible de voir s’égrainer de telles tragédies sans s’assurer que tous les facteurs précipitants n’ont pu être évités », dit l’ISNCCA, pointant « la fatigue accumulée, le manque de soutien de la hiérarchie et un encadrement insuffisant ».

Si les soignants, et les plus jeunes d’entre eux, notamment, mettent fin à leurs jours, quelle Santé nous réservera-t-on à l’avenir ? C’est le fruit de plus de vingt-cinq ans d’austérité budgétaire dans les hôpitaux qui sont en train d’être récoltés, à présent. Et la situation et de plus en plus préoccupante.

 


Extrait de révolution permanente

 

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23 juin 2018

FORMATION : De l’adaptation permanente à l’emploi, à la gestion des situations de crise de l’ emploi

La formation tout au long de la vie, c’est le dernier missile
de l’Union européenne, lancé à grand coup de publicité
dans le monde du travail

paru dans ECHANGES N°109 été 2004

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Les récentes négociations entre l’Unice (le patronat européen) et la Confédération européenne des syndicats (CES) (1) ont placé la formation au cœur du traitement social du chômage et de l’employabilité.
Quelle est donc la signification de ce nouveau terme, l’« employabilité » ? L’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (Anact) (2), explique : « La meilleure sécurité qu’on puisse donner à un salarié, c’est un portefeuille de compétences bien rempli. C’est cela qui le rendra autonome et libre vis-à-vis de l’entreprise. Voilà le grand pari, qu’on a pu appeler le pari de l’employabilité. » (Anact, Développement des compétences, juillet 1999.)
La meilleure, ce n’est donc plus de remplir notre portefeuille mais de nous donner une formation pour devenir « libre » de trouver ailleurs un emploi. Dans ce sens, l’ANACT cite une parabole : « Un Airbus A 320 vole vers la Guadeloupe. Le temps est calme et vous avez la perspective d’une semaine de vacances extraordinaire. Pour moi, c’est un peu ce que vivent certains salariés dans les entreprises : ça va bien, les résultats sont bons, leur présence dans l’entreprise n’est pas remise en cause, la tradition de l’entreprise est de garder ses salariés durant toute leur vie professionnelle. Un petit missile crève la coque du A 320. Manque de chance, vous étiez à côté du trou. Vous n’aviez pas mis votre ceinture et vous êtes aspiré. Vous vous retrouvez à neuf mille mètres d’altitude sans parachute. Vous voyez le résultat. Cette entreprise qui marchait bien est rachetée et les actionnaires décident que la marge nette n’est pas suffisante. Lors d’un plan social, vous vous retrouvez dehors. Vous qui êtes rentré il y a vingt ans avec un CAP d’employé de bureau, vous ne vous êtes pas préoccupé puisque tout allait bien. Vingt ans après vous vous retrouvez sur le marché du travail avec une expérience professionnelle relative et votre CAP d’employé de bureau. C’est comme si vous étiez à neuf mille mètres d’altitude, sans parachute. »
Nombreux sont les travailleurs d’Europe qui sont déjà dans cette situation et nombreux seront ceux qui avec ou sans parachute seront victime de leur âge. Le piège de la réforme des retraites vient de se refermer (3) , propulsant des milliers de prolétaires dans le « couloir de l’employabilité » et de la misère jusqu’à 65 ans.
Tel est, en résumé, la loi sur la formation tout au long de la vie que nous allons analyser plus en détail.

La formation
tout au long de la vie

Voici donc le dernier missile de l’Union européenne (UE), lancé à grand coup de publicité dans le monde du travail. Tout a commencé à Lisbonne en mars 2000, quand la nomenklatura européenne a décidé de faire de l’ UE « l’économie de la connaissance la plus compétitive à l’horizon 2010 ».
Pour parvenir à cet objectif, les relais bureaucratiques de l’UE en France (gouvernement, patronat, syndicats...) viennent de pondre l’Accord national interprofessionnel sur la formation professionnelle (ANI), qui a été entériné par les partenaires sociaux et est donc devenu applicable à partir de premier semestre de cette année.
La gestation de cet accord avait débuté avec la décentralisation de la formation aux régions en 1982, sous le règne de la gauche. L’incubation devait se poursuivre en 1999. Les régions auront compétence sur l’ensemble de la formation des jeunes et, depuis 2002 et 2003, sur tout le dispositif des adultes. La région deviendra l’acteur public central qui coordonne la formation initiale de tous les publics. L’ANI est donc l’aboutissement de cette longue gestation.
L’ANI se présente donc comme complément positif de la réforme des retraites. Il veut être un remède au déficit démographique (départ en retraite, baisse de la population active, vieillissement de la population) qui pourrait voir s’envoler les salaires et donc le coût du travail. Nos économistes appellent ce phénomène : tensions sur le marché du travail.
La formation du xxie siècle se présente donc comme un instrument ayant pour fonction de maintenir le coût du travail dans une fourchette raisonnable pour le profit capitaliste. La rupture démographique sera compensée par le recours à l’immigration, par l’augmentation du taux d’emploi des plus de 50 ans.
La formation devant accompagner ces mouvements, la réforme de la formation va être plus incisive. Elle veut « rendre chacun acteur de son évolution professionnelle et coresponsable du maintien de sa qualification » et, par opposition, de sa déqualification. Pour ce faire, rien n’est plus efficace que le volontariat contraint, pour une formation hors temps de travail - cela porte le nom de coinvestissement. Si donc le salarié coinvestit, comme tout investisseur capitaliste, il doit capitaliser quelques deniers à la fin de son parcours. Rien ne semble aller dans ce sens avec la belle réforme made in European Union.

Le contrat de professionnalisation, un contrat d’insécurité sociale

Le nouveau « contrat de professionnalisation » aura un seul avantage, c’est de mettre un terme à l’hypocrisie des trois autres qui disparaissent (contrat de qualification, contrat d’adaptation et contrat d’orientation). La formation veut agir sur les deux pôles extrêmes : les seniors, qui doivent se préparer à une nouvelle et radieuse fin de carrière en bossant cinq ans de plus ; et les jeunes, qui doivent se préparer à se faire virer dès 16 ans du collège pour faire faire des économies au secteur public (fermetures de classes et d’établissement). L’ANI le dit : « réduire la prolongation des études » et optimiser les investissements des régions dans l’apprentissage et les lycées professionnels.
Le contrat de professionnalisation est un « bon contrat », qui va certainement encourager la jeunesse à perdre sa vie à la gagner. Pour les moins de 21 ans, la rémunération s’élève - ou plutôt s’abaisse - à 55 % du SMIC, avec une petite reconnaissance du diplôme : + 10 points si titulaire d’un bac pro où équivalent. Pour les 21 à 26 ans, on passe à 70 % du SMIC et, pour les plus de 26 ans, le mât de cocagne est atteint avec 85 % de la RMA de la convention collective de branche (la misère en dentelle). Le contrat de professionnalisation est un vrai contrat de paupérisation du monde du travail et un renforcement de l’exploitation sur toute la ligne. Les employeurs ont exigé des exonérations de cotisations des assurances sociales, des accidents du travail, des maladies professionnelles et des allocations familiales sur ce contrat. Ils ont exigé un coût du travail inférieur ou égal à celui de certains pays du « tiers monde et de l’ex-URSS » et ils l’ont obtenu.

Les trois types de formation

La disparition du système de classification (Parodie) et son remplacement par un système de classement par fonctions, codifié dans les nouvelles conventions collectives, marquaient un tournant sur la manière d’exploiter la force de travail. Ce qui devait dorénavant compter (ils ne cesseront pas de le dire), ce sera la compétence. Le diplôme n’est et ne sera reconnu qu’en fonction de ce critère, en fonction de l’initiative créatrice et surtout des fonctions qui y correspondent. L’adaptabilité au poste de travail n’est plus seulement une période de trois à un an - période d’essai -, elle devient permanente
- « tout au long de la vie ».
Les trois types de formation correspondent à cette exigence de l’exploitation capitaliste :
- formations d’adaptation à l’emploi ;
- formations liées à l’évolution des emplois ou au maintien de l’emploi ;
- formations et développement des compétences.
Ces trois points introduisent trois conceptions nouvelles :
- la contractualisation de la formation ;
- l’individualisation de la formation ;
- le coinvestissement de la formation.
L’obligation de se former en permanence comme condition de son maintien dans l’emploi n’est pas encore incluse dans le contrat de travail, mais nous en sommes très près avec « la contractualisation de la formation ». La formation n’est plus principalement un critère de promotion dans l’entreprise, un critère de progression salariale. Elle devient la condition du maintien dans l’emploi. Quand vous entendez le mot « employabilité », c’est de cela qu’il s’agit. En fait, l’entreprise capitaliste du xxie siècle veut une force de travail compétitive tout le long de la vie, elle veut dans cet objectif continuer à individualiser le plus possible l’individu au travail et le fragiliser en permanence. Ici se pose la question de l’avenir du personnel qui, malade, n’est plus en mesure de fournir une force de travail compétente et compétitive...
Toute restructuration d’entreprise, toute rationalisation informatique tend à bouleverser en permanence les structures sociales des entreprises et contraint le salarié à une remise en cause elle aussi permanente - remise en cause de la position sociale qu’il occupait et qui lui semblait stable et acquise.
L’ANI va, comme dans le jeu de l’oie, résoudre ce problème en faisant retomber à la case départ le salarié touché dans le maintien de son poste. Tout comme le nouvel embauché, le salarié obsolète entre en « période de professionnalisation », tout comme on entre au purgatoire.
L’ANI est très explicite à ce sujet quant aux personnes visées : « Les salariés dont la qualification est insuffisante au regard de l’évolution des technologies et de l’organisation du travail », « les salariés ayant vingt ans d’ancienneté ou plus de quarante-cinq ans » - nous voyons ici que l’expérience accumulée avec l’ancienneté disparaît, comme elle a disparu dans la plupart des conventions collectives où chaque année un salarié pouvait espérer 1% d’augmentation au titre de l’ancienneté -, « les femmes reprenant l’activité après un congé de maternité et les salariés après un congé parental » - la procréation, élever ses enfants devient une tare, la famille est en soi contreproductive -. En outre, « les travailleurs handicapés » posent problème.
L’ANI insiste d’ailleurs particulièrement sur la « mission » de l’encadrement dans son rôle de recyclage de la force de travail des plus de quarante-cinq ans ou de plus de vingt ans d’ancienneté.

Le passeport formation
ou le retour du livret ouvrier

Le terme de « passeport formation » (3) en lui-même n’est pas neutre, il est plus que cynique et considère que sur le marché du travail le salarié est dans un autre monde, celui de la fracture sociale, des exclus... Donc pour entrer dans une autre entreprise, il faudra un « passeport » sur lequel figureront :
- les diplômes obtenus et autres ;
- les actions de formation suivies ;
- les emplois tenus dans une même
entreprise ;
- les décisions en matière de formation, prises en entretien professionnel ou lors d’un bilan de compétences.

La gestion des seniors

Avec la réforme des retraites, c’est-à-dire le passage de la retraite à 60 ans à 65 ans, il va falloir que les entreprises gèrent une force de travail pour laquelle aucun « Viagra » n’a été inventé. Pour cette force de travail, le manager se transforme en médecin d’entreprise et doit veiller à la bonne santé des compétences, signaler le moindre relâchement et pousser le senior à un « contrôle technique » par la « validation des acquis de son expérience » (VAE), dans le cadre de la loi du 17 janvier 2002, de sa capacité à se maintenir en poste.

La VAE à proprement parler

Cette validation des acquis d’expérience veut être un remède : elle serait destinée à « réduire la “fracture” entre jeunes diplômés et anciens expérimentés », « renforcer l’employabilité dans le cadre de mobilités et reconversions internes », « remettre les faiblement diplômés dans le circuit de la formation continue », « sortir la formation diplômante de son carcan scolaire et renforcer le rôle tutorial du manager », « valoriser certains types de diplômes et inciter des salariés “cibles de professionnalisation” à les briguer ».

Le parcours du compétent

Allons donc aux sources de cette nouvelle lumière qu’est la compétence, comme dit le Medef (ex-CNPF), par la voix de son représentant Alain Dumont (4).
Il commence par s’attaquer à la loi de 1971 sur la formation professionnelle « qui a mal répondu à ses objectifs premiers qui étaient le développement d’une “seconde chance” pour les gens qui n’avaient pas eu de “première chance” à l’école. La loi de 1971 a profité plutôt aux salariés qualifiés des grandes entreprises. »
Dans l’assurance, de nombreux salariés ont pleinement profité de formations dans le cadre de cette loi, avec diplôme à la sortie : CAP, BP ou BTS de l’assurance, qui leur assurait une augmentation de salaire ; cette possibilité a été liquidée avec la nouvelle convention collective.
Mais le Medef vise d’abord à échapper à l’obligation de faire un chèque pour la formation. Alors on commence à s’interroger : « Mais place-t-on la formation en cœur de cible ou n’est-ce qu’un moyen au service de ce cœur de cible ? Est-ce qu’il nous faut une obligation de moyens ou une obligation de résultats ? La loi de 1971 n’est même pas une obligation de moyens, c’est l’obligation de dépenser ou de faire un chèque. »
L’attaque est venimeuse. Autrement dit, la formation professionnelle jusqu’à présent n’a pas rendu le jus espéré. « Depuis trente ans, on a investi des sommes gigantesques en matière de formation, sur les publics en difficulté, dans le système éducatif, etc. Cela nous rend-il plus performants que nos voisins ? Quand vous savez qu’en Suède, l’essentiel des jeunes sort du système de formation initiale à BAC + 2. On ne peut pas dire que la Suède soit moins performante que la France. » Après avoir, minimisé l’importance des diplômes et la formation loi 1971, le Medef peut essayer de nous vendre sa camelote « compétence ».
D’abord, il va définir dans quel contexte cette « compétence » peut émerger : « La compétence est la mise en œuvre des ressources d’un individu associé à des moyens fournis par l’entreprise, dans une situation de travail donnée. »
Le mot compétence est toujours lié à celui d’employabilité, ou à un nouveau mot comme traçabilité. L’employabilité est un mot terrible puisque ses pendants sont l’exclusion, la non-insertion, l’externalisation. Quand vous entendez ce mot, vous êtes au cœur de la cible, vous avez mal géré votre parcours individuel et donc on vous flingue.
On en revient à l’esprit de caserne, ce n’est plus le parcours du combattant mais le parcours du compétent. Le chef est important : « Il n’y a pas de compétence collective. Il y a un homme qui a été capable de coordonner et d’animer les ressources d’une équipe pour aboutir à un résultat. »
Et puis on donne en exemple l’équipe de France qui a gagné grâce à Aimé Jacquet - théorie des chefs, théorie des grands hommes, on connaît.
Le comble, c’est que l’on propose, au travers des accords d’entreprise, de faire gérer le système par les syndicats.
« Cogestion » et « corporatisme » sont des mots qui vont très bien ensemble (air connu).

Gérard. Bad
juin 2004

(1) C’est autour d’un document de travail présenté par la CGC, Accord sur le traitement social des restructurations, que les syndicats de la CES ont débattu.

(2) L’Anact est un organisme paragouvernemental, dont les positions sont proches de celles de la CFDT. Internet :www.anact.fr

(3) Voir Echanges n° 102 (automne 2002) : « La spoliation des retraités, un moyen pour le capital financier de contrecarrer la baisse du taux de profit. »

(4) Le livret ouvrier, mis en place par une série de mesures en 1803 et 1804, restera en vigueur jusqu’en juillet 1890. Sur ce document obligatoire étaient inscrit les noms des employeurs, les dates d’emploi du travailleur et les acomptes qui lui étaient versés. Il était visé par le commissaire de police ou le maire. Le patron devait en prendre connaissance au moment de l’embauche.

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21 juin 2018

U.E-Elargissement à l’Est et migrations

Quelques aspects des contradictions qui rongent l’association impérialiste de l’Union européenne à la veille de la « conquête de l’Est »

jeudi 13 mai 2004

Elargissement_de_l_Europe_de_1957_a_2014_large_carte

Cet article est paru dans Echanges n° 103 (hiver 2002).

Nous envisageons ici un nouvel aspect de la « question européenne » dans sa phase actuelle. Nous avons commencé l’examen de cette question dans le n° 102 par un article sur la retraite, nous poursuivrons, après cet article sur l’élargissement à l’Est et la question de l’immigration, par des articles sur la régionalisation/décentralisation, l’économie européenne, les syndicats européens, les luttes de classe en Europe,
la défense européenne, les contradictions économiques de l’Europe avec l’extérieur...

Nous souhaitons vivement que des contributions sur la question de l’Europe nous parviennent d’autres pays.

L’élargissement, pour ouvrir
de nouveaux marchés
aux industriels et financiers

Les Quinze lançaient, le 14 février 2000, une Conférence intergouvernementale (CIG) pour préparer l’élargissement de l’Union à dix pays de l’Est (1), plus Malte et Chypre. L’Union européenne (UE) depuis le traité de Maastricht impose certaines conditions pour avoir le privilège d’entrer dans la grande Europe. La gestion de l’espace économique européen implique la libre circulation des biens, des services, des capitaux et des travailleurs laissant encore aux Etats la politique étrangère, la défense, la police et la monnaie.

Il faut donc, pour être un candidat sérieux à l’adhésion à l’UE, se doter d’une économie ouverte, fondée sur le libre commerce, s’appuyant sur une législation qui protège le commerce et l’investissement. Ce qui veut dire que les gouvernements des ex-pays de l’Est acceptent la pénétration des grandes firmes industrielles et financières européennes et des investissements directs étrangers (IDE).Une sorte de colonisation financière « pacifique » du capital, qui se traduira par des délocalisations de l’UE actuelle vers ces pays et une immigration forcée de ceux qui seront victimes de la destruction/achat des industries locales et de la petite propriété agricole.

Prenons simplement l’exemple de la Pologne : « Selon le ministère de l’agriculture, plus d’un tiers des 4 890 entreprises de transformation de lait, de viande, de volaille, de poisson et d’œufs seront incapables de se mettre aux normes communautaires, même après une “période de grâce” de quatre ans consécutive à l’élargissement. Devront fermer, notamment, 1 675 usines de viandes (20 % du total) et 84 des 405 laiteries. Ce qui entraînera automatiquement la faillite, estime-t-on, de quelque 100 000 petites exploitations agricoles. » (La Tribune du 28 novembre 2002 ;)

Ces pays dits en transition devront encore se plier à des normes politiques ; l’UE est une association démocratique d’Etats démocratiques, dont le système repose théoriquement sur la volonté du peuple, exprimée par le vote (nous venons de voir à la télévision comment, grâce aux médias, le vote irlandais opposé à l’élargissement s’est transformé en « oui »). Seulement la grande Europe n’en finit pas de se poser la question : un « peuple démocratique » a-t-il le droit de choisir d’être gouverné par un dictateur, de renoncer à ses libertés ? Les affaires Haider en Autriche, Le Pen en France, et Berlusconi en Italie ont poussé l’UE à déplacer le centre démocratique de la nation vers celui d’un pouvoir transnational de surveillance de la démocratie, sans doute par le fait que tout citoyen européen est doté de la double nationalité.. Il est même question de mettre en place un système supranational de surveillance de la vie démocratique nationale des Etats.

L’Union repose depuis son origine sur trois piliers : la Communauté européenne (intégration économique et monétaire), la politique étrangère et de sécurité commune (PESC), et les activités de police et justice. Le premier relève de l’intégration et les deux autres de l’intergouvernementalité (2). Tout aujourd’hui laisse à penser que les activités de police et justice seront intégrées prochainement ; quant à la (PESC) son intégration dépendra de la capacité de l’UE de mettre sur pied une armée européenne (3).

Plus l’Europe va de Conseil en Conseil, et plus des tendances centrifuges se manifestent en son sein, car au fur et à mesure que son destin se forme, certains groupes industriels, financiers et agricoles sont en positions d’exclusion ou d’absorption. Qu’est-ce qui, du rail ou de la route, va l’emporter ? qu’est-ce qui, du nucléaire ou du non-nucléaire, va dominer - avec tous les marchés qui se trouvent en arrière-plan... ? qui va financer la politique agricole commune ? et les infrastructures des transports ?

Pour Romano Prodi, comme pour Giscard d’Estaing, il est grand temps que la Commission européenne devienne un véritable gouvernement. L’UE veut donc se doter rapidement d’une constitution, et même d’un président, pour parler d’une seule voix, avant que se mette en place un front populiste contre « l’élargissement » pour les élections européennes de 2004.

L’UE veut avoir les mains libres pour prendre des décisions en matière économique et en politique étrangère et « proscrire le retour au consensus et rendre possibles des décisions majoritaires » (La Tribune du 21 mai 2002), pour le compte du capital dans son ensemble. La commission européenne entend donc mettre les pieds dans le plat, en faisant du fait majoritaire l’aiguillon qui permettra d’avancer rapidement. Un moyen de mettre au pas la Grande-Bretagne, qui systématiquement oppose son veto dans les dossiers fiscaux et sociaux. Le ministre britannique Gordon Brown semble avoir compris le message, il envisage un référendum sur l’euro.

Les effets de l’élargissement vers les pays d’Europe centrale et orientale (PECO)

Un groupe important de pays, dits PECO (pays d’Europe centrale et orientale) doivent signer leur adhésion à l’Union européenne d’ici la fin de 2004. Les négociations vont bon train avec douze pays (4), qui pourraient rejoindre l’UE. Cet élargissement est le plus important de l’Union ; la population de celle-ci sera ainsi accrue de presque un tiers. Si tous les pays adhèrent, le revenu moyen par tête de l’UE pourrait chuter de presque 15 %.

Selon les calculs de l’UE, 51 des 53 régions des dix PECO candidats à l’adhésion auraient un PIB par tête inférieur de 75 % à la moyenne de l’UE, les plaçant en bonne position pour recevoir une aide régionale. Cependant, si l’UE aide les PECO, ce sera au détriment de l’Espagne, du Portugal, de l’Irlande, de la Grèce qui recevront moins de fonds. En ce qui concerne la question agricole, la Commission européenne a proposé une intégration progressive des nouveaux Etats membres dans la PAC (politique agricole commune). Elle veut limiter à 25% du montant normal l’aide aux agriculteurs des nouveaux Etats membres ; l’aide complète n’interviendrait pas avant 2013. Les pays candidats font la fine bouche. Quant aux pays pourvoyeurs de la PAC, comme l’Allemagne, les Pays-Bas, le Royaume-Uni et la Suède, ils craignent un dérapage important des dépenses après l’élargissement.
En compensation, la conquête de l’Est va provoquer une forte baisse du coût du travail dans le secteur des industries de transformation, à fort coefficient de main-d’œuvre. Mais aussi favoriser de nouvelles délocalisations vers les nouveaux Etats membres et par ricochet une hausse du chômage de la main-d’œuvre non qualifiée de l’UE. La stratégie de l’UE consiste à briser l’économie souterraine, source de plus-value échappant encore au contrôle des Etats et faisant concurrence aux entreprises déclarées ; la solution est de diminuer les charges sociales des bas salaires.

Les candidats à l’intégration européenne voient aussi les inconvénients arriver ; seulement 60% de leur population est favorable à l’adhésion, et même seulement 33% en Estonie et en Lettonie.

L’élargissement, dans le cadre d’une économie de marché ouverte, sans barrières tarifaires, va faire jouer la concurrence à fond ; il y aura des vainqueurs et des vaincus, des gagnants et des perdants. D’abord, les barrières administratives dressées contre les échanges seront supprimées, ou du moins abaissées. On peut déjà comptabiliser ces échanges entre 1988 et 1998 : les exportations en provenance de l’UE et à destination des PECO ont été multipliées par 6,5 et les importations provenant des PECO à destination de l’UE par 4,5.
C’est le secteur agricole de pays comme la Roumanie, la Bulgarie, la Slovaquie et Slovénie, ainsi que la République tchèque, qui peut espérer une progression d’un tiers de sa production vers le reste de l’UE. La Commission européenne vise le long terme pour rentabiliser l’opération, alors que les PECO visent le court terme.

La productivité du travail dans les PECO est inférieure d’environ 50% à celle de l’UE. La transition a laissé les PECO avec un gigantesque stock d’équipements obsolètes. La force de pénétration du capital financier par le truchement des IDE a été déterminante pour financer l’acquisition d’usines et d’équipements ainsi que les transferts de technologie. Dans bon nombre de cas, les IDE ont brisé la résistance des producteurs locaux (5).

Mais encore, plusieurs de ces pays deviendraient « contributeurs nets », c’est-à-dire en situation de verser plus d’euros qu’ils n’en recevront. La République tchèque par exemple va encaisser en 2003 650 millions d’euros mais elle devra verser, en 2004, 835 millions. Différence : 185 millions d’euros. La Slovénie sera elle aussi « contributrice nette » de 129 millions d’euros en 2004, de 98 millions d’euros en 2005 et de 71 millions d’euros en 2006. D’autres pays candidats sont dans le même cas - Chypre et Malte... Ceci démontre que l’élargissement à l’Est n’est qu’une véritable annexion de ces pays par les Quinze, et pour le moment nous n’abordons pas la question de l’OTAN, où Europe et Etats Unis s’affrontent pour placer leurs armements.

La politique de l’immigration
de l’Europe

L’immigration qui se produit actuellement n’est que le résultat de l’échec des luttes dites « de libération nationale » du tiers monde, conjugué à la crise économique et financière internationale. Elle est le résultat pur jus de l’endettement généralisé des pays sous domination du capital financier international, dont la seule loi consiste à accumuler la richesse à un pôle et la pauvreté à l’autre. L’immigration actuelle comme d’ailleurs les précédentes, ne fait que fuir la misère, les guerres, et aujourd’hui le Sida ; pour souvent retomber dans une misère plus grande qui la livre au système mafieux (prostitution et trafic en tous genres).

Jusqu’aux années 1970, l’immigration correspondait au besoin de main-d’œuvre des économies, les entreprises recrutaient massivement. Véritables esclaves des temps modernes, ces prolétaires était essentiellement composé de célibataires, qui venaient pour un temps et retournaient « au pays ». Au cours des années 1980-1990, la main-d’œuvre immigrée va se trouver fortement concurrencée par l’évolution rapide de la robotique. Un rapport de la chambre de commerce et de l’industrie de Paris constatait que la France est, « depuis 1974, une des nations européennes les plus fermées aux travailleurs immigrés ».

L’Allemagne, entre 1991 et 1997, a fait entrer en moyenne, chaque année, 288 000 travailleurs étrangers, l’Italie 120 000, la Grande-Bretagne et l’Espagne chacune 34 000 ; quant à la France, elle se limitait à 21 000.

Depuis, si l’on se réfère au rapport Boissonnat, il y aurait en France « pénurie de main-d’œuvre ». Cet appel ne concerne pas seulement les cerveaux « contingents d’informaticiens en Allemagne », d’infirmières en Grande-Bretagne et en France (venant d’Espagne). Il concerne surtout des emplois peu ou pas qualifiés, saisonniers ou non : récoltes de fruits, confection, restauration, hôtellerie, bâtiment (sous-traitant). L’élargissement vers l’Est va fournir cette main-d’œuvre et concurrencer l’immigration clandestine extra-européenne. L’Allemagne absorbera la plus grosse partie de cette immigration venant de l’Est et estime qu’elle lui permettra d’augmenter son PIB de 2 %. Par contre cette migration va exercer un effet négatif sur les PECO, la baisse de la production envisagée atteignant 3%.

Au sommet de Séville (2002), les Quinze ont placé la question de l’immigration, c’est-à-dire sa gestion, au centre des débats. Tony Blair a déclaré : « L’immigration et le droit d’asile constituent un des problèmes les plus urgent de notre époque. » Le premier ministre britannique résume ainsi les préoccupations des Quinze déjà discutées en décembre à Laeken ; gérer, contrôler l’immigration clandestine semble faire partie du plan anti-terroriste international.

Ce qui est nouveau, c’est que Tony Blair propose que l’UE puisse avoir recours à des moyens de pression économiques ou financiers pour contraindre les pays tiers à réadmettre les demandeurs d’asile déboutés. Bruxelles et la Russie de Poutine viennent de s’accrocher à propos de l’enclave russe de Kaliningrad ; l’UE voudrait imposer des visas, conformément aux accords de Schengen, aux habitants de Kaliningrad (plaque tournante du crime organisé, selon le commissaire européen Chris Patten) à partir de 2003. La France de Chirac a soutenu la Russie, contre l’avis de Bruxelles.

Pratiquement tous les pays de l’Europe des Quinze prennent des mesures anti-immigration sauvage. L’Italie de Berlusconi passe aux prises d’empreintes digitales pour tout permis de séjour (limité à deux ans) accordé aux travailleurs qui disposent d’un contrat, et durcit les conditions du regroupement familial. La Grande-Bretagne de Tony Blair va accélérer les procédures de refoulement des clandestins. La France de Chirac emboîte le pas à Tony Blair : « L’expulsion dans un Etat de droit ne doit pas être taboue. » L’Espagne, l’Autriche, le Danemark exigent l’apprentissage de la langue. La Belgique veut remplacer l’aide financière au demandeur d’asile en aide en nature, afin de rendre le pays moins attractif. En plein mois de juillet, le gouvernement français a indiqué qu’il voulait expulser les prostituées étrangères (Le Monde du 12 juillet 2002).

En résumé

L’élargissement vers l’Est, cela veut déjà dire pour le prolétariat accroissement des délocalisations, baisse du coût du travail généralisé en Europe et donc appauvrissement. Le quotidien Les Echos du 1er juillet 2002 dressait une carte de France des délocalisations en cours : Whirlpool (Amiens) vers la Slovaquie, Latécoére (Toulouse) vers l’Europe de l’Est, Ratier (Figeac) et Valeo (Angers) vers la Pologne, Molex-Switch (Azé) vers la Slovaquie. Dernièrement encore, après Volkswagen, PSA Peugeot-Citroën vient d’annoncer la construction d’une usine en Europe centrale d’une capacité d’assemblage de 300 000 véhicules par an (Le Monde, 29 octobre 2002).

L’élargissement non seulement va mettre en concurrence les travailleurs de l’UE entre eux, mais va permettre « une libre circulation migratoire » en provenance des PECO pour occuper des emplois dans la récolte de fruits, la confection, la restauration, l’hôtellerie, le bâtiment... Ceci explique le déchaînement actuel des dirigeants de l’Europe contre l’immigration clandestine extra-européenne (ils n’en ont plus besoin et de plus la suspectent de terrorisme). L’Union européenne vient de déclarer qu’elle compte mettre en place un corps européen de garde-frontières. L’élargissement à l’Est est donc une déclaration de guerre du capital contre les conditions de vie et de travail des prolétaires ; mais il est aussi le moyen de les rassembler dans une cause commune au-delà des frontières et des préjugés nationaux. La meilleure façon de se battre, ce n’est pas de se lancer dans une lutte contre l’élargissement avec les nationalistes, souverainistes, populistes de tous poils, mais de mener notre combat de classe contre la dépréciation du prix de la force de travail.

Gérard Bad

(septembre-novembre 2002)

Voir aussi l’ article de novembre 2007 de ni patrie ni frontière Pays de l’Est (PECOs) et pillage "à la française"

NOTES

(1) Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Pologne, République tchèque, Slovaquie, Slovénie dès 2004, puis Bulgarie et Roumanie en 2007.

(2) « Intégration » ou « communautarisation » sont des termes qui indiquent qu’il y a un transfert de compétences des Etats vers une entité juridique supérieure (en principe la Communauté européenne). L’« intergouvernementalité » indique qu’aucun transfert de compétences des Etats dans les domaines qui leur sont propres n’échappe à la souveraineté des Etats. L’Union n’étant pas dotée de la personnalité juridique, elle ne peut s’arroger les transferts de compétence des Etats membres, C’est vers la Communauté européenne, qui n’a pas disparu, que s’opèrent ces transferts de compétences, la Communauté ayant la personnalité juridique.

(3) C’est sous la présidence française (second semestre 2002) de l’Union européenne que les ambitions militaires françaises d’une communauté de défense ont été prises. Une première approche avait été faite en décembre 1998 par la France et les Britanniques à Saint-Malo. Depuis les décisions fondatrices d’une véritable défense européenne ont été prises par les Quinze.

(4) Bulgarie, Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, République slovaque, Roumanie, République tchèque et Slovénie.

(5) Bonduelle, le n°1 du légume transformé en Europe, réalise déjà 8 % de son chiffre d’affaire dans les pays de l’Est. Il vient (La Tribune du 21 octobre 2002) d’acheter une unité de production en Hongrie ; chiffre d’affaire prévu : 25 millions d’euros.

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19 juin 2018

LES SURNUMÉRAIRES DANS LE MONDE

UNE FORTERESSE ASSIEGEE

(extrait de Dans le monde une classe en lutte juin 2014)
Il se déroule chaque jour dans le monde une guerre bien particulière dont on ne dit jamais le nom sauf à en décrire les différents éléments mais sans vraiment les relier entre eux. Il ne s’agit nullement d’une de ces guerres disons classiques qui, elles, alimentent les médias et reflètent les préoccupations économiques et stratégiques des grandes puissances.
Il ne s’agit nullement de ces guérillas qui sous leurs formes ethniques , religieuses ou nationalistes perdurent partout en Afrique, dans tout le Moyen Orient, dans le sud-est asiatique et en Amérique Latine .Cette guerre est particulièrement inégale : des millions la mènent , mains nues, sans autre arme que leur détermination prête à toute épreuve, même les plus dangereuses en face d’un adversaire puissamment armé et protégé par des barrières supposées infranchissables .
C’est une guerre sournoise, constante et si réelle mais qui se cache dans les replis d’une société dite normale.
Les petits soldats innombrables de cette guerre qu’ils ne croient pas mener, ils la subissent et la vivent dans l’exode , la misère, le mépris, la discrimination et parfois la mort. Ils viennent de partout où il y a de la misère et/ou de l’insécurité pour tenter d’entrer dans les pays où ils pensent trouver ce qu’ils n’ont pas et qui les fait partir à l’assaut.
Il y a bien deux camps ( on parle du Sud contre le Nord mais si c’est vrai en gros, ce n’est pas toujours exact) mais les deux camps pourraient s’identifier ente ceux qui ont et ceux qui n’ont pas. Effectivement , ils montent souvent du Sud vers le Nord comme fascinés par une étoile qui les guiderait vers ce paradis dont ils rêvent
Ils sont des millions venus d’un réservoir humain inépuisable poussés par une condition précaire et misérable tout aussi inépuisable. La seule chose sur laquelle ils peuvent compter, mais pas toujours, c’est la solidarité de leurs frères de misère et de combat
Ils sont prêts à accepter toutes les vexations, toutes les humiliations, la faim, la soif et les violences pour atteindre ce Nord qui tient tous leurs espoirs d’une autre vie
En face d’eux menant cette guerre implacable est un ennemi bien plus dangereux que sa police et son armée, ces répressions connues qu’ils craignent, connaissent et peuvent déjouer les pièges. C’est un ennemi inconnu qui peut à tout moment surgir de l’ombre, une hydre de Lerne aux mille tentacules faites de vol, de chantage, de viols, d’esclavage temporaire, de rançons, de violences physiques, de participation obligatoire à des trafics dangereux. La liste n’en est pas exhaustive, mais tous sont perpétrés par des hommes de hasard, souvent des marginaux comme eux. Et quand une partie d’entre eux ont réussi à échapper aux multiples tentacules de l’Hydre de Lerne et pensent avoir atteint la Terre Promise, de « bons citoyen » du pays d’accueil peuvent les attendre sous forme de milice pour leur donner le baiser de mort. Et s’ils en échappent encore, les attend le bagne de l‘usine ou de l’esclavage agricole ou même un internement dans un centre de rétention pour un retour à la case départ.
La forteresse Nord est bien protégée. Protection qui à chaque instant prend sa part de cadavres de milliers, de centaines de milliers ; Les protections sont « naturelles » : les mers sans fond ou bras de mer où se noient ceux qui se lancent dans les esquifs les plus fragiles, ou fleuves dangereux où se noient des nageurs inexpérimentés ; les déserts où les attendent la soif et la morsure des serpents. Là où il n’y a pas d’obstacles protecteurs naturels, un peu partout dans le monde des barrières terrestres ont été édifiées avec un luxe de moyens qui vont de hauts grillages, de murs gigantesques de béton, de barrières électrifiées, ou des ondes radar, des moyens inouïs de détection depuis les caméras jusqu’aux drones .Même quand ils se heurtent mains nues à ces murailles naturelles ou humaines répandues à travers le monde, ces milliers, centaines de milliers, millions même, ne savent pas qu’ils mènent une guerre contre un ennemi non identifié sauf par sa peur d’être submergé par tous ces parias portés par leur nombre et leurs espoirs. Un espoir de vaincre porté par un désir de vivre plus fort que la mort Si eux ne savent pas, leur ennemi lui sait.

 

Pour nous écrire:echanges.mouvement@laposte.net

 

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17 juin 2018

CSG et CRDS, un racket permanent de l’Etat

(Echanges 110-Automne 2004)

 

Avec cet impôt instauré en 1996 « à titre provisoire » pour financer le déficit de la Sécurité sociale, les salariés, retraités, chômeurs... doivent rembourser jusqu’en 2008 au budget général de l’Etat une dette dont ils n’avaient pas conscience.

 Au moment où le gouvernement Raffarin semble s’opposer pour un temps à une hausse de la contribution au remboursement de la dette sociale (CRDS) votée par la commission spéciale dont le président est le député UMP du Bas-Rhin Yves Bur, il nous semble important de faire un historique de la mise en place de cet impôt qui frappe la quasi-totalité des revenus, y compris les allocations familiales et les allocations chômage.Avec cet impôt instauré en 1996 « à titre provisoire » [1] pour financer les déficits de la Sécurité sociale entre 1993 et 1995, les salariés, retraités, chômeurs... rembourseront jusqu’en 2008 au budget général de l’Etat une dette dont ils n’avaient pas conscience. Chaque année 12,5 milliards de francs, vont dédommager l’Etat des 110 milliards de dette de la Sécurité sociale. (Voir Echanges 95, hiver 2000-2001, La « dette sociale », ponction fiscale généralisée).

 

Cette dette de 110 milliards de francs aura donc été payée deux fois : une première fois via la hausse de la CSG décidée en juillet 1993 (1,4 point) et la seconde par l’instauration de la CRDS.

 Comment une telle aberration a été imposée au monde du travail

 Au cours de l’année 1993, le déficit de la Sécurité sociale a été mis sur le dos de la brutale récession de l’économie française. « Le Trou de la Sécurité sociale », comme nous le connaissons bien en France, tant il nous obsède et nous culpabilise, est d’une telle ampleur, que le gouvernement Balladur fait reprendre le déficit par l’Etat - à titre temporaire.

En 1993, pour rembourser l’Etat, un fonds est créé : le FSV (Fonds de solidarité vieillesse). Il sera alimenté à partir du 1er juillet 1993 par l’augmentation de la CSG, qui passe de 1,1 % à 2,4 %. Depuis, le fonds a été intégré à d’autres prestations, mais le taux de la CSG a continué d’augmenter.

 La ponction FSV devait se traduire par un prélèvement annuel de 12,5 milliards de francs sur les con-citoyens pendant treize ans pour rembourser l’Etat.

 Le FSV et la hausse de la CSG avaient donc officiellement réglé la dette sociale de 1993. Cependant, quand Alain Juppé arrive à Matignon, en septembre 1995, il est lui aussi confronté au trou éternel de la Sécurité sociale. Pour la période 1994-1995, le déficit bat un nouveau record (120 milliards de francs) auxquels il faut ajouter les 110 milliards de 1993, visiblement pas remboursés, puisque la dette cumulée sera de 230 milliards [2].

 Un véritable complot a été monté, pour liquider le système de protection sociale, au profit des sociétés d’assurances. La loi du 30 décembre 1995 va autoriser le gouvernement, en application de l’article 38 de la constitution, à réformer le système de protection sociale ; les fers sont mis au feu pour liquider le système de protection sociale français.

 La voie est dégagée pour que l’Etat, mette en place un nouvel étage de prélèvement sur le monde du travail : la création de la Caisse d’amortissement de la dette sociale (Cades), le 24 janvier 1996, indique de par sa dénomination le sens de sa mission : faire payer aux salariés, retraités, chômeurs... les 137 milliards de francs de dette de la Sécurité sociale d’ici 2009.

 Cependant, la Cades ne fera pas disparaître la FSV et le prélèvement de 1,3 % de CSG supplémentaire continuera à alimenter les caisses de l’Etat. Le FSV changera d’affectation : il servira à prendre en charge les périodes de chômage et de service national. Le scandale est si grand que même Mme Weil va reprocher ouvertement au gouvernement de « faire payer deux fois les Français ».

 La Cades mise en place, le déficit va se poursuivre, malgré les non remboursement de médicaments... en 1995 il atteint 74,6 milliards de francs au lieu de 64,5 prévus, et en 1996 Juppé reconnaît un déficit de 54 milliards de francs.
Il n’en fallait pas plus pour que le déficit reparte. En effet la Cades est un investissement garanti par l’Etat au taux obligataire de 6,033%, noté « triple A » par le agences de rating. Par conséquent la Cades offre un produit financier sans risque à taux élevé financé par les prélèvements sur le monde du travail.

 « Une compagnie d’assurance-vie a pris 1 milliard d’un coup » [3] ( La Tribune du 27 septembre 1996) selon le même journal l’emprunt a trouvé preneur « auprès d’une communauté d’investisseurs diversifiée, incluant principalement des assureurs et des gestionnaires français, certes, mais aussi des banques allemandes, belges et luxembourgeoises, des fonds britanniques et italiens, et jusqu’à une banque central du Moyen-Orient ».

 Le déficit chronique de la Sécurité sociale peut continuer, il faut qu’il continue pour alimenter le juteux marché de la dette sociale des placements financiers auprès de la Cades. Donc en 1997, le ministère de l’économie et des finances annonce le prolongement de la Cades pour cinq ans ( c’est à dire la ponction sur le peuple) (du 31 janvier 2009 au 31 janvier 2014), pour éponger les nouvelles dettes.

 

L’Etat étant le principal organisateur du capital financier, et aussi un grand bénéficiaire de la Cades [4], il fera tout pour prolonger la dette sociale et donc son remboursement... La Cades emprunte alors 300 millions d’euros (La Tribune du 26 juin 2001) pour que le spectacle continue.

 

Dans la situation actuelle, la Cades doit reprendre 35 milliards d’euros de dette pour la fin de l’année, auxquels il faut ajouter des déficits prévisionnels pour 2005 et 2006. Voilà le mécanisme, le déficit de la Sécurité sociale justifiant le prolongement des ponctions CRDS jusqu’en 2020.

 

« Les banques entourant l’opération avaient également observé que la perception des investissements n’avait pas été altérée par le nouveau prolongement de la durée de vie de la Cades (initialement prévue en 2014), dû au transfert des nouvelles dettes décidé récemment par le ministère de la Santé. » (La Tribune du 9 juin 2004.

 

Plus étrange encore, un curieux personnage du nom de Reichman a fait un grand tapage au mois d’août, pour célébrer la victoire de son association anti-sécu, le Mouvement pour la libération de la protection sociale (MLPS) [5]. Il indique même comment échapper à la CSG et CRDS en prenant une assurance à l’étranger et en fournissant une attestation à la Sécurité sociale. Si le transfert autorisé par l’Etat depuis 2001 venait à se faire par le truchement de contrat groupe dans des sociétés d’assurances étrangères, la dette sociale serait alors concentrée sur les assurés âgés qui ne pourraient pas quitter la Sécurité sociale.

 

G.Bad. Juillet 2004

 


 

[1] L’ordonnance du 24 janvier 1996, indique dans son article premier que la Cades a « une durée de treize ans et un mois à compter du 1er janvier 1996 ».

 

[2] La caisse des dépôts accorde en 1995 à la Sécurité sociale un crédit-relais d’un montant de 137 milliards de francs (déficit de 1994 et 1995 [120 milliards] + déficit prévisionnel 1996 [17 milliards]).

 

[3] Les banques proposent plus du double des 60 milliards demandés, l’accueil de la communauté financière internationale reflète la qualité de la signature de la Cades (La Tribune Desfossés du 3 juin 1996.

 

[4] La Cades est une « petite » vache à lait pour l’Etat qui collecte une partie de la CRDS. Les frais de collecte prélevés par l’Etat sont en effet sept fois plus élevés que les frais de l’Urssaf.

 

[5] Site internet www.claudereichman.com.

 

 

 

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INFOBREF N°513- Monoprix, Carrefour,Google et Amazon

 

INFOBREF N°513

Paris : l'entrée du magasin Monoprix rue du Faubourg Saint-Antoine bloquée par des salariés

vendredi 8 juin 2018 à 7:01 Par Aurore Jarnoux, France Bleu Paris et France Bleu

C'est une information France Bleu Paris. Ce vendredi matin, des salariés de Monoprix manifestent devant l'un des principaux magasins de l'enseigne, situé rue du Faubourg Saint-Antoine à Paris. A l'appel de la CGT, ils dénoncent des conditions de travail déplorables et des salaires bien trop bas.

Les salariés de Monoprix, sous l'impulsion de la CGT, bloquent l'entrée du Monoprix rue du Faubourg Saint-Antoine à Paris. Les salariés de Monoprix, sous l'impulsion de la CGT, bloquent l'entrée du Monoprix rue du Faubourg Saint-Antoine à Paris. © Maxppp - Sebastien JARRY

Paris, France

Les salariés de Monoprix sont à bout, et ils le font savoir ce vendredi matin devant l'un des plus importants magasins parisiens de l'enseigne, celui situé rue du Faubourg Saint-Antoine. Selon la CGT, syndicat à l'origine de cette grève, ils sont une trentaine à s'être postés dès 5 heures du matin devant le site.

Journée "zéro chiffre d'affaires"

Les employés mobilisés bloquent l'entrée du magasin et la réception des marchandises. "On dit aux camions de retourner à l’entrepôt", précise Alain Tsamas, délégué syndical CGT et employé chez Monoprix depuis 18 ans.

On veut faire comprendre à Monoprix que les salariés ne sont pas des moins que rien, c'est nous qui créons des profits" - Alain Tsamas, délégué CGT

Les salariés mobilisés dénoncent des conditions de travail de plus en plus difficiles, des horaires à rallonge avec des heures supplémentaires qui ne sont pas toujours payées. "On n'embauche pas, du coup il y a un manque d'effectifs, martèle le syndicaliste. Certains font le travaillent de deux personnes."

Et tout ça, pour un salaire trop bas selon les grévistes. Ils ne touchent que le SMIC. Cette année, l'intéressement serait très faible par rapport aux bénéfices enregistrés par l'enseigne.

D'après la CGT, un tiers des magasins Monoprix en France vont devenir franchisés. La décision aurait été annoncée lors d'un comité d'entreprise le 25 mai dernier. Pour le syndicat, cela va forcément entraîner des suppressions de postes. 

Un mouvement qui pourrait prendre de l'ampleur

La CGT menace d'un durcissement du mouvement. La grève entamée à Paris pourrait s'étendre à d'autres magasins de la chaîne, en Île-de-France mais aussi en région.

Les salariés de l'un des magasins Monoprix d'Issy-les-Moulineaux s'étaient déjà mobilisés il y a un mois pour dénoncer leurs conditions de travail.

Monoprix : manifestation des salariés en colère devant l'un des magasins d'Issy-les-Moulineaux

samedi 5 mai 2018 à 21:43 Par Julie Szmul, France Bleu Paris

Une centaine de personnes réunies ce samedi 5 mai, devant le magasin Monoprix du boulevard Gambetta à Issy-les Moulineaux, en soutien aux salariés. Ils sont une quinzaine à débrayer pour dénoncer leurs conditions de travail.

Les syndicats et les salariés de Monoprix réunis pour dénoncer leurs conditions de travail. © Radio France

Issy-les-Moulineaux, France

15 minutes de pause par jour, des horaires à rallonge pour remplacer les collègues absents, une exigence de polyvalence poussée à l'extrême... Les salariés du magasin Monoprix situé boulevard Gambetta, à Issy-les Moulineaux  en ont ras-le-bol. Après une première journée d'action le 9 mars dernier, pour la deuxième fois en moins de deux mois, ils se mobilisent pour faire entendre leur colère.

Des drapeaux CGT au milieu des rayons

Sur la soixantaine d'employés, une quinzaine ont débrayé symboliquement ce samedi 5 mai. Soutenus par les syndicats, la CGT en tête, ils se sont réunis devant leur magasin, avant de déambuler dans les allées pour interpeller les clients. En tout, près de 100 personnes ont manifesté pendant plusieurs heures, s'attirant les regards étonnés des gens venus faire leurs courses. Chaque salarié a son histoire, son exemple à donner sur ce qu'il vit au quotidien. "Les salaires sont vraiment bas, 1.100 euros par mois, pas plus" , soupire l'un d'entre eux. "On a que 15 minutes de pause par jour, mais le temps de badger, on a en tout sept minutes chrono pour manger le midi", ajoute un autre. "Je remplace très régulièrement mon chef, mais ma paie ne change pas !", s'énerve un troisième. "On est trois à porter une ceinture pour le dos dans le magasin", grimace un autre employé, souvent affecté au rayon des boissons, où les charges à porter sont quotidiennes.

La seule chose que la direction sait dire, c'est : "on a bien travaillé aujourd'hui, on a fait un bon chiffre". C'est toujours le chiffre, le chiffre !

"Le pire, ajoute un dernier salarié, c'est que nous travaillons dans un magasin qui fait des bénéfices. C'est ça qui est terrible".  Des témoignages que la direction n'a pas souhaité commenter. 

Carrefour s’allie à Google pour contrer Amazon

Le distributeur tente de ne pas être tenu à l’écart de l’essor du commerce commandé par la voix, estimé à 40 milliards de dollars en 2022

LE MONDE | 11.06.2018 à 19h46 • Mis à jour le 12.06.2018 à 09h25 | Par Cécile Prudhomme et Alexandre Piquard

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Carrefour saute le pas. Lundi 11 juin, le distributeur s’associe en France avec Google pour vendre, à partir de début 2019, ses produits via trois canaux numériques du géant américain : l’enceinte connectée Google Home, l’assistant Google, présent sur les smartphones, montres ou téléviseurs connectés, et la plate-forme de commerce en ligne Google Shopping, qui sera dotée en France d’une nouvelle interface pour gérer les listes de courses, notamment de produits frais.

Concrètement, un internaute pourra commander chez Carrefour à voix haute, en parlant à son enceinte connectée Google ou à son assistant sur téléphone portable. Ceux-ci reconnaîtront les références des produits du supermarché, alimentaires ou autres. La commande sera ensuite préparée par Carrefour. Et sera, au choix, livrée à domicile ou à retirer dans un magasin.

L’achat chez Carrefour sera aussi possible sur le site Google Shopping, sur une page spécifique. Et dans un second temps, sur YouTube, la plate-forme de vidéo de Google, qui, si des produits Carrefour sont montrés, proposera des liens pour les acheter.

Lire aussi :   Le plan d’action de Carrefour en chiffres

Avec cette association, Carrefour tente de ne pas être tenu à l’écart de l’essor du commerce commandé par la voix, estimé à 40 milliards de dollars (34 milliards d’euros) en 2022, selon les consultants en stratégie OC&C. Après le partenariat en Chine avec le géant du numérique Tencent, ce nouvel accord – une première en Europe – va permettre à Carrefour « d’accéder à de nouveaux clients, plus jeunes », explique Marie Cheval, directrice de la transformation digitale du groupe, qui vise 5 milliards d’euros de chiffre d’affaires d’ici à 2022 dans l’e-commerce alimentaire.

Transactions centralisées par Google

Mais en acceptant de nouer un partenariat avec une grande plate-forme numérique américaine comme Google, Carrefour prend aussi un risque et fait des concessions : le distributeur ne facturera plus le client en direct car les transactions seront réalisées « dans l’environnement » de Google. Par ailleurs, l’accord semble prévoir une rémunération de l’intermédiaire, par exemple par un pourcentage des achats payés, même si Google refuse de s’exprimer sur le montant et la nature du partage de la valeur.

L’association et les interrogations suscitées rappellent la première grande alliance entre la distribution alimentaire française et les géants américains de l’Internet : le partenariat commercial, annoncé le 26 mars, entre Amazon et Monoprix. Il consiste à installer au second semestre une boutique sur la plate-forme d’Amazon, à destination des « clients du service Amazon Prime Now à Paris et dans sa proche banlieue ». Les commandes et les paiements étant réalisés sur la plate-forme du géant américain, ce dernier risque d’enrichir son fichier clients sur le dos du distributeur. Monoprix préparera les commandes dans son magasin, mais Amazon assurera la livraison express.

Lire aussi :   Distribution : Monoprix s’allie avec Amazon

« Nous nous attendons à réaliser à terme entre 100 et 200 millions d’euros par an de chiffre d’affaires sur Amazon, explique-t-on au sein du Groupe Casino (propriétaire de Monoprix). Sur ces montants, nous partageons les données clients, mais nous pensons pouvoir reconstituer l’essentiel du comportement des clients, même si nous n’avons pas le ticket de caisse. »

Amazon, perçu comme plus menaçant que Google

Dans l’accord avec Google, les deux acteurs partageront la connaissance du ticket de caisse. « Google aura accès aux données, mais Carrefour en restera propriétaire, explique Mme Cheval. D’autant que nous n’allons pas sous-traiter le processus. Nous nous appuierons sur Google pour l’interface client, mais Carrefour réalisera tout le reste, de la logistique à la livraison. »

Dans la bataille des courses du futur, Google et Amazon n’ont pas tout à fait la même image auprès des grandes enseignes traditionnelles : le second est souvent perçu comme plus menaçant parce qu’il exerce lui-même l’activité de distributeur, grâce à sa boutique en ligne, ce qui en fait un concurrent plus direct des supermarchés. Amazon a de plus frappé les esprits en rachetant en juin 2017 Whole Foods Market, une chaîne américaine de magasins à dominante bio. Le groupe de Jeff Bezos teste aussi aux Etats-Unis un modèle de boutique physique très automatisée, Amazon Go.

En France, Amazon a lancé des discussions ces derniers mois avec tous les grands distributeurs, notamment pour nouer une alliance afin de peser davantage dans les achats et de pouvoir proposer de meilleurs prix sur les produits qu’il vend. La plupart ont jusqu’ici refusé de « faire entrer le loup dans la bergerie ».

D’autres enseignes de grande distribution pourraient suivre

Google cherche à se démarquer d’Amazon tout en niant rivaliser frontalement avec lui : « Le partenariat avec Carrefour est en discussion depuis un an, ce n’est donc pas une réaction à celui annoncé par Amazon et Monoprix en mars », souligne Sébastien Missoffe, directeur général de Google France. L’alliance avec Carrefour serait aussi plus globale, Google se présentant en « enabler », un anglicisme qui le pose en « partenaire » de la transformation numérique des entreprises : l’accord prévoit ainsi l’installation d’outils Google de bureautique chez les 160 000 employés de Carrefour, et l’ouverture à Paris d’un « lab » où des ingénieurs des deux entreprises collaboreront.

Lire aussi :   E-commerce alimentaire : les distributeurs s’engagent dans une course à l’innovation

« Google se distingue aussi en tant que plate-forme ouverte, qui offre de la transparence », assure aussi M. Missoffe, pour continuer à se différencier de l’entreprise de Jeff Bezos. Google ne cache pas être en discussion avec plusieurs autres acteurs français de la grande distribution, qui pourraient suivre l’exemple de Carrefour. Aux Etats-Unis, Google a noué un accord, pour les courses par la voix, avec le géant Walmart, mais aussi avec 70 autres distributeurs.

En France, Sephora et Monoprix – mais aussi Franprix, selon nos informations – ont développé seuls leurs propres applications pour Google Home. La pression pour suivre le mouvement risque de se renforcer.

Selon un rapport confidentiel, 227 magasins (sur 273 menacés de fermeture) n’ont pas trouvé de repreneur et devraient baisser le rideau cet été.

227 magasins Carrefour (Contact, City…), sur les 273 menacés de fermeture, n’ont pas trouvé de repreneur. Selon Midi Libre, qui a eu accès à un document confidentiel transmis vendredi par Carrefour à la Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi (Direccte).

À lire sur le sujet Carrefour. Grève face aux « attaques » de la direction samedi

Ces 227 magasins devraient fermer au cours de l’été. Carrefour a également indiqué au quotidien régional que des offres de dernières minutes pourraient être examinées si elles sont jugées sérieuses jusqu’au 4 juin.

2 100 emplois menacés

Et pour les 2 100 salariés menacés ? « La direction des ressources humaines est mobilisée pour favoriser le reclassement interne des salariés concernés, dans le cadre d’un Plan de sauvegarde pour l’emploi, qui a fait l’objet d’un accord signé avec les partenaires sociaux en avril dernier », a indiqué le géant de la distribution.

Pour l’heure, 76 salariés ont déjà été « reclassés en interne » et « 240 candidatures sont en train d’être étudiée. La direction proposera des offres locales de reclassement aux salariés concernés dans les semaines à venir ».

En Bretagne, les magasins concernés sont situés à Rennes, Saint-Malo ou encore à Saint-Marcel et Penvénan. Les régions les plus touchées sont dans le Nord et dans l’Est.


© Le Télégramme https://www.letelegramme.fr/economie/carrefour-sur-273-magasins-menaces-227-devraient-fermer-cet-ete-20-05-2018-11964819.php#kf8QRYLPEPKVAzA5.99

 

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13 juin 2018

Mai 68, modeste ou mythique ?

 

Mai 68, modeste ou mythique ?

* Ce texte paru dans Echanges n° 163 (printemps 2018) et n° 164 (été 2018) est la traduction de la conclusion d’un ouvrage de Michael Seidman, The Imaginary Revolution. Parisian Students and Workers in 1968 (« La Révolution imaginaire. Etudiants et ouvriers parisiens en 1968 », non traduit en français ; une version espagnole devrait bientôt paraître chez Alianza Editorial), Berghahn Books, 2004. Michael Seidman enseigne l’histoire à l’université de Caroline du Nord à Wilmington.

* Tous les mots suivis d’un astérisque sont en français dans le texte original.

Après les révoltes de mai et juin [1968], marxistes et anarchistes de toutes nuances ont continué à croire que l’agitation allait persister et que la classe ouvrière était en route vers la révolution (1). Les radicaux, confiants en leur dynamisme et stimulés par la poussée démographique de la jeunesse, mettaient tous leurs espoirs dans l’avenir. Ils avaient l’impression que la raison et l’histoire étaient de leur côté, comme leurs pairs dans le monde. Les artistes révolutionnaires exprimaient ce sentiment dans des affiches telles que « Mai 68 : le début d’une lutte prolongée ». Plusieurs ouvrages publiés fin 1968 portaient en titre Ce n’est qu’un début… Un autre, Vers la guerre civile, prédisait qu’une violente guerre de classes éclaterait en 1970 ou 1972 (2). Pour les dirigeants communistes et les syndicalistes de la CGT, les révoltes de 1968 étaient le début de la crise du « capitalisme monopoliste d’Etat » (3) et représentaient la première confrontation entre la grande masse des travailleurs et les monopoles (4). Certains cadres de la CFDT voyaient Mai comme une renaissance de l’action directe et de l’anarchosyndicalisme (5). Les militants du PSU pensaient que l’idée d’autogestion*, qu’ils considéraient comme l’aspect le plus intéressant du mouvement de grève, allait croître et se développer. Ils prévoyaient que les événements de 1968 allaient initier la lente conquête du pouvoir par les ouvriers, paysans et étudiants (6). Le 24 juin, le leader du PSU, Michel Rocard, déclarait à la radio que « la révolution était possible » (7). Les militants de ce parti espéraient que les chrétiens progressistes étaient prêts à rejoindre les ouvriers pour créer une social-démocratie radicale. Certains démocrates chrétiens pensaient revivre l’époque de 1788 (8). Sans considérer l’exactitude de leurs prédictions révolutionnaires, la participation des chrétiens (catholiques et protestants) au mouvement a montré que le schisme religieux chronique – qui avait séparé cléricaux et anti-cléricaux durant la majeure partie de l’histoire de la république en France – avait largement été dépassée par les évolutions des années 1960.

Ces prophéties de révolution étaient manifestement erronées. La « nouvelle classe ouvrière » s’est révélée être plus proche du groupe décrit par les sociologues britanniques Goldthorpe et Lockwood que de celui imaginé par le sociologue français Serge Mallet (9). Les ouvriers de Goldthorpe et Lockwood avaient une attitude pragmatique envers leur travail, leurs syndicats et leur partis politiques (10). Ils étaient plus intéressés par la consommation que par l’autogestion*, et plus concernés par leur vie privée que par la vie en commun. Ses membres les plus dynamiques voulaient quitter leur classe. Pour porte de sortie, les parents encourageaient fils et filles à entrer à l’université, ce qu’ils ont fait en nombre de plus en plus grand après 1968. C’est ainsi que devenir ouvrier fut de plus en plus lié à l’échec scolaire (11).

Le déclin de la solidarité de classe a permis aux employeurs d’organiser une contre-offensive. Après la vague de grève, le patronat français soutenu par un Etat fort, reprit rapidement le pouvoir dans les usines. Finalement, la plus importante vague de grèves de l’histoire européenne n’a probablement affecté que marginalement l’autoritarisme régnant dans les usines et les bureaux (12). Par contre, en Italie – où ouvriers et patrons partageaient un même mépris pour un Etat faible et inefficace – les salariés ont poursuivi leurs grèves contre le travail salarié après 1968 (13). De fait, « la forte croissance de la productivité [en France] après Mai est due en grande partie à la profonde restructuration dans les usines, par l’accélération de la mobilité des travailleurs et l’intensification du rythme du travail, ce même processus que les syndicats italiens négociaient et contestaient (14) ». Autrement dit, les contremaîtres français sont redevenus les « chiens de garde » qui tentent d’accroître la vitesse de production – avec des résultats variables (15). Comparativement, en Italie, les ouvriers servaient des syndicats établis ou des comitati (organisations de base indépendantes) pour mener des grèves avec succès contre l’autorité des contremaîtres, contre le salaire aux pièces ou bien encore contre le temps et le lieu de travail. Selon une célèbre figure allégorique représentant le prolétariat non qualifié de l’Italie du Nord en 1969, le bonheur c’est travailler moins et gagner plus(16). Dans les années immédiatement après 1968, les employeurs italiens ne pouvaient ni diminuer la paie de leurs ouvriers indisciplinés, ni les licencier (17).

En France, la coalition momentanée qui avait conduit aux accords de Grenelle se décomposait et les patrons dans la période immédiatement après juin agirent rapidement pour limiter l’influence des militants, syndicalistes ou des gauchistes*, restaurant l’autorité du personnel d’encadrement à la fois sur les activistes et sur les militants de base(18). En août 1968, la CFDT faisait état de la démission de dizaines de ses militants (19). Bien que le nombre de jours de grèves aient augmenté en 1969 et 1970, comparativement à 1967 et 1966, le nombre de jours perdus et le nombre de participants aux grèves diminuèrent significativement (20). Les syndicats ont tenté sans succès de rendre les grèves de l’après-Mai relativement moins pénalisantes. Ils ont échoué à obtenir des accords obligeant les employeurs à compenser les ouvriers pour les heures perdues ou à supprimer les bonus récompensant les salariés qui ne participaient pas aux arrêts de travail. Les grèves contre le rythme de travail se sont poursuivies mais les patrons ont combattu efficacement les grèves perlées* (21). Soutenus par l’Etat, ils ont fait la chasse à une pratique de la classe ouvrière, les menus larcins. Par exemple, après un gros vol de la paie dans une usine de banlieue, la police décida de fouiller tous les salariés (22). Elle ne retrouva pas l’argent disparu, mais du petit matériel volé à l’entreprise. Apparemment, le vol était une pratique répandue dans cette usine où 1 000 sangles* disparaissaient chaque année. On attrapa un ouvrier malchanceux auquel on demanda de démissionner, mais une importante grève de solidarité éclata pour le défendre.

[Georges] Séguy [secrétaire général de la CGT] admit que les nouveaux adhérents qui avaient rejoint la CGT après Mai « n’avaient que des connaissances très rudimentaires du syndicalisme. (…) Ce fut un énorme travail de les éduquer. (23). » Les syndicats n’avaient pas l’influence, la « puissance », nécessaire pour retenir ces nouveaux encartés (24). Le rajeunissement au sein de la CGT ne pouvait empêcher le long déclin de l’industrie lourde française (y inclus la métallurgie) ni même le futur déclin du PCF. La CFDT persévérait à s’accrocher à l’autogestion*, mais le manque d’intérêt pour le contrôle ouvrier parmi les métallurgistes et autres salariés en 1968 annonçait sa lente dérive idéologique des années 1970-1980. Ce qui motivait largement les grévistes avant et après 1968, c’était le désir d’un meilleur salaire et d’un moindre temps de travail. Bien que certains, comme Mallet, aient souligné l’originalité et la qualité des grèves et des revendications, il existe une continuité fondamentale entre l’avant et l’après-Mai (25). Les idéologies de l’autogestion* ayant le travail pour centralité n’avaient pour fondement que cette idée fausse que les salariés voulaient réellement s’emparer de leur lieu de travail. Ces notions de contrôle ouvrier qui synthétisaient dans le même temps émancipation personnelle et politique a finalement échoué à obtenir l’une et l’autre. Les projets de révolution totale des gauchistes* – trotskystes, maoïstes, castristes, situationnistes – ont eux aussi subi un même déclin inéluctable.

Ceux qui avaient parié sur la jeunesse ou les étudiants plutôt que sur les ouvriers furent pareillement déçus. Les jeunes gens avaient du poids démographiquement et étaient physiquement dynamiques, mais la « jeunesse » n’était pas politiquement révolutionnaire (26). Les comités d’action, que les jeunes militants avaient espéré être les soviets de 1968, et qui atteignirent 460 dans Paris et sa région à la fin Mai, ont survécu jusqu’en juin avant qu’on les perde de vue ou bien qu’ils passent sous le strict contrôle des groupuscules* (27). Pendant l’été, les policiers en civil se sentirent suffisamment en confiance pour se permettre d’affronter les jeunes protestaires qui contrôlaient les rues du Quartier latin (28). Les efforts de l’UNEF n’ont pas eu non plus d’effets à long terme. Après une période d’optimisme initiale, durant laquelle les étudiants militants ont cru qu’ils pourraient surmonter la démobilisation saisonnière due aux vacances d’été en inaugurant des cours pour attirer les ouvriers, les « universités populaires » finirent l’été – selon la police – « avec des résultats décourageants »(29) pour les étudiants. Le radicalisme de l’UNEF et son refus de participer aux projets réformistes ne s’est pas traduit par un afflux de nouveaux membres (30). En fait, de 50 000 avant 1968, le nombre d’adhérents à l’UNEF chuta à 30 000 en 1970. Cette chute fournit un exemple supplémentaire de la désintégration des espoirs radicaux des années 1960.
Les cycles de protestations et de répressions sont, assez paradoxalement, souvent accompagnés de tentatives de réformes (31). Le licenciement de Pompidou par de Gaulle en juillet 1968 a montré que leur victoire électorale n’avait pas résolu leurs divergences. Le général continuait à croire que la décision du premier ministre de céder aux étudiants avec la réouverture de la Sorbonne et la libération des accusés avait contribué à répandre la « contagion » aux ouvriers dont les revendications avaient poussé l’économie française « aux limites » (32). Après juin, cependant, le président était plus ouvert aux réformes que son ex-premier ministre, plus proche des conservateurs versaillais* de son propre parti. Le général refusait d’abandonner son rêve social-catholique de participation entre travail et capital (33). Au plus fort de la crise, il semble que de Gaulle ait dit à ses ministres : « Les réformes, oui, le désordre, non. » La mise en place de la participation – « la plus grande réforme du siècle en France »–devait répondre aux « causes profondes » de la crise de Mai (34). Tout de suite après les élections, de Gaulle nomma au ministère de la justice le gaulliste de gauche* René Capitant, critique du libéralisme et de Pompidou. En mai, avant le vote de la motion de censure, Capitant avait démissionné de son poste de député pour protester contre la politique de Pompidou. Le 17 juin, le nouveau ministre de la justice déclarait à la radio que si l’Assemblée nationale ne votait pas la participation* de de Gaulle, le général porterait l’affaire directement devant le peuple sous forme d’un référendum. ­Capitant évoquait un avenir radieux où les travailleurs seraient actionnaires et coopéreraient avec enthousiasme à la gestion des entreprises.

Les employeurs réagirent négativement au partage du pouvoir (35). Les patrons pensaient que toute ingérence dans les prérogatives de la direction et tout affaiblissement de la chaîne de commandement allaient ruiner l’économie. « La participation est inséparable de l’efficacité qui doit reposer sur l’autorité de la direction (36). » Même au plus fort de la crise, le 28 mai, immédiatement après que les travailleurs eurent rejeté les accords de Grenelle, les Chambres de commerce condamnaient le projet de loi sur la participation. Selon leur porte-parole, l’autorité de l’encadrement devait être renforcé, non pas mis en question. Léon Gingembre, de la CGPME, déclarait avec amertume que « le bouleversement structurel de M. Capitant ne pouvait que conduire à la ruine de l’économie » (37). Les syndicats eux-mêmes, quoique pour d’autres raisons, rejetaient la participation. La CGT craignait que le plan du gouvernement fasse que les travailleurs « collaborent à leur propre exploitation » (38). La CFDT regrettait que le gouvernement et les employeurs ne fassent pas plus de concessions matérielles. La participation imposée dans les usines fut à l’origine d’un front syndical unitaire du refus. Dans le même temps, elle déclencha une guerre des réformateurs sur deux fronts, qu’ils ne pouvaient gagner, à la fois contre les syndicats et contre le patronat.

1969 marqua l’échec total de la participation. Le général voulait en faire le centre du référendum prévu pour avril de cette année-là et promettait de démissionner si les électeurs le rejetait. Mais l’opposition des employeurs et des gaullistes qui leur étaient favorables le décida à ne pas mettre son destin politique en jeu sur la popularité de la participation et il décida d’exclure la question du référendum. Tout comme les gauchistes* et d’autres à gauche, le chef de l’État de 78 ans avait parié irrationnellement sur un désir autogestionnaire*, qui ne séduisait que ceux – certains étudiants ou cadres* – qui aimaient ou s’identifiaient à leur travail. Le projet de la participation fut remplacé par un plan de réforme du Sénat et de décentralisation. Les deux propositions, regroupées dans le référendum, furent rejetées par un électorat (52,4 % de non) qui s’intéressait peu à ces questions. Le général démissionna comme promis. Son remplaçant, Georges Pompidou, représentait une « forme plus conventionnelle de conservatisme » qui se manifestait dans son hostilité constante à la démocratie sur le lieu de travail (39).

La vitalité de l’économie favorisait le contrôle des conservateurs (40) . De 1968 à 1974, l’économie française a vécu l’une de ses phases d’expansion la plus importante. La cause en était largement un climat de confiance dans les affaires après 1968 et une forte croissance de la demande. La Cinquième République, sous les gouvernements de Pompidou et de ses successeurs, est parvenue à promouvoir les atouts du pays. Le revenu disponible moyen des ménages augmenta de 7 % annuellement de 1960 à 1974, pour décliner ensuite à 3 % par an (41). L’achat d’automobiles se répandit à une vitesse phénoménale passant de 4,7 millions en 1960 à 11,9 millions en 1970. En 1967, seuls 27 % de la population utilisaient une voiture pour aller travailler ; en 1974, ils étaient 42 %. Quelque 50 % des ménages de la classe ouvrière étaient propriétaires de leur maison ou de leur appartement. Les logements étaient plus grands et presque tous étaient équipés de télévision, de réfrigérateur, d’aspirateur et de machine à laver.

La réforme de l’université connut un meilleur sort que la participation grâce à la loi d’orientation d’Edgar Faure qui restructura l’éducation supérieure. Après Mai, Edgar Faure – radical-socialiste qui avait été deux fois président du conseil des ministres sous la Quatrième République – fut nommé ministre de l’éducation. Faure était idéologiquement proche des gaullistes de gauche comme Capitant, mais contrairement à ce dernier il avait adroitement élaboré une loi qui permit à sa réforme de passer devant les deux chambres parlementaires à une large majorité le 7 novembre, quatre mois seulement après avoir pris ses fonctions (42). Sa loi poursuivait plusieurs buts. Elle promouvait la décentralisation et renforçait l’autonomie de chaque université, encourageait l’enseignement pluridisciplinaire avec un socle commun et soutenait la participation. Les départements furent remplacés par de nouvelles unités administratives dénommées Unités d’enseignement et de recherche (UER) dont l’organisation tendait à diluer l’autorité individuelle du professeur (43). La loi établissait des procédures qui permettaient non seulement aux facultés mais aussi aux étudiants et au personnel administratif de participer aux élections de conseils. Avant la promulgation de cette loi de réforme, il y avait déjà eu des élections sur les campus français mais elles étaient dominées par les professeurs les plus âgés. Ils sélectionnaient leurs jeunes collègues appelés à rejoindre leurs rangs et choisissaient le doyen. Les nouveaux promus et les étudiants n’avaient quasiment pas voix au chapitre. La réforme de Faure imposait que chaque groupe – professeurs titulaires, jeunes professeurs, employés administratifs et étudiants – aient chacun ses représentants au parlement de l’université. Un précédent dans la participation estudiantine avait été mis en place immédiatement après la Libération, mais il semble que ce droit fût tombé en désuétude. Un même sort attendait la réforme de Faure sur le long terme bien que certaines mesures progressistes aient survécu (44). Les étudiants avaient gagné la parité*, ce qui, d’une certaine façon, les intégra à la prise de décision dans les universités (45). L’agitation parmi les étudiants d’un grand nombre de disciplines, y inclus les beaux-arts, mena à ce que l’on accorda plus d’importance à un enseignement fondé sur la recherche et l’interdisciplinarité (46). L’université expérimentale de Vincennes n’aurait sans doute jamais pu exister sans le cycle révolutionnaire-réformateur de 1968.

A court terme, l’institution d’élections par Faure et leur extension au plus grand nombre plut à l’opinion publique informée (47). Comme aux États-Unis, les réformistes étaient majoritaires numériquement même sur les campus radicaux (48). Les listes d’électeurs indiquent que 65 % des étudiants aspiraient à participer à la gestion des universités. Un sondage en septembre 1968 concluait que 54 % des étudiants étaient en faveur d’une réforme de l’université, que 31 % souhaitaient principalement passer leurs examens et que 12 % seulement se prononçaient pour un changement radical de société (49). Compte tenu du fait qu’il y avait 160 000 étudiants à Paris, on peut en classer 19 000 comme révolutionnaires, 50 000 comme indifférents ou apathiques et 86 400 comme réformateurs. Ce sont principalement ces derniers que les événements ont poussés à agir. 52 % (83 200) disaient avoir « participé » au mouvement (50). La participation variaient largement selon les disciplines : 37 % des étudiants ès arts et 67 % de ceux en sciences sociales déclaraient y avoir été ­engagés.
Il n’est pas surprenant, par conséquent, que le sujet des examens à l’automne 1968 fût demeuré source de conflit. La police observa que « dans différentes disciplines, les examens se sont déroulés normalement. Les militants d’extrême gauche, craignant de se voir désavoués par une majorité d’étudiants s’ils appelaient au boycott, n’en ont rien fait » (51). Bien que Geismar, Sauvageot et leurs organisations aient refusé de négocier avec le gouvernement, l’UNEF adopta une position qualifiée de « prudente » par la police, laissant la « base » décider à propos des examens (52). Pour protester contre la sélection, seuls quelques étudiants persévérèrent dans le boycott des examens et exprimèrent le souhait de se délivrer les titres eux-mêmes (53).
Les réformes de l’après-Mai présentèrent un côté moins démocratique, non électif. Elles stipulaient que le doyen (appelé président d’université après 1971) était maître chez lui. Ce qui signifiait que les services d’aide aux étudiants – tels que dortoirs, restaurants, bibliothèques et installations sportives, tous étant administrés séparément à Paris – seraient soumis dorénavant à l’autorité, par exemple, des dirigeants de Nanterre. L’administration universitaire était unifiée et rationalisée. En 1967 et 1968, le doyen de Nanterre ne contrôlait pas directement les résidences où les étudiants avaient protesté. C’était un administrateur et son organisme (le CROUS) qui étaient chargés des dortoirs. Plusieurs administrations avaient partagé la responsabilité d’appeler la police sur le campus pour évacuer ou arrêter les protestataires. En 1970, on confia au doyen ou président l’autorité exclusive de maintenir l’ordre sur tout le campus, jusqu’aux résidences, restaurants et installations sportives. Personne d’autre n’était autorisé à appeler la police. Le nouveau président de Nanterre, René Rémond, salua le renforcement des pouvoirs de son administration. Il prétendait être ainsi à l’abri des initiatives irréfléchies des directeurs des résidences ou autres administrateurs, incitant ainsi à une normalisation de l’université.

Après l’agitation de mai-juin 1968, l’administration des résidences avait voulu nettoyer le « bazar » de Nanterre par la fermeture de nombreux dortoirs et la limitation des résidents aux athlètes, futurs fonctionnaires* et femmes de moins de vingt et un ans (54). » Pour protester contre cette politque, un groupe d’enragés occupa un des bâtiments le 4 septembre, quoique la décision eût été prise la veille d’élargir les critères [d’admission]. » (55) La protestation des étudiants eut pour effet de garantir une politique plus libérale d’admission à l’université, dans les dortoirs et les restaurants. Même les non-étudiants profitaient de prix réduits sur les repas. Un mémorandum ministériel du 6 novembre 1968 officialisait la liberté de visite, qui existait en pratique depuis le printemps 1968 malgré les souhaits du ministre. Squatter (le locataire en titre logeant une autre personne sans autorisation) coexista avec cette liberté. « La forme la plus dangereuse pour la paix et l’ordre sur le campus » du squatt était l’hébergement de « militants » ayant été expulsés des résidences. Pas plus que les larcins par les ouvriers, le squatt ne put être totalement éradiqué. Ni les dégradations de matériel, quelques jeunes manifestant même leur colère par la destruction de cabines téléphoniques. D’autres attaquèrent des étudiants de droite ou centristes et persévérèrent à dénigrer le doyen, le traitant de « fasciste » (56).

Une solution, proposée par certains, était de fermer le département de sociologie et d’exclure des résidences les étudiants les plus anciens, mais les autorités avancèrent qu’elles ne pouvaient pas justifier « cette sorte de discrimination ». De même, il fut impossible d’empêcher les squatts par « une inspection de nuit des chambres individuelles », les étudiants considérant cette procédure « inquisitrice et dictatoriale ». De plus, les agents chargés de ces inspections risquaient l’agression physique. L’administration craignait que ces agressions puissent mener à des interventions contre-productives de la police telles qu’il y en avait déjà eu à Nanterre en 1967 et à Antony en 1965. Les autorités en conclurent que le « libéralisme » des nouveaux directeurs nommés à la tête des résidence d’Antony et de Nanterre était efficace pour apaiser les dortoirs et isoler les enragés les plus violents (57). Le ministre de l’éducation décida de suspendre les restrictions du droit de visite afin d’établir un « dialogue » avec les étudiants. L’administration savait que tout contrôle – soit par des gardiens de nuit soit par des policiers – détruirait cette tentative de gagner la confiance des étudiants. Pour éviter de provoquer des manifestations, elle alla jusqu’à reporter les hausses de loyer.
Parallèlement, les grèves dans les lycées* entraînèrent « un changement réel et durable dans les relations des étudiants avec leurs enseignants », devenus plus tolérants vis-à-vis des débats en matière de pédagogie et de sexualité (58). Ceux qui mettent l’accent sur la « répression » dans l’après-68 négligent l’importance de la montée de la tolérance sur le long terme (59). Tout comme ils ignorent les diverses instances de coopération entre autorités, étudiants et ouvriers protestataires dans les universités, les usines et les rues. Ce type de prêté pour un rendu – dont on a vu qu’il eut lieu même au moment des événements les plus violents de Mai – a sans doute permis de préserver la France de cette forme de terrorisme post-1968 qui a éclaté en Allemagne et en Italie.

Les réformes de l’après-Mai ont impulsé une tentative d’autogestion* dans un dortoir (60). On choisit, pour une « expérience » renouvable tous les trois mois, une résidence de trois cents chambres dans laquelle seraient hébergés des volontaires de tous âges, hommes et femmes. C’étaient les résidents eux-mêmes qui devaient gérer la résidence, en contrôler l’administration et les finances. Les gestionnaires officiels de la résidence et les représentants des étudiants décidaient des admissions. Les squatts étaient strictement interdits, et un conseil des résidents élu démocratiquement fut mis en place qui devait juger des manquements à la discipline ainsi que des expulsions. Dans les trois autres dortoirs traditionnels (non autogérés*), on envisagea des droits de visite sans restrictions. Le directeur des résidences de Nanterre affirmait que les acquis des étudiants dans le domaine de la liberté personnelle étaient « inévitables ». Le ministère de l’éducation résista au moins jusqu’en juillet, mais en août il accordait la libéralisation aux trois dortoirs (61). Les filles mineures dont les parents refusaient la politique de liberté contrôlée furent réparties dans d’autres dortoirs de la région parisienne.
Les sources disponibles ne fournissent pas de renseignement sur cette expérience d’autorégulation mais il est indubitable que les libertés individuelles se sont étendues en France et dans d’autres pays, au cours des années 1960 (62). Les événements de Mai n’ont pas inauguré une nouvelle période historique de rupture mais ont renforcé les tendances culturelles et sociales déjà présentes dans la société française au moins depuis une décennie. Son contrôle de l’Etat fermement assuré, le gouvernement était capable de tolérer les protestations étudiantes et les styles de vie. Le gaullisme au pouvoir peut difficilement être considéré comme un ancien régime inflexible qui aurait cherché à imposer sans relâche un ordre moral désuet. La France n’était pas une société « bloquée » ou « figée » au début de la Cinquième République. La bureaucratie prétendument « bonapartiste », « autoritaire » et « paternaliste » s’est montrée étonnamment souple pendant les périodes de crise.

L’administration française et celles des autres démocraties d’Europe et d’Amérique ont contribué à l’expansion de la tolérance. Rétrospectivement, les constantes victoires de l’indulgence dans les années 1960 font que certaines mesures disciplinaires prises à Antony et Nanterre paraissent inexplicables. De même aux Etats-Unis quand une étudiante en deuxième année d’université au Barnard College annonça publiquement en 1968 qu’elle vivait avec son petit ami, jeune étudiant au Columbia College, il s’ensuivit un énorme scandale (63). Elle fit l’objet de dizaines d’articles dans les journaux et menacée d’expulsion de Barnard. Cet incident, tout comme les descentes de police dans les dortoirs de la région parisienne, paraît aujourd’hui presque incompréhensible. Cependant, la réaction d’une forte proportion de la population contre la punition de l’étudiante montra que la cohabitation était de mieux en mieux acceptée. Les attaques contre la propriété – non contre la morale – provoquèrent, en France et aux Etats-Unis, des restrictions à la montée de la tolérance beaucoup plus ­importantes.
Les chroniqueurs influents des médias favorables à Mai ont donné des événements une image généralement positive (64). Une explication répandue à cette inclination continue pour 1968 est que les vétérans du mouvement occupent maintenant des postes dirigeants dans les médias et autres bureaucraties. A la manière d’autres groupes d’anciens combattants, ils cherchent à glorifier leur expérience et leurs batailles. Ils tendent à exagérer la puissance du mouvement auquel ils ont participé et à le voir comme une rupture novatrice d’avec le passé. Une « génération » continue à se justifier au regard de sa jeunesse et de ses anciens (65). Ces vétérans de la classe moyenne ont montré qu’ils étaient plus capables de capter l’imaginaire social que les ouvriers ayant pris part à la plus grande vague grève de l’histoire de France. Les soixante-huitards* à l’origine des événements ne cessent de recréer leur propre image. Cette tranche d’âge cherche à ce qu’eux-mêmes et les autres reconnaissent l’importance de leurs activités dans le bouleversement du monde.

Toutefois, cette explication de la perception de l’importance de 1968 n’est pas totalement convaincante. S’il est possible que l’autojustification motive quelques journalistes et éditeurs, la fréquence et la popularité des commémorations de Mai indiquent que l’intérêt pour les événements s’étend plus largement au-delà des seuls anciens combattants*. Journaux, magazines, cinéma et télévision nécessitent une audience et les potentats des médias ne pourrait pas vendre éternellement Mai s’ils sentaient que le public ne voulait pas l’acheter. Par ailleurs, la cohésion de générations ou de groupes ne s’acquiert pas par la seule communauté d’expériences mais aussi par l’imaginaire collectif ou la capacité à se servir de l’histoire pour s’inventer une identité collective (66). Une enquête le démontre, révélant que pour ceux qui avaient entre dix-huit et vingt-neuf ans en 1979 Mai représentait le « début d’un nouveau système de valeur », l’événement historique le plus important dans leur vie. Ceux qui avaient entre trente et trente-neuf ans en 1979 considéraient 1968 relativement insignifiant. Autrement dit, une génération moins susceptible d’avoir participé à Mai (les plus jeunes avaient sept ans en 1968) considérait que les événements avaient eu plus de conséquences que leurs frères et sœurs plus âgés. Apparemment, le public continue de croire que 1968 fut « l’événement le plus important en France depuis la seconde guerre mondiale » (67).

Plutôt que les autojustifications des vétérans, qui ont gravi l’échelle carriériste de l’establishment, il paraît plus intéressant, en ce qui concerne la mémoire de Mai, de voir comment Mai n’a cessé d’entretenir des liens avec la jeunesse. L’interprétation de Mai comme une révolte de la jeunesse est historiquement floue surtout si l’on regarde les grèves ouvrières dont les jeunes salariés ont été souvent incorrectement considérés comme les catalyseurs. C’est néanmoins une opinion largement admise. Après Mai, les nouvelles générations sont demeurées fascinées par la forte mixture, bien que finalement fragile, entre hédonisme et altruisme héritée de 1968. Quand il n’y a aucun mouvement social imposant – comme pendant les dixième, vingtième, vingt-cinquième et trentième anniversaires de 1968 – le souvenir de cette année, même aseptisé, sert d’exutoire et de rappel que les soulèvements populaires peuvent surgir sans prévenir comme en 1968 et 1995. Le mélange d’anti-impérialisme et d’anticapitalisme du mouvement antimondialisation d’aujourd’hui trouve ses racines dans les révoltes de 1968.

L’intérêt porté aux événements de Mai et à leur héritage rappelle le poids de la tradition révolutionnaire dans l’imaginaire des Français. Les grandioses années de la grande révolution – 1789, 1792, 1794 – ont été considérées comme une rupture radicale d’avec le passé baptisé ancien régime*. Nous savons que l’année 1792 fut estampillée An I du nouveau calendrier. Les changements politique, législatif et social engendrés par la Révolution l’ont poussée à inaugurer une chronologie nouvelle. La « révolution » de 1968 ne fut pas assez forte pour produire une tabula rasa reconnue officiellement, mais de nombreux participants et leurs partisans ont retenu l’idée de commencer par des coups de griffe qui définissent la tradition révolutionnaire. Etant donné que les insurgés de 1968 n’ont jamais été en position de pouvoir s’emparer de l’Etat, leur conception de la rupture n’a jamais pu prendre de forme politique comme en 1789. Ils ont ainsi imaginé l’An I comme un recommencement culturel et personnel. Par conséquent, nombre d’entre eux conçoivent 1968 comme une révolution ayant profondément transformé les destins de chacun (68). Les événements de Mai – quoique politiquement sans conséquences – ont conservé cette ­capacité à avoir changé la vie des individus.

Ce désir de rupture se reflète dans la popularité de Reprise. Ce film de la fin des années 1990, devenu plus tard un livre à l’occasion du trentième anniversaire de Mai, montre le réalisateur Hervé Le Roux chercher à retrouver la femme qui avait fait l’objet d’un petit documentaire (neuf minutes) en 1968, La Reprise du travail aux usines Wonder (69). En juin de cette année-là, une salariée, connue seulement sous le prénom de Jocelyne, avait été filmée alors qu’elle refusait obstinément, la grève une fois terminée, de reprendre le travail dans son usine de piles. L’engouement pour les idéologies anti-travail a rapidement transformé la jeune femme en héroïne rebelle de la révolte de Mai. Son refus du travail (ne pas perdre sa vie à la gagner* comme on disait alors) exprimait vigoureusement la synthèse spécifique aux années 1960 entre préoccupations personnelles, sociales et politiques. D’être une femme et une ouvrière accrut d’autant son statut de symbole d’une idéologie formulée largement par des intellectuels hommes. Sa complète disparition du spectacle médiatique renforça son mythe. Finalement, ni elle, ni aucun individu ou groupe ne pouvaient résoudre le problème du travail salarié. Par conséquent, ces idéologues des années 1960 proposèrent des solutions contradictoires allant de l’abolition du travail jusqu’à son intégration sur le lieu de travail démocratique.

Les faiseurs d’opinion et l’opinion elle-même considèrent fréquemment que les événements de mois de mai ont marqué l’époque autant qu’ils ont été bénéfiques. Il est certain que les actions de ce mois-là sont plus faciles à célébrer que d’autres événements majeurs de l’histoire française de l’après-seconde-guerre-mondiale : l’Indochine et l’Algérie furent d’importantes défaites et le deuxième conflit a quasiment mené à une guerre civile. Le seul concurrent contemporain en célébration est le débarquement de Normandie dont le cinquantième anniversaire en 1994 a pour l’occasion donné lieu à une couverture médiatique comparable à celle du trentième anniversaire de Mai (70). Une comparaison entre ces deux événements est instructive. L’assaut en Normandie fut la plus importante opération amphibie de l’histoire et un pas essentiel dans la défaite de l’Allemagne nazie. Ce fut un « événement historique » autant qu’un événement puisse l’être. Mai 1968, bien que lié à la vague internationale d’agitation des années 1960, fut essentiellement une péripétie française aux conséquences modestes. La publicité qui en faite révèle la carence en occasions dignes d’être célébrées dans l’histoire de France récente. Les opportunités de s’apitoyer sont plus nombreuses.
Mai 1968 comble un vide dans la conscience sociale française mais n’a sans doute pas l’importance qu’on lui accorde. Les événements n’ont pas marqué une rupture mais montré plutôt une continuité dans les tendances sociales et politiques. Aucune crise de civilisation n’a éclaté subitement, aucune tentative significative de contrôle ouvrier n’est apparue. Au contraire, les événements de mai-juin ont fait la preuve du pouvoir de l’Etat centralisé et de l’attrait de la société de consommation qui ont affaibli de fait la révolution par assimilation de l’hédonisme.

Michael Seidman
(traduit de l’anglais par J.-P. V.

VOIR AUSSI: Mai 68, les grèves en France ( Bruno Astarian)

NOTES

(1) Alain Schnapp et Pierre Vidal-Naquet, Journal de la commune étudiante, Seuil, 1969, p. 10-12.

(2) Alain Geismar, Serge July et Erlyne Morane, Vers la guerre civile, Editions et publications premières, 1969, p. 16.

(3) Toutes les citations ont été retraduites de l’anglais faute de temps [NdT].  
(4) Danielle Tartakowski, « Le PCF en mai-juin 1968 », in 1968, exploration du mai français : actes du colloque Acteurs et terrains du mouvement social de mai 1968, 24-25 novembre 1988, L’Harmattan, 1992 ; Maurice Cohen (sous la direction de), « Le Bilan social de l’année 1968 » in Revue pratique de droit social, 1969, p. 368 ; Roger Martelli, Mai 68, Messidor-Editions sociales, 1988, p. 207.  
(5) « Histoire et leçons d’une grève », Esprit n° 373 (août-septembre 1968), p. 118-119.  
(6) Gilles Martinet, La Conquête des pouvoirs, Seuil, 1968, p. 149.  
(7) Cité in Jean-Raymond Tournoux, Le Mois de mai du général, Plon, 1969, p. 298.
  
(8) Robert Davezies (sous la direction de), Mai 68 : La rue dans l’église, EPI, 1968, p. 137. Voir Nicolas Daum, Des révolutionnaires dans un village parisien, pour l’histoire d’un comité d’action parisien de l’après-1968, Londreys, 1988.
(9) Jean-Daniel Reynaud, « La nouvelle classe ouvrière, la technologie et l’histoire », Revue française de science politique (1972-1973), p. 533.
(10) John H. Goldthorpe, David Lockwood, Frank Bechhofer et Jennifer Platt, The Affluent Worker : Political Attitudes and Behaviour, Cambridge University Press, 1968, p. 76. Trad. fr. L’Ouvrier de l’abondance, Editions du Seuil, 1972.
(11) Voir François Dubet, « Comment devient-on ouvrier », et Jean-Paul Molinari, « De la ferme à l’usine, de l’usine à la fac », in Guy-Patrick Azémar (sous la direction de), Ouvriers, ouvrières : Un continent morcelé et silencieux, Autrement n° 126, 1992, p. 114 et 141.
(12) Projet d’histoire orale d’Henri Simon, entretiens avec des travailleurs, 1994.
(13) Robert Lumley, States of Emergency : Cultures of Revolt in Italy from 1968 to 1978, ed. Verso, 1990, p. 10, 182-183 et 250 ; Paul Ginsborg, A History of Contemporary Italy : Society and Politics 1943-1988, Penguin, 1990, p. 314-319 ; Nanni Balestrini, Queremos todo, ed. Traficantes de Sueño [traduction espagnole de Vogliamo tutto, Feltrinelli, 1971] de Herman Mario Cueva, 1974, p. 76, 116 et 126.
(14) Michele Salvati, « May 1968 and the Hot Autumn of 1969 : The Response of Two Ruling Classes », in Suzanne Berger (sous la direction de), Organizing Interests in Western Europe, Cambridge Studies, 1981,
p. 351.
(15) Nicolas Hatzfeld, « Les ouvriers de l’automobile : Des vitrines sociales à la condition des OS, le changement des regards », in Geneviève Dreyfus-Armand, Robert Frank, Marie-Françoise Lévy et Michelle Zancarini-Fournel (sous la direction de), Les Années 68 : le temps de la contestation, éd. Complexe, 2000, p. 358-361.
(16) Balestrini, Queremos todo, p. 165.
(17) Martin Clark, Modern Italy, 1871-1995, Pearson, 1996, p. 378 ; Lumley, States of Emergency, p. 251- 252.
(18) Georges Carrot, Le Maintien de l’ordre en France au xxe siècle, Veyrier, 1990, p. 336 ; cf. Chris Howell, Regulating Labor : The State and Industrial Relations Reform in Postwar France, Princeton UP, 1992, p. 72, qui affirme que les industriels des grandes industries modernes craignaient peu les syndicats et cherchaient à coopérer avec eux. Voir aussi Alfred Willener, Catherine Gajdos et Georges Benguigui, Les Cadres en mouvement, Epi, 1969, p. 110 ; « Histoire et leçons d’une grève », p. 109.
(19) Syndicalisme, 8 août 1968 ; Jacques Capdevielle et René Mouriaux, Mai 68 : L’Entre-deux de la modernité, Histoire de trente ans, Presses de la Fondation nationale de sciences politiques, 1988, p. 233.
(20) Jeff Bridgford, « The Events of May : Consequences for Industrial Relations in France », in D. L. Hanley et A. P. Kerr (sous la direction de), May 68 : Coming of Age, Reading University, 1989, p. 107. On trouvera des statistiques contrastées in Michael Rose, Servants of Post-Industrial Power ? Sociologie du Travail in Modern France, Palgrave Macmillan, 1979, p. 148.
(21) Notre arme c’est la grève, Maspero, 1968, p. 73-74 et 89.
(22) La Cellophane à Mantes, 29 octobre 1968, ministère d’Etat chargé des affaires sociales, Conflits du travail, ministère du travail, Archives nationales 760122.
(23) Cité in Philippe Bauchard et Maurice Bruzek, Le Syndicalisme à l’épreuve, Robert Laffont, 1968, p. 307.
(24) Antoine Bevort, « Le syndicalisme français et la logique du recrutement sélectif : Le cas de la CFTC-CFDT », Le Mouvement social n° 169 (octobre-décembre 1994), p. 135.
(25) Serge Mallet, Essays on the New Working Class [voir La Nouvelle classe ouvrière, Seuil, 1963], traduction de Dick Howard et Dean Savage, 1975, p. 87-106.
Cf. S. Erbès-Seguin, C. Casassus et O. Kourchid, Les Conditions de développement du conflit industriel, CNRS Groupe de sociologie du travail, 1977 ; Bridgford, « The Events », in Hanley, May 68, p. 116 ; Ingrid Gilcher-Holtey, Die 68er Bewegung : Deutschland, Westeuropa-USA, C.H. Beck Verlag, 2001, p. 86.
(26) Voir Jacques Ellul, « La jeunesse force révolutionnaire ? », La Table ronde n° 251-252 (décembre-janvier 1968-1969), p. 158.
(27) Jean-Claude et Michelle Perrot, Madeleine Rebérioux et Jean Maitron (sous la direction de), La Sorbonne par elle-même, numéro spécial de la revue Le Mouvement social, n° 164 (juillet-septembre 1968), p. 12-13 ; 14 juin 1968, Archives nationales 820599/41 ; juillet 1968, AN, ibid.
(28) 4 août 1968, Fa 275, archives de la Préfecture de police.
(29) 24 juin 1968, Archives nationales 820599/41 ; septembre 1968, AN, ibid.
(30) Alain Monchablon, « L’UNEF et mai 1968 », contribution au colloque Acteurs et terrains du mouvement social de mai 1968, 24-25 novembre 1988, p. 11.
(31) Sidney Tarrow, Struggle, Politics and Reform : Collective Action, Social Movements, and Cycles of Protest, Cambridge University Press, 1991, p. 92.
(32) Cité in Tournoux, Le Mois de mai du général, p. 318.
(33) Jean Lacouture, De Gaulle : The Ruler, 1945-1970 [voir De Gaulle, 3 volumes, Seuil : Le Rebelle 1890-1944 (1984), Le Politique, 1944-1959 (1985), Le Souverain, 1959-1970 (1986)], traduction de Alan Sheridan, 1992, p. 561.
(34) De Gaulle cité in Jean Touchard, Le Gaullisme, 1940-1969, Seuil, 1978, p. 286-287.
(35) Bauchard et Bruzek, Syndicalisme, p. 134.
(36) Cité in Christian Charrière, Le Printemps des enragés, Fayard, 1968, p. 411.
(37) Cité in Guy Caire, « La situation sociale », Droit social (juillet-août 1968), p. 465.
(38) CGT in Le Peuple n° 819 (1-15 avril 1969), cité in Howell, Regulating Labor, p. 78.
(39) Daniel Singer, Prelude to Revolution : France in May 1968, Hill and Wang, 1970, p. IX.
(40) Salvati, « Mai 1968 », p. 329 ; Serge Bernstein et Jean-Pierre Rioux, La France de l’expansion : L’Apogée Pompidou, 1969-1974, Le Seuil, 1995, p. 133-134.
(41) Ce qui suit provient de Michel Forsé, Jean-Pierre Jaslin, Yannick Lemel, Henri Mendras, Denis Stoclet, Jean-Hugues Déchaux Recent Social Trends in France (1960-1990) McGill-Queen’s Press [voir La Société française en tendances, Presses universitaires de France, 1990], traduction de Liam Gavin, 1993. Le pouvoir d’achat s’est accru en moyenne jusqu’en 1982.
(42) Sidney Tarrow, « Social Protest and Policy Reform : Mai 1968 and the Loi d’orientation in France », Comparative Political Studies, vol. 5, n° 4 (janvier 1993), p. 593.
(43) « Comments by Philip E. Moseley », in Stephen D. Kertesz (sous la direction de), The Task of Universities in a Changing World, University of Notre-Dame (Indiana), 1971, p. 303.
(44) Tarrow, « Social Protest and Policy Reform », p. 599 : « Si les universités nées de la réforme de Faure étaient moins autonomes, moins pluridisciplinaires et moins participatives que les réformateurs l’avaient espéré, elles marquaient tout de même une avancée par rapport à la situation antérieure. »
« La Sorbonne occupée : Entretien avec Madeleine Rebérioux », in Geneviève Dreyfus-Armand et Laurent Gervereau (sous la direction de), Mai 68 : Les Mouvements étudiants en France et dans le monde, BDIC, 1988, p. 156. Jean-Philippe Legois, Alain Monchablon et Robi Morder, « Le mouvement étudiant et l’Université : Entre réforme et révolution (1964-1976) », in Dreyfus-Armand et al., Les Années 68, Complexe, p. 291.
(45) Legois, « Le Mouvement étudiant », p. 291.
(46) « L’Atelier des Arts-décoratifs : entretien avec François Miehe et Gérard Paris-Clavel », in Dreyfus-Armand et Gervereau, Mai 68, p. 194.
(47) René Rémond, La Règle et le Consentement, Fayard, 1979, p. 365 ; Louise Weiss,
« Télémaque 1969 », Guerres et Paix n° 14-15 (1969-1970), p. 55.
(48) David Caute, The Year of the Barricades : A Journey through 1968, Harper & Row, 1988, p. 170-173 ; Seymour Martin Lipset, « Introduction », in Seymour Martin Lipset et Philip G. Altbach (sous la direction de), Students in Revolt, Beacon Press, 1970, p. XVII.
(49) 3 % n’ont pas répondu. Voir Adrien Dansette, Mai 68, Plon, 1971, p. 190.
(50) La police avançait le nombre de 50 000 dans son Bulletin mensuel, août 1968, Archives nationales 820599/89.
(51) Direction générale de la police nationale, renseignements généraux, Bulletin quotidien, 4 septembre 1968, Archives nationales 820599/41.
(52) 6 et 7 juin 1968, AN, ibid. ; 4 septembre 1968, AN, ibid.
(53) Contre, mars (1969 ?) ; 1208W, art. 256, Archives départementales des Hauts-de-Seine.
(54) CROUS, 25 décembre 1968, 1208W, art. 115-117, Archives départementales des Hauts-de-Seine.
(55) Ibid.
(56) Lettre du professeur B., 25-27 septembre 1968, 1208W, art. 180, Archives départementales des Hauts-de-Seine.
(57) CROUS, 25 décembre 1968, 1208W, art. 115-117, Archives départementales des Hauts-de-Seine.
(58) Louis Astre, de la Fédération de l’éducation nationale, in Matériaux pour l’histoire de notre temps n° 20 (juillet-septembre 1990), p. 51 ; Mai 68 par eux-mêmes : Le mouvement de Floréal, an 176, Editions du Monde libertaire, 1989, p. 41.
(59) Maurice Rajsfus, Mai 68 : Sous les pavés, la répression (mai 1968-mars 1974), Le Cherche-Midi, 1998 ; Kristin Ross, May ’68 and Its Afterlives, University of Chicago Press, 2002 (Mai 68 et ses vies ultérieures, coéd. Complexe-Le Monde diplomatique, traduit par Anne-Laure Vignaux, 2005). Pour un aperçu intelligent de cette question, Arthur Marwick, « La révolution de 68 », in Peter Wende (sous la direction de), Grosse Revolutionen der Geschichte, C.H. Beck Verlag, 2000, p. 330 et Arthur Marwick, « Introduction : Locating Key Texts and the Distinctive Landscape of the Sixties », in Anthony Aldgate, James Chapman et Arthur Marwick (sous la direction de), Windows on the Sixties, I.B. Taurus, 2000, p. XIII.
(60) CROUS, 26 septembre 1968 et Projet, sans date, 1208W, art. 115-117, Archives départementales des Hauts-de-Seine.
(61) Procès-verbal, 5 juillet 1968, 1208W, art. 115-117, Archives départementales des Hauts- de-Seine. ; CROUS, 26 septembre 1968, 1208W, art. 115-117, Archives départementales des Hauts-de-Seine.
(62) Caute, The Year, p. 108 ; Lumley, States of Emergency, p. 91 ; Detlef Siegfried, « Vom Teenager zur Pop-Revolution. Politisierungtendenzen in der Westdeutschen Jugendkultur 1959 bis 1968 », in Axel Schildt, Detlef Siegfried et Karl Christian Lammers (sous la direction de), Dynamische Zeiten : Die 6Oer Jahre in den beiden deutschen Gesellschaften, Hans Christians Verlag, 2000, p. 615.
(63) Charles Kaiser, 1968 in America : Music, Politics, Chaos, Counterculture and the Shaping of a Generation, Grove Press Books, 1988, p. 255.
(64) On trouvera une preuve de cette affirmation en consultant rapidement les sites Web du Monde et de Libération pour le trentième anniversaire de 1968.
(65) Sur la formation d’une « génération », voir Pierre Nora, « Generation », in Pierre Nora (sous la direction de), The Realms of Memory [Les Lieux de mémoire, Gallimard, 1984, 1986 et 1992], traduction d’Arthur Goldhammer, Columbia University Press, 3 vol., 1996, vol. 1, p. 499-531.
(66) Marie-Claire Lavabre, « Génération et mémoire », exposé devant une réunion de l’Association française de science politique,
22-24 octobre 1981, p. 9.
(67) Michelle Zancarini-Fournel, « Introduction », in Dreyfus-Armand et al., Les Années 68, p. 21.
(68) Mai 68 par eux-mêmes ; Cercle Barbara Salutati, Longtemps je me suis souvenu de Mai 68, Le Castor astral, 2002.
(69) Hervé Le Roux, Reprise (film), DVD aux Editions Montparnasse, Reprise : Récit, Calmann-Lévy, 1998 ; Ross, May 68, p. 139.
(70) Voir « Spécial Débarquement », supplément au n° 15 487 du Figaro, 6 juin 1994. Cependant, les éditions internationales de L’Express du 1er avril 1993 et du 1er-30 juin 1994 accordent plus de publicité au vingt-cinquième anniversaire de Mai qu’au cinquantenaire du débarquement en Normandie.

 

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10 juin 2018

Iran : explosion du mécontentement. Après la vague verte, la vague des cols bleus

Cet article traduit de la revue allemande Wildcat est paru dans Echanges n° 163 (printemps 2018).

Dans notre article « Pas de répit après l’accord sur le nucléaire » (1), nous avions décrit l’augmentation du nombre des luttes de travailleurs et leurs arrière-plans. En 2017, il y a encore eu plus de 900 grèves et manifestations. Les travailleurs des raffineries de canne à sucre Haft-Tape (4 000) et Hepco (1 000), par exemple, luttent depuis des années pour des salaires impayés. Après un accident dans une mine qui a causé plus de quarante morts, le président Rohani a été conspué par des travailleurs peu avant sa réélection.
Le tremblement de terre dans l’est du pays à la mi-novembre 2017 a révélé l’incroyable corruption et la fraude dans la construction des bâtiments. L’Etat a bâti sans respecter les règles. Plus de 500 personnes ont perdu la vie. Environ 18 000 habitations ont été totalement détruites, et des dizaines de milliers de personnes sont toujours sans toit. Lorsque certains mollahs en ont reporté la faute sur les victimes – « Dieu a puni les hommes à cause de leurs péchés » –, ce fut la goutte qui fit déborder le vase. Sur la messagerie Telegram les mollahs ont été comparés à des chiens de sauvetage, avec cette seule différence que les chiens ont plus d’honneur qu’eux. C’était impensable auparavant !

Après d’autres tremblements de terre à Téhéran et dans plusieurs villes, de plus en plus de gens sont descendus dans les rues la nuit. Ils s’adressaient mutuellement le V de la victoire comme s’ils avaient reconquis la rue. Un cinquantenaire, taxi l’après-midi et coursier pour une agence de courtage le soir, dit : « La nuit d’hier nous avons finalement fait la fête. Les gens sont restés dehors toute la nuit, comme à l’étranger. »

Sit-in et manifestations se multiplient. Sur les réseaux sociaux il s’échange de nombreuses vidéos, comme celle d’une vieille femme assise sur une chaise devant une banque qui insulte les dirigeants devant la foule. La banque lui a pris ses économies. Ces dix dernières années, quatre à cinq millions de personnes ont perdu leur épargne à cause des taxes. Les banques iraniennes sont pourries.

Le mardi 28 décembre 2017, le mouvement a commencé dans la ville de Machhad sous forme de protestation des conservateurs contre les « réformes » du gouvernement ; puis, les protestations ont échappé à tout contrôle. Quelques jours auparavant, un rassemblement de travailleurs à Téhéran pour la libération de dirigeants du syndicat des chauffeurs de bus, en grève de la faim, s’était terminé par des arrestations et des blessés.

Le mouvement s’est rapidement radicalisé et étendu à plus de 100 villes. Le principal slogan était « A bas le dictateur Khamenei ». A la différence du mouvement en 2009 qui était resté cantonné à Téhéran et quelques grandes villes, cette fois-ci c’est avant tout la périphérie qui s’est mobilisée. En 2009, la classe moyenne aspirait à participer à la mondialisation de type occidental et se reposait sur les réformateurs. Cette fois-ci, les protestations ont été l’expression de ceux qui n’envisagent plus aucun futur dans ce qui existe. Ce sont les chômeurs et les habitant(e)s des bidonvilles qui ont donné le tempo. Les 26 tués dénombrés jusqu’à maintenant, dans la rue et dans les prisons, ainsi que 90 % des 3 700 détenus (au moins) sont des jeunes pauvres de moins de vingt-cinq ans. Il y a eu moins de femmes dans les rues car la plupart des actions étaient violentes, se déroulaient la nuit et dans de petites villes. Les révoltes ont été particulièrement fortes dans l’ouest du pays, où vivent des minorités ethniques qui constituent un peu plus de 50 % de la population totale.
Le mouvement s’est radicalisé contre les symboles d’un régime qui mélange politique, religion et économie. A côté des bâtiments de l’Etat, de la police, des banques, etc., des incendies ont touché des mosquées et des symboles religieux – ce qui est aussi nouveau. Les protestaires n’ont plus eu aucune peur pendant un instant.
Les actions de rues ne furent le fait que de quelques centaines de milliers de manifestants, mais ils jouissaient d’un large soutien. Les slogans et les vidéos des manifestations furent massivement diffusés sur les réseaux sociaux et les protestaires purent réellement se sentir majoritaires.

L’arrière-plan économique : chômage et pauvreté

Le nombre d’habitants dans des bidonvilles ou de sans domiciles fixes a beaucoup augmenté ces dix dernières années ainsi que, depuis 2013, la pauvreté dans les périphéries urbaines et rurales. S’y ajoute la prolétarisation massive de la classe moyenne. Pour la majorité, la fin des sanctions des Nations unies n’a pas apporté les améliorations espérées. Seuls quelques mollahs corrompus et leurs combinats économico-militaires en ont profité, les pasdaran par exemple.

En 2016, le PIB a crû de 12 %, en 2017, de 2 % à 5 %. Quasiment seul le secteur énergétique connaît la croissance, elle ne touche presque pas les autres secteurs économiques. De nombreux secteurs dans l’industrie stagnent et les licenciements ne ­cessent d’augmenter. Les investissements privés et publics sont à leur plus bas niveau historique et presque aucun des investissements étrangers espérés ne s’est réalisé à cause de l’incertitude concernant de nouvelles ­sanctions.
Le taux officiel du chômage atteint aujourd’hui 12 % (20,7 % des femmes et 10,5 % des hommes) ; 42 % des chômeurs sont des diplômé(e)s. Le taux de chômage est particulièrement élevé chez les jeunes gens : en 2015-2016, 31 % des hommes et 53 % des femmes de 18 à 29 ans étaient sans travail. 82 % des hommes et 55 % des femmes de 18 à 29 ans vivaient encore chez leurs parents ; 76 % des hommes et 49 % des femmes n’ont jamais été mariés.

Les salaires stagnent, le revenu moyen correspond à peu près au salaire minimum légal (9,29 millions de rials – aujourd’hui environ 209 dollars). Mais 40 % des travailleurs gagnent moins que le salaire minimum, appliqué uniquement dans les grandes industries.

La situation économique a particulièrement empiré dans les très petites villes et à la campagne. L’introduction d’une aide « sans condition » par l’ex-président Ahmadinejad avait rendu la pauvreté moins dure (2). Pour beaucoup de gens cette aide versée en espèces valait mieux que les subventions pour l’essence. Par-là, Ahmadinejad était parvenu à apaiser le « mouvement vert » (avec en outre son appel à l’identité de la Nation). Cependant l’hyperinflation de ces dernières années a dévalorisé cette somme en espèces. Désormais Rohani l’a fortement rognée. Dans le budget pour 2018, les dépenses pour l’armée, le programme de missiles et l’intervention à l’étranger vont augmenter. Les coupes de nombreuses subventions déjà mises en place vont être étendues. Le prix de l’essence a augmenté d’à peu près 50 %.

« Capitalistes-Mollahs, rendez-nous notre argent »

Les protestations ont exprimé une méfiance croissante envers l’appareil politique dans son ensemble. Les manifestants se sont opposés à la guerre de Rohani contre la classe ouvrière et les pauvres, et ont créé un front plus élargi que ne l’avaient obtenu les nombreuses luttes souvent isolées de ces deux ou trois dernières années. Ces protestations ont prolongé les luttes des années précédentes et dans le même temps marqué une recomposition de classe en Iran. C’est pourquoi les comparaisons avec 1979 ou 2009 ne nous aident pas beaucoup. Les potentialités matérielles et idéologiques du mouvement sont aujourd’hui autres ! Il ne s’agit pas de protestations de « pendards » dans une pauvreté absolue, mais d’hommes et de femmes qui au lieu d’une amélioration de leurs conditions ne connaissent que la stagnation et leur détérioration – tandis que la petite couche dominante s’enrichit à l’extrême. C’est pourquoi la colère s’adresse à l’ensemble du régime en place. Le slogan « A bas la hausse des prix » s’est rapidement transformé en « A bas le dictateur Khamenei » et « Conservateurs et réformateurs votre heure est venue ».
Les agitateurs et les idéologues du mouvement de 2009 sont divisés dans leurs interprétations. Certains parlent de la « nécessité d’organiser les masses » face à la totale incapacité des gouvernants ; d’autres sont effrayés par la violence et se tiennent en marge du mouvement de peur d’une « récupération extérieure ». Ils voient le danger d’une guerre civile.
Le régime aussi a des problèmes en ce sens que la révolte n’a aucun porte-parole, et il renvoie sans cesse à une influence de l’étranger. Les propos inconsidérés de Trump lui ont en cela apporté une aide bienvenue. Sous la menace intérieure et extérieure, réformateurs et conservateurs se sont rapprochés et ont cherché, par un mélange de compassion hypocrite et de répression massive, d’en finir avec cette intrépidité de la rue. Le blocage temporaire d’Internet sur les téléphones portables (3) avait pour but de perturber les communications dans la rue. Après quelque deux semaines les protestations ont repris, les manifestations, se déroulant la nuit, sont devenues moins nombreuses. C’est alors que le régime a décidé de se livrer à des arrestations en masse auxquelles se sont ajoutées les tortures (avec assassinats ciblés) dans les prisons tout en évitant un massacre.
Il y a encore quelques actions et manifestations de nuit isolées. Beaucoup ont pour objet les prisonniers et leur libération. Les grèves ont aussi repris, jusqu’à maintenant seulement contre les menaces de licenciement et le non-paiement des salaires. Dans les usines du cœur industriel (automobile, pétrole…) tout est calme jusqu’ici. Le mouvement pourrait toutefois devenir la base d’une vaste vague de grèves qui conférerait plus de force aux travailleurs. Car c’est indéniablement leur intérêt commun. Contrairement à 2009, les basses couches sociales jouent aujourd’hui un rôle de meneur et les couches moyennes ne suivent plus. On voit ici comment les mouvements de grèves de ces deux dernières années ont modifié la conception de la lutte.

Nationalisme contre islamisme ?

Jusqu’à maintenant, les protestations n’ont donné naissance à aucune vision positive propre d’une autre société. Ce vide est comblé par des idées confuses. L’une des plus absurdes est l’exigence d’une restauration de la monarchie.

Plus important, le nationalisme apparaît partout et s’exprime au travers de slogans tels que « Indépendance, liberté – république iranienne » (au lieu de république islamique). Un slogan que l’on pouvait fréquemment entendre dans la rue disait ainsi « Non à Gaza, non au Liban, j’offre ma vie pour l’Iran ». Un slogan employé depuis des années par les forces nationalistes contre la politique étrangère des mollahs. Dans le mouvement, il était cependant moins clairement nationaliste car lié à l’exigence de mesures sociales. Que les manifestants dans la rue se soient exprimés contre le déploiement d’unités militaires en Syrie et en Irak ne doit pas non plus nécessairement être considéré comme du nationalisme, et ça a son importance parce que jusqu’à il y a peu cette politique étrangère islamo-nationaliste jouissait d’un large soutien flagrant parmi la population.
Malgré tout, le nationalisme (contre la propagande d’Etat de l’islamisme) pourrait combler les lacunes idéologiques du mouvement. Les antennes de radio financées par l’étranger ainsi que les sites Internet et les réseaux sociaux, tels que Amad-News – financés par de riches exilés iraniens – jouent un grand rôle en ce sens.
On peut y ajouter une forme de sympathie pour Trump. Pour beaucoup de gens, il passe pour l’unique ami à l’étranger grâce à ses promesses de soutenir le peuple iranien ! Ce n’est pas dû à sa politique mais au fait qu’il ne ressemble pas à Obama qui était en même temps pour les sanctions et pour l’accord sur le nucléaire resté inefficace. Les gens ignorent le rôle de Trump en fauteur de guerre dans la région ; pour eux, une intervention militaire des Etats-Unis est inimaginable. Au contraire des craintes des exilés iraniens et de la couche moyenne en Iran, enfermés à double tour dans les débats internationaux.

La gauche : le maillon faible

La gauche en exil n’a quasiment rien à opposer au nationalisme de « l’Iran d’abord ». Leurs mots d’ordre « A bas la république islamique », « Fin de l’islamo-fascisme » peuvent être repris par n’importe qui ; les Iraniens de gauche en exil participent à l’étranger à des actions de soutien aux côtés de nationalistes et de monarchistes. La critique du capitalisme devenue évidente dans les rues en Iran est balayée par le slogan « Tous ensemble ! ». « A bas le dictateur ! », autrefois si présent, n’est plus aujourd’hui si important. Le mot « révolution » est dans toutes les bouches mais reste vide de sens.
Lorsque la propagande de gauche cherche à maintenir un état de révolte permanent parmi ses lecteurs (étrangers), les ouvriers n’y paraissent que comme victimes. Ce qui rend difficile toute intervention dans le mouvement en Iran. Par exemple, nous pourrions faire notre autocritique à propos du vieux mot d’ordre de 1979 « Travail, pain et liberté » qui, aujourd’hui en Iran, est de nouveau scandé par les foules. Autrefois aussi, la gauche voulait d’abord se débarrasser du Chah – puis ce qu’il advint ensuite fut hélas ! très important.
Depuis la mi-janvier, le mouvement est retombé mais une nouvelle explosion se prépare. Alors, les ouvriers et les ouvrières ainsi que la gauche (pas seulement en Iran) vont se retrouver devant la tâche d’un monde à changer.

Wildcat

(traduit de l’allemand par J.-P. V.)

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L’Iran dans Echanges :

Iran : grève des ouvriers de la pétrochimie contre le système du travail intérimaire

Iran : le soulèvement de Bahman 1357 (février 1979)

Iran : sur les émeutes ouvrières d’avril 1995

La révolution iranienne – 1979

Iran : une renaissance ?

« Iran: Keine Ruhe nach dem Atom-Deal »
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NOTES

(1) Voir Echanges n° 155 (printemps 2016), p. 33-37 (NdE) et « Iran: Keine Ruhe nach dem Atom-Deal ».

(2) L’aide « sans conditions » a été introduite par Ahmadinejad en 2010. Elle avait alors été conçue pour remplacer les subventions, une première fois réduites, pour des produits tels que l’essence et le pain. En 2010, cette aide correspondait à environ 40 dollars et était versée à quelque 80 % des Iraniens et Iranniennes. N’ayant jamais été relevée, sa valeur en 2016 n’était déjà plus que de 12 dollars. Conjointement, ces subventions ont été une nouvelle fois réduites En 2016, les subventions pour l’eau, l’électricité et le carburant ne comptaient plus que pour 3,4 % du PIB ; en 2007, ce taux était encore de 27 %. Dans son projet de budget, Rohani veut baisser de plus de la moitié le nombre de bénéficiaires de ces aides, ce qui concernerait 34 millions de personnes.

(3) En Iran, il y a une censure de base des contenus d’Internet, certains sites et applications sont bloqués. Durant l’apogée du mouvement, des réseaux sociaux populaires tels que Telegram et Instagram ont été ajoutés à cette liste de la censure. Depuis, ils sont de nouveau libres d’accès. Les Iraniens contournent cette censure des contenus, sur les nouveaux smartphones en vente les applications nécessaires étant souvent préalablement installées. Le régime le sait parfaitement ; c’est pourquoi dans certains endroits il a temporairement bloqué totalement l’accès à l’Internet mobile et perturbé ainsi les communications interpersonnelles.

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