SPARTACUS

09 février 2018

INFOBREF N°509- Insécurité sociale

INFOBREF N°509

INSECURITE SOCIALE

Grève inédite dans les maisons de retraite

Familles et personnels des Ehpad se mobilisent mardi pour dénoncer l'«abandon» de ces personnes âgées.



C'est un établissement pour personnes âgées comme tant d'autres. Un ensemble de bâtiments modernes et proprets, nichés dans un parc arboré. Pas une de ces maisons de retraite «de l'horreur» dénoncées à intervalles réguliers dans les médias. Dans les couloirs aseptisés de cet Ehpad public de la région parisienne, ce que l'on a appelé la «maltraitance institutionnelle» ne se cache pas derrière des portes closes. Le sentiment d'abandon des résidents saute aux yeux. «Madame, j'ai mal, j'ai mal», lance au passage une vieille dame en fauteuil roulant, attablée dans la salle à manger d'un étage qui accueille 27 personnes âgées dépendantes. Son appel s'éteint dans le silence. Les deux aides-soignantes sont trop occupées. Quant à l'infirmière, elle doit gérer deux étages. L'écrasante majorité des résidents ne peut se lever, se laver, s'habiller ou manger sans aide. Une situation banale en Ehpad où la durée moyenne de séjour, et de vie des résidents, n'excède pas deux ans et demi. Dans l'ascenseur, le personnel a affiché des appels à la grève pour le 30 janvier et la pétition «Dignité des personnes âgées, des moyens pour nos Ehpad!», lancée par le médecin urgentiste Patrick Pelloux, qui a déjà recueilli près de 400.000 signatures.

«Notre société n'entend pas les personnes âgées»

Joseph Krummenacker, président de la Fédération nationale des associations de personnes âgées et de leurs familles

«C'est moche, ici. Je ne souhaite à personne d'être là», lâche spontanément une autre résidente, postée devant sa chambre. Sa voisine, Antoinette*, affiche vaillamment ses 98 ans et accueille ses visiteurs d'un large sourire. Boucles d'oreille en perle, col roulé gris, coiffure impeccable, elle fait partie des résidents qui souffrent le moins du manque de personnel car elle peut encore passer de son fauteuil roulant à un déambulateur et faire sa toilette seule. Dans sa chambre de 20 mètres carrés au lino jaune, elle a apporté une commode en bois de rose, d'antiques photos, mais, surtout, elle reçoit des visites de trois petites-nièces au moins deux fois par semaine. Trop fragile pour rester seule chez elle, elle débourse cependant 2500 euros par mois depuis bientôt cinq ans pour ce logement. De quoi engloutir ses 280 euros d'allocation personnalisée d'autonomie (APA) mensuelle, toute sa retraite et ses économies.

» LIRE AUSSI - Ehpad: pourquoi le personnel des maisons de retraite se met en grève

Une odeur âcre flotte dans l'air. Les résidents ont été changés dans la matinée. Pas Antoinette. À son arrivée, le personnel lui a d'emblée mis des protections urinaires alors qu'elle n'en avait pas besoin. «Nous avons bataillé pour qu'ils arrêtent car sinon elle serait devenue incontinente en quelques mois. On laisse sombrer les personnes âgées dans la dépendance au lieu de les aider à se maintenir», soupire Marianne, une de ses nièces. Un jour, elle a constaté qu'Antoinette souffrait d'une légère blessure à la tête. Une intérimaire avait voulu la changer la nuit contre son gré. Leur échange a visiblement mal tourné mais Marianne n'a jamais pu savoir ce qui était arrivé. «On a l'impression que personne de l'extérieur ne doit savoir ce qui se passe entre ces murs. C'est la culture du silence», déplore-t-elle.

«Pendant le week-end et les vacances, c'est pire encore»

Le linge, par contre, n'est pas changé régulièrement. «Là, ça fait trois semaines, c'est dégoûtant», s'agace la presque centenaire. La nourriture? «Infecte et froide, poursuit-elle. Mais maintenant, ils réchauffent mon assiette au micro-ondes. Celui qui ne râle pas, il n'a rien. Et ici, il y en a beaucoup qui ne parlent pas.»«Ceux qui ne se déplacent pas, c'est pareil. On ne les sort jamais sauf quand il y a des bonnes volontés pour les descendre pendant leur pause cigarette. Le personnel n'est pas mal intentionné mais il n'a pas le temps. Pendant le week-end et les vacances, c'est pire encore», rebondit Marianne, qui s'est impliquée dans l'association des familles et résidents de l'Ehpad pour constituer un dossier à destination du Défenseur des droits. Mardi, des familles des personnes âgées seront aux côtés des grévistes pour dénoncer un manque de moyens humains et financiers. «Personnes abandonnées des journées entières dans leur chambre, plateaux-repas laissés intouchés faute d'aide, absence de toilette intime pendant plusieurs jours… Une partie des résidents ne voit plus personne en Ehpad. Les familles qui s'y rendent nous rapportent souvent des situations épouvantables alors que le personnel est pris dans un marathon infernal. Les prix sont exorbitants et nous n'avons aucune visibilité sur la qualité de chaque établissement», pointe Joseph Krummenacker, président de la Fédération nationale des associations de personnes âgées et de leurs familles. Régulièrement, cette dernière est aussi alertée de menaces d'expulsion de résidents dont les proches sont jugés trop vindicatifs… «Notre société n'entend pas les personnes âgées. Beaucoup ont la sensation d'être traitées comme des objets et non plus comme des êtres humains», dénonce Joseph Krummenacker.

Dans une maison de retraite de Lorraine, une poignée de résidents a décidé d'adresser une lettre ouverte à Emmanuel Macron. «Monsieur le Président, ont-ils écrit, nous sommes vieux, malades, notre voix ne porte pas bien loin mais nous vous demandons de ne pas être les oubliés de la France. Qu'allez-vous faire pour nous?»

La rédaction vous conseille

 

  • La gendarmerie est venue régler la circulation sur la route de Vallet | RENOU Yannick

L'établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) Montfort, à Landemont, est dans la tourmente. Plus d'une centaine de membres du personnel y ont manifesté, mercredi, en soutien avec le directeur et trois collègues en arrêt maladie. En cause: le "flou" qui règne dans la gouvernance, sur fond de fusion avec un autre Ehpad, celui de Saint-Laurent-des-Autels.

Sur l’une des banderoles, on peut lire : « Pas de gouvernance = Ehpad en souffrance, pas de bienveillance. »

Rassemblés sur le trottoir, route de Vallet, devant l’établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) Montfort, à Landemont, plus de cent manifestants sont venus exprimer leur colère et leur ras-le-bol, face à des conditions de travail et une situation de crise.

Arrêts de travail

Depuis septembre, le directeur de cette maison de retraite, Vincent Gourraud, la responsable administrative, la technicienne des ressources humaines, la technicienne des paies et la comptable ont bénéficié, tour à tour, d’un arrêt de travail.
L’ensemble du personnel a débrayé, de midi à 14 h, pour soutenir le directeur et trois collègues, toujours en arrêt pour « surmenage ».

Présente, l’une d’elles a témoigné n’avoir jamais connu une telle ambiance, depuis 14 ans où elle officie en tant que responsable administratif. Elle évoque « une pression » qui s’est amplifiée au fil des années.

Pression


En cause, le flou qui règne dans le rôle de cette « gouvernance », depuis la mise en œuvre d’une fusion entre l’Ehpad Montfort, sous statut associatif privé, et un autre établissement, Vives-Alouettes – lui public, avec une situation financière plus délicate – situé à Saint-Laurent-des-Autels.


Cette fusion inédite a été imaginée par les autorités de tarification, le conseil départemental du Maine-et-Loire et l’agence régionale de santé (ARS) des Pays de la Loire. En 2016, un groupement de coopération sanitaire et médico-sociale (GCSMS) a vu le jour, pour jouer un rôle de surveillance de l’ensemble, alors que demeurent toujours les conseils d’administration des deux Ehpad, avec chacun leur directeur.

Problème

Problème : l’administrateur Alain Girard et un autre administrateur seraient trop interventionnistes dans la gestion et l’organisation interne de l’établissement de Landemont, comme l’a confirmé, dans nos colonnes, Christian Gillet, président du conseil départemental.
Hier, des salariés de la maison de retraite du Fuilet, qui fonctionne avec le même directeur que celle de Landemont, sont venus soutenir leurs collègues.

Courriers des autorités

Très impliqués, Michel Sourice et Gildas Mainguy, responsables bénévoles respectivement du Fuilet et de Landemont, souhaitent que « les professionnels administratifs puissent poursuivre le travail qu’ils font depuis de nombreuses années, dans les meilleures conditions ».
Les membres de l’association Montfort ont prévu de se réunir pour prendre connaissance des courriers transmis par le conseil départemental et l’ARS. L’inspection du travail aurait été saisie.

LA FRANCE A UN INCROYABLE TALENT, TAXER SES INCURIES

Inondations

23 départements placés en vigilance orange : l’Aube, le Doubs, l’Eure, l’Isère, le Jura, la Loire, le Lot-et-Garonne, la Haute-Marne, la Meuse, la Nièvre, l’Oise, le Rhône, la Haute-Saône, Paris, la Seine-Maritime, la Seine-et-Marne, les Yvelines, les Vosges, l’Yonne, les Hauts-de-Seine, la Seine-Saint-Denis, le Val-de-Marne et le Val-d'Oise. Partout ou presque c' est la démerde individuelle, et une absence totale de l' État sécuritaire, de plus le froid et la neige abondante sont venus aggraver la situation . Hier 1500 à 200 automobilistes sont restés bloqués,notamment sur la nationale 118.



C'est la pagaille parce que les services de déneigements,pourtant avertis par la météo ne sont pas intervenus, la circulation fut catastrophique en Ile de France, plus de 130 Km de bouchons en régions parisienne. Les automobilistes ont été contraints d' abandonner leur véhicule ou de dormir dedans, même avec un bébé. A cela il faut ajouter pour les mêmes raisons ( pas de salage des routes) la paralysie des transport en commun BUS, car...Même le TGV s' en est lui aussi ressenti. Ce matin 8 février 2018 le pays comptait des centaines admissions aux urgences,à l' incurie pour gérer la grippe allait arriver l'incurie à gérer les nombreux cas de chute, que les urgences doivent gérer. Bingo pour la dette de la sécu. Pour tout les sinistrés, victimes de l' incurie de l' état et des mairies, la télé les informe qu'ils devront prendre une RTT ( un jour de congé). Cerise sur ce tas de merde on te délivre la facture, la taxe « inondation » dite Gemapi refait surface, une idée du taxocrate Hollande, chaque agglomération devra voter le montant de cette taxe par personne elle peut grimper comme dans le gard à 40€ euro par tête de pipe soit pour une femme seule avec deux gosses 160€ , cela s' appelle mutualiser les risques. Dernier communiqué des Mairies

« A ce propos la mairie rappelle que les propriétaires et locataires sont tenus de déneiger les trottoirs sur toute la largeur de leur propriété jusqu'au caniveau. La neige et la glace doivent être mises en tas par leurs soins de manière à ne pas gêner la circulation. »

Signé : merde ind France

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05 février 2018

Macron bien dans ses bottes La justice de classe à l’œuvre

 

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L' offensive est lancée contre le syndicalisme de base, c' est à dire ceux de moins en moins nombreux qui se lancent dans des luttes défensives, prennent les coups sur la gueule pour les autres et quand ils se retournent personne ou presque.

Alors il ne reste plus pour se défendre que le refuge chez les baveux, la pire des solutions car elle donne un faux espoir et précipite les démobilisations, la justice est une justice de classe camarade, le recours aux avocats vous amène toujours à vous renier alors qu'il faut affirmer clairement pourquoi nous nous battons. L' État lui-même ne croit plus au « dialogue social » depuis déjà quelques années, la preuve c' est qu'il restreint le plus possible le droit syndical celui issu du conseil national de la résistance CNR dont le programme « démocratique » et « égalitaire » contingenté au niveau du droit,de l' égalité en droit « l'interdiction aux riches comme aux pauvres de coucher sous les ponts » A. France.

L' État n' a plus l'intention et les entreprises aussi de s'embarrasser, d'un syndicalisme réformiste car ils n'ont plus de grains à moudre, sauf à renforcer l' exploitation de l' homme par l' homme, tout au plus l' État va utiliser le syndicalisme d' accompagnement ( un terme que je ne peux plus souffrir) pour liquider le syndicalisme de base et réformiste.

 

Récemment, nous avons pu vérifier cela avec les attaques systématiques contre les délégués de SUD rail, dont un s'est suicidé, les cheminots sont restés dans l' expectative au moment ou ils avaient tout intérêt à s' engager dans la lutte contre la loi el khomri, maintenant ils n' ont que leurs yeux pour pleurer. Récemment,les fédérations syndicales cheminotes, se sont réunies pour discuter du futur accord de mise en place, du Comité Social et Économique (CSE), nouvelle instance « représentative » du personnel, issue des ordonnances de la Loi Travail XXL, venu supprimer les CE, DP et CHSCT dans l’entreprise. Les conséquences sont sans appel, il s' agit de restreindre le champ d' action du syndicalisme de base, là ou entre le CE,CHSCT, et DP il existait 200 instances représentatives, le projet de CSE se réduit à 29. Les heures syndicales suivront le mouvement elles étaient de 2 millions elle vont passer à 750 000 heures, toutes organisations confondues pour représenter 150 000 cheminots. Ceci présage une attaque en règle contre les avantages acquis , déjà bien entamés dans la profession. Je viens à ce sujet d' apprendre que les cheminots vont devoir déclarer les voyages gratos comme un complément de salaire, même ceux qui les utilisent pour venir au turbin.

Hier les Goodyear aujourd'hui les Carrefour demain les...

Il est inutile de serrer les fesses quand on a chié dans les draps, se plaisait à dire un camarade quand il voyait les ouvriers se mettent en grève quand ils apprenaient leur licenciement, alors que le reste du temps ils se foutaient éperdument de ceux qui tombaient sur le front de la concurrence capitaliste. Et bien camarade nous y revoilà, on se réveille trop tard , on occupe on brûle quelques pneus on tape le carton, bière et merguez à l' appuis, on s' énerve un peu on appelle la population à nous soutenir et dans le meilleur des cas c' est le chèque départ, ou « la formation tout au long de la vie » ceux qui débordent le droit syndical , sont vite repérés (huissiers plus les cognes) et ils terminent dans les bras des baveux pour finir derrière les barreaux. Tel est l' éternel scénario d'une lutte des classes qui n' arrive pas à maturation. Ce n' est pas un combat éphémère que nous devons mener mais un combat historique, un combat pour la suppression de l' exploitation de l' homme par l' homme un combat pour imposer l' égalité réelle. Sans cette perspective attendons-nous à l' insécurité permanente, à la montée de la paupérisation et aux conséquences d'un manque d'unité prolétarienne. Augmentation des suicides des berna-out, des actes individuels du citoyen seul et isolé.

GB

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31 janvier 2018

Grève dans les ports espagnols

L’UE fait pression sur le gouvernement espagnol pour mettre en place la réforme du travail des dockers

 

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Début février 2017 le ministère de l’Equipement annonce qu’il va soumettre au parlement espagnol, pour approbation, le Décret-Loi de réforme de l’arrimage portuaire qui reprend les dispositions nécessaires pour mener à terme la libéralisation du système d’embauche, conformément à la condamnation contre l’État espagnol prononcée en par le Tribunal de Justice de l’Union Européenne.

 Le retard pris dans l’application des mesures libérales a entraîné la menace d’amendes successives pour l’Espagne. Le Parti Populaire (PP) du gouvernement a donc cru que le moment était venu de mettre en place la réforme définitive de l’arrimage portuaire. A cet effet il a initié en février de cette année une offensive qui, outre la dénonciation des conditions de travail « privilégiées » du travail des arrimeurs – ou dockers -, essayait de distraire l’opinion publique avec le coût des amendes1 que l’État doit payer à cause du retard pris dans l’application de la sentence du tribunal européen2.

 L’annonce du ministère de l’Equipement a reçu comme réponse la présentation de plusieurs avis de grève qui ont donné lieu à un processus de négociations entre arrimeurs et patronat avec la participation indirecte du gouvernement, moyennant un médiateur. En échange, le ministère retardait la présentation du décret-loi au parlement espagnol, ce qui lui faisait gagner du temps entre autres pour essayer d’obtenir les votes suffisants pour son approbation. Comme on verra plus loin, il ne l’a pas obtenue lors de sa première tentative.

Par ailleurs, à la mi-mars, le gouvernement a proposé un plan de départs en retraite avec 70 % du salaire pour les dockers âgés de plus de 50 ans à qui il manquait moins de soixante mois pour atteindre l’âge légal de départ en retraite (55 ans s’ils ont travaillé 33 ans). Une fois encore, les différences entre chaque port sur les conditions de départ en retraite ont fait que, par principe, cette proposition a été rejetée par les syndicats et mise au second plan du conflit. Ultérieurement cette proposition a été acceptée dans l’accord entre patronat et dockers au mois de mai dernier (départ en retraite anticipée volontaire de la part du docker), bien que le nombre de travailleurs qui pourront y accéder reste encore à définir au moment où nous rédigeons ces pages.

 Apparemment le patronat semblait disposé à arriver à un accord avec les syndicats3, pourvu d’éviter à tout prix l’arrêt de l’activité, mais les limitations imposées par la sentence européenne empêchait que les éventuels accords entre patronat et syndicats fussent intégrés dans ledit décret comme le voulaient les dockers. Enfin, durant cette première phase du conflit, s’ouvre une série de négociations en échange de l’annulation des grèves annoncées par les syndicats. En réalité il s’agissait d’un jeu dans lequel le patronat et le gouvernement se passaient le ballon de la responsabilité sur les possibles accords afin d’éviter l’arrêt de l’activité dans les ports, en déviant la question sur l’impossibilité de transposer les accords obtenus par le patronat et les syndicats dans les conventions collectives au décret-loi. Une fois de plus, la dynamique typique des négociations syndicales et leurs manœuvres de confusion bureaucratique.

 Cependant, dans certains ports, comme Barcelone, les accords bilatéraux entre grandes entreprises et dockers tout au long de ces dernières années, permettent de dire que la restructuration s’est effectuée concernant la composition de la main-d’œuvre et la productivité, entre autres aspects, raison pour laquelle l’application du décret-loi pouvait entraîner une perturbation de la paix sociale dans les quais. Pour les grandes entreprises de transport international qui opèrent dans les ports espagnols, ce qui importe est de maintenir le travail sans interruption dans la chaîne de transport mondial, et non les problèmes politiques et bureaucratiques du gouvernement espagnol et de l’UE.

 Quoi qu’il en soit, le noyau du conflit se trouve dans la liquidation de la Sagep (Société Anonyme de Gestion des Arrimeurs Portuaires) et l’obtention par les entreprises portuaires de la « libre embauche de travailleurs ». Jusque là, les entreprises portuaires doivent embaucher les arrimeurs auprès d’un entité, la Sagep, dont elles participent au financement. La Sagep est une conquête des luttes des arrimeurs dans les années passées. Un mécanisme de cogestion et de contrôle des arrimeurs quant aux contrats et les conditions de travail. Cette capacité de gestion des arrimeurs sur l’activité des quais est ce que le décret-loi prétend liquider et, de manière générale, la restructuration de l’activité portuaire dont les premières tentatives en Espagne remontent à la fin des années 1970.

 Avec le décret-loi actuel on ouvre la porte aux contrats temporaires et à la baisse des prix de la force de travail sur les quais, comme l’exprime le représentant de la Coordination majoritaire du secteur : « Avec le décret-loi le gouvernement favorise les contrats précaires des dockers au moyen des entreprises de travail intérimaire ». Et il en est ainsi parce que les entreprises vont cesser de contribuer à la Sagep, comme elles l’ont fait jusqu’à présent. En plus on favorise la désagrégation des ports et la liquidation de la Coordinatrice, en déréglant le secteur et sa discipline syndicale.

 Le point clé des négociation, vu que le décret-loi liquide la Sagep, tourne autour de la subordination des travailleurs, c’est-à-dire de la prise en charge de l’embauche de tout le personnel des ports par les entreprises. Ce qui démonte leur structure salariale et la composition de leurs équipes de travail. En échange les dockers offrent une réduction de 10 % de leurs salaires. A son tour, l’entreprise patronale Anesco (Association Nationale des Entreprises Portuaires et Consignataires de Navires), demande du temps pour réaliser une étude sur la nécessité de main-d’oeuvre de port à port et concrétiser le nombre de dockers qui pourraient être maintenus dans la liste des effectifs.

 Dès les premières réunions les entreprises font traîner et, d’après les syndicats, « elles ne s’engagent pas à maintenir dans leur poste de travail leurs travailleurs portuaires actuels, pas plus qu’elles ne présenteront les données qu’elles s’étaient engagées à communiquer aux syndicats et au président du CES (Conseil Economico-Social) pour justifier les soi-disant excédents de personnel dans chaque port ».

 Même si gouvernement et patronat dénonçaient le caractère exceptionnel que les travailleurs portuaires prétendaient maintenir dans leurs rapports de travail par rapport au reste de l’Europe, selon la sentence du Tribunal Européen, les syndicats réclamaient quand même l’application des conditions existantes dans les ports belges. L’alternative que défend le syndicat majoritaire est le modèle belge. « La Belgique a cherché un accord avec les entreprises et les travailleurs et l’a légiféré ainsi, sans lignes rouges de la Commission européenne. »

 Bataille médiatique

 Comme dans les conflits antérieurs, la campagne médiatique de déqualification des travailleurs portuaires a été très couverte par les médias et, comme d’habitude, elle s’est centrée sur leurs salaires et leurs conditions de travail « privilégiés »4.

 Bien entendu, cette incohérence dénote la pauvre entité intellectuelle des laquais des groupes médiatiques qui, soumis à un processus galopant de précarisation dans leurs plus basses strates, observent avec envie comment ceux qui pour eux ne sont que de simples ouvriers spécialisés dépassent considérablement leurs émoluments de journalistes salariés. Par ailleurs on peut aussi être étonné que les travailleurs portuaires soient accusés de vouloir préserver les avantages corporatifs et que cela provienne précisément des journalistes, bénéficiaires du secteur d’activité le plus corporatiste, servile et vénal.

 En plus, cette fois-ci le gouvernement du PP disait aux citoyens que, à travers l’État, ils doivent payer les amendes de l’UE pour le maintien des conditions de travail dans les ports espagnols. Une amende dont le montant s’élève à quelque 21 million d’euros – une quantité insignifiante si on tient compte du fait qu’il s’agit d’un Etat (l’Espagne) embourbé dans une vague de corruption sans précédents dans l’histoire, où des milliers de millions d’euros se sont volatilisés dans le financement des structures de partis, syndicats, réseaux clientélistes et enrichissements personnels.

 Dans l’offensive médiatique contre le travail portuaire ils ont utilisé les conclusions du rapport de septembre 2016 (L’activité d’arrimage dans les ports espagnols) de l’entreprise consultante KPMG. Parmi celles-ci ressortait l’affirmation selon laquelle « la marge d’amélioration de l’activité des ports pourrait atteindre 10 % au moyen de l’incorporation d’une plus grande flexibilité ». En outre l’entreprise consultante assurait que « les coûts du travail dans les ports espagnols sont de 400 % supérieurs à ceux du reste des activités logistiques ». Et, comme exemple, elle calcule un surcoût de « 90 millions annuels dans le port de Valencia », extrapolant l’ensemble du système portuaire pour le chiffrer à « 286 millions, rien qu’en charge et décharge des conteneurs », sur un volume de 14,3 millions de TVP* (conteneurs de 33 mètres3 ou 28 tonnes).

 La CETM (Coordinatrice Etatique des Travailleurs de la Mer)5, pour sa part, s’est manifestée devant ces affirmations en signalant que « 80 % du salaire de l’arrimeur est lié à la productivité », qui, « elle oui » a « augmenté ces dernières années » et que « Algeciras et Barcelone » en sont la preuve puisqu’elles ont « reçu de prestigieux prix de productivité européenne ».

 En plus, le syndicat assure que « le coût de manipulation d’un conteneur dans les ports espagnols est compétitif ». Et il donne comme exemples les données du rapport que la consultante Drewry a réalisé pour l’Observatoire des Ports de l’État, qui chiffre le coût à « 63,16 euros/EVP, similaire à celui des Pays-Bas (62,5) et plus bas qu’en Allemagne (83,9), l’Italie (84) et l’Angleterre (81,3) ».

 Bien sûr, KPMG mélange des situations différentes, comme le suggère la Coordinatrice, vu que la composition de la main-d’oeuvre (équipes de travail) dans les ports varie de manière substantielle, de même que la réalisation des opérations. Ainsi, alors qu’à Barcelone la main-d’oeuvre est réduite au minimum et qu’elle travaille à la tâche, dans d’autres ports, la main-d’oeuvre est plus nombreuse et travaille à la journée, du moins la majeure partie de la journée. Cette diversité de situations explique la prudence de la négociation de la part des syndicats et que, une fois la grève déclarée, dans certains ports elle ait été plus ou moins suivie, selon les accords de productivité existants, la composition de la main-d’oeuvre, etc., qui avaient été établis dans le passé avec certaines entreprises6.

 

Comme il est d’usage dans ledit syndicalisme de concertation (face à celui de confrontation), la question de la productivité a aussi été un argument utilisé par les dockers dans leur lutte médiatique contre le patronat et le gouvernement, au point de commettre l’erreur de démontrer leur effort productif en faisant valoir la « double journée » comme geste en faveur des entreprises. Parmi les accords signés dans certains ports durant ces années autour de la productivité, ils envisageaient aussi la possibilité deux journées de travail en un jour (la journée de travail officielle est de huit heures, réparties en deux fois quatre heures, mais dans la pratique elle a été remplacée par la journée intensive de six heures7), avec les économies de coûts que cela entraîne pour l’entreprise.

 Sur ce point les dockers se sont vus attrapés par leurs compromis avec les entreprises et, par là, ils ont renoncé à un recours tactique (se limiter à travailler la journée de travail officielle) qui aurait supposé mettre au premier plan les contradictions ente les intérêts immédiats des entreprises (maintenir l’activité régulière à tout prix) et la conjoncture politique du gouvernement (imposer le décret-loi qui déstabilise le développement normal de l’activité dans les ports). C’est-à-dire que, très probablement dans certains ports il n’aurait même pas été nécessaire de faire grève pour exercer la pression suffisante sur le front du capital formé par Anesco (entreprises) et le gouvernement.

 Si les dockers n’ont pas profité de l’éventuel avantage stratégique qui aurait consisté à se limiter à faire seulement la journée de travail et exploiter médiatiquement le fait que leur attitude favorisait en plus la création de postes de travail dans les ports, puisque cela aurait mis en évidence la nécessité de nouveaux contrats de travail de dockers, il faut l’attribuer à ces compromis antérieurs avec les entreprises et aux contreparties concrètes obtenues par les dockers, comme celle de faire des journées doubles, ce qui explique les hauts revenus obtenus.

 Vicissitudes du conflit

 Bien que l’offensive pour la restructuration soit contre toute le force de travail des ports, la réalité est que dans certains ports la restructuration a déjà été négociée et mise en pratique depuis longtemps. De là que certaines entreprises portuaires – enclines aux accords avec les travailleurs – aient été moins affectées par les les arrêts de travail que celles réticentes à accepter la subrogation, ce qui a déterminé que certaines entreprises se soient dissociées d’Anesco (voir tableau 2).

 De fait, en toile de fond du conflit se trouve une situation contradictoire qui provient des particularités de chaque port où dockers et entreprises ont établi des accords tout au long des années au moyen de conventions bilatérales.

 Nonobstant, si la situation différentiée quant aux conditions de travail entre les ports peut se comprendre comme un élément de désagrégation de l’unité portuaire en général, le fait que les syndicats aient présenté dans la table de négociation que les accords des conventions soient repris dans le décret-loi, a contribué à unifier la position des travailleurs, particulièrement après que le gouvernement ait refusé que le décret-loi reprenne ces accords. En tout cas on peut dire que, malgré les accords établis dans chaque port, il existe encore un cadre général de rapports de travail qui génère une base commune – qui se manifeste dans la solidarité et l’unité de la lutte durant le conflit portuaire -, que le décret menace de liquider.

 Peu de temps après l’annonce de la présentation du décret-loi au parlement par le ministère de l’Equipement au mois de février, la presse a rapporté des actions de sabotage et de grèves voilées (chute de la productivité) dans les principaux ports espagnols.C’étaient les mesures de pression des travailleurs pour asseoir à la table de négociations patronat et gouvernement, lequel, pour sa part, a demandé une prorogation à l’UE pour reporter la présentation du décret-loi au parlement espagnol, vu que le gouvernement ne pouvait pas compter sur suffisamment de votes pour son approbation. De sorte que le gouvernement a entrepris une série de négociations avec les partis parlementaires dans le but de trouver les votes nécessaires, tout en offrant un plan de mises en pré-retraite volontaires mentionné plus haut.

Le bras-de-fer s’intensifie et les syndicats annoncent de nouveaux arrêts intermittents à différentes dates du mois de mars. La persistance et la dimension du conflit fait que le système de partis prenne position et essaie de récupérer la mobilisation des dockers dans la lutte particulière contre le parti du gouvernement (Parti Populaire). C’est ainsi que les syndicats ont l’« ingénuité » tactique de faire dépendre leur action de l’éventuel appui des partis pour obtenir que le décret-loi soit repoussé au parlement ou bien reprenne ses principales revendications.

 Les syndicats pensaient que les divergences entre les partis parlementaires aligneraient les partis de l’opposition avec les intérêts des dockers et ce fut le cas dans un premier temps, mais seulement parce que la tactique opportuniste des partis cherchait à instrumentaliser le conflit portuaire en fonction de leurs intérêts de partis. Ainsi, le décret-loi présenté par le gouvernement a été rejeté par le parlement espagnol le 16 mars, dans une manœuvre de l’opposition politique visant à discréditer le gouvernement.

 Cependant, le 18 mai, le parlement espagnol approuve le décret-loi de réforme des ports par majorité simple, c’est-à-dire avec les votes du PP et ceux de Citoyens, PNV, UPN, Forum Asturies et Coalition canarienne, en plus de l’appui apporté par l’abstention de PdeCat (nouvelle dénomination de la coalition catalane Convergència i Unió). Une fois de plus le caractère incompatible de l’action directe de classe avec l’intervention institutionnelle de représentation politique a été mis en évidence. Car celle-ci a exprimé les intérêts de la classe gestionnaire du capitalisme par delà les différences « nationales » et de la polémique sur l’indépendance de la Catalogne.

 En échange de l’abstention du PdeCat dans le vote du décret-loi de réforme des ports dans le parlement espagnol, les représentants du PP dans le Consorcio del Palau de la Música (Consortium du Palais de la Musique, catalan) se sont abstenus dans le vote exigé par les poursuites de Convergència dans le procès judiciaire dudit « cas Palau de la Música » - nouvel épisode de la corruption et saccage d’une institution qui dévoyait des fonds publics des poches privées des gestionnaires et au financement de CiU (aujoud’hui PdeCat).

Quelques faits

Une fois le décret-loi approuvé, les syndicats présentent une série de préavis de grève dans les heures impaires de tous les ports ; une formule qui avait donné des résultats favorables lors de conflits portuaires précédents, moyennant des arrêts de travail en heures alternées et des grèves sélectives dans les entreprises qui n’ont pas établi des accords avec les dockers, ce qui entraînerait la rupture de l’entreprise patronale Anesco.

A cause de leur importance dans le système portuaire espagnol, les arrêts de travail dans les ports d’Algeciras, Valencia et Barcelone ont été ceux qui ont exercé la plus grande pression sur le patronat. Concrètement, Algeciras fut un des premiers ports à entreprendre des actions (chute de la productivité de quelque 20 %, selon Maersk, et petits sabotages) dès que le gouvernement a annoncé son intention de présenter en février le décret-loi de réforme de l’arrimage. C’est pour cela aussi que dans un premier temps elle fut le centre de l’attention médiatique et qu’aux accusations de corporatisme se sont ajoutées celles de discrimination des femmes parce que, à la différence d’autres ports comme Valencia ou Barcelone, à Algeciras il n’y avait pas de femmes dockers.

 Le port d’Algeciras est une plate-forme de transbordement de trafic transocéanique avec 1.800 dockers qui bougent plus de 4,7 millions d’EVP par an, activité de laquelle dépend la vie socio-économique de toute la région. Le principal opérateur du port est Maersk, la plus grande compagnie de transport maritime du monde et qui fut également la première entreprise à faire pression sur l’ensemble du patronat et du gouvernement pour exhorter à une solution rapide du conflit.

 Etant donné les caractéristiques de l’organisation du trafic maritime concernant le temps (d’escale, de chargement et déchargement, de durée de traversée), n’importe quel incident qui entraîne des retards représente de graves problèmes opérationnels et des pertes économiques en chaîne. C’est pour cela que Maersk, qui a souffert immédiatement des conséquences de la grève des dockers d’Algeciras, a recherché des alternatives dans la Méditerranée par où dévier le trafic, concrètement vers Tanger-Med au Nord du Maroc. Après dix semaines de conflit avec des pertes déclarées de 21 millions d’euros et l’annonce de nouvelles grèves pendant douze jours, Maersk8 prendrait ses distances du reste du patronat d’Anesco et lancerait un communiqué dans lequel, étonnamment,

« La société exhorte à nouveau le gouvernement espagnol à résoudre le plus rapidement possible la situation de l'arrimage et à approuver un texte juridique basé sur l'accord conclu entre l'ANESCO et les syndicats. » Il menace en même temps d’abandonner définitivement le port d’Algeciras9.

 En plus, Maersk s’est vu harcelé, sur le plan international, par la solidarité des travailleurs portuaires d’autres pays avec les dockers espagnols. Ce fut le cas des dockers belges qui ont refusé d’opérer dans le « Madrid Maersk », le second porte-containers plus grand du monde, en solidarité avec leurs compagnons espagnols. Le navire avait été dévié d’Algeciras à Tanger-Med à cause de la grève à Algeciras pour, postérieurement, suivre la route vers Anvers, où les dockers ont refusé de faire les opérations de charge et de décharge10.

 Dans les ports restants la répercussion de la grève portuaire s’est manifestée par des problèmes d’approvisionnement, vu que le trafic de transbordement est moindre en comparaison avec celui destiné à la chaîne d’approvisionnement de l’aire d’influence (hinterland). C’est ainsi que les files de camions ont bloqué les accès aux principaux ports et le conflit portuaire a étendu ses répercussions tout au long de la chaîne d’approvisionnement, mettant en évidence, une fois de plus, la fragilité du système de transport et des réseaux logistiques du capital globalisé11.

Escalade mobilisatrice et rupture du patronat

Après l’approbation du décret-loi en mai, paradoxalement, il semblait que la résolution du conflit était faisable et les dockers faisaient confiance à la réunion avec le patronat du 1er juin pour garantir l’emploi des plus 6.150 dockers de tous les ports espagnols en échange d’une réduction de 10 % du salaire pour ceux qui gagnent plus de 2.230 euros par mois. Dans cette rencontre avec le patronat on espérait conclure le principe d’accord que les deux parties ont atteint le lundi 29 mai et on considérait comme admises les mesures sus-mentionnées.

Les dockers s’engageaient aussi à accepter des mesures de flexibilité et des changements dans l’organisation du travail et des roulements pour permettre d’améliorer la compétitivité des ports. Les entreprises disent assumer la subrogation, ainsi que négocier la participation des dockers dans la formation des futurs professionnels à travers les centres portuaires d’emploi et des ETT (Entreprises de Travail Temporaire) qui se substitueront à l’actuelle Sagep.

 Cependant, les contradictions internes d’Anesco font que, alors qu’il semblait que l’accord était imminent, le conflit et la pression des dockers sur le patronat se ravivent. Des grèves intermittentes aux heures impaires pendant trois jours début juin, on est passé à la grève totale de 48 heures les 14 et 15 juin, massivement suivies et avec très peu d’incidents, mais qui a obligé les compagnies de navigation à reprogrammer les activités.

 De nouveaux arrêts de travail aux heures impaires se produisent le mardi 20 juin, qui se sont additionnés à la grève de 48 heures ininterrompues qu’ils avaient menée à terme la semaine antérieure, avec un coût cumulé, d’après le ministère de l’Equipement, de 146 millions d’euros pour l’économie et la déviation de dizaines de navires vers des ports hors d’Espagne.

 A ce moment, le processus de négociation est ralenti par les querelles au sein même d’Anesco, vu qu’une partie des entreprises n’accepte pas les conditions accordées avec les dockers.

Un communiqué de la Coordinatrice daté du 20 juin dénonçait « l’intérêt nul de la part d’Anesco d’arriver à un accord, car à chaque fois qu’on entrevoit une possibilité de rapprochement des positions, elle les bloque ».

 Devant cette situation, les grands groupes d’entreprises qui opèrent en Espagne se démarquent de la position officielle d’Anesco, régie par un groupe d’entreprises qui ne représente pas l’opinion générale, à cause de la forme de décision de l’Association, et offrent aux travailleurs portuaires une proposition qui leur permet de récupérer la paix sociale, souhaitée des deux côtés, et qui garantit vraiment la totalité des emplois. Ils font valoir qu’ils vont négocier un accord avec cette prémisse tant de la part d’Anesco que de toute autre organisation. Le résultat sera que quelques unes des entreprises traditionnelles d’Anesco se séparent de l’association patronale (voir tableau 2). De fait, celles qui le font sont celles qui ont maintenu une ligne dure dans la négociation, comme Noatum12, mais 70 % des entreprises sont restées dans l’association, celles qui historiquement ont été les plus enclines aux accords avec les dockers.

 Les syndicats annoncent que «même si la grève posée continue, elle ne sera pas exercée sur les entreprises qui s'engagent à garantir la totalité des emplois et ont la volonté de négocier. L'exercice du droit de grève n'est que le dernier recours qu’ont les travailleurs une fois épuisées toutes les voies de négociation. Il n'est pas logique de maintenir cette mesure de pression sur les entreprises qui démontrent qu'elles sont réellement et effectivement engagées et ouvertes au dialogue et à la négociation ».

 Dénouement du conflit

 Le 30 juin, la presse se faisait écho de l’accord atteint entre le patronat (Anesco) et les syndicats de dockers sur la base des revendications présentées dans un premier temps par les syndicats en référence au maintien de 100 % de l’emploi, pré-retraites volontaires, gestion des contrats – même si on ouvre la voie au recrutement « libre » de dockers par les CPE (Centres Portuaires d’Emploi) et les ETT (Entreprises de Travail Temporaire), comme le prévoit le décret-loi, et l’ouverture de négociations, avec un calendrier pour les prochains mois, pour établir la Ve Convention Cadre du secteur.

 La Coordinatrice l’annonçait ainsi : « Anesco assume la garantie de la continuité de l’emploi à 100 % des travailleurs arrimeurs et les syndicats ratifient les compromis acquis le 29 mars. Les deux parties sont convenues d’ouvrir la négociation du Ve Accord Cadre avec l’objectif d’améliorer la compétitivité et la productivité des ports espagnols, dont le calendrier commencera la semaine prochaine et dont on prévoit la conclusion fin septembre. »

 D’une certaine façon, le patronat a été conduit à cet accord basique une fois que dans les ports d’Algeciras, Valencia et Barcelone les grandes entreprises avaient signé l’accord avec les dockers et que ceux-ci avaient décommandé les grèves annoncées pour les premiers jours de juillet. Les derniers inconvénients ont été surmontés une fois que, comme le déclarait la CETM, on a éclairci le doute principal sur si les dockers étaient ou non employés des entreprises d’arrimage, ce qui, selon le représentant de la Coordinatrice, « est resté absolument clair aujourd’hui avec une association patronale telle qu’Anesco, qui représente plus de 70 % des entreprises de ce pays ».

 Quelques considérations finales

 A la différence des conflits du travail lors de la restructuration industrielle des années 1980, qui affectait des secteurs d’activité en déclin, obsolètes (sidérurgie, mines, chantiers navals), où la mobilisation ouvrière et l’arrêt de l’activité n’avaient pas d’incidence décisive sur l’accumulation de capital, vu que le but était justement d’éliminer ou de réduire la taille de ces secteurs, la grève portuaire se produit dans un secteur économiquement stratégique et d’activité expansive comme l’est le trafic maritime. C’est là que réside l’avantage décisif des dockers à l’heure d’exercer leur pression sur le patronat.

 Bien sûr, comme dans ladite reconversion industrielle, l’initiative correspond au capital, naval en l’occurrence, mais à la différence de la sidérurgie ou de l’industrie minière, la capacité de pression des dockers est très supérieure et elle ne se le limite pas simplement au domaine de l’ordre public, comme on l’a vu dans les chantiers navals (Askatasuna, Gijón). Dans le cas du conflit dans les ports il ne s’agit pas d’un secteur en crise ; au contraire, c’est un secteur dynamique, à cheval sur la récupération des échanges commerciaux transocéaniques, et qui joue un rôle critique, stratégique, dans l’économie mondiale.

 L’organisation du transport, séquencé en accord avec le juste à temps, ne permet pas les retards ni les interruptions dans la chaîne d’approvisionnement où les conséquences s’enchaînent dans des sphères de l’activité économique très différentes. Un retard de quelques heures par rapport à la date et l’heure concertés pour le déchargement/chargement dans n’importe quel port, sans parler d’un retard dans le temps de passage du canal de Suez, Panama, etc., peut entraîner des dislocations dans le temps de la chaîne de transport, avec des répercussions dans la sphère productive industrielle, dans la sphère commerciale, avec des pertes et des coûts ajoutés de toutes sortes (amendes et pénalisations pour non accomplissement du service), mais aussi des pertes pour les compagnies d’assurance et y compris les produits financiers dont le capital naval fait partie.

 C’est là que réside la force réelle du travail portuaire pour tenter, au moins, une reconversion qui ne soit pas totalement défavorable. La complexité de l’économie mondialisée et la fonction stratégique du transport dans l’accumulation globale du capital confèrent à la conflictualité portuaire un caractère déstabilisateur de premier ordre, mais aussi et surtout une possibilité de réflexion sur les paradoxes de l’action syndicale. Car la capacité déstabilisatrice de la mobilisation portuaire sur le trafic maritime et l’économie en général, peut aussi entraîner la force même de travail dans le sens que les compagnies affectées abandonnent un port déterminé comme centre intermodal de redistribution de la marchandise et, que cela à la longue signifie la perte du poste de travail.

 Sur ce dilemme s’est développée la tactique des dockers, ce qui met en évidence les limites historiques du syndicalisme comme forme d’intervention dans la phase actuelle de domination capitaliste. Car la radicalisation des dockers dans la logique revendicative du travail, économique, etc., pourrait déterminer une redéfinition des routes maritimes, comme on l’a déjà mentionné précédemment.

 Bien entendu, cela ne veut pas dire que tout est perdu ou qu’il n’y a rien à faire. Au contraire, le récent conflit portuaire démontre comment l’action revendicative des travailleurs capable de profiter de sa fonction stratégique dans l’activité économique, peut obtenir des résultats plus favorables que dans d’autres secteurs. Mais sans oublier que cette victoire momentanée cache un problème (insoluble) par rapport à la question du travail, ou autrement dit, des possibilités de maintien des conditions matérielles d’existence par le travail, dans la réalité actuelle du capital.

Une compréhension rigoureuse de la récente conflictualité portuaire, de ses revendications et de ses tactiques, ne peut pas ignorer le fait que les dockers actuels ne sont pas les simples travailleurs qu’ont été leurs ancêtres, mais qu’il s’agit de travailleurs « engagés » dans les mécanismes du capital (crédits, propriétés immobilières et consommation en général).

 Actuellement (septembre 2017), les dockers sont immergés dans un processus de négociation dans lequel il est prévisible qu’ils devront céder du pouvoir aux opérationnels, dans le terrain économique et quant à l’exclusivité du travail, de même qu’en ce qui concerne la dispersion syndicale et la composition des équipes de travail. Cependant, à manière de résumé, il est aussi nécessaire de reconnaître que les réussites obtenues ont été le fruit de l’attitude résolue des dockers à l’heure de défendre leurs revendications et leur unité d’action, avec la Coordinatrice en tête, malgré ses limitations comme syndicat de concertation. Et pareillement le rôle joué par la « menace » de solidarité internationale à travers IDC, étant donné que la possibilité d’une extension de la conflictualité à d’autres ports a conditionné les négociations en faveur de la position des travailleurs. Ce qui, une fois de plus, a mis en évidence la fonction stratégique de la force de travail portuaire dans le cadre de l’organisation transnationale du transport de marchandises.

 

 

N.B. : Les tableaux n’apparaissaient pas dans le texte que j’ai reçu. Faudrait les retrouver et les insérer ici.

 

Tableau 1 :

 Guerre de propagande autour des salaires et des coûts de l’arrimage

 La journée de travail des dockers est de 6 heures effectives (tours de travail de six heures), bien qu’elle soit officiellement de huit heures en journée divisée. Selon les syndicats, les salaires de base vont de 1.026 euros à Valencia à 1.200 à Algeciras ou 1.400 à Las Palmas. Les chiffres exagérés publiés pendant le conflit (68.000 euros annuels), en plus d’être gonflés, ne considèrent pas le fait que, comme le dit le représentant de la Coordinatrice, « notre salaire dépend à 80 % de la production, et un peu plus pour travail de nuit, les jours fériés ou la dangerosité et la pénibilité. » De son côté, la consultante PWC évalue le coût de l’arrimage à 51 % du coût de la manipulation de la charge. On connaît bien l’utilisation des données et des chiffres par ce qu’on appelle l’ingénierie comptable, comme moyen de tergiversation et d’intoxication de l’information. Dans ce sens, CETM argumente que cette étude inclut les frais des entreprises portuaires telles que l’amortissement des concessions du sol public, la machinerie et les nouvelles technologies, entre autres. C’est-à-dire que PWC n’inclut pas seulement le coût des salaires. « Cela fausse les données, c’est pourquoi nous demandons une analyse détaillée du coût de l’arrimage ». De toutes façons, la question des salaires et des coûts du travail, dûment manipulés, comme le fait la consultante, sont utiles dans la démagogie déployée par les médias parce qu’ils sont facilement compréhensibles pour le grand public. Mais si on considère le coût salarial du docker au sein du coût intégral du transport du conteneur, son importance économique est considérablement relativisé. Il s’ensuit alors que la toile de fond de la restructuration portuaire n’est pas tant le coût du docker mais son « quota de pouvoir » dans les opérations du quai. C’est cette capacité qui se traduit en une marge d’incertitude et de risque pour la planification du transport qu’on prétend éliminer, ou au moins, réduire.

 

Tableau 2 :

 

Restructuration du capital dans l’arrimage

 Une des conséquences des récentes mobilisations dans les ports espagnols est en lien avec la reconfiguration de la carte des entreprises d’arrimage et ce qui est prévu, à court terme, comme processus de concentration du capital où les grandes entreprises de transport transocéanique seront celles qui auront l’hégémonie. En fin de comptes, la restructuration du capital ne concerne pas seulement le travail (partie du même « capital variable ») mais l’intégralité du capital dans toutes ses expressions (opérationelle, financière, etc.). Le premier pas est la rupture de l’unité patronale représentée par Anesco. C’est ainsi que la Coordinatrice rend public un communiqué le 22 juin où il est dit que ce matin « les syndicats avons reçu une lettre signée par Xavier Vidal, président de l’Association des Entreprises d’Arrimage Portuaire de Barcelone, où il exprime que, par la signature massive du document agréé par consensus par les travailleurs et les diverses entreprises portuaires, plusieurs compagnies ont quitté Anesco. Cela entraîne une restructuration de l’Association et, eu égard à cette situation ainsi qu’à son nouveau positionnement, elle demande la suspension de la grève ».

 De fait, la veille les grandes entreprises avaient accordé avec les syndicats et à la marge de la position officielle d’Anesco, l’annulation de l’appel à la grève (priorité des entreprises), étant donné qu’elles garantissaient la totalité de l’emploi et la négociation d’un Ve Accord Cadre. Il se produisait ainsi une situation similaire à celle qui s’était produite lors d’un des conflits antérieurs, quand la tactique des dockers a consisté à faire des grèves par roulement, travaillant dans certaines entreprises et pas dans d’autres, de sorte qu’on déplaçait les contradictions vers l’organisation de l’entreprise elle-même, entre celles qui étaient disposées à accepter les conditions des dockers et celles qui ne l’étaient pas. Enfin, tout indique que, mis à part les conséquences obtenues par les dockers, nous nous trouvons devant une opération de longue portée quant à la concentration du capital dans la manipulation de l’arrimage des ports espagnols.

 C.V. et P.A., septembre 2017. Traduit par M. D.

 NOTES--------------------------------------

1 Le ministère de l’Equipement a expliqué que cette sanction, qui s’élève déjà à plus de 21 millions d’euros tout au long des ces deux dernières années, pourrait s’élever sous peu à 134.000 euros par jour suite à l’éventuelle condamnation du Tribunal de Justice de l’UE. Les amendes accumulées jusqu’au mois de mai 2017 (approbation du décret-loi de réforme de l’arrimage portuaire) doivent être payées par le gouvernement espagnol.

 2 La dénonciation présentée au tribunal européen est anonyme ; c’est-à-dire qu’elle a pu être présentée par quelque entreprise de navigation, bien qu’il existe des soupçons fondés que ce soit le gouvernement espagnol lui-même qui l’ait présentée à travers quelque entité intermédiaire.

 3 Coordinatrice, Comisiones Obreras (CCOO), UGT, CGT, CIG.

 4 Soit dit en passant, la propagande médiatique faisait à nouveau preuve d’une incohérence flagrante en criminalisant le travail à cause des salaires élevés des arrimeurs, alors que dans l’économie capitaliste le prix de la force de travail, comme celui de n’importe quelle autre marchandise, est fixé par le marché et, dans ce cas-ci, par la capacité de négociation des travailleurs portuaires sur le prix de leur force de travail.

* L'équivalent vingt pieds, ou EVP (en anglais, twenty-foot equivalent unit : TEU) est une unité approximative de mesure de conteneur qui regroupe à la fois les conteneurs de 20 pieds et de 40 pieds. On l'utilise pour simplifier le calcul du volume de conteneurs dans un terminal ou dans un navire.

 5 La CETM actuelle est le résultat de l’union de la Coordinatrice Etatique des Travailleurs Portuaires, la « Coordinatrice » (surgie après les grèves des ports de 1978) et de la Fédération des Travailleurs des Ports, constituée le 1er juillet 2009. Elle regroupe les travailleurs des activités portuaires non inclues dans le chargement/déchargement (amarrages, remorquages, administration publique et consignataires, etc.). C’est l’organisation de travailleurs portuaires majoritaire du secteur.

 6 Par exemple, le 16 février, la Commission nationale des marchés et de la concurrence ( CNMC ) a ouvert un dossier contre des entreprises et des syndicats dans le port de Vigo où était encore en vigueur un accord de 1996 qui réglait les rapports de travail dans le port galicien, pour de possibles fautes anticoncurrentielles.

 7 De là la possibilité de doubler la journée et de là aussi que les salaires des dockers soient élevés. Ils gagnent plus simplement parce qu’ils travaillent plus d’heures.

 8 Dans le même communiqué il dit qu’il a dû dévier 73 bateaux hors du système portuaire espagnol et laissait entendre que, si l’on n’obtenait pas un accord rapide, cela pourrait occasionner la perte définitive du trafic pour Algeciras, comme cela est arrivé à Port Said pendant le printemps arabe, qui a vu son trafic réduit de plus de 50 % en 2011, et qui n’a pas encore récupéré.

 9 En réalité, Maersk essayait de maintenir la paix sociale nécessaire pour garantir ses opérations et gagner du temps, vu qu’il dispose d’un terminal très automatisé dans la plate-forme portuaire de Tanger-Med qui fonctionnera dans deux ans et qui sera une alternative réelle à Algeciras.

 10 Les actions de solidarité internationale ont été plus symboliques que pratiques, car la simple menace réalisée depuis IDC, association internationale dont fait partie la Coordinatrice, d’étendre la grèves à la côte ouest d’Amérique du Nord et à d’autres ports européens a eu des effets dissuasifs à l’heure d’obliger le patronat à baisser le ton.

 11 Voir Marchandises, transport, capital et lutte de classe. Echanges et Mouvement, mai 2012. [Faire un renvoi vers « Archives de l’Autonomie » ?]

 12 Holding entrepreneurial spécialisé dans les opérations portuaires, composé par des fonds de pensions internationaux gérés par JP Morgan.

 

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26 janvier 2018

INFOBREF N°508-Déferlante de grèves dans les hôpitaux

INFOBREF N°508

Déferlante de grèves dans les hôpitaux : Lyon Sud, Chinon, Murat dans le Cantal ,CHU de Toulouse , Laval...

Le personnel des urgences de l'hôpital Lyon Sud en grève - 22/1/18 / © France 3 RA

Grippe, gastro-entérite ... à l'hôpital Lyon Sud, la fin de l'année s'est déroulée sous grande tension. Le personnel des urgences dénonce : il faut compter plusieurs heures d'attente pour un lit et une prise en charge. 

Par Dolores Mazzola Publié le 22/01/2018 à 18:57

Le personnel des urgences du centre hospitalier Lyon Sud a entamé une grève reconductible ce lundi matin. Le mouvement est très suivi: plus de 90 % de déclarés grévistes et réquisitionnés. Malgré la grève, le service des soins est tout de même assuré par le personnel.


 Le service des urgences de l'hôpital de Chinon appelé à la grève ce mercredi

mercredi 24 janvier 2018 à 7:33 Par Annabelle Wanecque, France Bleu Touraine

Le service des urgences de l'hôpital de Chinon n'a plus assez de personnels pour faire face à la hausse de la fréquentation selon le secrétaire de son CHSCT. Un appel à la grève est donc lancé pour ce mercredi.

Trop de monde aux urgences de Chinon le week-end et pas assez de personnels, selon le secrétaire du CHSCT Trop de monde aux urgences de Chinon le week-end et pas assez de personnels, selon le secrétaire du CHSCT © Maxppp - Maxppp

Indre-et-Loire, France

Les personnels des urgences de l'hôpital de Chinon sont appelés à se mettre en grève ce mercredi, pour réclamer des renforts sur leur service le week-end. L'an dernier, les urgences ont enregistré une hausse des passages, plus de 16.600, mais dans le même temps, les effectifs des infirmiers et des aide-soignants se sont réduits

La direction a bien proposé de déplacer un personnel administratif d'un autre service pour renforcer ces urgences le samedi et le dimanche, mais cette proposition ne satisfait pas du tout le secrétaire du CHSCT à l'hôpital de Chinon.  "Cela ne peut pas être un renfort car il s'agit d'une personne qui n'est pas formée" explique Philippe Perroux. "Cet agent, dans le cadre de sa qualification n'a pas le droit d'avoir accès au dossier administratif des patients, ni à leur dossier médical". 

Peut-être le début d'une grève reconductible

Si la directon ne fait pas de nouvelle proposition pendant cette journée de grève, les personnels se réuniront en Assemblée générale ce mercredi soir pour éventuellement décider d'un mouvement reconductible.

Grève à l'hôpital de Murat dans le Cantal

Le personnel du centre hospitalier et de la maison de retraite manifeste, mardi 23 janvier, à Murat dans le Cantal. / © C.Bernard/France 3 Auvergne

Les salariés du centre hospitalier et de la maison de retraite manifestent, mardi 23 janvier, à Murat dans le Cantal. Ils dénoncent le manque de moyens et l’absence de dialogue social. Ils ont prévu de se mobiliser de nouveau, le 30 janvier, jour de grève nationale.

Par D.Cros Publié le 23/01/2018 à 16:18

Ils l’avaient annoncé, ils sont descendus dans la rue pour se faire entendre. Le personnel du centre hospitalier de Murat et de la maison de retraite (EPHAD) s’est rassemblé, mardi 23 janvier, à 14h30. Environ 120 personnes étaient présentent. Les salariés dénoncent une mauvaise gestion des établissements, un manque de dialogue avec la direction et des horaires à rallonge pour pallier au manque d’effectif.

Une délégation a été reçue une vingtaine de minutes à la mairie. Les manifestants ont ensuite défilé dans les rues de la ville. Ils sont partis de la mairie et se sont rendus au centre hospitalier.

Ils ont d’ores et déjà prévus de se mobiliser mardi 30 janvier. Ce jour-là, plusieurs syndicats ont appelé les personnels des établissements accueillants des personnes âgées et des services à domicile, à une journée de grève nationale. Des rassemblements seront organisés dans les départements.

Grève à l’hôpital de Toulouse : une grosse manifestation prévue lundi par le personnel

Suite à la réunion de négociations qui s'est tenue jeudi 18 janvier 2018 avec la direction, les grévistes du CHU de Toulouse prévoient une manifestation lundi 22 janvier 2018.

Publié le 21 Jan 18 à 11:18

Une manifestation est prévue à partir de 7h devant l’Hôtel-Dieu, à Toulouse, lundi 22 janvier 2018. (©DR)

Ils sont en grève depuis lundi 15 janvier 2018. Une partie des personnels de douze services répartis dans le pôle inflammation, infection, immunologie et locomoteur (I3LM) de l’hôpital Pierre-Paul Riquet, à Toulouse, ne décolère pas.

LIRE AUSSI : Hôpital de Toulouse : le pôle médecine interne et traumatologie en grève illimitée

« Des conditions de travail dégradées »

Le personnel gréviste dénonce une «dégradation de leurs conditions de travail et un manque d’effectif suite au déménagement à l’hôpital Pierre-Paul Riquet». La CGT s’inquiète notamment de la volonté de la direction d’imposer une mutualisation ainsi qu’une réorganisation du pôle I3LM et de ses conséquences. 

Mettant en avant une « réelle souffrance éthique des soignants », les grévistes réclament l’embauche de dix personnes à temps plein (six infirmiers et quatre aide-soignants) et huit équivalents temps plein pour assurer les remplacements. 

Manifestation devant l’Hôtel-Dieu dès 7h lundi

Une réunion s’est tenue entre les représentants du personnel gréviste et la direction du CHU jeudi 18 janvier 2018, mais « il n’y a eu aucune avancée », explique Sylvie Delort, déléguée CGT, à Actu Toulouse. C’est pourquoi, les grévistes du pôle I3LM vont se rassembler lundi 22 janvier 2018 à partir de 7 heures devant l’Hôtel-Dieu où sont les bureaux de la direction de l’hôpital, afin de manifester leur mécontentement. 

Les propositions de l’hôpital

Face aux revendications du personnel gréviste, la direction de ressources humaines de l’hôpital annonce avoir fait des propositions concernant les situations d’absentéisme, dont « un réajustement des effectifs pour renforcer les moyens du pool de remplacement ». Les modalités concernant les absences et remplacements doivent également être adaptées « pour assurer la continuité des soins ». 

Le CHU précise également que « durant la grève, la continuité du service public est organisée de manière à répondre aux besoins de santé de la population, en ayant recours à des assignations de personnels grévistes ». Et s’offusque : « quand la CGT incite aux refus de ces assignations par des consignes, ce sont les professionnels de santé non-grévistes, la continuité du service public et la qualité des soins dispensée aux personnes malades que la CGT malmène »

La réponse ferme du CHU 

L’hôpital rappelle néanmoins  « qu’il est très attaché au respect du droit de grève et qu’il souhaite un dialogue social constructif, loyal et respectueux de tous les professionnels ». 

Cependant, le CHU « n’autorise pas que l’accès aux sites hospitaliers soit entravé ou interdit à quelque personne que ce soit » lors de la manifestation prévue par la CGT. Et précise qu’il « prendra toutes les décisions garantissant le libre accès aux sites, pour assurer la continuité du service public et défendre l’accessibilité aux services hospitaliers pour tout usager ».

  • Assez de suicides à l’hôpital public!!!

mercredi 15 mars 2017

Assez de suicides à l’hôpital public !!!

L’APHP déclare : « L’Assistance publique-Hôpitaux de Paris vient de reconnaître "pleinement sa responsabilité" » ! Ce n’est des nombreux suicides qu’il s’agit mais seulement du patient qui s’est égaré dans l’HEGP !!!

Assez de harcèlement ! Assez de pressions ! Assez de suicides ! Assez !

« Elle souffrait de dépression et aurait à plusieurs reprises dénoncé ses conditions de travail. Elle a salué ses collègues avant de se pendre, ce mardi, dans son bureau du service informatique de l’hôpital Cochin. » nous informe la presse, avant que la direction réagisse, parlant d’abord d’une employée de bureau, avant de reconnaître qu’elle avait été contrainte de quitter son poste d’infirmière.

L’APHP parle de « difficultés fonctionnelles et relationnelles du service », pour dire que cette agent de l’hôpital public était harcelée dans son travail. Sans compter qu’un tel harcèlement par son encadrement est commandé par la direction locale et par la direction générale. Beau langage d’une froideur toute directoriale !!! Mais pas un mot du suicide de notre collègue de l’hôpital Cochin à son travail. L’APHP sous-entend cependant que la relation entre « ces difficultés » et ce suicide reste à prouver !!! « Depuis plusieurs mois, elle avait dénoncé des difficultés au travail » rapporte un syndicaliste.

La direction de l’APHP parle d’ « enquête interne », en somme une enquête où ceux qui seraient coupables de pressions inadmissibles sur les personnels, de négligences lorsque la situation de stress intense a été avérée, sont ceux qui mènent l’enquête !!! On a imposé une reprise du travail à une collègue en état de stress intense, dans un service de management où la rentabilité est sans cesse imposée par la hiérarchie. « C’est le management qui est en cause, dans un service particulièrement mis sous pression car c’est de financement, de rentabilité, que traitent ces personnels ! » dit un syndicaliste de l’hôpital.

La direction de l’APHP trouve déjà mille moyens de se blanchir : elle met « des moyens en place » contre le stress, « la situation semblait moins aiguë », la salariée « ne voulait pas s’épancher ». Ce sont les responsables qui n’ont pas communiqué sur cette situation qu’ils connaissaient parfaitement et pour cause : ils en sont les responsables !!! Les suicides se sont multipliés ces derniers mois sans interrompre la politique de destruction de la santé et de ses personnels !!!

Arrêter la vague des suicides !

Le suicide de notre collègue de Cochin, suit celle de l’HEGP et toute une vague de suicides révélés cette année dans de nombreux établissements, suicides plus ou moins cachés au personnel par la direction et que celle-ci ne reconnaît nullement comme le produit de sa politique, celle de Hirsch, celle des agressions permanentes contre les personnels, de plus en plus sous pression et stressés par des conditions de travail qui s’aggravent sans cesse. Pas la peine de faire semblant de mener des enquêtes puisqu’on connaît parfaitement l’origine de cette vague de suicide. Comme à France Telecom ou à Renault, ce sont les patrons qui sont les responsables de ces morts et ici c’est Hirsch qui doit être clairement mis en cause, et sa politique de pressions sur le personnel pour imposer de travailler de manière de plus en plus rentable et de moins en moins fondées sur les véritables buts d’un métier de santé. Arrêter la vague des suicides, c’est arrêter les pressions inadmissibles et embaucher massivement !

Comme à Renault et à France Telecom, une direction qui nie sa responsabilité

Hirsch s’est déplacé à l’HEGP. Il ne l’a pas fait à la suite du suicide d’un infirmier ni à cause du suicide d’un cardiologue. Toujours pas à cause du malade trouvé mort dans les sous-sols ! Non, c’est pour féliciter sa directrice à l’occasion de l’inauguration d’une nouvelle plateforme de chimiothérapie à l’HEGP ! Ce n’est donc pas par inquiétude pour les personnels qui sont pourtant gravement perturbés dans leur travail par les conditions inadmissibles dans la manière de traiter les personnels. Et avec comme direction générale ce sinistre individu qui se déplace mais seulement pour défendre sa directrice, une fois encore mise en cause et que Hirsch a traité de « cible vivante » avant de « lui rendre hommage ». Hirsch a cependant annoncé que la directrice de l’HEGP allait quitter son poste tout en affirmant que ce n’est pas parce qu’elle aurait démérité !!! Quant à la direction de l’hôpital, pour éviter les suicides, selon elle, il suffirait de fermer la terrasse !!! Depuis cet été, sans aucune réaction de Hirsch, c’est presque une dizaine d’infirmiers qui se seraient suicidés. La direction de l’APHP n’en sait rien puisqu’elle ne tient aucun compte, considérant que, même quand la personne se suicide au travail, cela ne serait pas des accidents du travail et elle n’aurait aucune responsabilité même quand des pressions inadmissibles de la direction ont été exercées juste avant contre les personnels en question, comme cela a été le cas à l’HEGP !

Harcèlement, suicide et… prévention

Suite au suicide du cardiologue Jean-Louis Megnien à l’Hôpital européen Georges-Pompidou, qui affirmait être victime du harcèlement de sa direction (son bureau était fermé à clef et lui dehors à son retour de maladie après d’énormes pressions de sa hiérarchie soutenue par la direction), la même direction de l’AP-HP annonce très médiatiquement qu’elle lance un « plan d’action afin de prévenir les situations conflictuelles » ! Ce serait très drôle si ce n’était aussi dramatique. C’est le responsable du drame qui se positionne en défenseur des droits !

Eh oui, c’est encore Hirsch qui a soutenu jusqu’au bout la direction de l’HEGP contre un de ses médecins et qui reconnaît, longtemps après son suicide, que « Des dysfonctionnements à l’HEGP, bien évidemment, il y a en a eu, et depuis longtemps, dans plein de domaines ». Mais, durant des mois, il a affirmé exactement le contraire et a envoyé promener tous ceux qui critiquaient la direction de Pompidou. Quel Hirsch croire ?

Le rapport a révélé que « la souffrance [du professeur Mégnien] a été révélée par plusieurs alertes qui n’ont pas été prises en compte de façon appropriée ». Lui-même était alerté et n’a pas pris en compte quoique ce soit… D’ailleurs, il continue de se couvrir : « Les médecins agissent de manière indépendante ». Hirsch avait plusieurs fois apporté son soutien public à la directrice de l’HEGP et notamment quand avait été avérée sa pratique de fichiers nominatifs contenant des mises en cause personnelles et offensantes contre les personnels.

Décidément, ce réformateur à tout crin sait tout réformer sauf son propre comportement… Il aime bien « rebattre les cartes » comme il dit, mais il ne change jamais. Nous constatons que la maltraitance concerne tous le personnels, visant à casser leur moral et l’obliger à tout accepter. Si les cadres subissent des pressions, que dire de tout le petit personnel à qui ils font subirent régulièrement des pressions pernicieuses qui restent passées sous silence.

APHP007 !

Il y a une « Mission Suicide » à l’APHP ! Et elle est même mise en place par la direction et a rendu publiques ses résultats ! On avait remarqué que le suicide du cardiologue Maignan de l’HEGP avait provoqué plus de réactions et d’indignation, et de soucis de la direction, que de nombreux suicides d’infirmières, d’aides soignantes ou d’autres personnels de l’Hôpital public, souvent cachés et ignorés ! Mais parler de « résultats » de la mission, c’est encore cacher que les suicides, loin de s’arrêter, se multiplient, même si la direction de l’APHP se débrouille toujours pour prétendre que ces suicides n’auraient rien à voir avec le travail, avec les pressions de l’encadrement et des directions, avec la dégradation des conditions de travail, avec l’insécurité qui en découle. La mission suicide de Hirsch, c’est une mission pour trucider l’hôpital public !

Nous sommes des êtres humains qui soignons d’autres êtres humains et pas des machines à T2A, à rendement, à économies, à quotation par activité, pas une entreprise de profit comme une autre, pas une machine à travail qui cherche à supprimer les RTT, les pauses, les repos, aux dépens de la santé, avec la multiplication des risques de maladie professionnelle, de stress, de dépression, de suicide, pas une machine à accroître l’exploitation en « rendant des postes » dans tous les services, pas une machine à rechercher les pathologies les plus rentables en éjectant les autres, pas une machine à pousser dehors les patients le plus vite possible pour rentabiliser la chambre d’hôpital, pas une machine à supprimer des emplois en rendant le travail infaisable, en nous faisant prendre des risques aux personnels ainsi qu’aux patients !

Les suicides et le mal-être des personnels ne sont pas accidentels

C’est l’annonce d’une journée d’action de la Coordination infirmière qui nous avait appris le fait qu’au moins six infirmières s’étaient suicidées au cours de l’été. Ce n’est en tout cas pas le ministère de la Santé ni les média qui s’en étaient spontanément alarmés ! Nous savons bien que les nouvelles « réformes » ne sont pas pour rien dans la transformation de nos métiers en véritables enfers où la meilleure des bonnes volontés ne permet pas d’exercer correctement un métier dont le but devrait être les soins aux patients et devient l’économie de moyens financiers et en effectifs, au détriment des patients et des personnels. La prétention de la direction de l’APHP de prendre des mesures contre les suicides nous choque tous, nous qui savons combien les mesures qu’elle prend augmentent au contraire le surmenage, la menace du mal-être et les suicides…

Les suicides ou tentatives de suicide à l’hôpital public sont bien réels : Bichat en juillet 2008, Saint Louis en juin 2009, Lariboisière en septembre 2009, Rouen en juillet 2011, Strasbourg en septembre 2011, Marseille en décembre 2011, quatre suicides d’agents à Lille en janvier 2012, Vire en février 2012, Béziers et Delafontaine à Saint-Denis en juin 2012 etc… On est loin de les citer tous !

L’APHP a été condamnée en juillet dernier pour sa responsabilité dans le suicide d’une cadre de Bichat suite à ses conditions de travail, ce qui montre que les cadres ont tort d’accepter les pressions de la direction car ils finissent par les payer, eux aussi.

La plupart de ses suicides sur le lieu même de travail, après s’être plaint de difficultés graves dans le travail, ne sont pourtant pas reconnus en accident du travail par la direction de la Santé. Ce n’est pas étonnant ! Avez-vous déjà entendu des cas où c’est le responsable ou le criminel qui se dénonce et se condamne lui-même ? Ne comptons sur rien de tel !

Suite aux suicides de personnels, on n’attend plus les résultats des enquêtes des directions, ministères et des syndicats !

Par exemple, une infirmière du groupe hospitalier du Havre a mis fin à ses jours, vendredi 24 juin 2016. Son mari, lettre à l’appui, met en cause les conditions de travail de son épouse.

Commentaire d’une infirmière réagissant sur un forum santé :

« Il ne faut pas se faire d’idée nous sommes des pions sur un planning … En dégradé ou en surcharge de tâches administratives qui nous éloignent de notre vrai métier : les soins des patients ! Qui sont aujourd’hui considérés comme des clients !!! Je suis infirmière mais je suis Secretaire à ce jour car l’informatique, la traçabilité nous prend 70 % de notre journée de 12h !!!! Il faut vraiment qu’ils arrêtent de nous trouver des choses à faire qui ne sont pas infirmière. Condoléances aux familles ! »

Qu’est ce qui a changé depuis : des cellules d’écoute ? Mais au quotidien rien, encore pire. Dans tous les secteurs de la fonction publique et du privé, les conditions de travail se dégradent encore et encore. La gauche avec le patronat a amplifié les attaques contre les salariés mais aussi les chômeurs, les sans logis, les sans papiers. La droite et l’extrême droite promettent pire encore !

La société capitaliste est en fin de vie : les Etats et la bourgeoisie préfèrent entrainer la société au suicide plutôt qu’à la révolution. A nous de choisir.



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20 janvier 2018

INFOBREF N°507-nouvelles formes de travail hors salariat

INFOBREF N°507

 

  Les luttes continuent à grandir partout dans les entreprises ( voir articles hebdos N° 539et 540).

-Après 64 jours de grève de plus de 80% du personnel ( du 30 octobre au 29 décembre 2017) à l’appel de la CGT et SUD, les postiers de Ris Orangis dans l’Essonne ont obtenu la signature d’un protocole d’accord qui donne satisfaction sur la majorité de leurs revendications

-Chez Infra-rail dans le Rhône, grève massive le 7 décembre contre les projets de la direction (réduire les emplois, aug­menter la productivité). Ils ont gagné : la direction a stoppé son projet de réorganisation et annonce 15 embauches.

-Chez SKF Aérospace à Lons le Saunier dans le Jura. 2 jours de grève pour les salaires. Ils ont obtenu : augmentation générale des salaires de 2% -augmentations individuelles à hauteur de 0,4% - une prime d’équipe de 0,15% - une prime exceptionnelle de 160 euros versée en décembre ..

 

 

 De nouvelles formes de travail hors salariat

 

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Extrait de Transformation numérique et vie au travail C’est sans doute l’une des questions les plus difficiles posée par la transformation numérique sur le travail, et son articulation avec l’entreprise traditionnelle. Dans le monde entier, la souplesse, l’adaptabilité mais aussi le business model de l’économie numérique repose sur la multiplication de l’emploi hors salariat. En France, au-delà de la symbolique du million d’auto-entrepreneurs (4) atteint cet été, on estime qu’un travailleur du numérique sur 10 exerce déjà aujourd’hui hors du champ du salariat et cela devrait continuer à augmenter. Les freelance, personnes exerçant une activité comme travailleurs indépendants, représentaient, en 2014, 18% du secteur des services aux Pays-Bas, 11% en Allemagne et 7% en France 5, en augmentation de 8,6% sur cette même année. La coexistence de ces nouvelles formes de travail et du salariat, la gestion harmonieuse de la transition de notre pays vers l’économie numérique, mais aussi une concurrence loyale supposent que soient posés de manière très claire et très ferme un certain nombre de principes essentiels à la préservation de notre modèle social (cf. partie 3.3) Il importe plus généralement de ne pas laisser se créer des zones de non-droit, la question est ouverte de la représentation et de la défense des intérêts des personnes concernées par ces nouvelles formes de travail, comme les organisations syndicales allemandes ont commencé à le faire (cf. encadré §2.1.4.). Notes 4 INSEE, Emploi et revenus des indépendants, juin 2015. Cette étude chiffre le nombre d’autoentrepreneurs à 982 000 fin 2014, laissant prévoir le dépassement de la barre du million au cours de l’été 2015. 5 Données agrégées par le McKinsey Global Institute Analysis à partir d’études d’Eurostat, du US Bureau of Labor Statistics et de l’OCDE. Sont compris dans la population de référence les travailleurs indépendants des secteurs de l’information et de la communication, de la finance, de la recherche et développement, ainsi que les services administratifs. Extrait de Transformation numérique et vie au travail Rapport établi par M. Bruno METTLING

à l’attention de Mme Myriam El Khomri,

Travail forcé et esclavage moderne sont de retour en Europe

13/11/2017 Rachel Knaebel

Ils sont 600 000 « esclaves modernes » rien qu’en Europe. Un phénomène « alarmant » au point que le Royaume-Uni a adopté un Modern Slavery Act et que des formations au droit du travail sont dispensées (...)

Le Brésil ré-autorise en partie le travail forcé

par Rachel Knaebel

19 octobre 2017-C’est la dernière mesure du gouvernement intérimaire brésilien de Michel Temer. Le 16 octobre, il a modifié, sans concertation préalable et sans aucun vote, la définition juridique du travail esclave. Selon le nouveau texte, il faudra désormais que les travailleurs exploités soient empêchés d’aller et venir librement, en cas de menaces physiques ou d’isolement extrême par exemple, pour qu’une situation de travail esclave puisse être caractérisée. Des conditions de travail particulièrement dégradantes ne seront plus suffisantes comme critère de qualification.

Le Brésil avait mis en place au tout début des années 2000 un plan national d’éradication du travail esclave, avec notamment la publication annuelle d’une liste d’employeurs pris en flagrant délit de surexploitation sévère de travailleurs. La plupart des cas de travail esclave constatés depuis au Brésil le sont dans les secteurs de l’agriculture et de la construction. Mais des grandes entreprises internationales sont aussi concernées. Des cas de travail esclave avaient été constatés dans des usines de la chaîne de prêt à porter du groupe espagnol Zara [1] et sur le chantier du barrage hydroélectrique de Jirau, en Amazonie, un projet de l’entreprise française Engie [2].

Selon les derniers chiffres de l’Organisation internationale du travail (OIT), 25 millions de personnes sont victimes de travail forcé dans le monde, dont 16 millions dans le secteur privé, comme le travail domestique, la construction ou l’agriculture – 4,8 millions sont victimes d’exploitation sexuelle et 4 millions astreintes à des travaux forcés imposés par les autorités publiques. Le recul du gouvernement brésilien dans la lutte contre le travail esclave est totalement contradictoire avec les préconisations de l’OIT pour lutter contre ce phénomène d’exploitation massif.

Selon l’OIT, le travail forcé se caractérise en effet par plusieurs indicateurs, au-delà de la seule restriction à la liberté de mouvement des travailleurs : confiscation des salaires ou des documents d’identité, violences physiques ou sexuelles, menaces ou intimidation, dette imposée de manière frauduleuse… En Europe, plusieurs pays ont récemment amélioré leurs lois pour mieux définir et lutter contre le travail forcé dans ses formes contemporaines et quotidiennes, que ce soit dans le travail domestique, sur les chantiers ou dans l’agriculture.

Photo : Sérgio Carvalho



GAFA: 4 entreprises qui n’ont rien à voir

Et c’est précisément le premier point qui nous turlupine : dire « Les GAFA », c’est faire un rassemblement qui n’a, au fond, pas beaucoup de sens. Les Géants du Web ? Apple est loin d’être né du web et encore aujourd’hui, l’entreprise de Cupertino est plus connue pour son matériel que pour ses logiciels (qui ne sont pas forcément des parties du « web »). Google est une agence de publicité, un moteur de recherche, un créateur de robot, un fournisseur d’accès à Internet, un fonds d’investissement, un chercheur en santé et en intelligence artificielle… et Google ne s’appelle plus Google, mais Alphabet.

Amazon est un e-commerçant. Tout ce que fait Amazon n’a qu’un but : vendre toujours plus de choses sur Amazon. Kindle, 1-Click, Dash, Alexa, Premium, Prime Now et autres services se regroupent autour de l’activité principale du géant de Seattle : c’est une boutique qui veut vendre des choses matérielles ou immatérielles. Une grosse boutique internationale, mais une boutique quand même. Facebook, enfin, est un réseau social, une régie publicitaire, une plateforme de contenu, un kiosque pour les médias (voire un média), un autre réseau social (Instagram) ou un explorateur de tendances technologiques. C’est, dans un sens, celui qui s’approche le plus de Google / Alphabet. Mais effectivement, (GF)+A+A, ça sonne moins bien.

(GF)+A+A, ça sonne moins bien

Ces quelques définitions fort simples et non exhaustives de ces sociétés montrent bien que les mettre sous une même bannière n’est presque jamais justifié, sans compter qu’en plus d’être différentes, ces entreprises sont concurrentes et pas une bande de copains américains. Ou alors, le regroupement se justifie par des choses beaucoup trop vagues (multinationale, richesse, optimisation fiscale, communication…) qui sont aussi des caractéristiques de milliers d’entreprises qui n’ont rien à voir avec la tech ou le web. Et le premier défaut de cet acronyme est particulièrement problématique quand il se mêle par exemple à la politique, quel que soit le bord.

Emmanuel Macron a par exemple employé le terme le 27 janvier 2017 pour dire que « Les GAFA » participeraient au financement de son pass jeunesse pour la culture. La « culture » a un rapport avec l’activité d’un Amazon, par exemple, ou celle d’un Google en tant que moteur de recherche. Mais pourquoi diable faire payer Apple et Facebook pour un pass culture ? Pourquoi ne pas impliquer Twitter et Microsoft ? Et surtout, pourquoi éviter des acteurs qui ont, eux, tout à voir avec la culture, comme Netflix ?

 

  • Banque mondiale TIC et développement

Les objectifs du Groupe de la Banque mondiale témoignent d’une vision ambitieuse qui ne peut s'accomplir sans embrasser pleinement l’extraordinaire pouvoir de transformation que recèlent les technologies de l'information et de la communication (TIC).

  • Les avancées technologiques jouent un rôle moteur important pour la croissance économique, la participation citoyenne et la création d’emplois. En particulier, les technologies de l’information et de la communication (TIC) remodèlent de nombreux aspects des économies, des États et des sociétés du monde entier. 

    Aujourd’hui, l’accès à l’internet est un instrument fondamental pour le développement. La « quatrième révolution industrielle » est numérique et elle repose sur un accès internet universel et sans faille. Sans cet accès, de nombreux pays en développement ne seront pas en mesure de prendre part pleinement à une économie de plus en plus mobile et fondée sur le numérique.

    Les TIC ont le potentiel de changer les choses en profondeur : elles peuvent permettre aux pouvoirs publics, aux entreprises et aux citoyens d’améliorer l’efficacité des services, de stimuler la croissance économique et de renforcer les réseaux sociaux. Quelque 95 % de la population mondiale vit actuellement dans une zone couverte par un réseau mobile cellulaire. En Tanzanie, par exemple, les agents de transfert d’argent par téléphone mobile sont désormais dix fois plus nombreux que l’ensemble des autres intermédiaires financiers. Dans ce pays, plus de la moitié des habitants vivant avec moins de 2 dollars par jour ont accès à un téléphone portable.

Bien que la révolution numérique soit un phénomène mondial, de profondes disparités subsistent malgré tout d’un pays à l’autre et au sein d’un même pays pour ce qui est de la pénétration, du coût et des performances des services TIC.

Si, en 2016, près de la moitié de la population mondiale avait accès à l’internet, le taux de pénétration n’était que de 15 % dans les pays les moins avancés, soit une personne sur sept.

Cela tient en partie au fait que le coût de l’accès à l’internet, qu’il soit mobile ou fixe, reste prohibitif dans nombre de pays en développement, où le manque d’infrastructures et des goulets d’étranglement réglementaires entravent toujours son développement. En décembre 2015, le coût des services mobiles haut débit avoisinait 17 % du revenu national brut moyen (RNB) mensuel par habitant dans les pays les moins avancés, contre à peine 5 % à l’échelon mondial.

La vitesse de connexion en haut débit est elle aussi variable. Dans les pays développés, le haut débit sur ligne fixe est souvent de 10 Mbit/s, voire plus, alors que dans les pays les moins avancés, seulement 7 % des offres atteignent 10 Mbit/s.

Le 9e Objectif de développement durable fixe une cible mondiale ambitieuse : « accroître nettement l’accès aux technologies de l’information et de la communication et faire en sorte que tous les habitants des pays les moins avancés aient accès à l’internet à un coût abordable d’ici à 2020 ». Il apparaît évident que les pouvoirs publics, le secteur privé et la communauté internationale auront beaucoup à faire pour atteindre cette cible et résorber la fracture numérique.

Pour y parvenir, il faudra notamment procéder à des réformes qui susciteront des investissements privés accrus dans les infrastructures et garantiront un coût d’accès abordable. Les pouvoirs publics devront mettre en place une fiscalité équitable dans l’industrie des télécommunications et recourir à des fonds de service universel pour assurer en priorité le déploiement du haut débit, en collaboration avec des partenaires et dans le respect des principes de libre accès afin d’assurer les conditions d’une saine concurrence. L’ensemble de ces efforts contribuera directement à une réduction de la pauvreté et au partage de la prospérité. 

Dernière mise à jour: avr. 12, 2017

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09 janvier 2018

INFOBREF N°506-les GAFA , l'union européenne, le capitalisme historique

 

INFOBREF N°506

En cette nouvelle année 2018, nous publierons régulièrement des informations sur le tout numérique , et les GAFA...

Révolution numérique - Yann Le Pollotec - 93

Le Numérique révolutionne toutes les activités humaines. L’éruption des réseaux « pair à pair » à très haut-débit1 conjugué avec des puissances de calcul2 et des capacités de stockage3 en très forte croissance permanente, marque le prolongement quantitative et qualitative de la révolution informationnelle des années 70/80 caractérisée par le « transfert de certaines opérations du cerveau humain vers les machines ».

 Cette rupture se caractérise par, entre autres les technologies suivantes qui sont déjà dans notre quotidien ou en passe de l’être :

  •  Les plateformes numériques sur internet, c'est-à-dire un algorithme et des centres de stockage de données, permettant l’échange mondial de biens et de services à partir de l’exploitation de grands volumes d’informations. Cela concerne toutes les activités humaines : transports, santé, crédit-finance, immobilier, tourisme, culture, relations amoureuses, enseignement supérieur à les MOOC4, savoir avec Wikipédia,.. Nombre de plateformes sont des entreprises de courtage mondialisé du travail comme Uber, « Amazon Mechanical Turk », ou « foule factory » qui accaparent toute la valeur crée, privatisent les communs numériques, détruisent le salariat au profit du contractant «entrepreneur de lui-même », et organisent l’exploitation par des systèmes de notation qui affectent aussi bien le travailleur que le consommateur. Face à ces prédateurs du numérique, la résistance s’organise autour de plateformes coopératives et de la lutte des travailleurs-contractants des plateformes pour leurs droits.
  • Le Big-Data : 98% des informations produites par l’Humanité sont aujourd’hui numérisées. Le traitement massif des données du Big-data et les modèles analytiques et prédictifs qui en découlent, touchent tous les secteurs : recherche médicale, climatologie, juridique, sécurité, urbanisme, économie, transport, traitement des déchets et des pannes, marketing, politique, finance, énergie, presse, linguistique,… Il est basé sur la recherche et l’exploitation des corrélations plutôt que sur les liens de causes à effets. L’automatisation induite par le Big-data peut être fortement destructrice d’emploi, qualifié ou pas, dans tous les domaines. Les données qui sont majoritairement produites « gratuitement » par les usagers du numérique, seront la matière première stratégique du XXIe siècle.

  •  Les objets connectés, capteurs, drones et robots, alimentent en permanence en données le big-data et sont en train de révolutionner des secteurs comme les transports (véhicules sans conducteur), la manutention (automatisation partielle ou totale), les déchets, le textile (vêtement intelligent), le mobilier urbain, la domotique, l’énergie…. En 2020, nous interagirons en permanence avec 30 milliards d’objet connectés. Ils seront eux aussi de potentiels destructeurs et transformateurs de nombreux emplois et métiers.
  • La Blockchain est un protocole de données, « open source », infalsifiable, distribuées et décentralisée fondé sur une architecture réseau « pair à pair » où l’ensemble de l’information est disponible en chaque de nœud du réseau. Concrètement la technologie des blockchains remet en cause le monopole des Etats sur la monnaie et les moyens de paiement, des banques sur les transactions financières et des notaires sur les transactions immobilières. Le Bitcoin (une des crypto-monnaie d’Internet) est basé sur technologie des Blockchains. La Blockchain peut potentiellement remplacer tous les « tiers de confiance » centralisés (banques, notaires, cadastres, état-civil, et beaucoup de fonctions régaliennes de l’Etat) par son réseau décentralisé de confiance « pair à pair ». C’est une technologie révolutionnaire tueuse d’institutions centralisées et des emplois liés à ces institutions.

  •  L’humain augmenté avec toute une série de dispositif « améliorant » les capacités physiques de notre corps : implants nous donnants en permanences des informations sur notre santé, exosquelettes, prothèses et organes artificiels et « intelligents », lunettes de vision augmentée… Ceci peut être un facteur de formidable d’amélioration de la qualité de vie de tous mais peut conduire à des dérives transhumanistes, à des problèmes liés aux assurances, aux crédits bancaires, aux ressources humaines et à d’importantes inégalités dans l’accès à ces technologies de corps augmenté, d’où la nécessité d’imposer le modèle de l’open source.
  •  La fabrication numérique avec l’impression 3D (fabrication additive) et les machines auto-réplicatives est en train de bouleverser les domaines de la production industrielle et du BTP avec les imprimantes géantes permettant de construire des bâtiments en des temps records et avec formes inédites. La 3D permet de distribuer et de décentraliser la production.
  • Les réseaux sociaux par leur fonctionnement horizontal et viral transforment le rapport à l’action organisée, aux institutions et à la politique. Ils sont devenus, pour le pire comme le meilleur, la première source d’information et le principal lieu de débat des moins de trente ans. Avec les réseaux sociaux et les plateformes une véritable économie de la réputation se développe, où tout le monde note toute le monde, et tout le monde surveille tout le monde

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 Taxation des GAFA : cause toujours…

Lutte Ouvrière -20 Septembre 2017

Les Gafa, ce sont ces trusts américains du numérique, Google, Apple, Facebook et Amazon, qui malgré des dizaines de milliards de dollars de bénéfices payent très peu d’impôts, notamment dans les pays européens où ils sont très implantés.

Ils utilisent à plein « l’optimisation fiscale », ces techniques qui jouent sur toutes les failles de la législation fiscale nationale. Pour ne prendre que l’exemple de Google, en 2016, en France le fisc lui a réclamé, 1,6 milliard d’euros pour « arriérés d’impôts ».

Le gouvernement français avait prévu dans son projet de budget 2017 une taxe visant ces sociétés. Mais le Conseil constitutionnel a rejeté cette proposition et Darmanin, le ministre de l’Action et des Comptes publics en charge du dossier, s’est dit favorable à une solution négociée avec les Gafa. Finalement Bruno Lemaire, le ministre de l’Économie et des Finances, a proposé, à l’échelle de l’Europe, de taxer les Gafa sur la base de leur chiffre d’affaires. Il aurait obtenu l’accord de neuf pays européens dont l’Allemagne, mais le problème est qu’une réforme fiscale dans l’Union européenne ne peut se faire qu’à l’unanimité des 28 membres. L’Irlande, à la fiscalité très avantageuse pour les trusts, est bien évidemment hostile à toute réforme.

Alors, pour taxer les Gafa, il faudrait changer les règles de l’Union européenne et faire que les modifications sur la fiscalité puissent être adoptées à la majorité simple et pas à l’unanimité. C’est un vrai serpent de mer et les Gafa n’ont pas grand-chose à craindre.

Cédric DUVAL

La presse entre en concurrence avec les géants du Web

2 novembre 2015 NPAFlash NPA

Les géants du Web proposent nouvelles fonctionnalités pour héberger le contenu des éditeurs de presse en ligne, moyennant une meilleure visibilité et un partage des revenus[1]. Ces initiatives peuvent représenter une opportunité, mais également fragiliser les éditeurs. Ceux-ci décident depuis d’ouvrir un nouveau champ de bataille par un positionnement marketing plus « tech-oriented », via la qualification des audiences, le développement de plateformes programmatiques et l’édition d’outils technologiques.

Voir l' article au complet

Nomination de David Martinon au poste d’ambassadeur pour le numérique (22 novembre 2017)

David Martinon a été nommé ambassadeur pour le numérique lors du conseil des ministres ce matin. C’est une décision importante qui donne à M. Martinon5 compétence sur des sujets ayant trait au numérique dont ce ministère a la charge : les négociations internationales sur la cybersécurité, la gouvernance de l’internet et des réseaux, la liberté d’expression sur internet, les sujets de propriété intellectuelle liés à l’internet, le soutien à l’export des entreprises du numérique et la participation de la France au partenariat pour un gouvernement ouvert, en lien avec ETALAB.

J’attire en particulier votre attention sur la mission qui est spécifiquement confiée à M. Martinon par le président de la République et le Premier ministre, sous l’autorité du ministre de l’Europe et des affaires étrangères, au titre de la lutte contre l’utilisation d’internet à des fins terroristes, de conduire un dialogue direct avec les grandes plateformes numériques américaines.

Cette tâche découle des orientations prises au G7 de Taormina en juin dernier, du plan d’action franco-britannique de juillet 2017 et des demandes adressées à ces plateformes lors de la réunion de haut niveau sur la prévention de l’utilisation d’internet par les terroristes, par le Président de la République et les Premiers ministres italien et britannique (réunion du 20 septembre à New York dans le cadre de l’Assemblée générale des Nations unies). Pour l’exécution de cette mission, M. Martinon travaillera en étroite collaboration avec les services du ministère de l’intérieur et avec le secrétariat d’État au numérique.

Nous aurons l’occasion de revenir sur la stratégie numérique du ministère de l’Europe et des affaires étrangères que Jean-Yves Le Drian présentera le 15 décembre.

https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/politique-etrangere-de-la-france/diplomatie-numerique/evenements/article/nomination-de-david-martinon-au-poste-d-ambassadeur-pour-le-numerique-22-11-17

extrait de l' institut Friedland dans son étude «Création de valeur dans un monde numérique janv 2017»

 « Pourtant, la puissance des business models de ces nouveaux géants porte bien en germe l’installation d’une économie à deux vitesses, avec une subordination croissante de l’ancienne

à la nouvelle économie. À terme, c’est à un transfert massif de valeur qu’on pourrait assister dans un rapport de force de plus en plus défavorable à l’ancienne économie.

Face à ces transformations, les États européens dénoncent surtout les stratégies agressives

d’optimisation fiscale des entreprises numériques américaines, qui menacent d’éroder leurs bases fiscales. Or, contrer ces pratiques ne suffira pas : ce qui est en jeu, c’est une "délocalisation" croissante hors d’Europe de la valeur créée, ce qui induira, à terme, une attrition des bases fiscales et, plus grave,conduira à un appauvrissement du continent. »

 En effet la puissance des GAFA provient de leurs capacités à s'imposer immédiatement sur le plan mondial, comme une araignée tisant sa toile.

 « Qu’est-ce que le succès des plateformes américaines remet en cause ? Non seulement l’organisation légale et sociale des pays européens mais également le développement économique du continent. Le risque étant que ces plateformes, essentiellement les GAFA, finissent par constituer des monopoles, évinçant de potentiels concurrents européens. » (p 37)

NOTES

1Le débit des réseaux double tous les 9 mois (loi de Butter)

2La puissance de traitement des microprocesseurs double tous les 18 mois (Loi de Moore). Google et la Nasa sont actuellement en train de tester un prototype de calculateur quantique dont le fonctionnement suit les principes de la physique quantique. Il serait 100.000 millions de fois plus rapide que les ordinateurs classiques.

3La capacité de stockage double chaque année (Loi de Kryder)

4massive open online course, cours en ligne ouvert et massif

5David Martinon est nommé représentant spécial de la France pour les négociations internationales sur la société de l'information et l'économie numérique le 3 mai 2013. Il devient ambassadeur pour le numérique le 22 novembre 2017.

 

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01 janvier 2018

INFOBREF N°505-affrontements à Buenos Aires -référendum

INFOBREF N°505

Réforme des retraites en Argentine: affrontements à Buenos Aires

Par AFP — 19 décembre 2017 à 03:23 (mis à jour à 07:00)

Des manifestants lancent des pierres sur les forces de police, le 18 décembre 2017 à Buenos Aires, en Argentine



Photo EITAN ABRAMOVICH. AFP

  • Réforme des retraites en Argentine: affrontements à Buenos Aires

La mobilisation contre une réforme du régime des retraites que les députés argentins examinaient lundi a provoqué de violents affrontements à Buenos Aires entre la police et des manifestants.

La plupart des contestataires, rassemblés à l’appel de syndicats et de partis politiques d’opposition, ont manifesté pacifiquement, mais plusieurs centaines de casseurs ont défié les forces de l’ordre en leur jetant des pierres avant le début de la marche devant le parlement.

Ces échauffourées ont duré quatre heures. La police antiémeutes a tiré des balles en caoutchouc et du gaz lacrymogène, après avoir éprouvé des difficultés à éloigner les manifestants les plus déterminés.

Il y a plusieurs blessés de part et d’autre, ont constaté des journalistes de l’AFP.

A la tombée de la nuit, la police maintenait un cordon autour du parlement, où le débat sur la réforme, prévu pour durer huit heures, se poursuivait.

Dans plusieurs quartiers de Buenos Aires, les habitants se sont mis aux fenêtres pour taper sur des casseroles en signe de protestation contre le projet de réforme.

Les manifestants dispersés ont laissé derrière eux de nombreux dégâts. La place du Congrès et les rues environnantes étaient jonchées de pierres, de débris, de cartouches tirées par la police, ainsi que de parois de protection de chantiers qui avaient été arrachées et incendiées.

Jeudi déjà, la gendarmerie avait réprimé une mobilisation contre la réforme des retraites qui avait conduit le parlement à reporter à ce lundi l’examen du projet de loi du gouvernement du président de centre droit Mauricio Macri.

Hugo Reynoso, un retraité de 74 ans, a déclaré espérer que la réforme ne soit pas votée. Comme son épouse, il touche la retraite minimum de 7.200 pesos (350 euros) et redoute que l’inflation élevée, plus de 20% par an depuis 10 années, n’entame son pouvoir d’achat.

Jorge López, 72 ans, qui a une retraite plus confortable, 20.000 pesos (1.000 euros), a dénoncé quant à lui «la politique néolibérale qui frappe les plus fragiles». «Et si on travaille jusqu’à 70 ans, c’est moins d’emplois pour les jeunes», a-t-il dit.

La réforme prévoit de réduire l’augmentation des pensions, en l’indexant sur l’indice officiel mesurant la hausse des prix, et de repousser l’âge de départ à la retraite de 65 à 70 ans pour les hommes et de 60 à 63 ans pour les femmes.

Agustin Rossi, un ministre de l’ancienne présidente argentine Cristina Kirchner, a dénoncé «une extorsion» de la part du pouvoir, qui fait selon lui du chantage aux députés péronistes pour qu’ils votent en faveur de la réforme en échange de fonds pour leurs provinces.

Le chef du gouvernement, Marcos Peña, défend la réforme, assurant que les retraités n’y perdront pas en pouvoir d’achat.

Pressé de faire des économies budgétaires, le gouvernement compte économiser près de cinq milliards par an avec cette réforme.

 

Loi travail : le conseil d'état annule le decret sur le référendum d ...

8 déc. 2017 - Suite à la procédure engagée par une quarantaine de syndicats CGT contre les décrets d'application de la Loi Travail, la décision du Conseil d'Etat vient de tomber : le décret sur les référendum est annulé ! :)

La négociation d’entreprise au piège du référendum. Les enseignements des nouveaux accords d’entreprise des usines italiennes Fiat (2010-2011)

Company Negotiation in the Referendum Trap. Lessons from the New Company Agreements in Fiat’s Italian Factories (2010-2011)

Guillaume Gourgues et Jessica Sainty

Résumés

Français English

La promotion des négociations d’entreprise face aux accords de branche constitue un thème récurrent du débat sur la « flexibilisation » du marché du travail en Europe. Le cas italien, et plus précisément la séquence balisée par deux réformes du système de relations professionnelles (2009-2011), permet d’aborder les dérives potentielles des accords d’entreprise. En effet, durant cette séquence, la direction de la Fiat a entrepris de légitimer des accords d’entreprise dérogatoires par voie référendaire dans trois sites de production. Cet article propose de revenir sur l’attaque menée par la multinationale contre son principal syndicat d’opposition, en étudiant la manière dont le chantage exercé via les référendums balaye l’embryon de résistance qui se forme alors. Le bras de fer lancé par l’une des plus importantes entreprises italiennes finit par inquiéter les organisations patronales elles-mêmes, soulignant ainsi une forme de pression que sont capables d’exercer les entreprises mondialisées sur les systèmes nationaux de relations professionnelles.

Monter en gamme ou périr. L’impact des nouvelles technologies sur le rôle de « l’atelier du monde » au sein des chaînes de valeur mondiales. Remarques préliminaires d’analystes chinois

Marisa Siddivò perspective chinoise

RÉSUMÉ : La Chine est en train de se doter d’une stratégie à moyen terme pour soutenir son secteur manufacturier face aux éventuels défis posés par les technologies « disruptives ». Pour la plupart des analystes, l’impression 3D, l’Internet des objets (IO), le big data et la robotique vont transformer les « ateliers » et redistribuer les fonctions et les rôles des entreprises appartenant aux chaînes de valeur mondiales (CVM). En Chine, les chercheurs, les fonctionnaires et les entrepreneurs qui ont analysé en détail l’impact potentiel des technologies disruptives sur le rôle des entreprises nationales au sein des CVM en ont conclu que le pays devait définir une politique à la hauteur de ce risque. Cet article vise à donner un aperçu du débat suscité par l’impact des nouvelles technologies sur le secteur manufacturier national. Le débat, qui a impliqué de nombreux acteurs institutionnels et économiques, a pesé sur les plans industriels récemment élaborés par le ministère de l’Industrie et des Technologies de l’information (MIIT).
MOTS-CLÉS : Chine, technologies disruptives, modernisation industrielle, CVM, trappe, planification publique.

[Infographie] Les GAFA - BAT, les vrais concurrents des banques

Juliette Raynal |

Publié le 06 décembre 2017

Des solutions de paiement peer to peer intégrées aux messageries, des applications de paiement sans contact en magasin, mais aussi des offres de prêt aux entreprises, des produits d'investissements... Aux Etats-Unis et en Chine, les poids lourds de la tech multiplient les incursions dans le monde des paiements et plus largement de la banque. Pour mieux comprendre cette tendance de fond, L'Usine Digitale a réalisé une infographie récapitulant les principaux services financiers proposés par Facebook, Amazon, Google, Apple, mais aussi (et surtout) Alibaba, Tencent et Baidu.

L'application Apple Pay permet de payer sans contact en magasin pour des montants supérieurs à 20 euros. © Capture d'écran Apple

"Qui sont nos concurrents ? Tout le monde est notre concurrent !" C'est ce qu'a reconnu François Pérol, le président du groupe BPCE, lors de la présentation du plan stratégique TEC 2020. Le patron du groupe bancaire coopératif a distingué quatre catégories de concurrents différents : les banques traditionnelles, les opérateurs télécoms et retailers, les fintechs et... les GAFA.

Si la majorité des banques voit désormais les fintechs comme des partenaires naturels, les ambitions des mastodontes du web semblent, elles, bien plus menaçantes. Le panorama dressé en quelques mots par François Pérol en témoigne : "Facebook propose des services de paiement de personne à personne. Amazon fait du crédit aux entreprises qui sont sur sa place de marché. (...) Il faut aussi regarder ce qui se passe sur d'autres marchés. (En Chine, ndlr), Tencent et Alibaba distribuent des services financiers à des échelles industrielles extrêmement larges".

Pour mieux visualiser cette tendance de fond, L'Usine Digitale a réalisé une infographie récapitulant les principaux services de paiement (mais pas seulement) proposés par Amazon, Google, Facebook et consorts. L'exercice montre que les poids lourds du web chinois ont bien plus qu'un train d'avance par rapport à leurs homologues américains. Plutôt que de regarder ce qui se dessine outre-Atlantique, les banques du Vieux Continent ont tout intérêt à suivre de près les mouvements des GAFA chinois : les BAT (Baidu, Alibaba et Tencent). 

La neutralité du Net, principe fondateur d’Internet, a rendu son dernier souffle aux États-Unis

Cinq secrets de conception du 'demo car' Symbioz de Renault

[Vidéo] Alibaba va déployer des distributeurs automatiques… de voitures

Trophées AR/VR : découvrez les 5 projets français les plus marquants de 2017

La Société Générale (elle aussi) va adopter Apple Pay

BPCE tarde à lancer sa banque mobile Fidor

OVH veut doubler son infrastructure cloud à 50 datacenters dans quelques années

Lyf Pay, l'offensive française pour contrer Apple Pay

Air France, RATP, Carrefour, Engie... Pourquoi créent-ils leur chatbot ?

IA, logistique 4.0, livraison à la carte... Les dernières tendances digitales du retail

Avis clients : la guerre des étoiles

La réalité virtuelle au cœur de la conception automobile

Cdiscount équipe ses entrepôts d'une solution robotique futuriste… et tricolore !

Article ci dessous un extrait de Financiarisation et révolution technologique, prélude à la révolution sociale https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/blog/191217/financiarisation-et-revolution-technologique-prelude-la-revolution-sociale

Une révolution technique à l’échelle du monde…

L’industrie fait preuve aujourd’hui d’une plus grande maîtrise des matériaux, des énergies, des procédés de fabrication (dont certains nouveaux comme l’impression 3D) qui permettent de diminuer les coûts de production.

Des machines automatisées, voire des chaînes entières de production, robotisées, flexibles, ont considérablement augmenté la productivité du travail dès le début des années 1990-2000. Et donc diminué dans les mêmes proportions la quantité de travail nécessaire pour produire une quantité donnée de marchandises. Dans les années 1960, il fallait environ 1000 ouvriers pour produire 500 000 tonnes d’acier, quand une quinzaine peut suffire en 2017 dans l’usine autrichienne Voestalpine. En France, en 2013, une heure de travail produisait 7,8 fois plus de valeur ajoutée qu’en 1950 et rien qu’au cours de la décennie 1991-2001, la productivité horaire du travail a progressé de plus de 4 % par an.

La division internationale du travail s’est profondément renforcée, avec la création et le développement des multinationales. En 1995, il existait environ 36 000 sociétés mères transnationales, un chiffre qui est passé à 104 000 en 2010. Cherchant à exploiter une main d’œuvre sous-payée, ces sociétés vont développer leurs filiales en Chine, en Corée du Sud, en Inde, grâce à la généralisation de la conception et de la production assistées par ordinateur, des machines-outils à commande numérique, des réseaux internationaux de communication.

Au début des années 1990, de nombreuses entreprises occidentales ont délocalisé leur secteur informatique en Inde pour profiter d’ingénieurs qualifiés et bon marché, comme British Airways qui sous-traite aujourd’hui ses réservations et même l’enregistrement des voyageurs et des bagages. Ce secteur informatique offshore emploie quatre millions d’Indiens… et génère 150 milliards de dollars de chiffre d’affaires par an !

Cette internationalisation se retrouve aussi au cœur de la production. Boeing fabrique ainsi son avion Dreamliner dans le monde entier : fuselage en Italie, sièges de pilotage au Royaume-Uni, train d’atterrissage en France, portes de soute en Suède… De plus en plus de produits finis (automobiles, téléphones portables, appareils médicaux) sont produits à partir d’activités parcellisées dans de nombreux pays, en particulier en Chine, devenue « l’atelier du monde » en réalisant 33 % de la croissance mondiale entre 2000 et 2010.

Cette internationalisation grandissante s’est accompagnée de progrès dans les transports de marchandises, par le biais de containers normalisés dont la gestion est assurée, de façon centralisée, par informatique. Des zones multimodales permettent de réaliser des gains de productivité considérables dans le transfert des marchandises d’un système de transport à un autre, sous le contrôle du système de gestion. Système qui ouvre en même temps la possibilité de connaître en temps réel la circulation mondiale des marchandises produites et consommées. D’immenses investissements sont en cours aujourd’hui, dans le cadre de la concurrence capitaliste entre la Chine, l’Asie et les Etats-Unis, pour gagner sur le temps de transport, comme les nouvelles Routes de la soie.

Enfin, l’utilisation des nouvelles technologies et d’Internet a modifié la façon de piloter la production des échanges et des services. Les grands groupes du commerce comme Walmart, première multinationale mondiale, ont la mainmise sur la production. Grâce à l’informatique, ils peuvent établir des statistiques sur leurs clients, renseigner leurs bases de données et gérer les stocks au plus près de la demande immédiate pour bénéficier au maximum de la flexibilité des chaînes de production et de logistique fonctionnant en flux tendu.

Les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft), ces cinq compagnies américaines les plus fortunées qui totalisent 504 milliards de dollars de capitaux, font la même chose en collectant à plus grande échelle encore les traces laissées par les internautes sur les sites qu’ils fréquentent. Grâce à leur position de monopole, elles peuvent récupérer une masse considérable d’informations qu’elles revendent ensuite aux annonceurs ou à d’autres sociétés, engrangeant ainsi des milliards de dollars. Dans cette société capitaliste, toutes ces technologies d’information servent à vendre davantage, même de la dette ! Ainsi, des start-up aident déjà les banques à filtrer les clients pour leurs demandes de prêt en ligne ou de carte de crédit d’après leurs comportements sur les réseaux sociaux.

Toutes ces données de géolocalisation ou d’objets connectés les plus divers devraient revenir à la collectivité et pas à des sociétés géantes qui en font d’énormes profits pour une utilisation totalement parasitaire et anarchique. A l’opposé, ces techniques de l’information préfigurent une organisation rationnelle de la production au plus près des besoins de chacun. En cherchant à prévoir et à anticiper, elles constituent les bases matérielles d’une planification centralisée de l’économie, d’une gestion rationnelle des ressources naturelles, d’une diminution considérable du temps de travail humain nécessaire à la production des biens et des services permettant à tous les êtres humains de vivre décemment.

Etouffées dans le carcan de la propriété privée capitaliste, de la soif de profits d’une infime minorité qui s’en approprie le contrôle, ces nouvelles technologies se retournent contre l’immense majorité. Comme le constatait déjà Marx à son époque : « Nous voyons qu’une machine douée d’une force merveilleuse, capable de réduire l’effort et d’effectuer un travail humain fécond, mène à la famine et à l’épuisement ».

mais un progrès perverti par le capital

Les gains de productivité qui se sont accumulés et qui permettraient de réduire le travail de chacun se transforment aujourd’hui en chômage de masse pour les uns et surexploitation pour les autres. Dans les usines, les robots qui devraient servir à libérer les travailleurs des tâches les plus pénibles, ne sont mis en œuvre qu’à la seule condition de supprimer des emplois… aggravant ainsi les conditions de travail des ouvriers restants.

La flexibilité des équipements introduite par leur modernisation (robotisation, commandes numériques, possibilité de travailler en flux tendu) pousse les entreprises à flexibiliser le travail par la liquidation des CDI et la généralisation du travail précaire. Aujourd’hui, 85 % des salariés en France sont en CDI, mais 87 % des nouvelles embauches se font en CDD. Le nombre de salariés intérimaires est passé lui de 550 000 en 2012 à 650 000 en 2017.

Partout, c’est la chasse aux temps morts et aux suppressions de postes, par des méthodes de management qui se généralisent comme le Lean (littéralement « gestion maigre »…) cherchant à enrôler les salariés dans l’augmentation de leur propre productivité.

En France, en Espagne, en Angleterre, les gouvernements institutionnalisent la précarité dans les contrats de travail, comme on le voit avec les différentes moutures de la loi Travail, justifiant ces graves atteintes aux droits des salariés par le baratin sur le « nouveau travail ».

Avec l’Ubérisation, des masses de travailleurs chassés des entreprises ou n’arrivant même pas à y entrer, se retrouvent dans les conditions du travail à la tâche des salariés à domicile du 19ème siècle, sans aucune protection sociale. En France, le statut d’auto-entrepreneur a été créé en 2008 par le gouvernement Fillon. Novelli était on ne peut plus clair sur l’objectif : « Désormais, pour s’en sortir, les Français ne se tournent plus vers la collectivité, ils se tournent vers… eux-mêmes. Quelle plus belle réponse donner à tous ceux qui croient encore que, face à la crise, la seule réponse, c’est l’assistanat ? (…) Cela abolit, d’une certaine manière, la lutte des classes. Il n’y a plus d’exploiteurs et d’exploités. Seulement des entrepreneurs : Marx doit s’en retourner dans sa tombe ».

Neuf ans plus tard, les Deliveroo font grève pour être payés correctement et les chauffeurs Uber sont en procès avec la plate-forme. Derrière la propagande, les chiffres sont là : en moyenne, les micro-entrepreneurs gagnent… 410 euros par mois, moins que le revenu de solidarité active (RSA) !

Cette fameuse « économie du partage » est bien un produit du vieux monde capitaliste, à l’image d’Uber financé par Goldman Sachs. Elle est incapable d’insuffler un nouveau cycle sur la base de la révolution technologique. Alors que les robots et la productivité du travail augmentent, la baisse de la croissance de la productivité globale de l’économie mondiale se poursuit, même dans les pays émergents. La baisse tendancielle des taux de profit est à l’œuvre.

Dans le cadre de l’exploitation capitaliste, le progrès technique a pour conséquence immédiate de jeter des milliers de travailleurs au chômage tandis que les autres voient s’aggraver leurs conditions de travail, des populations entières réduites à la misère, condamnées à l’émigration.

A cela s’ajoutent les conséquences sur l’environnement de l’exploitation sans la moindre limite des ressources non renouvelables (minerais, charbon, pétrole…), de la destruction de ressources renouvelables sans souci de leur reconstitution (déforestations massives) et du rejet dans l’environnement des déchets de toute sorte (CO2, résidus chimiques des processus industriels, résidus radioactifs,…) comme des produits chimiques utilisés massivement dans l’agriculture.

Mais la technologie n’y est pour rien. Au contraire, c’est elle qui permet d’envisager une création massive de richesses pour satisfaire enfin tous les besoins de l’humanité, dans le respect de l’environnement et une gestion raisonnée des ressources. Mais pour cela, il faut libérer la technologie et les moyens de production de ce qui les transforme en machine à détruire, la propriété privée capitaliste.

C’est la tâche historique qui incombe à la classe ouvrière, classe révolutionnaire qui s’est profondément développée et internationalisée dans la dernière période.

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31 décembre 2017

Statistique 2017 SPARTACUS 1918

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25 décembre 2017

L’Argentine, de la paupérisation à la révolte : une avancée vers l’autonomie

 mercredi 14 janvier 2004

TABLE DES MATIERES

Introduction

La lutte de classe en Argentine
dans la période récente

Les « piqueteros » : récupération
et expropriation

Les assemblées de quartier et la démocratie
de base

Le troc

Pratique et organisation globale
dans la lutte de classe

La dette latino-américaine, reflet de la crise
financière internationale

Histoire politique

annexes

Les partis et les syndicats argentins

Quelques données de base sur l’Argentine

L’effondrement du rêve ouvrier argentin

Motoqueros. Les coursiers motocyclistes
au service du mouvement

Pouvoir et rapports sociaux dans la province
de Tucumán

La dette : l’exemple de l’Empire ottoman
et de l’Egypte au XIX éme siècle

Les troubles d’avril 1995 (carte)


L’ARGENTINE, DE LA PAUPERISATION A LA REVOLTE

Une avancée vers l’autonomie

Introduction

« On a dit que j’étais un ennemi du capital... vous verrez qu’il n’y a pas de meilleur défenseur que moi des hommes d’affaires... Les ouvriers, pour qu’ils travaillent, doivent être menés avec le coeur... Il faut que les hommes qui ont des ouvriers sous leurs ordres parviennent jusqu’à eux par ces voies pour les dominer... » (Juan Perón, 1944.)

Ces propos auraient pu être tenus, à cette époque, dans nombre de pays en voie d’industrialisation où des régimes plus ou moins dictatoriaux assumaient l’accumulation primitive en jouant l’autarcie économique. Elles accompagnaient la mutation d’un prolétariat agricole tenu dans une sujétion misérable en un prolétariat industriel dont la condition, quelle qu’en soit les servitudes, constituait néanmoins, le plus souvent, un progrès par rapport à leur condition antérieure. Elles accompagnaient aussi, inévitablement, la formation concomitante d’une bourgeoisie industrielle disputant le pouvoir aux propriétaires fonciers.

Dans la Russie soviétique, dans la Chine populaire, on trouvait la même apologie de l’exploitation du travail dans la glorification du prolétaire.

A cette glorification n’était pas seulement un discours, mais se traduisait dans la réalité par un ensemble de garanties sociales signifiant, pour ces nouveaux prolétaires industriels, une élévation du niveau de vie, un changement de condition. On pourrait étendre ces considérations aux pays industrialisés, où, dans un contexte différent, les capitalismes nationaux développèrent après la grande crise des années 1930 et la guerre mondiale qui s’ensuivit, avec les théories économiques du keynésianisme, tout un arsenal de mesures sociales permettant au capital de reprendre souffle.

Ces temps, aussi bien dans les pays en développement que dans les pays industrialisés, sont révolus. Pris dans la course inexorable pour endiguer la baisse du taux de profit qui se traduit par une concurrence impitoyable, ces mêmes « avantages « conçus pour le développement ou le sauvetage du système, forme de contre-révolution emportant un certain consensus des travailleurs, deviennent des obstacles au cours actuel du capital. La dynamique de « modernisation « technique et structurelle implique de restreindre d’une manière ou d’une autre la part de plus-value concédée aux travailleurs. Dans le monde entier, le capital balaie toutes les protections sociales qu’il avait lui-même érigées pour sa survie, le plus souvent dans des cadres nationaux et sous la pression de la lutte de classe.

De ce point de vue, l’effondrement dans les dernières décennies de la tentative péroniste de hisser l’Argentine au niveau des autres puissances capitalistes rejoint ce qui est apparu récemment, sous d’autres formes dans le Sud-Est asiatique, sous une forme presque semblable en Russie soviétique et bientôt en Chine populaire. L’Europe semble mieux résister, au prix de la concentration économique, monétaire et politique en cours, s’accompagnant de tentatives d’élimination des obstacles nationaux à ce développement capitaliste « moderne « .

D’après un économiste en chef de la Banque mondiale, Joseph Stiglitz, l’Argentine est le sixième échec du FMI en moins de dix ans après la Thaïlande, la Corée du Sud, l’Indonésie, le Brésil et la Russie. Le système capitaliste se détruirait-il lui-même de l’intérieur par le jeu même de ses mécanismes économiques ? Ce ne sont pas tant les conséquences de l’économie dite libérale et des forces du marché qui sont en cause que l’affrontement de l’ensemble des forces agissant au cœur même du système : l’affrontement capital-travail. Cela replace la lutte de classe à sa juste place dans ces crises.

C’est en ce sens que les résistances de classe en Argentine prennent pour nous toute leur signification, et que les formes de ces résistances, pour spécifiques et imparfaites qu’elles soient, doivent être analysées et discutées, en tant que créations d’un mouvement autonome de lutte pour une émancipation.

Nous voulons dire que l’ensemble des textes qui suivent, un travail collectif de camarades d’Echanges, est imparfait et incomplet : les informations que nous pouvons avoir sur les luttes en Argentine sont très parcellaires (1) et, comme d’habitude, ce qui nous intéresse le plus est ce qui nous parvient le moins ; d’autre part, on se trouve en présence d’une situation en constante évolution dont on voit mal actuellement comment elle pourrait se résoudre, soit en termes capitalistes, soit en termes révolutionnaires. La revue Echanges ou une nouvelle brochure feront état des développements ultérieurs.

La lutte de classe en Argentine dans la période récente

La révolte sociale actuelle en Argentine n’est pas tombée du ciel. L’attaque globale du capital international, que nous analysons par ailleurs, remonte à la chute du péronisme, à l’élimination physique par la dictature militaire de toute résistance, clandestine ou non, à la soumission aux impératifs de la libéralisation monétariste. Celle-ci a été poursuivie après que cette dictature eut sombré, dans un désastre autant économique que militaire, par des gouvernements successifs soucieux avant tout de satisfaire à la fois leurs intérêts personnels et les impératifs du FMI, sans se soucier le moins du monde ni des intérêts du capital national ni de la condition des travailleurs argentins.

C’est quand même une vague de fond populaire (sur la lancée de la résistance héroïque des Mères de la place de Mai pendant la dictature) qui contraignit les militaires à abandonner le pouvoir dans une relative ignominie. Elle se vit en quelque sorte confisquer sa victoire (jusqu’à l’impossibilité de poursuivre les tortionnaires auxquels fut rapidement garantie une quasi-impunité) par les lambeaux d’une survivance du péronisme divisé en clans rivaux se disputant le pouvoir. Le résultat en fut le démantèlement de l’organisation économique fortement empreinte de capitalisme d’Etat héritée du péronisme, ainsi que de toute l’organisation sociale qui en garantissait l’acceptation.

Pour les salariés, ce fut une lente dégradation de l’ensemble des conditions d’exploitation, pour parvenir à la situation d’aujourd’hui où plus de 25 % de chômeurs partagent une misère croissante avec une masse de travailleurs et de retraités subissant des réductions de salaires et de retraites, une inflation qui parfois atteignit des sommets, et la quasi-disparition d’un système de santé et d’éducation qui avaient fait l’envie de tous les pays d’Amérique latine. Bien sûr, cette descente aux enfers ne se fit pas sans luttes ; mais faute de se coordonner pour s’étendre au-delà des disparités provinciales et/ou professionnelles, de dépasser les conditionnements politiques et/ou syndicaux englués dans leurs relations claniques autour du pouvoir, ces luttes ne dépassèrent jamais cette forme de globalisation que l’on voit surgir aujourd’hui à travers une sorte d’uniformisation croissante de la pauvreté.

Avant de passer aux événements qui marquent cette globalisation, il nous paraît utile de rappeler que dans les dernières années seulement, des mouvements de grande ampleur et souvent violents, la répression se soldant par des tués et des blessés, apparurent de façon récurrente, et plus souvent dans les provinces reculées, plus touchées par le marasme économique et social. Il ne nous a pas paru nécessaire de remonter jusqu’au péronisme explicité par ailleurs (voir pages 58-59), à sa chute en 1955 suite à un complot militaire, à son retour en 1972 pour tenter de résoudre une situation sociale explosive qui combinait à la fois les résistances ouvrières (une des plus significatives eut pour théâtre la région de Córdoba, en mai 1969), les luttes entre différentes factions du péronisme et la montée des groupes clandestins (les plus connus seront les Monteneros qui multiplieront enlèvements et exécution de dirigeants y compris militaires). Ce retour de Perón, pas plus que sa mort ou que les tentatives de capitaliser son héritage, ne réglera rien. Il ne sera nullement un retour à la belle époque du péronisme, la situation qui avait entra"né ce retour se perpétuant. L’impuissance des politiques à mettre un terme au chaos économique causé, pour une bonne part, par ces résistances sociales (grèves et actions clandestines) entraînera le coup d’Etat militaire du 24 mars 1976 et une répression sanglante dont on sait maintenant qu’elle a causé bien plus de 30 000 victimes et près de 100 000 arrestations.

Au printemps de 1989, après l’application par le président en exercice Raùl Alfonsin (né en 1927) d’une série de mesures économiques entraînant une importante hausse des prix (couronnant une inflation déjà de 70 %), des émeutes de la faim secouent une bonne partie des villes d’Argentine. Elles sont particulièrement violentes, à la fin de mai 1989, à Rosario, la troisième ville du pays, où l’on dénombre de nombreuses attaques contre les supermarchés (sur cent, seuls deux ont été épargnés) et autres épiceries. La répression par la police provoque 5 morts et plus de 800 arrestations dans tout le pays ; l’état de siège est proclamé pour un mois, alors que les émeutes et pillages se sont répandus à Buenos Aires, où plus de 100 boutiques et magasins sont pillés. Cette situation se prolonge jusqu’en 1991, alors que l’inflation atteint des sommets A jusqu’à 5 000 % A, lorsque Domingo Cavallo instaure la parité peso-dollar, lance la vente à l’encan des sociétés nationales, ce qui assure quelques années de répit à l’économie en raison de l’afflux de capitaux étrangers, mais en même temps entra"ne une explosion exponentielle de la corruption et un essor trompeur de l’activité économique. L’embellie ne dure que quelques années, avec le contrecoup de la crise mondiale qui frappe particulièrement l’Asie mais se répercute dans ce qu’on dénomme les économies « en développement « , auxquelles on peut assimiler l’Argentine.

En décembre 1993, à Santiago del Estero (province du nord-ouest), les restrictions budgétaires imposées par le ministre Domingo Cavallo (déjà en activité sous la dictature militaire), apôtre du monétarisme, entraîne des manifestations des fonctionnaires locaux, qui tournent à l’émeute pendant plusieurs jours ; les bâtiments administratifs et les demeures des politiciens sont incendiés. A cette époque, une répression cachée essayait de maintenir la domination de tous ceux qui avaient soutenu le régime militaire. Le numéro de décembre 1993 du journal Madres de Plaza de Mayo (« Mères de la place de Mai ») (2) publiait une liste de « disparus » non de la dictature mais de la « démocratie ».

En août 1994, après une manifestation de plus de 100 000 personnes à Buenos Aires, des grèves syndicales (sur fond néanmoins de rivalités intersyndicales) et manifestations essaient de freiner les conséquences déjà désastreuses des restrictions imposées par le FMI par l’intermédiaire du gouvernement de Carlos Menem ; la grève est particulièrement forte dans les villes industrielles de Rosario et Córdoba. Menem déclare ces grèves illégales et autorise les firmes à licencier les grévistes.

Fin 1994, l’hebdomadaire britannique The Economist pouvait écrire :

« Pourtant le changement social le plus dérangeant n’a pas touché les pauvres mais plutôt les classes moyennes argentines, alors encore le pays le plus grand et le mieux nanti de toute l’Amérique latine. Bien que leur niveau de vie ait chuté pendant des décennies, en comparaison avec d’autres pays, les classes moyennes ont bénéficié en Argentine d’une certaine solidarité de la part de la bourgeoisie. C’était alors un monde où l’on avait un emploi pour la vie. Pour toutes sortes de travaux, jusqu’à l’école ou l’Eglise. Les réformes de Menem ont fait voler cela en éclats. Les privatisations ont chassé les cadres moyens de leur emploi ; les boutiquiers ont été mis à la rue par les hypermarchés ; les professeurs de collèges ont dû chercher ailleurs ; les psychanalystes conduisent des taxis et les mères de famille respectables vendent de l’assurance... Un sociologue souligne que les femmes ont été particulièrement touchées et doivent souvent accepter des emplois mal payés pour pouvoir joindre les deux bouts. Le nombre de foyers qui ne vit que des revenus des femmes s’accro"t rapidement, ainsi que le nombre des familles qui doivent prendre en charge les vieux parents... Il est clair que les professionnels des classes moyennes sont ébranlés par ces changements et que la plupart d’entre eux ne décolèrent pas contre l’état des services publics... »

En avril 1995, tous les maux dont souffrent les Argentins et les réactions des exploités sont déjà récurrents : presque tout découle des conséquences sociales de l’ouverture des frontières à la concurrence étrangère ; les troubles divers dans les provinces, notamment dans les plus reculées, découlent de cette même ruine des entreprises d’Etat qui rend plus aigus les problèmes de favoritisme et de corruption qui y étaient liés. Du nord-ouest à l’extrême sud, des mouvements souvent violents et violemment réprimés troublent cette période où le président péroniste Menem cherche à être réélu. Dans la province de Salta (jouxtant le Chili et la Bolivie), les travailleurs de la province mènent des grèves répétées pour le paiement de salaires arriérés ; dans la province proche de Jujuy, un leader syndical charismatique obtient après une grève de la faim des concessions pour les travailleurs des services publics ; dans la province proche du Chaco, les travailleurs des services publics et les retraités mènent des grèves de 24 ou 48 heures pour protester contre des mois de retard dans le paiement d’allocations ; c’est la même situation dans l’Etat de La Rioja et dans celui de San Juan, plus au sud, à la frontière chilienne, où les enseignants font grève plus de trois semaines ; dans la province Entre R’os, juste au nord de Buenos Aires, une journée de grève générale paralyse tout ; dans la province de R’o Negro, les travailleurs du secteur public agissent aussi avec grèves et manifestations violentes, à la fin de septembre 1995, pour le paiement de leurs salaires ; dans la Terre de Feu, à l’extrême sud, à Ushuaia, plusieurs centaines de travailleurs occupent pendant dix jours une usine de montage de télévisions menacée de fermeture, réclamant eux aussi le paiement de leurs salaires, et en sont chassés par une police particulièrement violente : 1 mort et 25 blessés. En décembre 1995, les réformes fiscales et administratives de Menem, appuyant son ministre des finances Cavallo, accentuent encore la récession économique : partout on annonce des licenciements de fonctionnaires et, dans la plupart des provinces, les arriérés de salaires s’accumulent ; dans certaines provinces, même les plus riches et les plus développées économiquement comme celle de Córdoba, les manifestations violentes sont fréquentes. Déjà, on constate que la classe moyenne s’appauvrit de plus en plus. Si 2 % des Argentins gagnent alors l’équivalent de plus de 60 000 francs par mois, 44 % des foyers vivent avec moins de 4 000 francs, alors que le coût de la vie est égal à celui de l’Europe.

Les organisations de chômeurs, les « piqueteros » (« coupeursde routes », voir plus bas le chapitre qui leur est consacré, et notre brochure Les Piqueteros. Argentine 1994-2006., deviennent de plus en plus actives à partir de cette période, développant des tactiques bien spécifiques dictées par les besoins élémentaires de survie : en juin 1996, à Cutral Co, dans la province de Neuquén (extrême ouest, près du Chili), et dans la ville voisine de Plaza Huincul, la principale route desservant la région est coupée pendant une semaine ; après des affrontements avec la gendarmerie locale, le gouverneur fait procéder à des distributions de vivres. De mai à juillet 1997, plusieurs provinces sont touchées par l’action des piqueteros, de nouveau à Central Co, à Tartagal (dans la province de Salta, à l’extrême nord-ouest, à la frontière bolivienne), à San Salvador de Jujuy (dans la province de Jujuy, proche de la précédente, vers le Chili), à Cruz del Eje (dans la province de Córdoba, près de l’importante ville de Córdoba au nord-ouest de Buenos Aires), des milliers de piqueteros bloquent les routes pendant près de quarante-cinq jours pour de la nourriture et la levée des coupures d’eau et de courant. Partout, les chômeurs s’affrontent avec les forces de répression. En 1998, à Corrientes, dans la province du même nom, au nord du pays, les travailleurs municipaux bloquent, sur le fleuve Parani, les ponts qui assurent la liaison avec la province voisine du Chaco Central ; les piqueteros viennent les appuyer. Fernando de la Rœa, successeur de Menem, fait tirer sur les manifestants et le bilan de 10 morts et de nombreux blessés ne calme pas une révolte qui se prolonge plus d’une semaine. De nouveau dans la province de Salta (extrême nord-ouest), Tartagal, déjà le théâtre d’émeutes en 1997, connaît en décembre 1999, puis en mai 2000, des mouvements beaucoup plus importants : cette ville et Mosconi, dans la même province, sont occupées pendant plusieurs jours, forces de l’ordre pratiquement expulsées. En mai 2000, l’annonce par de la Ria de nouvelles coupes dans les dépenses de l’Etat jette plus de 20 000 manifestants dans les rues. Le 6 octobre, le vice-président, Carlos Alvarez, leader du Front pour un pays solidaire (Frepaso), démissionne pour protester contre l’étouffement d’une affaire de corruption par le Sénat. De nouveau à Tartagal, en novembre 2000, la mort d’un manifestant lors d’une action pour avoir le paiement d’arriérés de salaires provoque une émeute : des bâtiments officiels sont incendiés et des policiers pris en otage. Toute une économie parallèle de survie se développe, tissant des liens hors de toute intervention étatique ; nous reviendrons sur ce point, soulignant seulement ici que, tout comme le mouvement des chômeurs, ces liens reconstituaient une solidarité et des contacts de base qui formeront les structures autour desquelles les résistances vont se développer lorsque la coupe sera pleine.

C’est précisément ce qui survient dans le dernier trimestre de 2001. Ce qui s’est déroulé au cours de ces années et ce qui va suivre ne sont qu’un seul et même mouvement, de plus en plus exaspéré contre un chômage grandissant et le sous-emploi (l’ensemble atteint plus de 40 % de la population), l’enlisement de l’économie dans des mesures qui ne font qu’accentuer ce qu’elles sont censées combattre, dans une atmosphère de corruption et de répression. Les dernières mesures d’une classe politique aux abois : l’amputation des salaires et des retraites, le blocage des comptes bancaires, les manipulations des diverses monnaies de substitution, la fuite des capitaux, font qu’une unité de lutte se constitue. Toutes les classes de la société, à l’exclusion des classes dirigeantes de l’économie, de la politique et de l’appareil répressif, vont s’engager dans la lutte, estompant les divergences qui avaient pu se faire jour auparavant (par exemple, l’hostilité des classes moyennes au mouvement des piqueteros). Alors que la classe possédante et ses valets politiques déploient une richesse insolente, venant principalement du pillage de l’économie et du détournement des prêts du FMI, 20 % des habitants vivent avec moins de 2 pesos par jour et 84 % d’entre eux touchent chaque mois moins de 1 000 pesos (environ 1 000 euros au cours d’alors). Le salaire minimum, pas toujours appliqué, est fixé à 250 pesos par mois (250 euros), et le revenu moyen est estimé à 500 pesos. On peut mesurer ce que signifient dans ces conditions le « corralito « (restriction des retraits et mouvements bancaires), la réduction des pensions et salaires de 13 %, et les mesures d’austérité exigées par le FMI.

Reprenons ici la chronologie des événements en reportant plus loin les tentatives d’analyse :

1999

- 24 octobre : le chef de l’opposition aux péronistes, Fernando de la Rœa (64 ans), est élu président.

- Décembre : hausse des impôts qui frappe uniquement les classes moyennes.

2000

- 29 mai : le gouvernement de la Rœa annonce une réduction importante des dépenses de l’Etat, avec une baisse des salaires de 12 % à 15 % pour 140 000 fonctionnaires, ainsi qu’un projet de mise à l’écart des syndicats de la gestion des oeuvres sociales : 20 000 personnes protestent dans les rues de Buenos Aires.

- 6 octobre : le vice-président Carlos Alvarez, leader du Front pour un pays solidaire (Frepaso) démissionne pour protester contre l’étouffement par le Sénat du scandale de pots de vin versés à l’occasion du vote de la réforme du droit du travail, en avril 2000.

- 28 décembre : le FMI alloue à l’Argentine un ballon d’oxygène de 40 milliards de dollars (45 milliards d’euros).

2001

- 16 mars : de la Rœa, président d’une alliance politique fragile entre le Frepaso, un amalgame de péronistes dissidents de sociaux démocrates et de centre gauche, et le centre droit (Union civique radicale), lance un nouveau « plan d’austérité « approuvé par le FMI.

- 19 mars : Domingo Cavallo, le revenant monétariste qui a oeuvré sous la dictature militaire et auteur de la parité catastrophique peso-dollar, ministre de l’économie, obtient des pouvoirs spéciaux pour « résoudre « la crise. De nombreuses manifestations à Buenos Aires et dans ses banlieues contre les mesures proposées.

- 27 avril : un troisième plan d’austérité qui prévoit de « réorganiser « les services publics.

- Mai : des centaines d’enfants de chômeurs manifestent à Buenos Aires après avoir marché pensant deux semaines depuis la province lointaine du nord-ouest de Jujuy.

- 11 juillet : onzième plan de stabilisation qui prévoit une baisse des salaires et des pensions de 13% ce qui déclenche diverses manifestations et journées de grèves syndicales.

- 19 juillet : le pays est paralysé par une grève générale des syndicats. Elle prélude à d’autres manifestations dans tout le pays contre le plan d’austérité, le 29 août.

- 14 octobre : élections parlementaires. Alors que le vote est obligatoire et l’abstention passible d’amende, il y a plus de 40 % de votes blancs ou nuls et environ 20 % d’abstentions. Défaite de l’Alliance de gouvernement et « succès « de l’opposition péroniste

- 1er décembre : le gouvernement avec Cavallo décide de limiter les retraits en espèces à 1 000 dollars par mois (pesos) et de’interdire les transferts à l’étranger. Depuis des mois, le gouvernement présidé depuis décembre 1999 par de la Rœa ne parvient pas à endiguer manifestations et émeutes récurrentes dans les villes de province, barrages routiers et pillages des chômeurs organisés, les piqueteros, actes collectifs ou individuels comme la mise à sac des distributeurs de billets. Parallèlement, les plus riches retirent leur argent des banques pour le transférer à l’étranger ou le planquer : 1 milliard 300 millions de dollars s’envolent ainsi.

- 3 décembre : pour se plier aux impératifs du FMI dont une mission vient à Buenos Aires dicter ses conditions, des mesures strictes de contrôle des banques sont prises qui limitent les sorties d’argent vers l’étranger (le plus gros est déjà sorti) et les retraits en liquide des comptes bancaires. Cette dernière mesure est particulièrement contraignante, particulièrement pour les plus pauvres, car la plupart des transactions se font en liquide (notamment tout ce qui se rapporte à l’économie clandestine, qui couvrirait près de 50% de l’économie réelle), ce qui entra"ne la polarisation d’une hostilité contre les banques. La plupart des transactions doivent recourir à des monnaies de circonstance, émises par les organisations de troc mais aussi par les provinces, puis par l’Etat lui-même (qui a même confisqué les avoirs des caisses de retraite convertis en bons-papier échangeables) : si le dollar reste roi, il est plus thésaurisé et laisse place non seulement au peso mais à des patacones, argentino, lecops et autres « bons « de toutes les couleurs.

- 5 décembre : le FMI refuse tout nouveau crédit à l’Argentine pour ne pas avoir accompli les réformes de tout le système étatique, réforme rendue impossible par l’opposition à la fois des gouverneurs de province tout puissants et la montée des résistances populaires contre toutes les mesures déjà prises mais jugées insuffisantes par le FMI.

- Jeudi 13 décembre : les trois syndicats organisent une grève générale de 48 heures (la douzième en deux années) contre la baisse des salaires et des pensions et le cantonnement des retraits bancaires. Grève tout autant inefficace que les précédentes, bien que massivement suivie (des milliers de personnes dans les rues et des barrages routiers paralysants). Des discussions se poursuivent au niveau des dirigeants pour tenter de voir quelles restrictions faire supporter aux classes moyenne et ouvrière afin que les classes possédantes sortent du marasme économique, générateur d’une misère sociale grandissante qui d’un moment à l’autre peut éclater en mouvement dangereux pour l’ordre social capitaliste. On évalue qu’en six mois, plus de 500 000 personnes ont descendu d’un degré dans la misère sociale pour peupler les « villas miser ?as « où sont apparues des banderoles soulignant ironiquement « Bienvenue aux classes moyennes « , faisant ressortir une paupérisation générale de la quasi-totalité de la population (sauf la frange limitée de la classe dominante et de ses plus zélés serviteurs). On évaluera dans cette période que chaque jour 2 000 « classes moyennes « descendent d’un cran dans l’échelle sociale. Un économiste argentin peut souligner que « la classe moyenne voit qu’elle est au bout de la route. C’est maintenant un jeu totalement nouveau « . Une autre manifestation syndicale est prévue pour le 21, mais les dirigeants syndicaux seront pris de vitesse par une explosion sociale qu’incidents et violences, limités mais récurrents, pouvaient pourtant laisser prévoir : les promenades syndicales ne visaient qu’à tenter de les neutraliser tout en donnant plus de poids aux bureaucraties dans leurs intrigues autour du pouvoir.

- Le 14 : nouvelles manifestations.

- Samedi 15 décembre : des pillages alimentaires de magasins prennent une grande ampleur dans les villes des provinces les plus touchées par la misère. De telles actions ne sont pas nouvelles, même si dans un passé récent elles furent plus sporadiques. Souvent elles sont le fait d’organisations de chômeurs (taux de chômage avoué moyen 25 %, beaucoup plus dans certaines régions ou quartiers du grand Buenos Aires), les piqueteros organisant ainsi depuis des mois des barrages routiers, pas seulement pour plus d’efficacité dans la paralysie du système économique, mais pour piller les camions de ravitaillement, corrélatif des pillages de supermarchés ou autres centres de distribution. Comme toujours devant cette extension des troubles, des voix se sont élevées pour insinuer que ce développement de la violence sociale pouvait être en partie due aux conflits de pouvoir au sein du péronisme. Certaines factions tentant soit de prendre le pouvoir à la faveur des troubles existants, soit de consolider ce pouvoir par une répression violente en envoyant des troupes de choc pour créer des foyers de violence. Une campagne d’intoxication essaie même de dresser les classes moyennes contre les « pillards « en faisant courir le bruit que des « bandes « attaquent les maisons des quartiers classes moyennes ; ce qui fera d’ailleurs long feu après que des groupes d’autodéfense aient attendu en vain ces pillards inexistants.

- 17 décembre : c’est dans ces conditions que le gouvernement annonce que le nouveau budget va prévoir des réductions de dépenses de 20 %, ce qui implique une nouvelle baisse globale du niveau des services, salaires et pensions. Une consultation populaire, lancée par le Front national contre la pauvreté pour le travail et la production (Frenapo, organisation réunissant le syndicat CTA, l’Eglise et divers groupes humanitaires ou civiques) et revendiquant notamment une assurance-chômage, a recueilli 2 700 000 votes en faveur de la création d’un « salaire de citoyenneté « pour combattre le chômage, la pauvreté et la récession. Ce vote organisé en dehors de toute intervention gouvernementale ou politique semble avoir été une sorte de contre-feu réformiste à un mouvement qui, initié par les piqueteros, leur échappe maintenant totalement dans un raz de marée sauvage.

* Dimanche 16, lundi 17, mardi 18 : les pillages et émeutes gagnent la région de Buenos Aires et la répression devient plus dure avec des meurtres d’activistes. Il est impossible de tout recenser : ce sont des centaines, des milliers, principalement des pauvres et des chômeurs, mais aussi des membres déchus des classes moyennes qui se ruent sur tous les centres de distribution (supermarchés, entrepôts, boutiques, etc.) et les bâtiments officiels Par exemple, plus de 2 000 manifestants rassemblés devant un supermarché Auchan à Quilmes, dans la région de Buenos Aires, ne se dispersent qu’après avoir reçu la promesse d’une distribution de 3 000 sacs de 20 kilos de produits alimentaires et du paiement des allocations qui auraient dû être versées au titre des plans emploi.

* 18 décembre : les ouvriers de l’entreprise textile Brukman,à Buenos Aires, déclarée en faillite, occupent leur usine.

* Cette situation se prolonge dans la nuit du 18 au 19 décembre. Le slogan est des plus simples : « Nous voulons à manger « . La libération de l’ancien président Menem, emprisonné pour corruption, après une décision d’une Cour suprême où il s’est auparavant assuré une majorité, n’est pas faite pour calmer les ressentiment populaire.

* La journée du mercredi 19 décembre et la nuit du 19 au 20 sont particulièrement confuses. Le mouvement s’étend, quasi spontané, alors que le gouvernement de la Rœa dénonce « l’anarchie » et menace de « rétablir l’ordre » , ce qu’il fait d’ailleurs au cours de la journée du 19 en décrétant l’état de siège (toute réunion publique de plus de deux personnes devient subversion, les médias sont censurés et les forces de répression mobilisées au maximum). Les premiers « concerts de casseroles » (cacerolazos) ne font que reprendre une pratique qui avait amené la fin de la dictature militaire en 1976. Les manifestations, émeutes et pillages affectent aussi tous les faubourgs de Buenos Aires et plus d’une douzaine de villes dans tout le pays. Le président est molesté par la foule alors qu’il sort d’une réunion avec les gouverneurs de province. Plusieurs flics sont désarmés et certains sont lynchés.

Dans la soirée du 19, une manifestation monstre d’au moins un million de personnes converge spontanément vers la place de Mai (célèbre par les manifestations sous la dictature militaire des mères de disparus, manifestations qui se sont poursuivies jusqu’à aujourd’hui pour demander des poursuites contre les responsables des massacres alors perpétrés), devant le Palais présidentiel, et, aux cris de « démission ! », conspue les dirigeants politiques et syndicaux. A une heure du matin, la police attaque pour dégager la place : la foule disparate (vieux, femmes, enfantsÉ) se disperse mais les éléments les plus combatifs se réorganisent et une bataille mouvante s’engage dans les rues du centre de Buenos Aires. Des flics seront fait prisonniers et désarmés ; d’autres seront lynchés. Sur plusieurs kilomètres carrés, toutes les banques sont incendiées, de même que les MacDo.

Voici comment un témoin décrit l’explosion du 19 décembre : « ...En dépit de leur violence, les émeutes de la faim du mercredi 19 décembre qui touchèrent divers faubourgs de Buenos Aires et une douzaine d’autres villes dans tout le pays étaient largement prévisibles... Les contrôles bancaires imposés ce mois-ci pour stopper la ruée vers les dépôts bancaires a également asséché la circulation monétaire dans l’économie et frappé de plein fouet les pauvres qui tiraient leur subsistance du secteur informel. La surprise vint de ce qui arriva ensuite. Comme la nuit tombait, des familles entières des quartiers classes moyennes comme Belgrano quittèrent leurs demeures en tapant sur des gamelles et casseroles dans un mouvement de protestation bon enfant contre le gouvernement et sa politique économique. Les voitures klaxonnaient et tous ces gens chantèrent dans la rue jusqu’au petit matin comme si le pays venait de gagner la coupe mondiale. Des milliers d’entre eux convergèrent vers la place de Mai où se trouve le palais présidentiel, avec les enfants, les chiens, toute la famille. La protestation spontanée était apparemment provoquée par la répulsion qu’avait causée l’adresse à la nation par de la Ria le mercredi soir... Dans la journée du jeudi 20, l’atmosphère avait dramatiquement changé. Des barricades surgissent dans bien des rues de Buenos Aires ; les jeunes sont les plus déterminés et les plus efficaces car ils ont l’expérience des affrontements avec les flics dans les bagarres qui suivent les concerts rock ou les matches. Des foules de jeunes hommes, le visage dissimulé, enfoncent les barrières de protection, attaquent en jetant des pierres la police des émeutes, qui riposte avec des gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc. D’autres manifestants sont attaqués par la police montée, certains traînés dans les cars de police ».

Un autre témoignage d’un étudiant montre comment un tel mouvement surgit spontanément ; il décrit d’abord son trajet dans l’après-midi du 19 décembre, dans une ville quasi déserte où les magasins sont fermés par peur du pillage alors que certains ont déjà été pillés ; revenu chez lui, il entend le discours de de la Rœa à la télévision :

« ...Quelque chose que je ne peux expliquer me pousse à mettre mes chaussures et un short ; j’attrape une grande marmite et, torse nu, je marche jusqu’au coin de la rue et commence à frapper la vieille casserole avec une cuillère en bois... Nous nous rendons compte que nous ne sommes pas quelques fous isolés. En quelques minutes, au coin de la rue, nous sommes déjà des dizaines avec nos casseroles. Le mouvement de protestation se généralise, même si nous ne savons pas où aller. Jusqu’au moment où un groupe à l’allure de musiciens ambulants nous entra"ne. Quelques minutes plus tard, on nous emmène à la place de Mai. Sans nous changer, nous y allons sans papiers, sans argent, avec seulement nos portables pour rester en contact. Nous ne savons toujours pas pourquoi nous y allons mais quelque chose nous dit que nous devons être « sur la Place »... Nous voyons la marée humaine qui s’y dirige ; nous nous rendons compte que quelque chose de nouveau se prépare... des milliers de personnes sont déjà en train de chanter « ces connards, ces connards, l’état de siège ils peuvent se le mettre au cul » ou « Le peuple ne sera jamais vaincu »... Personne ne mène la marche, personne ne dirige mais nous nous déplaçons tous... »

- Décrivant les événements de ces jours et des jours suivants, le quotidien britannique Financial Times pouvait écrire : « Une fois que la mèche a été allumée, il semblait n’y avoir aucun moyen pour stopper l’incendie. Ce qui avait commencé par quelques incidents isolés de pillage de supermarchés dans de lointaines provinces se répandit comme un feu de brousse dans tout le pays pendant le week-end. « Les images de la répression diffusées par la télévision tout comme le retour des manifestants dans les quartiers amplifient la révolte.

- Dans les provinces, la situation n’est pas plus calme. A Córdoba, seconde ville d’Argentine, siège de l’industrie automobile, la rupture de négociations avec la mairie pour les salaires des employés municipaux entra"ne le 19 une occupation de la mairie pour la tenue d’une assemblée. Expulsés par la police, ils tentent de l’incendier et dressent des barricades dans les rues, rejoints par la population et par les ouvriers de plusieurs usines qui se mettent en grève. Ce jour et les jours suivants, manifestations et attaques diverses (pillages de supermarchés) reproduisent la même montée dans une unité de tous les exploités d’actions diverses similaires à ce qui se déroule dans la capitale. Mais là aussi la répression sévit avec les tirs à balles réelles.

- Le jeudi 20, dès le matin, des milliers de manifestants se joignent à la manifestation habituelle hebdomadaire des Mères de la place de Mai et que le ministre des finances Cavallo, apôtre du monétarisme et du libre marché, démissionne. Un témoin décrira ainsi cette vague entièrement spontanée : « Les gens allaient, venaient, les cortèges se recyclaient, les avenues se vidaient puis se remplissaient à nouveau d’hommes, de femmes, de familles avec leurs chiens... C’était quelque chose d’impressionnant parce que totalement spontané... « Les manifestants se rassemblent de nouveau devant le Parlement, devant la résidence du premier ministre, devant le ministère des finances. La maison de Cavallo est assiégée alors que celui-ci pense se mettre à l’abri avec sa famille à l’étranger. Les interdictions découlant de la proclamation de l’état de siège restent lettre morte et c’est sur le terrain que « l’ordre doit se faire respecter « . Des grèves surprises se déroulent dans les transports locaux. Des groupes tentent de pénétrer dans le palais présidentiel, le ministère de l’économie est incendié. Les forces de répression entrent en action, tirant à balles réelles. Les combats de rue dureront plus de neuf heures. Dans les districts ouvriers de la banlieue de Buenos Aires, des bandes de jeunes attaquent les épiceries, les restaurants, les supermarchés, submergeant les flics qui essaient de les endiguer. Des équipes de tueurs en civils se glissent parmi les manifestants et un certains nombre de tués auront été abattus d’une balle dans la nuque.

Ce même jeudi, les syndicats organisent une journée de grève générale pour protester contre l’état de siège... pour une journée seulement, ordonnant la reprise pour le lendemain, reprise d’ailleurs seulement suivie très partiellement.

- De ces journées d’affrontement, on dénombrera plus de 35 tués (24 à Buenos Aires, 5 à Santa Fe, 1 à Córdoba, 1 à Tucumin, 1 à Corrientes, 1 à Rio Negro), des centaines de blessés (185 à Buenos Aires) et des milliers d’arrestations (chiffre officiel 3 273, dont 2 400 à Buenos Aires). La démission du président du gouvernement de la Rœa dans la soirée du jeudi 20 décembre (il doit être évacué en hélicoptère pour regagner son domicile) montre que les autorités ne savent pas trop comment endiguer le mouvement, qui ne baisse pas les bras malgré cette brutale répression. Pourtant celle-ci, conjuguée aux manœuvres politiques, para"t entraîner un répit pour les dirigeants du système. Ce n’est que partie remise.

- Le 23 décembre, pour tenter de dévier l’émeute, le nouveau président, Adolfo Rodriguez Sai, annonce des mesures démagogiques : le moratoire de la dette extérieure, 1 million d’emplois nouveaux, etc. Sans effet.

- Le 24, il promet aux Mères de la place de Mai l’annulation du décret qui empêche l’extradition des tortionnaires de la dictature militaire.

- Mais le 25, l’ex-président Carlos Menem est libéré de la prison où il était enfermé pour corruption, et annonce sa candidature pour 2003 : mesures destinées à calmer une fraction du clan péroniste.

u Dans la nuit du 28 au 29 décembre, suite à la carence des politiques face aux revendications exprimées par les manifestants, et malgré la démission de tout le gouvernement, de nouvelles manifestations se rassemblent sur la place de Mai. Dans la matinée, les Mac Donald, des banques, des bâtiments officiels sont attaquées, voire incendiés. Des milliers de membres des classes moyennes convergent, dans un concert de casseroles, vers la place, se joignant aux Mères de la place de Mai dans un sit-in bientôt dispersé par les attaques de la police. La manifestation se veut pacifique mais suite à l’action de la police, des groupes de jeunes tentent de prendre d’assaut le palais gouvernemental. Dans un café, un policier à la retraite abat, de sang-froid, trois jeunes qui manifestent trop ouvertement leur soutien aux manifestants. 12 flics sont blessés, 33 arrestations.

- Le 30 décembre, le président par intérim Sa‡, à peine nommé, démissionne, pris à la fois par tout le mouvement de résistance et l’abandon de ses pairs dans les affrontements de clans au sein du mouvement péroniste. Il est remplacé dans la nuit du 1er au 2 janvier par un péroniste d’un autre clan, Eduardo Duhalde (avocat de 60 ans au passé très douteux de corrompu lorsqu’il était gouverneur de la province de Buenos Aires et même de profiteur du trafic de la drogue, qui a laissé les caisses de la plus grande province d’Argentine, celle de Buenos Aires, entièrement vides avec une dette plus importante que celle des quatorze autres réunies). Il est sensé incarner une sorte d’union politique nationale (alliance des péronistes, du Frepaso et des radicaux, avec le soutien de l’Eglise catholique) y compris d’une partie de ce qu’on appelle la gauche. Il déclare aux patrons rassemblés : « La prochaine étape de notre décadence serait un bain de sang. « Des militants péronistes manifestent devant l’assemblée pour soutenir ce candidat « d’union nationale « . Duhalde annonce en même temps l’abandon de la parité peso-dollar et la suspension du paiement de la dette. Nouvelles manifestations que ne désamorce pas la valse des présidents. Un général peut déclarer : « C’est la première fois que la société argentine dépose un président sans la participation des forces armées. »

2002

- Tout au long de janvier, les manifestations se répètent mais on peut penser que le mélange de promesses politiques, de renforcement de la présence policière et militaire font que, tout en gardant une grande ampleur à la fois par leur nombre et leur extension géographique, elles restent néanmoins dans un certain cadre institutionnel.

- 11 janvier : le concert de casseroles habituel dans une manifestation pacifique se transforme de nouveau en émeutes dans le centre de Buenos Aires, avec des attaques de banques et des sièges de sociétés étrangères.

- 14 janvier : nouvelles manifestations, notamment devant le palais présidentiel, alors que dans les provinces de Santa Fe et de Jujuy, des milliers de manifestants attaquent les banques. Dans le marché central de Buenos Aires, 500 piqueteros qui exigent des vivres sont chassés par les sbires des patrons et les travailleurs du marché ; des banques sont attaquées.

- 25 janvier : une nouvelle manifestation monstre dans le centre de Buenos Aires, mobilisée par les comités de quartiers, se heurte à une mobilisation policière sans précédent. En province, des manifestations semblables se déroulent au même moment ; à Junin, 600 manifestantsmettent le feu à la maison d’un député péroniste.

- 28 janvier : plus de 15 000 piqueteros soutenus par les assemblées populaires convergent sur la place de Mai, presque accueillis comme des libérateurs auxquels on offre nourriture, boissons, etc. Pour tenter de désamorcer ce mouvement des chômeurs, Duhalde reçoit une délégation des piqueteros, auxquels il annonce lui aussi un programme de création d’emplois payés 200 pesos par mois (116 euros).

- Début février, la lassitude devant l’atermoiement des politiques semble entraîner une nouvelle radicalité. Le 1er février, la Cour de Justice déclare « inconstitutionnel « le « corralito « (restriction des retraits et mouvements bancaires décidée au début de la crise et jamais rapportée) ; mais cette mesure prise par un tribunal composé d’une majorité de juges favorables à la tendance péroniste fidèle à Carlos Menem est plus une manoeuvre politique destinée à embarrasser le président Duhalde, qui se trouve contraint d’annuler le plan économique qu’il vient juste d’annoncer. La Banque centrale décide la fermeture de tous les établissements bancaires et marchés des changes pour éviter les évasions de capitaux. En réalité, les capitaux et fortunes privées se sont déjà évadés depuis des mois (le montant total des dépôts à l’étranger est égal aux trois quarts des 150 milliards de la dette extérieure) et ces mesures touchent plus particulièrement, tout comme les mesures antérieures, les petits déposants des classes moyennes. Les manifestations se poursuivent et visent plus particulièrement les banques, y compris la Banque centrale. Des dizaines de milliers de personnes se rassemblent sur la place de Mai, convoquées par les assemblées de quartier, et des manifestations semblables se déroulent dans plus de 100 villes du pays.

- Samedi 2 et dimanche 3 février : les raisons du blocage deviennent claires avec l’abandon de la parité peso-dollar, le flottement du peso et une conversion complexe des comptes bancaires qui lèsent tous ceux qui n’ont pu faire des transferts à l’étranger ou conserver des dollars en espèces. Le projet de budget annoncé n’accordent que la moitié de ce que revendiquaient les chômeurs ; il n’est prévu aucune augmentation des salaires alors que l’inflation qui résultera des mesures monétaires est évaluée à 15 %. Des estimations laissent penser que le nombre des pauvres va passer de 15 à 17 millions. En même temps, le gouvernement annonce qu’il « faut reconstruire l’appareil productif « (sous-entendu par des « sacrifices » imposés aux travailleurs ou retraités) et ajoute que le pays étant « au bord de l’anarchie », il importe de « maintenir la paix sociale » ; Duhalde ajoute qu’il « n’est pas un président faible ». On sait ce que parler veut dire.

- 5 février : la réponse vient. Les piqueteros se rassemblent sur la place de Mai et les routes sont coupées par des barrages un peu partout.Leur slogan est « Du pain et du travail « . Les classes moyennes, autrefois hostiles, ne le sont plus du tout, d’autant moins qu’une partie de leurs membres sont descendus dans l’échelle sociale, souvent dans la condition de chômeur. Comme ils viennent des quartiers périphériques, les manifestants sont accueillis avec des boissons et de la nourriture.

- 6 février : les émeutes se déplacent aux portes des banques.

- 7 février : les concerts de casseroles reprennent de plus belle. Des milliers de manifestants se rassemblent devant le Palais de justice de Buenos Aires, demandant la démission des juges corrompus, et promettent de revenir chaque jeudi tant qu’une procédure de destitution ne sera pas ouverte (les juges sont soupçonnés notamment d’avoir couvert le trafic d’armes dont est accusé Carlos Menem). Buenos Aires prend l’aspect d’une ville assiégée, témoignant des escarmouches constantes avec les forces de répression : les cabines téléphoniques et les abribus sont presque tous détruits. Les banques et les bureaux de sociétés sont blindés de tôles.

- C’est une situation qui se reproduit quasi quotidiennement avec les mêmes objectifs : bâtiments judiciaires,ministériels, bancaires, etc. Les hommes politiques les plus connus pour leur corruption sont particulièrement visés : leurs méfaits sont diffusés sur Internet et même sur une cha"ne de télévision, avec leurs adresses et coordonnées personnelles, leurs photos sont placardées dans la ville avec les mêmes renseignements ; ils ne peuvent pratiquement plus sortir car, reconnus, ils sont immédiatementt interpellés, bousculés, parfois molestés. Les piqueteros non seulement continuent leurs barrages mais tentent toujours par la persuasion ou la violence de se faire délivrer de la nourriture ; les pillages deviennent plus difficiles car entrepôts et supermarchés sont fermés et blindés et/ou gardés par des milices ou des flics. Dans toute cette période, depuis janvier, les comités de quartiers qui se fédèrent en assemblées de quartier et en collectifs plus larges sont avec les piqueteros au centre des actions les plus importantes, agissant comme des groupes de pression sur le pouvoir en place. Au point qu’un des dirigeants politiques croit devoir rappeler que, aux termes de la constitution, « le peuple ne délibère pas et ne gouverne que par l’intermédiaire de ses représentants... Il faut arrêter la fantaisie des gens dans la rue qui disposent de ce qui doit ou ne doit pas se faire... Il... faut adresser des pétitions aux autorités... de façon ordonnée et sensée au lieu de les livrer en pâture aux agitateurs habituels... « 

- Février. Pour soutenir le président Duhalde et un projet de budget satisfaisant à la fois les impératifs du FMI, le financement des provinces (les gouverneurs ont obtenu que 30 % des nouvelles recettes fiscales leur soient attribuées contre un engagement de réduire de 60 % leur déficit) et prévoyant de nouvelles taxes sur les exportations couplées avec une réduction de 14 % des dépenses de l’Etat, une sorte de contre-manifestation péroniste rassemble des milliers de militants brandissant des drapeaux argentins devant le Parlement.

Une émission de la chaîne de télévision America, « Derrière les informations « , montre comment les cadres du parti peroniste recrutent des manifestants pour 25 pesos ou une promesse d’emploi.

Au moment où nous mettons la dernière main à cette brochure (15 mai 2002) la situation en Argentine est loin d’être éclaircie. Le Financial Times du 14 mai 2002 peut titrer : « Plan de sauvetage, retour à la case départ « . Pratiquement depuis le coup d’arrêt brutal de la répression sanglante des 19 et 20 décembre, les forces de résistance se sont en quelque sorte reconverties et réorganisées hors des circuits économiques, sociaux et politiques officiels mais évitent jusqu’à présent tout affrontement direct global avec le système. Pourtant, derrière cet apparent immobilisme (en partie dû au silence médiatique) qui pourrait faire penser à une impasse, ces forces sont toujours aussi vigoureuses et des transformations, peut-être plus radicales dans les pratiques de la vie quotidienne, s’esquissent.

Du côté du capital, les événements récents n’apportent guère plus de clarté. Sans doute le gouvernement Duhalde dispose-t-il toujours de sa « légitimité constitutionnelle « mais, même garantie par un appareil policier et militaire omniprésent, son autorité ne semble guère dépasser les portes du palais présidentiel. La crainte d’une explosion sociale radicale fait qu’il ne peut se plier directement aux exigences du FMI, qui tient les cordons de la bourse. Une nouvelle aide financière, en fait, ne résoudrait pas grand-chose tant l’économie argentine A en termes capitalistes A sombre de plus en plus dans le marasme. Nous ne donnons ci-après que les derniers développements d’avril et mai.

- 16 avril : le ministre de l’économie Leninev, accusé d’être trop accommodant avec le FMI, rétorque aux apôtres de l’économie libérale qui a ruiné l’Argentine : « Ne nous demandez pas de faire en avril ce que nous n’avons pu faire en sept années. « 

Le peso a perdu depuis décembre par rapport au dollar les deux tiers de sa valeur, ruinant encore plus ceux qui avaient des pesos ou autres monnaies parallèles et accroissant considérablement les risques d’inflation. La pression du FMI vise uniquement à préserver les intérêts du capital, notamment étranger. Concernant la réforme de l’Etat, les mesures prônées par le FMI impliqueraient le licenciement de 500 000 employés des provinces et de l’Etat ; ce qui, dans les circonstances actuelles, aurait des conséquences dramatiques pour le système. Les provinces continuent d’imprimer des « bons « qui servent à payer ces employés plus ou moins fictifs, bons qui circulent comme monnaie parallèle. Une des conditions du FMI est l’arrêt de ces émissions, ce qui équivaudrait au licenciement des employés concernés, les provinces n’ayant guère de ressources en monnaies légales, peso ou dollar.

- 24 avril : le ministre de l’économie, désavoué par le FMI, démissionne (le cinquième en un an) alors que les détenteurs de comptes bancaires dont le montant est converti en bons à remboursement différé manifestent devant le Parlement protégé par d’impressionnantes forces de police et militaires. Les manifestants réussissent à détruire les voitures des parlementaires.

Pour pallier les conséquences d’une décision de la Cour suprême suspendant le blocage des comptes bancaires (décision qui entra"nerait la faillite des banques car elles n’ont pas de liquidités) le gouvernement décrète des « jours de congé illimités « , pendant lesquels les banques sont fermées. Mais il doit revenir sur cette décision sous la pression de la rue et d’une partie de l’appareil politique, pour rétablir le blocage par voie législative.

Partout, notamment dans les provinces, les travailleurs du secteur public non payés manifestent violemment. A San Juan (nord-ouest), la police tire sur les manifestants pour protéger les bâtiments officiels. La classe politique cherche à tout prix à éviter des élections de peur d’une déroute totale du système représentatif. La pauvreté atteint la moitié de la population, soit 18 millions d’habitants, et s’accro"t quotidiennement avec la dérive des prix.

- 26 avril : discussions sur 14 points de mesures diverses imposées par le FMI. Pour finalement ne pas pouvoir les accepter, les difficultés quotidiennes empirant. Les hôpitaux n’ont pratiquement plus de médicaments ou de parapharmacie, il faut faire d’interminables queues pour obtenir un rendez-vous avec un médecin un ou deux mois plus tard. Un Argentin sur deux n’a plus droit à une couverture sociale.

- 9 mai : Annonce de l’échec total des pourparlers avec le FMI.

Les « piqueteros » : récupération et expropriation

L’extension du chômage en 1996 a entra"né non seulement le développement d’organisations spécifiques de chômeurs, mais aussi l’apparition de méthodes de lutte nouvelles. Celles-ci tranchaient avec ce que les organisations de chômeurs n’avaient pu réaliser dans d’autres pays, où elles ne parvenaient qu’à de timides tentatives, pour des raisons chaque fois spécifiques et aisément explicables.

C’est presque un lieu commun que de constater qu’en général, les chômeurs n’intéressent guère, sauf si leur proportion devient préoccupante pour les pouvoirs publics, parce qu’elle menace le difficile équilibre entre le financement garantissant la paix sociale et cette paix sociale elle-même, et pour les actifs, dont la crainte du chômage peut modifier les comportements à la fois dans les rapports de travail et dans les choix politiques. Pendant plusieurs années les chômeurs, organisés sur une base essentiellement locale, avaient eu recours, pour faire valoir ce qu’ils estimaient leurs droits, à des barrages routiers paralysant momentanément le processus économique : d’où leur nom de piqueteros, « ceux qui barrent les routes ». Ils se référaient ainsi à une tactique universellement connue (pratiquée ici même en Europe comme tactique de lutte, ponctuellement ou à grande échelle, jusqu’en Russie), mais laissaient les « actifs » et ceux que l’on range dans les « classes moyennes « assez peu préoccupés de leur situation. Même si elles étaient souvent violemment réprimées, leurs luttes restaient isolées, localisées et n’avaient pas un effet d’entraînement pour d’autres couches de la population, travailleurs ou pas, pourtant touchées par la montée des difficultés, ce qui autorisait d’autant plus la répression et un certain ostracisme du pouvoir. Les choses pourtant se transformaient, précisément à cause de la montée des difficultés : le nombre des chômeurs s’accroissant et les couches sociales jusqu’alors non concernées subissant le poids de la crise, la répression devenait plus difficile, tant à cause de l’implication d’un plus grand nombre de personnes dans ces actions que d’un certain soutien indirect, là où elles ne trouvaient auparavant qu’indifférence voire hostilité.

Cette tactique était celle d’un groupe social qui n’avait pas d’autre moyen de pression sur le pouvoir politique, car totalement coupé du recours à la grève. Pratiquement, les chômeurs argentins n’étaient pas indemnisés et se devaient de s’organiser pour leur survie, prolongement sans aucun doute de leur démarche individuelle. Celle-ci devenant plus difficile avec la montée du chômage, les association de chômeurs devenaient plus radicales. Dans une première période, les barrages routiers, indépendamment ou non des journées de grève et manifestations récurrentes organisées par les syndicats, visaient essentiellement à faire pression sur le gouvernement pour obtenir d’abord de la nourriture (sous forme de colis), des soins médicaux et, éventuellement, du travail. Il semble que ces barrages routiers doivent, dans cette première période d’action des chômeurs, être dissociés de situations également récurrentes dans les provinces pauvres reculées du Nord-Ouest de l’Argentine, frappées en priorité par la crise économique. Il est devenu là impossible de maintenir un système de clientélisme ayant multiplié les emplois locaux créés pour résorber une pauvreté endémique. Les révoltes locales et les attaques de bâtiments officiels y étaient devenues fréquentes. On ne peut exclure que ces révoltes à la fois aient fourni un modèle et aient contribué à modifier un rapport de forces dans les provinces urbaines lorsque l’extension du chômage et de la pauvreté conséquente eurent créé des situations similaires. Les organisations de chômeurs virent ainsi se former des coordinations provinciales puis nationales.

Les méthodes de lutte peuvent avoir été modifiées aussi par la diversification de l’origine des chômeurs : de plus en plus ceux-ci étaient des ouvriers d’industries touchées par l’entrée en masse des capitaux et des produits étrangers, résultat de la politique de libre-échange des gouvernements militaire comme des suivants, après la brève embellie provoquée par l’afflux de capitaux étrangers profitant du bradage des industries nationalisées et du secteur public. Le mouvement pouvait ainsi s’élargir dans sa composition sur une base locale active, non seulement avec ces ouvriers d’industries, mais aussi avec des familles (notamment des femmes, peut-être influencées par le rôle joué par les Mères de la place de Mai dans la persistance de leur revendication de justice) et avec des jeunes qui n’avaient jamais eu un emploi (alors que l’industrie ne tourne qu’à 40% de sa capacité, la majorité de la moyenne de 20% de chômeurs avoués sont des ouvriers d’industrie récemment licenciés).

Les pratiques « illégales « prenaient une grande dimension avec la multiplication des pratiques individuelles de récupération, par exemple le « vol « d’électricité. Si, à l’origine, ces mouvements venaient surtout des banlieues misérables des villes, des bidonvilles, le déclassement progressif d’abord puis accéléré des mutations sociales faisait que d’autres couches s’y agrégeaient par un double phénomène : social, des déclassés venant s’installer dans ces quartiers pauvres, et géographique, par la paupérisation des quartiers ouvriers et même classes moyennes traditionnels. Cette situation entraînait un changement d’attitude à l’égard des piqueteros, vus autrefois comme des « marginaux dangereux « mais de plus en plus admis de même que leurs actions plus radicales. On verra que lors des événements de décembre, cette situation servira en quelque sorte de détonateur dans un mouvement où les piqueteros pourront paraître comme une avant-garde suivie et associée et non plus isolée.

Le mouvement piquetero a vu le jour dans la province de Jujuy, dans l’extrême nord-ouest de l’Argentine. La période péroniste y avait apporté une relative prospérité de 1946 à 1955, avec le développement d’une agriculture industrielle (tabac et sucre) et l’installation sur les mines locales d’une industrie sidérurgique (Aceros Zapla), la plupart de ces industries étant des entreprises nationalisées. En 1980, la privatisation et l’abaissement des tarifs douaniers au nom de la liberté du marché ruinèrent toutes ces industries. Aceros Zapla, rachetée par un trust américain, réduisit ses effectifs de 5 000 à 700 personnes pour ne se consacrer qu’à des fabrications très spécialisées. Dans une province de 600 000 habitants, le chômage proliféra et, dans la période récente, s’aggrava, passant de 35 % en 1991 à 55 % en 1999. Les organisations locales de défense des chômeurs épuisèrent les voies légales et pacifiques pour tenter de faire cesser cette situattion et obtenir au moins des subsides. C’est alors que, de guerre lasse, ils imaginèrent de bloquer le 7 mai 1997 le pont qui commande le trafic vers la Bolivie proche. Ils firent école et, spontanément, en quatre jours, leur mouvement s’étendit à toute la province. Le gouvernement envoya la troupe le 20 mai pour rétablir l’ordre : deux tués et des centaines de blessés. 12 500 emplois d’Etat furent créés et des aides concédées aux chômeurs.

L’exemple était donné et le mouvement s’étendit peu à peu dans toutes les régions où l’industrie était en chute libre, notamment à Córdoba, Rosario, Neuquén et Buenos Aires ; des organisations autonomes se créèrent qui finirent par se coordonner ; ainsi était né le mouvement piquetero avec sa composition de classe sans équivoque et son radicalisme. Il se définissait par l’absence de toute hiérarchie. Toutes les décisions émanaient des assemblées et tout était décidé en commun. D’autres régions semblent revendiquer la naissance du mouvement piqueteros, comme Central Co, une localité pétrolière du sud où la privatisation entraîna une situation telle que le blocage de la principale route conduisant vers le sud du pays était inévitable. En réalité, on peut considérer que le mouvement a dû naître en différents points du pays à partir des mêmes causes et dans des situations identiques.

L’année 2000 témoigne de l’importance prise par ce mouvement : c’est l’amplification des barrages routiers, qui deviennent massifs. Le barrage de La Matanza dans la province de Buenos Aires (2 millions d’habitants dans ce district qui fut industriel, voir annexe page 67) ou un autre à La Plata rassemblent plusieurs milliers de piqueteros et ne sont levés qu’au bout de dix jours. Au départ, les revendications étaient de l’immédiat très concret : libération de militants emprisonnés, retrait de la police, distribution de nourriture, création d’emplois, indemnités de chômage, réparations des routes, prise en charge des dépenses de santé, etc. Une stratégie s’élabore : une fois le point de barrage choisi par les piqueteros locaux, des contacts sont pris avec tout le voisinage et des assemblées se tiennent sur les lieux du barrage. Des tentes et des cantines asurent la permanence et si la police intervient, une prompte mobilisation décuple les occupants. Parfois les choses vont plus loin. Dans la ville de General Mosconi, dans la province de Salta, dans le nord-ouest du pays, les piqueteros établirent 300 projets d’une économie parallèle dont certains fonctionnent actuellement.

Mais l’accélération de la descente économique aux enfers et les difficultés de plus en plus grandes entraînent une extension du mouvement dans deux directions. D’un côté une structuration : en septembre, une assemblée de la région de Buenos Aires voit la participation de plus de 2 000 délégués à une assemblée régionale ; le 3 décembre 2000, les piqueteros de Tartagal convoquent des assemblées locales, puis une assemblée nationale provisoire. De l’autre, les objectifs changent : on n’adresse plus des revendications à un pouvoir qui ne veut plus rien accorder mais on prend, on « récupère » : les camions ne sont plus bloqués mais pillés, de même que les entrepôts, les supermarchés et la colère conduit à l’attaque des bâtiments publics. Le 17 juin 2000, des émeutes dans la ville de General Mosconi est violemment réprimée, faisant deux tués et plus de 40 blessés. Ce qui entra"ne un mouvement de protestation des piqueteros dans toutes l’Argentine avec plus de 300 barrages. C’est en quelque sorte une répétition générale de ce que l’on verra éclater à bien plus grande échelle en décembre 2002.

Mais, jusqu’alors, les actions ne déborderont pas, même dans leur violence, le cadre d’une revendication négociée avec les autorités. Pourtant, un élément nouveau s’est déjà glissé systématiquement dans la politique des piqueteros : les barrages routiers voient face à face chômeurs déterminés et police, que le pouvoir utilise plutôt pour contenir que pour réprimer (il y aura quand même plus de six morts dans la période récente dans les bagarres avec la police sur des barrages routiers). La méthode utilisée présente tous les caractères d’une action ouvrière ; la tactique évidente est de paralyser l’économie en bloquant les transports, essentiellement la circulation des marchandises La levée des barrages routiers dépend de négociations sur les revendications immédiates, presque toujours des secours en espèces ou en marchandises. Ce n’est pas nouveau, bien sûr, et n’a rien de « révolutionnaire « , mais ce qui est nouveau, ce qui est en quelque sorte l’expression de ce défi à la classe politique et à toute forme de représentation qui éclatera plus tard, c’est le refus de la délégation, d’envoyer quelques-uns (méfiance envers les porte-parole politiques et/ou syndicaux qui ont pu s’infiltrer dans le mouvement). Une sorte de démocratie directe s’installe : les représentants de l’autorité doivent venir sur place discuter avec l’ensemble des participants à l’action considérée, et un accord doit être atteint pour que le barrage soit levé (nous ignorons si cet accord doit être entériné par tous unanimes ou par une simple majorité et sous quelle forme c’est acquis).

Ainsi, bien avant les assemblées qui surgiront dans les quartiers des classes moyennes après le 19 décembre, la pratique des assemblées locales et leur fédération au plan national sont déjà en place A de même que les tentatives de récupération.

D’autres caractères apparaissent selon les situations découlant de la lutte pour le logement et pour la terre. Les « locaux « semblent avoir organisé la récupération des terres (pour construire ou pour cultiver, on ne sait), installé des logements de fortune et mis en place la « récupération « et la distribution de l’électricité, de l’eau potable, construit les égouts, c’est-à-dire mis en place tout un processus d’auto-organisation de la survie.

Tout comme les réseaux de troc subissent dans leur extension des tentatives d’intégration, pour en faire des auxiliaires de gestion de la pénurie dans un système qui garde toutes ses capacités d’exploitation et de nuisance, les piqueteros, inquiétants d’abord par leur origine sociale, le deviennent encore plus par leur structuration, leur élargissement et leur radicalisation. Ce ne sont pas les administrations provinciales, mais les syndicats et les partis politiques, notamment péronistes, qui tenteront de se charger de cette intégration (les groupes gauchistes aussi, mais leur poids est particulièrement faible). Il semble que ces tentatives n’aient pas eu l’effet d’encadrement et de détournement espéré, bien qu’il ne soit pas exclu, d’après différents témoignages, que différents clans péronistes politiques et/ou syndicaux aient tenté de manipuler l’action des piqueteros dans les manifestations qui ont conduit aux chutes successives des présidents. Ce qui semble s’affirmer, dans toutes ces tentatives de récupération, c’est l’existence d’une base active qui, poussée par les nécessités de survie, va pousser et agir vers des solutions plus radicales qui déferleront les 19 et 20 décembre 2001. En septembre 2001 se tiennent deux rencontres nationales, et un comité de coordination de l’action des chômeurs dans les villes et les régions est mis en place. Il est, là encore, difficile de dire quelle part tiennent syndicats et partis dans cette tentative de structuration d’un mouvement qui effectivement est resté jusqu’alors parcellaire et localisé, et dont l’organisation à une autre échelle peut renforcer l’efficacité tout en favorisant une distanciation de la base active et l’intervention de diverses manipulations. C’est ainsi que certains distinguent trois tendances qui essaient de capitaliser à leur profit ce mouvement : le syndicat Centrale des travailleurs argentins (CTA), qui se bat avec le Frente national contra la povreza (Frenapo), notamment dans la banlieue de Buenos Aires ; le CCC (Corriente clasista combativa) où l’on retrouve l’influence du PCR(ml), organisation maooeste qui prône l’unité populaire, une sorte de front interclassiste ; la coordination Anibal Veron, un cartel de mouvements divers, qui affiche des positions plus radicales.

Quelqu’un a pu souligner que le principal agent d’organisation des chômeurs argentins a été et est encore la famine. C’est ce qui déterminera, sans plan préétabli, la déferlante de décembre. On montre ailleurs dans cette brochure, dans l’exposé des faits (pages 12-24), comment le mouvement s’est encore plus radicalisé avec l’extension de la crise et l’impossibilité de trouver une solution immédiate aux besoins les plus élémentaires, tant par les méthodes antérieures que par l’incapacité des autorités à apporter quoi que ce soit dans des négociations. C’est la systématisation de la « récupération « , de la prise sur le tas, là où l’on trouve ce qui est nécessaire qui, partie des provinces les plus touchées par la misère, descendra vers les centres urbains et vers la capitale, Buenos Aires. Autour du 3 décembre, le mouvement, d’abord contrôle de « récupération « , échappe totalement à ses initiateurs. Les piqueteros vont devenir, par le simple effet de l’extension incontrôlée d’une pratique illégale mais irrépressible - le vol de survie - dont on peut mesurer les répercussions idéologiques, non seulement ses initiateurs, mais aussi l’avant-garde d’un mouvement de masse. Et celui-ci va s’exprimer dans des manifestations allant jusqu’à des assauts contre les immeubles du pouvoir politique, jusqu’à la rupture avec la classe politique, voire avec tous les agents d’un système qui a engendré leur misère.

Il en résultera une alliance de fait des chômeurs avec les autres travailleurs, avec les éléments divers de ce qu’on appelle communément une « classe moyenne « aux contours flous et mal définis, mais qui se trouve touchée de plein fouet par les dernières mesures économiques après un lent glissement, au cours des années, vers la prolétarisation et la précarisation. Nous développerons ce qui peut apparaître comme une formalisation de cette alliance de fait dans les assemblées de quartiers et leur fédération, dans lesquelles on retrouvera (sans qu’on puisse préciser, faute d’informations, à la fois le nombre et la qualité des participants, ni l’origine des initiateurs) des membres des différentes couches sociales. Sans doute les piqueteros avaient-ils déjà montré une solidarité active avec des entreprises en grève, comme par exemple une usine de céramique de Neuquén où leur intervention avait été décisive, tout comme ils avaient pu apporter un poids non négligeable aux journées de grève décidées par les syndicats. Une des preuves de l’importance de ce mouvement est le lourd tribut payé suite aux manifestations des 19 et 20 décembre : les 35 morts, plusieurs centaines de blessés et les 2 000 arrestations visaient de toute évidence à émasculer le mouvement dans ses éléments les plus radicaux, en gros les piqueteros.

Les menaces proférées à diverses reprises par les présidents dans leur bref intérim et par le dernier encore en selle ne le sont pas à la légère. On a même pu voir les coordinations des assemblées de quartier organiser des services d’ordre dans les manifestations, sans qu’on puisse préciser si c’était une sage précaution pour éviter le bain de sang promis par Duhalde ou un encadrement pour rester dans une légalité par ailleurs contestée. Il est évident que la répression brutale (imaginez une telle répression dans un pays européen) a modifié radicalement le champ d’action et la nature du mouvement. Nous en parlons à propos des assemblées de quartier (page 31), mais il semble que cette dure répression ait donné aux actions des piqueteros, sinon un certain coup d’arrêt, du moins une orientation différente A peut être temporaire A de leur intervention.

D’autre part, même si un certain black-out de l’information semble éliminer tout ce qui pourrait subsister de ces actions illégales du 20 décembre et des semaines précédentes, il apparaît presque sûr qu’elles n’ont pas cessé pour autant. Mais d’une part, l’élément de surprise joue beaucoup moins, d’autant que les cibles ont pris leurs précautions contre d’éventuelles attaques. En témoigne une bagarre au marché central de Buenos Aires, le 14 janvier, où les piqueteros venus « exiger » la remise de marchandises se sont heurtés, selon les uns à un service d’ordre musclé des mandataires, selon les autres aux travailleurs du marché. Le 15 janvier, à Jujuy un mouvement se développe de nouveau sous la bannière nouvelle, non plus piqueteros mais « Mouvement lutte de classe « . Dans la banlieue de Buenos Aires, en mars, un camion transportant du bétail vivant est pris dans un accident : les habitants du quartier abattent les bêtes et pillent tous ce qu’ils peuvent des quartiers de viande. Comme la situation, après un certain immobilisme dans l’attente de « solutions », semble soudain s’accélérer avec une nouvelle chute économique, il est difficile de prévoir ce qui peut advenir, même si l’on peut envisager de nouvelles manifestations radicales, avec des orientations différentes prenant en compte l’expérience des derniers mois.

Un commentaire sur l’Argentine analysait trois niveaux possibles de développement de cette situation :

- la révolte simple d’une base affamée dans un pays regorgeant de richesses alimentaires ;

- l’émergence d’une certaine forme de leadership sous la forme, pas très précise, d’un anti-capitalisme et d’une attaque contre le système politique ;

- ll’apparition de perspectives révolutionnaires.

Il est bien évident qu’un tel schéma fait abstraction des manipulations politiques toujours possibles, mais surtout de la répression à l’échelle nationale et/ou internationale, qui essaiera d’empêcher par tous les moyens que les mouvements actuels puissent menacer l’ordre capitaliste.

Les assemblées de quartier et la démocratie de base

« Personne ne sait s’il aura un travail demain ou quand il sera payé. Chacun est paralysé par la peur. « Cette déclaration pouvait effectivement s’appliquer à la majorité des classes moyennes laminées par des années de dégradation économique et une prolétarisation accélérée dans les derniers mois de 2001. Mais soudainement, par l’effet d’ultimes mesures financières, prises par des politiciens corrompus, ayant largement profité de la débâcle économique plus ou moins organisée par eux et conduisant à de nouveaux « sacrifices » de ceux qui avaient déjà perdu ce qu’ils considéraient comme les attributs de leur statut social, la peur tombait et la révolte déferlait chez ceux qui avaient pu apparaître, dans le passé, comme le soutien politique du régime à travers ses gouvernements successifs, dictatoriaux ou démocratiques.

Dans les événements d’Argentine, il est clair qu’en décembre 2001 les classes moyennes ont basculé dans une forme de contestation qui rompait avec leur attitude légaliste traditionnelle. La cause immédiate en était, après des mois voire des années d’amenuisement ou de disparition des privilèges dus à leur place dans la hiérarchie sociale, qu’on touchait à ce qui restait un de ces privilèges, leur fortune personnelle, principalement celle dont ils pouvaient disposer dans les comptes bancaires et leur donnait, au moins provisoirement, des possibilités de survie. C’est cette réaction de défense du patrimoine qui allait créer une forme spontanée de manifestation et d’organisation dont nous soulignerons à la fois le radicalisme et les ambiguïtés (d’après des statistiques, la classe moyenne regroupait 65 % de la population en 1970 contre 45 % aujourd’hui ; entre 1999 et 2001, plus de 2 millions de membres des classes moyennes seraient ainsi descendus d’un ou plusieurs degrés dans la hiérarchie sociale).

Dans le passé, notamment au moment de la chute du régime militaire en juin 1982, d’imposantes manifestations à Buenos Aires A associant une bonne part des classes moyennes A avaient conduit à l’installation d’un régime civil démocratique, autant par réaction patriotique après le désastre des Malouines que par opposition résolue à la dictature (d’ailleurs la classe politique continuera pratiquement d’œuvrer comme sous la férule des militaires, ceux-ci restant les garants d’un ordre social qui leur garantissait l’impunité de leurs crimes).

Mais en décembre 2001, tout sera différent, pas tant par le caractère des manifestations que par une auto-organisation spontanée qui associera et rejoindra d’une certaine manière des formes de contestation et d’organisation sociales existantes. Les assemblées populaires seront les éléments caractéristiques de ces manifestations politiques. Il pouvait être possible de mesurer la rupture de l’ensemble de la population sinon avec le système social, du moins avec l’ensemble de la classe politique considérée comme incapable de résoudre la situation économique et sociale de l’Argentine : les élections parlementaires du 14 octobre avaient vu, malgré le vote obligatoire, un taux d’abstention record (plus de 20 %) et un raz de marée de votes blancs ou nuls (40 %).

En quoi consistent ces « assemblées populaires « qui, après les manifestations spontanées des 19 et 20 décembre, vont prendre en quelque sorte l’organisation de l’opposition politique ?

- Comment les assemblées populaires sont-elles nées ? Personne ne peut revendiquer une création quelconque, tant elles ont surgi d’initiatives locales de quelques personnes, et semblent avoir répondu d’abord à un besoin de continuer la spontanéité des premières manifestations. Quelques récits témoignent de la diversité de leur naissance, mais aussi de caractéristiques communes découlant du refus des organisations existantes, partis et syndicats, du rejet de la politique traditionnelle. Ce rejet de la « politique « sera une des caractéristiques non seulement des assemblées mais aussi des manifestations qui, jusqu’à aujourd’hui, refuseront toute expression, par des pancartes ou des drapeaux, d’une référence à une organisation. Dans le quartier de Caballito, les manifestants ont fait retirer les affiches du Parti ouvrier (trotskyste) au cri de « Tous les politiques se valent ». Même le Hijos (association des enfants de disparus sous la dictature militaire entre 1976 et 1983) a dû retirer son drapeau de la place de Mai. Le plus courant : un groupe de militants colle des affiches dans le quartier appelant les habitants du quartier à une première assemblée ; il en vient une cinquantaine d’abord, puis plus de 100, puis 300. Certaines atteindront ainsi plus de 1 000 participants, mais il est difficile de dire ce que ces chiffres représentent par rapport à la population du quartier. Les assemblées semblent s’être développées dans les quartiers habités par les classes moyennes, mais on doit souligner que les quartiers les plus pauvres étaient déjà organisés autour des groupements de chômeurs, les piqueteros.

- Qui y participe ? Là aussi, il est difficile de répondre tant les réflexions sont contradictoires. Pour les uns, la classe moyenne a pratiquement disparu et ils voient dans les assemblées un processus dans lequel les travailleurs sortent des usines pour se battre sur un terrain social. Certains poussent plus loin. S’il ne se produit pratiquement rien sur les lieux de production (apparemment, des usines continuent de tourner et les services de base continuent d’être assurés dans les conditions « normales », et en aucune façon avec une quelconque autogestion), ce serait en raison de l’influence des leaders syndicaux, tous plus ou moins imprégnés de péronisme, soutenant tel ou tel clan politique, et qui empêcheraient la base ouvrière de se mobiliser en tant que telle et de rejoindre collectivement les assemblées. Les appels lancés par quelques groupes gauchistes appelant les travailleurs à s’organiser en coordinations semblent montrer que celles-ci n’existaient pas. Il est vraisemblable que les assemblées devaient être un certain mélange social dans une sorte de réunification d’une classe d’exploités anciens ou tout récents. Des exemples montrent que parfois la « base ouvrière « rejoint sinon directement les assemblées, du moins les manifestations qu’elles organisent à Córdoba, où une réunion des comités d’usines se joint à l’organisation des manifestations, à Santa Fé où des milliers d’enseignants rejoignent ces manifs.

- Comment ces assemblées s’organisent-elles ? Elles se réunissent régulièrement, au moins une fois par semaine et, dans certaines périodes, tous les soirs sur les places du quartier. Chacun peut prendre la parole mais le temps de parole est limité à trois minutes. Personne ne peut parler au nom d’une organisation quelconque et aucune propagande n’y est tolérée (par crainte d’infiltration et du flicage possible). Les décisions ou approbations de revendications sont prises à mains levées. Des assemblées de divers quartiers peuvent être tenues et tous les dimanches, à Buenos Aires, des Etats généraux des assemblées se tiennent au Parc Centenario (pour le grand Buenos Aires seulement). Seuls les délégués élus peuvent y prendre la parole, mais ces assemblées générales sont ouvertes à tous (et peuvent regrouper plusieurs milliers de personnes) ; les délégués, désignés par rotation, informent sur le travail de quartier et apportent les propositions de leur quartier pour de nouvelles consignes de lutte ; ils répercutent ensuite dans leurs quartiers respectifs les décisions prises.

L’information circule largement non seulement par le canal de ces délégués mais aussi sur Internet (15 sites sont consacrés aux assemblées, donnant les heures et lieux de réunion et les décisions prises, notamment les manifestations), par divers médias (la radio et la télévision y consacrent une part de leurs informations) y compris dans des journaux de quartier et des affichages. Les positions sont particulièrement précises sur cette organisation comme le déclare un des membres : « Les assemblées de quartier nous appartiennent ; elle n’appartiennent pas aux militants politiques qui nous regardent avec mépris et cherchent à nous imposer une expérience dont nous n’avons pas besoin. »

En plus de l’activité politique, un travail en profondeur s’est organisé, qui se rapproche de ce que les piqueteros ont organisé pour leur survie. Des commissions tentent de s’attaquer à des problèmes concrets non résolus par les structures officielles. C’est ainsi que sont nées dans les quartiers des commissions chômage, santé (pour trouver les médicaments les plus urgents et en liaison avec les travailleurs de hôpitaux proches), de troc (voir page 38), d’enquête (par exemple sur le meurtre d’un jeune), de propagande, de médias, de réflexion politique. Une cantine est organisée, habits et nourriture sont attribués. Un exemple récent d’une pratique répondant aux besoins immédiats : dans un quartier du grand Buenos Aires, des centaines de voisins se rassemblent devant un hôpital public dont le fonctionnement laisse beaucoup à désirer ; ils y entrent en force, convoquent la direction et tout le corps médical et imposent une assemblée permanente qui, depuis, contrôle le budget et l’approvisionnement en médicaments. Dans un autre quartier, une commission s’occupe de « projets productifs » ; comme une rénovation du quartier est prévue, l’assemblée impose, pour exécuter les travaux à moindre coût, des chômeurs A ingénieurs et professionnels.

- L’activité politique reste essentielle. Elle s’exprime de façons très diverses, la discussion des questions liées à la vie des quartiers et la recherche de solutions avec les moyens du bord étant d’une certaine façon une activité politique, peut-être plus radicale que les revendications exprimées dans d’autres décisions d’ordre général, car elles impliquent une réorganisation de la vie sociale sur des bases communautaires. Dans de telles circonstances, il est normal que l’autonomie du mouvement jaillisse un peu dans toutes les directions et que les paroles et les actions, tantôt prennent des tours réformistes, tantôt soient radicales, sans que les intéressés saisissent bien les implications profondes de ce qu’ils revendiquent mais surtout de ce qu’ils font.

Ainsi, alors que le slogan le plus répandu est « Qu’ils s’en aillent tous, qu’il n’en reste pas un seul « et qu’il y a à la base un rejet total de toute intervention des partis politiques, les assemblées expriment des revendications envers un pouvoir, le légitimant, en quelque sorte, alors que par ailleurs ils le rejettent comme corrompu, impuissant, soumis au capital international et aux Eats-Unis par l’intermédiaire du FMI. Dans ces revendications que l’on retrouve chez pratiquement toutes les assemblées, on peut déceler l’origine sociale des participants :

- la fin du « corralito » (blocage des comptes en banque) ;

- la nationalisation des banques et des industries (électricité, pétrole, téléphone, chemins de fer) qui ont été privatisées ;

- l’effacement de la dette extérieure ;

- une certaine autarcie économique pour le redéveloppement des industries nationales, y compris des propositions de boycottage des produits étrangers ;

- le départ des juges de la Cour suprême accusée d’être un nid de corruption.

Tout cela est loin des revendications des chômeurs piqueteros qui demandent « du pain et des emplois « . De plus, ces revendications traduisent des tendance nationalistes qui s’exprimeront aussi dans les manifestations où l’on chante l’hymne national, certains manifestants drapés dans le drapeau national.

- La participation aux manifestations est assez sélective :

- les manifestations les plus importantes sont les « cacerolazos », les concerts de casseroles, par quoi ont débuté spontanément les grandes manifestations de décembre 2001 et qui se poursuivent régulièrement, sans discontinuer, jusqu’à aujourd’hui, en principe tous les vendredis sur la placedeMai face aux bâtiments gouvernementaux, mais aussi occasionnellement ailleurs. Elles portent sur les revendications d’ordre général qui viennent d’être recensées. Ainsi que nous l’avons souligné (page 32), aucune organisation, quelle qu’elle soit, ne peut s’afficher dans ces manifestations ; seules sont tolérées les bannières indiquant le quartier d’origine.

- les « escrache « , dénonciations ciblées devant la Cour suprême ou le palais présidentiel, le ministère de la santé publique, les banques, tel ou tel homme politique, pour des exigences spécifiques ;

A des actions de circonstances visant l’ensemble de la classe politique, quasi spontanées dans le prolongement de ces « dénonciations « dans les médias ou le bouche-à-oreille,. Voici comment un journaliste décrit ces actions :

« [...] Une sociologue au chômage placarde avec un groupe d’une dizaine de personnes, le 14 mars, sur un mur du quartier des affaires, des affiches portant le portrait d’hommes politiques accompagné d’un rageur « Wanted »... oeufs, crachats, coups de poing, anathèmes fusent sur les trottoirs, dans les magasins, les cinémas ou les cafés contre les hommes politiques de tous bords, obligeant parfois la police à intervenir pour les sauver d’un possible lynchage. « Voleurs » est l’insulte la plus utilisée... Pour sortir dans la rue, certains modifient leur apparence, se déguisent, portent des perruques et des lunettes noires. Accompagnés de robustes gardes du corps, ils ne se déplacent qu’en voiture aux vitres polarisées... »

La situation que nous venons de décrire semble s’être modifiée au cours des trois mois écoulés depuis les émeutes de décembre. La base des assemblées s’est élargie par des liens de solidarité et d’action avec les piqueteros. Le 13 janvier 2002, une assemblée nationale des assemblées de quartiers, annoncée par le bouche-à-oreille, avec des représentants des piqueteros et de groupes de travailleurs, prend un ensemble de décisions (elle regroupe plus de 1 000 représentants). On y trouve la déclaration suivante : « Reconnaître qu’il y a deux camps et que les épargnants pris à la gorge sont dans le même camp que les travailleurs, les chômeurs, les piqueteros et toutes les victimes du système ».

Il est évident que, sous ses différents aspects, dans des catégories sociales différentes, des liens de solidarité se tissent. Des communautés se concrétisent pour différentes tâches qui peuvent être assimilées à de véritables fonctions sociales. Nous avons évoqué dans la chronologie des événements les émeutes de la faim de Rosario, à la fin de mai 1989. On ne parlait pas, alors, des piqueteros, mais d’émeutes et de pillages qui avaient touché la ville de Rosario et les faubourgs de Buenos Aires. Le gouvernement de l’époque avait exploité la panique des classes moyennes et pu mobiliser une partie d’entre elles dans des groupes armés d’auto-défense qui avaient prêté main-forte à la police dans une répression particulièrement dure (5 tués et plus de 800 arrestations). C’est sans doute cette circonstance qui fit tenter au pouvoir actuel d’exploiter la panique des classes moyennes pour rompre une solidarité déjà trop visible. Mais cela ne pouvait reproduire la situation de 1989 : les classes moyennes n’avaient plus rien à défendre, elles n’avaient plus au contraire qu’à se battre aux côtés de tous les autres dépossédés.

Un journal argentin, La Nación, analysant le phénomène des assemblées populaires, y voit « un mécanisme de discussion plein de pièges parce qu’il peut se développer en un modèle soviétique dangereux « . Ces commentaires rejoignent certains groupes politiques qui y voient aussi une révolution avec des soviets. Il est significatif que ces mêmes groupes ou d’autres continuent de penser que c’est le manque de dirigeants qui favoriserait la « désorganisation et la fragmentation du mouvement » (sic) ; certains attribuent ce « manque « à l’extermination de plus de 30 000 activistes ou classés tels par les militaires sous la dictature ; d’autres à un encouragement des médias à l’exclusion par les assemblées des « organisations populaires « . On peut tout autant, devant les hésitations et les ambiguïtés, y voir, dans la mesure où l’Etat est toujours debout avec tous ses appareils de domination et de répression, des formes destinées à suppléer les carences de certaines structures permettant au système de se survivre malgré le chaos économique, dont la solution pourrait signifier la pérennisation de la misère actuelle et de la restructuration imposée par la force, au besoin par le bain de sang promis par le président Duhalde, des classes exploitées.

Une autre issue est caressée par les anges gardiens américains, dans la plus pure tradition de la confiance accordée aux classes moyennes pour garantir l’ordre social, à la chilienne pourrait-on dire. Un haut dirigeant du Centre for Strategic and International Studies, à Washington, a déclaré le 5 février que ce qui se passait en Argentine n’était pas une crise totale de la société, ajoutant que « si le gouvernement n’est pas capable de faire face au chaos, la classe moyenne exigera une intervention militaire... Vous pourrez alors voir une militarisation de la police et des fonctions de base de la sécurité « . Ce sur quoi insiste plus clairement un commentateur britannique : « [...] La seule chose qui reste est l’intervention militaire... Ils [les militaires] ne vont pas rester constamment à la maison pour contempler tout ce qui se passe à la télévision... » A l’appui de cette vision politique, on peut se référer à des manoeuvres militaires qui se sont déroulées en septembre 2001 à l’extrême nord de l’Argentine, dans la province de Salta, où plusieurs milliers de militaires américains, argentins et d’autres pays d’Amérique latine se sont retrouvés autour de l’élaboration d’une stratégie visant à contrer toute action de déstabilisation d’un des pays concernés. On peut aussi voir dans la libération, le 2 février 2002, du tortionnaire Astiz, dont l’extradition vers l’Europe est ainsi refusée, un signe clair à l’adresse de la caste militaire, pour un soutien éventuel au cas où le mouvement actuel des assemblées et des piqueteros prendrait un tour plus radical.

Il est certain qu’aussi bien les piqueteros que les assemblées sont des organismes de double pouvoir (à leur insu, pourrait-on dire), les dirigeants politiques étant beaucoup plus conscients de cette réalité qui les prive pour le moment de toute possibilité de manipulation (ce n’est pas qu’ils n’essaient pas : une tentative en décembre, parmi d’autres, de dresser les classes moyennes contre les piqueteros en créant une panique du pillage des quartiers aisés par les pauvres est là pour le prouver). L’alliance, la convergence ou toute autre forme tactique entre les piqueteros, le mouvement prolétarien le plus radical, et les « assemblées populaires « issues des classes moyennes - déclassées ou menacées de déclassement - peut être vue comme une sorte d’alliance contre nature émasculant toute la radicalité du courant prolétarien. Mais cette alliance peut aussi être vue comme un risque de dépassement qui menacerait le système social tout entier vers ce qui pourrait alors appara"tre comme une révolution A ce qui n’est pas le cas présentement. Précisément, c’est cette situation qui peut basculer dans un sens ou dans l’autre qui autorise les uns à voir une perspective révolutionnaire, les autres à voir une possibilité pour le pouvoir de rompre aisément le front uni qui semblerait s’esquisser, d’autres enfin à penser que ce front uni, de toute façon, marquerait une orientation réformiste imposée par la vision politique et sociale des classes moyennes.

Tout est possible dans la situation présente de l’Argentine, où tout semble engagé dans une impasse tant économique que sociale, porteuse soit d’un pourrissement soit d’affrontements violents. De toutes manières, ce sont les forces du capital international qui régleront la sortie de l’impasse, sauf un improbable embrasement général de l’Amérique latine.

Le troc

Une des questions importantes que l’on peut se poser dans des situations économiques-comme celle de la Russie hier ou celle de l’Argentine aujourd’hui, serait : Comment la plupart des habitants peuvent-ils survivre avec une inflation incroyable (elle atteignit en Argentine jusqu’à 5 000 %), et/ou un taux de chômage très élevé depuis des années (qui, pour l’Argentine, atteint officiellement 20 % de la population active mais touche, dans certaines banlieues ou provinces reculées, plus de 60 %, c’est-à-dire la quasi-totalité de la population) et/ou des retards importants et récurrents dans la paiement des salaires ou des retraites ?

On peut penser d’abord à la débrouille individuelle par le travail au noir, ou le marché noir, ou le vol, ou, quand on peut, l’exploitation des relations familiales ou du lopin de terre. L’évocation des cinq années de pénurie de la dernière guerre en France, valable seulement pour les vieux, peut donner ici une des clés de cette question de la survie. Ces solutions individuelles s’imposent dans les périodes de pénurie lorsqu’il n’existe guère de solutions de défense sociale collective.

Nous ignorons si ce stade de la débrouille individuelle a été dépassé dans la Russie post-soviétique, mais dans l’Argentine d’aujourd’hui une réponse collective semble se faire jour, hors ou contre les circuits organisés de l’économie capitaliste garantis par l’Etat. Il nous semble que l’on ne peut ignorer les caractères de ces actions collectives dans ce domaine, même si on doit le faire avec toutes les considérations critiques possibles.

D’un côté, et nous en parlons séparément à propos de l’action des piqueteros, organisations actives de chômeurs, un premier stade collectif est la récupération à grande échelle de la marchandise par des pressions diverses plus ou moins radicales en vue de se faire attribuer des « dons « de vivres en nature (colis gratuits de l’Etat, des collectivités, des supermarchés ou des commerçants), la forme d’action collective garantissant son efficacité et assurant, dans un certain rapport de forces, une moindre exposition à la répression judiciaire. Cette récupération sous forme de racket s’est convertie, là où elle se révélait inefficace, en récupération par le pillage, c’est-à-dire par le « vol organisé en compagnie « pour reprendre la terminologie de l’Etat main armée du capital. Volontarisme contraint ou pas, chantage et pillage ne pouvaient être efficaces que dans des actions de commandos, surprise et rapidité étant des éléments essentiels dans l’art de déjouer une répression qui pouvait d’autant plus difficilement s’exercer que l’action était inévitablement amplifiée par un apport de « clients « profitant de l’aubaine.

Nous ne connaissons de ces « red de trueque « (« réseaux de troc ») que leur dimension et certains de leurs caractères, points que nous examinerons ci-dessous. Nous ne savons pas vraiment comment ils se sont formés (voir page 41) et, surtout, comment ils se sont propagés, comment ils sont gérés et quelles sortes de relations se sont tissées entre les participants. Mais un aspect essentiel tient aux caractères de l’échange A marchandise contre marchandise A, ce terme de marchandise désignant, comme dans la société capitaliste, non seulement des biens matériels mais n’importe quoi ayant une valeur d’échange et une valeur d’usage. Là aussi, cet échange peut se faire à une échelle individuelle ou à une échelle collective, sous la forme d’un échange immédiat « marchand « ou par solidarité (l’échange pouvant être différé par la pratique du « coup de main « rendu à plus ou moins longue échéance). (Il peut être d’ailleurs difficile de tracer la frontière entre ce qu’on pourrait appeler l’échange de voisinage et une formalisation à plus ou moins grande échelle). Dans tous les cas, mais plus impérativement dans cette formalisation, la question centrale reste celle de la fixation de la valeur, de l’équivalence entre les deux valeurs échangées. Cette équivalence peut s’établir en temps (de travail) ou en référence aux valeurs des marchandises échangées sur le marché capitaliste, ce qui introduit alors d’autres questions.

En Argentine, toutes les vicissitudes et misères frappant les travailleurs depuis longtemps ont favorisé la naissance de cette vaste organisation de troc, dont la dimension a pris avec les années une telle échelle qu’on peut la regarder sous l’angle d’une sorte de réorganisation parallèle spontanée de l’économie hors des circuits capitalistes de production et de distribution - même si elle se développe dans un système capitaliste, en partie à partir de marchandises anciennes ou récentes produites par ce système (achetées ou « récupérées « ).

Avant d’examiner en quoi consiste ce circuit de troc, on doit faire quelques observations qui peuvent conduire à émettre quelques réserves :

- certains ne manqueront pas de rapprocher du développement des Systèmes d’échanges locaux (SEL) français ou autres organisations de troc similaires, et de voir dans ce développement argentin la justesse et le potentiel des expériences européennes. Il ne fait pas de doute qu’à l’origine ce sont des idéologues du troc qui ont mis en place quelques expériences pratiques. Pour autant, la différence est grande : ceux qui animent et utilisent en Europe ces circuits de troc le font plus par idéologie que par nécessité. Les red de trueque argentins ont grandi par la nécessité de la survie.

- Ceux qui ont lancé et utilisent le plus ce réseau de troc doivent avoir quelque chose à échanger pour sa valeur d’usage. En majorité, ce sont des membres des classes moyennes ou ex-classes moyennes. Il y a fort à parier que le clivage entre les piqueteros et les participants des réseaux de troc recoupe la division entre le prolétariat (ou tout au moins la couche la plus pauvre et la moins qualifiée du prolétariat, qui n’a rien d’autre à échanger que sa force de travail brute, marchandise très abondante sur ce marché) et ceux, proches des classes moyennes ou leur appartenant, qui ont (soit par leurs possessions antérieures, soit par leur expertise ou qualification) quelque chose à échanger. Si l’on voit les moyens d’actions des piqueteros et la « reprise « directe des marchandises d’une part, et, d’autre part, la mise en place des circuits d’échanges, on peut observer que le choix des moyens de survie est déterminé par l’appartenance à une couche sociale :

- cette appartenance de classe définit d’un côté une forme revendicative d’action directe qui devient rapidement, pour être plus efficace, une forme plus radicale de récupération, une sorte d’attaque frontale contre la marchandise. Mais les prélèvements des piqueteros, volontaires ou contraints, les attributions de colis gratuits ne dépassent pas une simple répartition différente de la plus-value. Il ne s’agit nullement d’une transformation radicale du système mettant en cause l’extraction de cette plus-value par l’exploitation du travail ;

- elle définit d’un autre côté une innovation court-circuitant le circuit capitaliste de la marchandise mais pouvant apparaître comme une adaptation aux carences de ce système.

La question que l’on peut se poser, eu égard à ces observations, c’est ce que signifient en termes de transformation fondamentale de la société ces organisations de survie.

- Dans un cas comme dans l’autre (tout comme l’organisation et le caractère des manifestations et protestations), aucun pas ne semble avoir été fait dans le domaine de la production. Les quelques expériences de coopératives ou d’autogestion restent sporadiques et elles ont pu s’insérer dans ces mouvements ; tout comme quelques tentatives individuelles de production d’objets de consommation en vue de l’échange par le canal des red de trueque, ces tentatives sont trop limitées pour figurer autre chose précisément que des exceptions. A notre connaissance, il n’y a actuellement en Argentine, mis à part quelques grèves dans des entreprises bien définies ou les grandes messes syndicales, que très peu de mouvements d’occupation d’usine pour des revendications spécifiques aux travailleurs, encore moins de tentatives d’autogestion ou de formation de conseils ou autres organisation autonomes. Il est certain que dans la mesure où près de 50 % de la force de travail est inutilisée et où les entreprises ne tournent qu’à 50 % de leur capacité, où les services et fonctionnaires et autres agents des collectivités locales ou provinciales tiennent une place démesurée, une action proprement ouvrière pourrait paraître mineure. De plus il est difficile, faute d’informations, de dire quelle participation ouvrière directe soutient les piqueteros ou les assemblées de quartiers.
Ces remarques faites - et elles sont loin d’être négligeables ou secondaires -, on ne peut que souligner l’importance que ces red de trueque ont pris, tant dans la marginalisation des structures traditionnelles de l’économie capitaliste que dans le système de relations sociales, toutes choses qui ont joué certainement un rôle important dans le cours des événements.

Les red de trueque seraient nés au cours de l’année 1995 de l’action effective d’une vingtaine de personnes, plus préoccupées d’idéologie et d’écologie que des problèmes du capitalisme argentin, ; elles ont fondé des « clubs » d’échanges, à l’imitation des SEL européens. Mais la formule correspondait à un tel besoin, dans la descente aux enfers de l’économie argentine, qu’elle s’est répandue en quelques années à l’ensemble du pays, pour former un réseau national, avec des boutiques et des marchés réguliers, à date fixe ; elle a même conduit à émettre une monnaie spécifique, le credito - une sorte de bon d’échange portant cette valeur fictive. Chaque adhérent remplit une fiche sur laquelle il mentionne son offre et sa demande : tout peut être proposé et échangé. Outre des marchés réguliers avec présence physique, un marché réel mais virtuel s’est développé sur Internet.

On compterait ainsi en Argentine plus d’un millier de ces clubs regroupant jusqu’à 2 millions de participants « échangistes ». Il y aurait en circulation l’équivalent de près de 7 millions de dollars américains de creditos (environ 8 millions d’euros) et, en 2000, des produits d’une valeur comprise entre 600 et 800 millions de dollars américains auraient été ainsi échangés (entre 700 et 900 millions d’euros). C’est peu si l’on considère la dette ou le PIB argentins. Le réseau de troc se serait même répandu dans les pays voisins et, ces derniers mois, aurait fait un bond de 80 %, à la démesure de la faillite du pays. Mais le plus inquiétant pour le devenir de ce réseau, c’est que différentes collectivités, municipales et provinciales, ont d’une certaine façon reconnu ce mode de répartition des marchandises, admettant même le credito comme monnaie « légale ». Il est bien évident que l’extension du réseau a rendu sa formalisation nécessaire, d’où tout un ensemble de problèmes d’organisation au-delà du bénévolat, de financement, de prêts, etc. - questions sur lesquelles on ne possède que peu d’éléments.

Cette forme d’activité communautaire n’est d’ailleurs pas la seule, sans qu’on puisse préciser si des coordinations se sont créées entre des activités similaires mais qui pourraient paraître rivales. Un « red solidaria » (« réseau solidaire ») serait plus orienté vers la solution de problèmes sociaux ; il aurait 18 représentations dans le pays et œuvrerait plus dans le domaine des soins, notamment tentant de résoudre les carences dans l’approvisionnement des médicaments. Les assemblées de quartier tout comme les associations de chômeurs regroupant les piqueteros auraient aussi développé des organisiations communautaires : jardins d’enfants, cantines. Mais là aussi peu d’éléments ont franchi l’Atlantique.

Il reste une question à laquelle il est tout aussi difficile de répondre : quelle est l’incidence de toutes ces formes d’activités communautaires sur les mouvements de protestations divers (piqueteros, assemblées de quartiers, manifestations, vindicte des politiciens, etc..). Il y a sans doute une interconnexion étroite dans laquelle cause et conséquence interfèrent. On doit pourtant pouvoir affirmer, sans trop grand risque d’erreur, que, quelle que soit son origine et quel que soit son caractère, la réponse à des situations de pénurie et à des évidences de faillite d’un système et des politiciens qui y ont conduit créée, en raison de la dimension de cette crise et de son élargissement à différentes couches ou classes de la population, présentement une solidarité et une communauté d’action dans des domaines fort divers, mais dont on ne peut prévoir l’évolution.

Pratique et organisation globale dans la lutte de classe

La description et les analyses des différentes tendances dans les luttes et organisations tendant à faire face au chaos économique et social font ressortir tout un ensemble de particularismes étroitement liés aux origines sociales de ceux qui les impulsent : les chômeurs ex-travailleurs avec l’organisation et l’action directe des piqueteros, les (ex-) classes moyennes avec leurs assemblées ou l’utilisation croissante du troc. Leurs seuls points commun lors de l’explosion de décembre 2001, en dépit de ces origines sociales fortement différenciées, sont d’une part dans la réponse de base aux difficultés de la vie quotidienne - la survie -, d’autre part dans la rupture avec toute l’organisation « légale » de la société capitaliste, voire avec les règles mêmes de cette légalité. Au-delà de ces similitudes, les divergences pouvaient paraître importantes : les piqueteros - en principe chômeurs -, d’abord constitués, de manière quasi spontanée, en groupes de pression d’action directe « pour le pain et l’emploi » vont, tout en maintenant cette organisation, évoluer vers le radicalisme de la récupération et de l’expropriation ; les assemblées venant pour une part des classes moyennes, au départ groupes de pression pour la garantie des salaires et de l’accès aux comptes bancaires, vont elles aussi aller vers l’action directe ; le troc venant également des mêmes milieux, va se transformer en une organisation économique parallèle (ce qu’est aussi le travail au noir des piqueteros chômeurs).

La répression brutale, sanglante, de l’assaut frontal des 19 et 20 décembre a quelque peu modifié la nature de l’affrontement direct avec le pouvoir. Au moment où nous écrivons ces lignes (juin 2002), cela fait plus de cinq mois que le même type de manifestations et d’actions directes se répètent, paralysant le pouvoir politique coincé entre les conditions drastiques du FMI, le soutien contesté des structures provinciales aux mains de caciques locaux et la menace d’une explosion sociale et d’un nouvel assaut frontal.

Toute statique que cette situation puisse paraître, on peut percevoir les grandes lignes d’une évolution. Si le pouvoir ne s’est pas consolidé (ni internationalement ni à l’intérieur) et peut même paraître affaibli par des conflits internes (qui reflètent à coup sûr les liens de certaines fractions avec des secteurs capitalistes nationaux et/ou étrangers), il est certain qu’en réponse à ces contestations permanentes potentiellement explosives et sapant les bases mêmes du système, des barrières répressives ont été mises en place :

- les « récupérations » ont été rendues plus difficiles par des aménagements pour la protection des lieux visés (bâtiments officiels, banques, supermarchés, boutiques), les transformant en véritables forteresses protégées par la police, l’armée ou des milices privées, voire par les commerçants eux-mêmes armés jusqu’aux dents. Encore récemment, des arrestations ou des blessés par balles montrent que le régime peut, si les circonstances le permettent, limiter les assauts contre « l’ordre public » ;
u ceci peut expliquer que l’accent soit de nouveau mis sur les barrages routiers (qui n’avaient pas cessé) alors que les attaques de récupération sont devenues plus difficiles. Mais là aussi le rapport de forces peut se modifier brusquement. Alors que Duhalde « promet » à un des « leaders » piqueteros l’octroi d’une indemnité de 40 dollars mensuels (44 euros) aux chômeurs, un appel est lancé par l’organisation nationale des piqueteros pour « un blocage permanent illimité des routes ». En même temps, l’action directe s’étend, par des blocages aux sièges des sociétés pétrolières et d’électricité pour obtenir un « tarif social ». Parallèlement on voit se multiplier dans les provinces les occupations de bâtiments publics par les chômeurs et les travailleurs aux salaires impayés ;

- si elles sont plus rares, les pratiques de récupération semblent s’être élargies en de véritables sièges des supermarchés, associant tout un voisinage, plusieurs milliers de manifestants exigeant une distribution de nourriture et la baisse des prix ;

- les assemblées de quartier et les assemblées centrales peuvent montrer aussi une certaine lassitude, qui s’exprimerait dans une plus faible participation, mais on voit en même temps une transformation dans des actions plus vastes, en association avec d’autres secteurs en lutte. Par exemple, lors de la venue de la délégation du FMI, les accès routiers de Buenos Aires sont bloqués et les hôtels où résident ses membres sont assiégés : lors de la discussion au Parlement des 14 points du FMI, non seulement le Parlement est assiégé (protégé cette fois par les militaires, la police étant peut être moins sûre), mais les routes menant à Buenos Aires sont barrées et des émeutes éclatent dans différentes villes de province (Jujuy, San Juan, Rosario...). « Qu’ils s’en aillent tous » redevient le slogan des intervenants ;

- il semble se développer, au niveau des quartiers, une coordination entre les différents mouvements pour des actions de survie, non seulement vers les supermarchés mais aussi vers les hôpitaux par exemple, ou vers les commissariats pour obtenir la libération des manifestants arrêtés.

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Il est difficile de dire s’il s’agit d’un mouvement de base qui s’élargit et s’approfondit, passant par une prise en charge sociale à travers l’administration directe de la survie. Mais on ne peut s’empêcher de corroborer ces faits à d’autres, qui paraissent isolés, mais dont on ne sait pas, à cause des carences de la médiatisation, s’ils le restent vraiment, ni quelle est leur répercussion dans le prolétariat ; ces faits concernent cette fois les lieux mêmes de l’exploitation, les entreprises.

Sans doute, des grèves ou actions directes ont eu ou ont lieu pour le paiement des salaires arriérés ; ce n’est pas nouveau, mais ces mouvements ne concernent guère que les employés des provinces en surnombre (souvent d’ailleurs des anciens ouvriers des industries liquidées lors des privatisations) ou, plus récemment, des enseignants de Río Black.

Plus significatives sont des actions dans les chemins de fer, dont on sait peu de choses sinon qu’elles suivent la suppression de 500 services et la suspension de 4 000 emplois, et différentes « petites » grèves autour des fermetures d’usines.

Trois de ces dernières grèves semblent prendre une valeur symbolique dans le contexte actuel de l’Argentine :
- à Neuquén (dans le sud), la grève avec occupation d’une usine de céramique avait commencé avant les événements de décembre mais elle semble avoir polarisé la résistance dans la région ;
- à Matanza, dans la banlieue de Buenos Aires, la boulangerie industrielle Panificadora, fermée, a été occupée par les travailleurs avec le soutien de tout le quartier et remise en activité pour la fourniture de pain à prix réduit aux habitants, dont les piqueteros assurent la protection contre une éventuelle intervention policière ;
- à Buenos Aires, depuis le 18 décembre, l’usine de confection Brukman, déclarée en faillite et fermée, a été occupée par les 54 travailleurs. Virés par les flics, ils l’ont réoccupée avec le soutien de la population du quartier et l’ont remise en activité, toujours sous cette protection. La déclaration d’une ouvrière paraît donner le sens de cette reprise d’activité : « Nous ne pensons pas faire une coopérative, parce que nous ne voulons pas être les nouveaux monstres de l’économie... On devrait [alors] se soumettre à 11 personnes qui donneraient des ordres à tous les autres... » ;
- dans les provinces notamment, il semble qu’il y ait des réactions directes contre les bureaucraties syndicales lors de manifestations à Neuquén, Quilmes, Jumps, etc.
Peut-on voir dans ces manifestations qui touchent aux rapports de production un signe d’une sorte de fusion des luttes dans différents domaines, dans un mouvement émanant de comités de base et de groupes politiques ultra-gauche ?

L’appel à la constitution d’un « pôle ouvrier » et à la convocation d’assemblées générales « pour en finir avec les bureaucraties syndicales et le gouvernement capitaliste » (sur la base d’un délégué élu pour 20 participants) est-il représentatif d’un tel courant d’unification ? Il est bien difficile de le dire au stade actuel, mais le fait que ces noyaux le lancent dans la situation que nous venons de décrire peut signifier que cette unification - quelles que soient ses voies de concrétisation - est dans les esprits comme une nécessité de la lutte de classe à ce stade. Il reste bien évident aussi que, du côté du pouvoir et de ses auxiliaires, tous les efforts seront faits pour endiguer ou pour contrôler ce mouvement d’unification, et il est fort possible que cet appel soit une de ces tentatives de contrôle.

La dette latino-américaine, reflet de la crise financière internationale

Avant d’aborder la « crise de l’Argentine », crise qui est bien plus celle du capital mondial que de l’Argentine en elle-même, nous allons faire un bref résumé de la situation dans la zone latino-américaine (Mexique compris). C’est à partir de 1982, date de la « crise mexicaine », que les pays latino-américains gorgés d’emprunt internationaux entrent globalement dans la récession (3). Pendant des années, les gouvernements de cette zone ont confondu accumulation de dettes avec accumulation de capital. Rapidement, ces gouvernements (dictatoriaux ou démocratiques) vont buter sur un dilemme : il n’est plus possible d’accroître le revenu disponible au moyen de l’endettement, les banques attendant l’arme au pied le remboursement des intérêts. Les Etats de ces pays sont donc sommés de procéder rapidement à des coupes claires dans les dépenses nationales, pour dégager les fonds nécessaires aux remboursements, selon la formule adoptée à l’époque « prêts forcés-remboursement contraint ».

Tous les Etats et gouvernements vont donc procéder à la grande ponction « citoyenne ». Cinq ans après la crise mexicaine, le montant des remboursements des pays latino-américains est impressionnant, une fraction importante des intérêts dus est remboursée. La récession de 1982-1983 et la forte dévaluation (20 % en terme réel entre 1981 et 1985) en a été le prix à payer par les prolétaires. Ces mesures furent doublées d’une hyperinflation, notamment pour l’Argentine (2 000 %) et la Bolivie (30 000 %) au milieu de l’année 1985.

Suite à cette crise, les banques ne vont plus consentir aux pays d’Amérique latine que les crédits nécessaires au maintien des flux de remboursement des intérêts dus. La méfiance règne, et les marchés dès lors considèrent que les pays endettés ne pourront plus rembourser la totalité de la dette. Les banques en arrivent à considérer (1987) qu’il faut abandonner l’idée que « Les nations ne faisant pas faillite, les banques n’ont pas à se protéger contre les pertes » (4). Le Brésil suspend en février 1987 le paiement des intérêts dus sur 68 milliards de prêts privés étrangers.

A partir de 1987, les banques commencent à provisionner pour créances douteuses, tout en considérant que les pays latino-américains entrent dans une récession profonde et durable et qu’il n’est déjà plus possible d’appliquer la formule de 1982 « prêts forcés-remboursement contraint » sans déclencher des risques politiques graves.
C’est alors qu’est mis en place le plan Brady, qui consiste à utiliser les ressources du FMI et de la Banque mondiale, tout en proposant aux débiteurs de racheter leur dette avec une décote qui tienne compte de celles pratiquées sur le marché secondaire. Ou d’échanger leur dette contre de nouvelles obligations avec des taux d’intérêts plus faibles. L’Argentine va utiliser ce plan en 1992. Ce qui n’empêchera pas (en 1993) la faillite des banques argentines : Banco Extrader, Banco Bases et Banco Multicrédito suite à la crise du peso. Au Brésil : la Banco Económico de Bahia est en faillite technique. Les principales banques privées du Brésil ont mis en place un plan de 800 millions de réaux pour garantir les dépôts de cette banque.

En 1994-1995, nouvelle crise mexicaine. Un vent de panique va secouer les marchés financiers. Cette crise est d’autant plus importante, déclare Michel Camdessus, directeur général du FMI, qu’elle est la « première crise d’envergure dans le nouveau monde des marchés financiers globalisés ». A la mi-décembre 1994, le peso était dévalué
de 40 %.

L’Amérique latine se trouve aujourd’hui dans la situation « du chapeau de Balzac » ; il n’est plus possible sans risque d’extension des émeutes de pressurer davantage les prolétaires (salariés, chômeurs, sans-emploi, et agriculteurs). Les banques vont donc organiser un marché secondaire de liquidation des dettes et solder leurs créances sur le tiers monde... Les rats quittent le navire.

En 2001-2002, la croissance de tous les grands pays latino-américains est révisée à la baisse (5) ; quant à l’Argentine, elle est déclarée en « faillite ». Il en résulte la situation suivante : la défiance des capitaux privés vers l’Amérique latine et l’augmentation de leur coût constituent un facteur de déstabilisation financière de la zone, déstabilisation déjà en cours en Argentine (restructuration de la dette publique) et au Venezuela (risques d’arriérés externes). La croissance des exportations en dollars de la zone était de 22 % en 2000 ; elle chute à 1% en 2001. De nouveau le besoin d’endettement s’accroît, d’autant plus que les investissements directs étrangers (IDE) se ralentissent et que le déficit courant se creuse.

Le Chili et le Mexique restent stables ; le peso mexicain s’est même réapprécié. Ces deux pays comptent sur « une reprise américaine et mondiale » pour ne pas basculer dans la récession. Les pays andins et ceux d’Amérique centrale peuvent être distingués de ceux du Mercosur (6). Les premiers sont moins sous les griffes de la financiarisation que les seconds, donc plus indépendants de la finance mondiale ; ils subissent surtout les effets de la baisse du prix des matières premières (Pérou, Colombie, Venezuela). Les seconds se trouvent entraînés dans la tourmente de l’endettement : l’Argentine a les deux genoux à terre ; quant au Brésil, sa base économique s’est détériorée depuis l’hiver 2000-2001, et le FMI le soutient de plus en plus comme la corde soutient le pendu.

L’Argentine et le contexte international

La situation catastrophique de l’Argentine n’est pas un cas isolé, mais la résultante d’une dévalorisation financière internationale dont les premiers coups de boutoir ont commencé en 1982 (crise mexicaine), suivis en 1985 de l’effondrement des caisses d’épargnes américaines : 500 milliards de dollars de perte (presque la moitié de la dette du tiers- monde). Deux ans après c’est le krach historique de 1987 (2 000 milliards de dollars partent en fumée). Depuis, les dévalorisations financières se sont succédé les unes après les autres comme jamais auparavant dans l’histoire du capitalisme..
En somme la dépréciation du capital-argent est un puissant moyen de centralisation de la richesse financière, et un moyen pour purger le système financier de son capital fictif. Il suffit de prendre pour exemple la Citicorp, première holding bancaire américaine. Celle-ci décide, en mai 1987, de provisionner 3 milliards de dollars sur les créances qu’elle détient sur le tiers-monde. Cette décision va mettre tout de suite à mal les banques, qui n’ont pas la capacité financière de provisionner à cette hauteur leurs créances douteuses. Sont dans ce cas par exemple la Bank of America ou Manufactures Hanover aux Etats-Unis.

Cependant nous verrons que les dépréciations financières sont le plus souvent l’expression d’une incapacité du capital productif à réaliser la plus-value qui lui permettra d’obtenir son profit après l’intérêt qu’il doit à son créancier prêteur. La crise asiatique a parfaitement révélé ce double mouvement de dépréciation du capital (capital-argent et capital fixe).

Les crises actuelles, comme nous pouvons l’observer, sont principalement boursières et monétaires et explosent comme la résultante de spéculations « exagérées ». Cela tient au fait qu’il faut faire une distinction entre l’époque marchande et industrielle, où les crises se manifestaient en général comme surproduction de marchandises, alors que sous l’hégémonie du capitalisme financier, le « pivot » des crises est alors « le capital-argent, et leur sphère immédiate est aussi celle de ce capital, la Banque, la Bourse et la Finance » (Le Capital, éd. Moscou, t. I, p. 140).

Si la crise mexicaine de 1994 est restée dans l’ensemble circonscrite à la sphère financière et donc n’a que très peu touché l’économie réelle (7), le peso était dévalué de 40 % et la huitième banque du Mexique entrait en insolvabilité technique. La crise asiatique (1997-1998) par contre va sortir de la sphère financière et se déployer sur l’ensemble de l’appareil productif. L’économie réelle de toute la zone asiatique est dans le marasme, le FMI exige le démantèlement des conglomérats (chaebols) de la Corée du Sud. En fait, les Etats-Unis et l’Union européenne viennent d’éliminer un concurrent redoutable, dont ils ont pillé l’industrie en reprenant les entreprises à bas prix, d’autant plus facilement que la monnaie nationale était dévaluée. Contrairement au Mexique qui, dès 1995, reprenait ses exportations (+ 35% en volume et + 30% en dollars), l’Asie continuera de connaître une crise latente.

La crise russe de 1998 ne peut être détachée de celle de l’URSS et de la révision semi-pacifique des accords de Yalta. La Russie comptait rapidement privatiser ses entreprises publiques, en les cédant aux financiers internationaux, pour rembourser ses dettes et retrouver plus d’indépendance. Elle comptait sur les investissements directs de l’Occident pour sortir du marasme économique.. La privatisation avortée de la compagnie pétrolière Rosneft provoqua une plongée de la Bourse de 40 %. La crise étant ici limitée à la sphère financière, la brèche a été colmatée par le FMI. La crise actuelle de l’Argentine est un véritable laboratoire des contradictions du capitalisme que nous allons analyser plus en détail maintenant.

Le rôle particulier de l’Etat dans l’endettement

« Si les démocrates exigent la régulation de la dette publique, les ouvriers doivent exiger la banqueroute de l’Etat. » (Karl Marx, 1re Adresse du Comité de la Ligue des communistes, 1850.)

Ce qui domine dans la crise financière (monétaire et économique) de l’Argentine, c’est le rôle central de l’Etat dans cette crise ; c’est l’endettement de l’Etat qui a entraîné le pays vers la faillite. C’est la dette publique qui est devenue l’arme la plus acérée pour paupériser un pays entier et le mener à la ruine. Comment donc ne pas s’interroger, sur le sort du monde entier, quant on sait que le capital fonctionne de plus en plus sur la dette publique ?

« Or ce capital fictif, écrit Tom Thomas dans L’Hégémonie du capital financier et sa critique (éd. Albatroz), constitue l’élément essentiel de la masse du capital financier mondial. Le stock des actifs financiers mondiaux est en effet constitué à 30 % de titres publics (et pour encore 30% de titres et monnaies, devises). Ce qui montre l’importance du rôle des Etats dans le gonflement de la rémunération du capital fictif mondial. Ils lui assurent la garantie des titres les plus sûrs, de placements très fluides, de rendements réguliers. Ainsi, “les marchés des titres d’Etats sont devenus le compartiment le plus actif du marché financier international... les opérations sur les titres publics dépassent de beaucoup celles de tous les autres marchés financiers, marché des changes excepté” (mais le marché des changes est lui-même largement animé par les déficits publics). Selon le FMI lui-même, les marchés des titres obligataires publics sont devenus l’“épine dorsale” des marchés obligataires internationaux. »

L’Argentine ou, plus exactement, son peuple, survivent depuis trois ans dans la récession ; la politique délibérée d’endettement de l’Etat a mené le pays à la faillite. Ce qui veut dire que non seulement l’Argentine est incapable de rembourser sa dette (environ 147 000 millions de dollars fin 2000), capital devenu fictif car consommé de manière improductive, mais pour lequel le peuple argentin est contraint de payer les intérêt de la dette (11 millions de dollars), soit 22% des dépenses publiques.

Entre mars 1976, début de la dictature Videla, et l’année 2001, la dette du peuple argentin a été multipliée par vingt (elle est passée de 8 000 millions de dollars à 160 000 millions). Pas étonnant que la majorité du peuple d’Argentine vive plus mal qu’il y a trente ans. Le peuple a remboursé depuis 1976, 200 000 millions de dollars pour un endettement qui « a été mangé, dépensé par l’Etat. Il n’existe plus... parce que jamais il n’avait été destiné à être dépensé en tant que capital » (Karl Marx) (8).

Nous verrons plus loin comment ce capital a été dépensé, mais pour le moment essayons de cerner la longue évolution de ce pays vers sa crise totale. La dictature argentine n’aurait pas été en mesure de maintenir son régime de terreur au cours des années 1976-1980 sans le soutien actif des Etats-Unis ; la dictature s’est donc placée d’entrée de jeu sous l’aile protectrice de l’oncle Sam, et l’oncle Sam voyait d’un œil bienveillant l’endettement argentin comme le plus sûr moyen de contrôler ce pays, qui pendant des décennies de péronisme avait réussi un certain décollage économique.
La dictature Videla, qui a sur les mains le sang de 30 000 morts, n’avait pas le choix ; elle devait collaborer avec les Etats-Unis ou disparaître. La collaboration devait amener progressivement la dictature à renoncer complètement à l’indépendance du pays. En avril 1991, la loi de convertibilité, qui établit qu’un peso égale un dollar, allait avoir pour conséquence d’ôter au gouvernement toute possibilité d’émettre de la monnaie. L’Argentine devenait, pour se financer dépendante des capitaux étrangers, et la dictature, une bourgeoisie compradore, agent direct du capital financier international. Elle ne représente plus « les citoyens argentins » mais ses intérêts propres comme nous allons le voir. La ruine du pays sera son propre enrichissement ainsi que celui du capital financier.

Le jugement du 13 juillet 2000

Le gouvernement civil qui a succédé à la dictature a été contraint de mener une enquête sur la question de l’endettement. Le jugement, rendu le 13 juillet 2000, n’a abouti à aucune condamnation (en raison de la prescription). Seulement il a révélé une partie de l’entreprise destructrice mise en place ; on apprenait ainsi :
- que le FMI avait soutenu activement la dictature, notamment en lui fournissant un de ses hauts fonctionnaires, le dénommé Dante Simone ;
- que la Réserve fédérale de New York a servi d’aval auprès des banques privées américaines afin que celles-ci prêtent de l’argent à la di
ctature, la Réserve fédérale ayant servi directement d’intermédiaire dans une série d’opérations de la Banque centrale argentine ;
- que la dictature endettait le Trésor public et les entreprises publiques ; elle permettait aux capitalistes argentins de placer à l’étranger des quantités tout à fait considérables de capitaux. Entre 1978 et 1981, plus de 38 000 millions de dollars auraient quitté le pays de manière « excessive ou injustifiée « . C’était notamment permis par le fait que chaque résident argentin pouvait acquérir quotidiennement 20 000 dollars - qui pouvaient ensuite être placés à l’étranger. Bref, l’Etat s’endettait tandis que les
capitalistes décapitalisaient allègrement : « Approximativement, 90 % des ressources provenant de l’extérieur via l’endettement des entreprises (privées et publiques) et du gouvernement étaient transférés à l’extérieur dans des opérations financières spéculatives. » D’importantes sommes
empruntées aux banques privées aux Etats-Unis et en Europe occidentale étaient ensuite déposées auprès de ces mêmes banques. Les entreprises
publiques comme YPF ont été mises systématiquement en difficulté (voir note 8).

Le régime de transition « démocratique » qui a succédé à la dictature a transformé la dette des entreprises privées en dette publique de manière parfaitement illégale : cela signifie qu’il devrait être possible de modifier cette décision. Parmi les entreprises privées dont la dette a été reprise par l’Etat - cela signifie que l’Etat argentin endetté auprès de ces banques a décidé d’assumer les dettes de celles-ci ; sans commentaire -, vingt-six étaient des entreprises financières. Parmi elles figuraient de nombreuses banques étrangères installées en Argentine : City Bank, First National Bank of Boston, Deutsche Bank, Chase Manhattan Bank, Bank of America... Un exemple précis de collusion entre Banque privée du Nord et dictature argentine : entre juillet et novembre 1976, la Chase Manhattan Bank a reçu mensuellement des dépôts de 22 millions de dollars (ces montants ont augmenté par la suite) et les a rémunérés à environ 5,5 % ; pendant ce temps, au même rythme, la Banque centrale argentine empruntait 30 millions de dollars à la même banque des Etats-Unis, la Chase Manhattan Bank, à un taux de 8,75 %.

Les conclusions du jugement sont accablantes pour la dictature, pour le régime qui lui a succédé, pour le FMI, pour les créanciers privés... La sentence rendue par le tribunal énonce clairement que « la dette extérieure de la nation (...) a augmenté considérablement à partir de l’année 1976 par la mise en œuvre d’une politique économique simple et agressive qui mit le pays à genoux lors de l’utilisation de diverses méthode qui ont déjà été exploitées et ont entre autres bénéficié aux entreprises et au commerce privé, national et étranger au détriment des sociétés et entreprises d’Etat - qu’une politique orientée appauvrit jour par jour, ce qui se répercuta dans leur valeur au moment où débuta leur privatisation ».

Le jugement devrait servir de base à une action résolue pour le non-paiement de la dette extérieure publique argentine et pour son annulation. Cette dette est odieuse et illégitime. Les créanciers ne sont pas en droit de continuer à en percevoir le service. Leurs créances sont nulles. Et comme les nouvelles dettes acquises depuis 1982-1983 ont servi essentiellement à rembourser les anciennes, elles sont elles-mêmes largement entachées d’illégitimité. L’Argentine peut parfaitement s’appuyer sur le droit international pour fonder une décision de non-paiement de sa dette extérieure.
Plusieurs arguments juridiques peuvent être invoqués, parmi lesquels la notion de « dette odieuse » (la dette argentine a été contractée par un régime despotique coupable de crimes contre l’humanité, les créanciers ne pouvaient pas ne pas le savoir), la force majeure (comme les autres pays endettés, l’Argentine a été confrontée à un changement brutal de situation à cause de la décision d’augmentation des taux d’intérêt, prise unilatéralement par les Etats-Unis à partir de 1979) et l’état de nécessité (l’état des finances de l’Argentine lui interdit de poursuivre le remboursement de la dette car cela l’empêche de remplir ses obligations au regard des pactes internationaux à l’égard de ses citoyens en terme de droits économiques et sociaux). Depuis le jugement du 13 juillet 2000, les événements en cascade vont révéler toute l’étendue et toute la pourriture du système de la dette publique.

L’endettement de l’Etat sous la dictature militaire

C’est durant la période de la dictature militaire et violente du général Videla (1976-1981) que l’Etat argentin et le FMI vont mettre en place une politique d’endettement systématique. Ceci afin d’augmenter de manière fictive ses réserves en devises étrangères comme l’avaient pratiqué au XIXe siècle l’Empire ottoman et l’Egypte (voir le texte de Rosa Luxemburg sur la question, in L’Accumulation du capital, t. II, et notre annexe page 72). Alors que l’augmentation des réserves en devises auraient dû être le produit des échanges de marchandises sur le marché mondial (réalisation de la plus-value), l’accumulation de dettes était présentée comme accumulation de capital. Ces réserves n’étaient ni gérées ni contrôlées par la Banque centrale, dont le gouverneur était Domingo Cavallo (9).

Cette politique d’endettement, politique naturelle du capital financier est toujours présentée par les autorités, comme un moyen de soutenir une forte augmentation des importations. Dans la réalité, et toute l’histoire de l’endettement international en atteste, le rôle des emprunts internationaux non seulement permet au vieux capital (travail passé capitalisé) d’élargir son champ d’exploitation et d’accumulation, mais encore de provoquer la ruine des économies naturelles pour y substituer l’économie marchande. La pénétration du capital de prêt mène toujours au même résultat « accumulation de la richesse à un pôle et pauvreté à l’autre ». Tel sera le plan économique (8) que le ministre de l’économie, Martínez de Hoz, et le secrétaire d’Etat à la Coordination et à la Programmation économiques, Guillermo Walter Klein, vont mettre en place, avec les recommandations du FMI, à partir du 2 avril 1976. Un long processus de destruction de l’appareil productif du pays (11) va se mettre en action. On apprendra que la majorité des emprunts (aussi bien en Argentine qu’au Venezuela) ne serviront en réalité qu’à financer la fuite des capitaux. La majeure partie des prêts octroyés à la dictature argentine, provenait des banques privées du Nord (12). Cette politique d’endettement, va permettre à la dictature d’obtenir une reconnaissance des milieux financiers internationaux, pour sa capacité au maintien de l’ordre et au siphonage de la plus-value. En 1978 la coupe du monde de football est organisée en Argentine.

L’après-dictature et l’impunité

Le régime post-dictatorial n’épurera ni l’armée ni la police. Au contraire, les militaires engagés dans la répression sont restés en fonction et ont obtenu l’impunité par les lois du « point final » et de « l’obéissance due » décidées en 1986-1987. « Un scandale a éclaté parce que l’un d’eux, le capitaine Astiz, a brisé pour la première fois la loi du silence observée par les militaires : en 1982, un ami m’a demandé s’il y avait bien eu des disparus. Je lui ai répondu : “Bien sûr, il y en a eu 6 500, voire plus, mais pas plus de 10 000. Tous ont été éliminés” » (Le Soir, 16 janvier 1998). La plupart des hauts fonctionnaires de l’appareil d’Etat sont restés en place, certains même avec une promotion. Le gouvernement dirigé par Alfonsín (1983-1989), constatant que la Banque centrale argentine déclare ne pas avoir de registre de la dette extérieure publique, va poursuivre la politique de ses prédécesseurs, avec une particularité : c’est lui qui décide que l’Etat doit assumer l’ensemble de la dette tant privé que publique. Confirmant ainsi la célèbre réflexion de Marx : « La seule partie de la soi-disant richesse nationale qui entre réellement dans la possession collective des peuples modernes, c’est leur dette publique. » (Karl Marx, Le Capital, t. 1, éd.de Moscou, p. 721.)

Les privatisations à marche forcée

Le gouvernement Menem (1989-1999), qui a succédé à Alfonsín, a prétexté l’endettement formidable des entreprises publiques pour justifier aux yeux de l’opinion publique sa politique de privatisation généralisée entre 1990 et 1992. Cependant, cet endettement était le résultat de la politique d’endettement imposée par le gouvernement. L’Etat, une fois de plus, intervenait pour soutenir le capital financier :
« C’est ainsi par exemple que la principale entreprise publique argentine, l’entreprise pétrolière YPF (Yacimientos Petroliferos Fiscales), a été forcée de s’endetter à l’extérieur alors qu’elle disposait de ressources suffisantes pour soutenir son propre développement. Au moment du coup militaire du 24 mars 1976, la dette externe d’YPF s’élevait à 372 millions de dollars. Sept années plus tard, à la fin de la dictature, cette dette s’élevait à 6 000 millions de dollars. Son endettement a été multiplié par seize en sept ans. Presque aucun montant emprunté en devises étrangères n’est arrivé dans les caisses de l’entreprise, ils sont restés aux mains des dictateurs. Sous la dictature, la productivité par travailleur d’YPF a augmenté de 80 %. Le personnel total est passé de 47 000 à 34 000 agents. La dictature, pour augmenter les recettes dans ses caisses, a diminué de moitié l’argent ristourné à YPF sur la vente des combustibles au public. De plus, YPF était obligé de faire raffiner une partie du pétrole qu’elle extrayait par les multinationales privées Shell et Esso alors qu’elle aurait pu, vu sa bonne situation financière au début de la dictature, se doter d’une capacité de raffinage correspondant à ses besoins (complétant ses raffineries de La Plata et de Luján de Cuyo). En juin 1982, tout l’actif de la société était représenté par l’endettement. » (O Globo, 8 avril 1997, Brésil.)

Outre YPF (vendu à la multinationale pétrolière espagnole Repsol en 1999), la compagnie aérienne Aerolíneas Argentinas a été vendue à l’espagnole Iberia moyennant en cash 130 millions de dollars, le reste étant constitué d’annulations de créances de dettes. Les Boeing 707 qui équipaient sa flotte ont été bradés pour 1 dollar symbolique (1,54 dollar exactement !). Iberia a emprunté pour acheter l’entreprise et a fait porter la charge totale de l’emprunt sur le dos de la nouvelle entité Aerolíneas Argentinas qui, du coup, s’est retrouvée endettée dès son origine. En 2001, Aerolíneas Argentinas, propriété d’Iberia, était au bord de la faillite par la faute de ses propriétaires. La privatisation d’Aerolíneas est exemplaire. En général, les entreprises privatisées ont été cédées libérées de leur dette, celles-ci ayant été reprises par l’Etat.

Reprise des dettes capitalistes par l’Etat et endettement forcé des entreprises publiques

En 2001, le gouvernement dit de centre gauche de la Rúa (1999- 2001) va, comme le demande le FMI, imposer une austérité draconienne à la majorité du peuple. Le cadeau suprême (reprise des dettes publique et privée) d’Alfonsín aux capitalistes argentins (et étrangers) n’est pas remis en cause (13). Dès lors, la dette de l’Etat s’est alourdie du fardeau de la dette des entreprises privées, car il doit assumer leurs obligations à l’égard des créanciers. Depuis, les capitalistes argentins ont maintenu cette politique d’évasion de capitaux comme s’il s’agissait d’un sport national. Au point que si on devait créer un championnat latino-américain d’évasion des capitaux, la classe capitaliste argentine pourrait prétendre la gagner face à des concurrents pourtant eux-mêmes très forts en la matière, les capitalistes brésiliens, mexicains et vénézuéliens.
Par contre, les dettes des entreprises publiques qui avaient elles aussi fortement augmentées par décision de la dictature n’ont pas été annulées, sauf quand il s’est agi de privatiser ces entreprises. Les gouvernants en place après la chute de la dictature se sont servis du prétexte de l’endettement des entreprises publiques pour les privatiser, tout en ayant soin de mettre leurs dettes à la charge de l’Etat avant de les vendre.
« Menem a confié à la banque américaine Merril Lynch l’expertise de la valeur de YPF. Merril Lynch a délibérément réduit de 30 % les réserves pétrolières disponibles afin de sous-estimer la valeur de YPF avant sa mise en vente. Une fois la privatisation réalisée, la partie des réserves occultées est réapparue dans les comptes. Les opérateurs financiers qui avaient acheté à bas prix les actions de l’entreprise, ont pu alors engranger de formidables bénéfices grâce à l’augmentation des cotations en bourse des actions YPF. Cette opération permet en plus de vanter idéologiquement la supériorité du privé sur le public.

Remarque : la même banque américaine Merril Lynch a été chargée par le président brésilien Fernando Enrique Cardoso de procéder en 1997 à l’évaluation de la principale société publique brésilienne, Vale do Río Doce (entreprise d’extraction de minerais). Merrill Lynch a été accusée à l’époque par de nombreux parlementaires brésiliens d’avoir sous-évalué de 75 % les réserves en minerais de l’entreprise. » (O Globo, 8 avril 1997, Brésil).

Demain d’autres Argentine

Ce qui se passe en Argentine peut être le signe d’une crise générale du système financier international. Du fait que la récession s’est mondialisée ; des pays entiers peuvent demain entrer en faillite. C’est le cas de la Turquie, qui vient de négocier avec le FMI un emprunt de 10 milliards de dollars, du Liban, du Brésil. La Thaïlande et les Philippines sont aussi dans le collimateur de la récession. Le fonds de pension Calpers vient de retirer ses investissements de Thaïlande, des Philippines et de Malaisie. Les risques s’aggravant, nous avons vu comment dès 1987 la banque américaine Citicorp prévoyait que des Etats ne seraient plus en mesure de garantir les créances des banques. Le FMI lui-même fut un temps remis en question et, à la fin de 2001, on disait que « la création d’un droit de la faillite applicable aux Etats dans l’incapacité de rembourser leur dette apparaît plus que jamais d’actualité. L’idée n’est pas neuve. Elle avait déjà fait florès du temps de la crise asiatique, avant de sombrer à nouveau dans l’oubli. Qu’elle resurgisse avec les difficultés argentines n’est pas une surprise. La grande nouveauté est que l’idée est désormais poussée par le FMI » (La Tribune, 24 décembre 2001). Ce n’est pas la première fois que des pays entrent en faillite. Rosa Luxemburg, dans son livre L’Accumulation du capital, parle longuement des conséquences de l’emprunt international et montre comment se déploie le capital dans le monde :

« Entre 1870 et 1875, écrit-t-elle, les emprunts furent contractés à Londres pour une valeur de 260 millions de livres sterling, ce qui entraîna immédiatement une croissance rapide des exportations de marchandises anglaises dans les pays d’outre-mer. Bien que ces pays fissent périodiquement faillite, le capital continua à y affluer en masse. A la fin des années 1870, certains pays avaient partiellement ou complètement suspendu le paiement des intérêts : la Turquie, l’Egypte, la Grèce, la Bolivie, le Costa-Rica, l’Equateur, le Honduras, le Mexique, le Paraguay, Saint-Domingue, le Pérou, l’Urugay, le Venezuela. Cependant, dès la fin des années 1880, la fièvre des prêts aux Etats d’outre-mer reprenait... » (L’Accumulation du capital, éd. Maspero, p. 95 - voir aussi page 72.)

Nous ne pouvons pas prévoir l’évolution de la crise économique et sociale en Argentine, qui dépendra de nombreux facteurs. La poussée sociale va-t-elle passer à une autre étape et se dégager franchement du nationalisme ? Le gouvernement Duhalde, pour calmer la rue, prévoit un revenu minimum ; mais il essaye tant bien que mal de constituer un « front national ». Il vient de procéder à une réhabilitation des vétérans des Malouines et tient tête pour la forme au FMI, mais s’apprête déjà à passer un accord avec lui. Cet accord prévoirait de s’attaquer au déficit des provinces (350 000 emplois de fonctionnaires sont visés). Le FMI exige le retrait des bons que les provinces émettent sans garantie monétaire pour payer les fonctionnaires, le ministre de l’économie s’est déjà engagé à les éliminer en une année.

HISTOIRE POLITIQUE

« Un pays transformé en immense zone franche financière » : c’était le titre d’un article du Monde diplomatique de juillet 1987 consacré à l’Argentine, et qui brossait succinctement un tableau historique, économique et politique, depuis les luttes d’unification de 1810 à 1853 jusqu’aux années 1930, période où, sous l’influence dominante du capital britannique, se poursuit l’équipement en infrastructures orientées vers un semi-colonialisme appuyé sur la grande propriété foncière, faisant du pays un des pourvoyeurs mondiaux de produits agricoles bon marché. Il se développe ce qu’un autre article du même journal appelle une « culture de rente », qui va effectivement dominer la vie économique et sociale jusqu’à aujourd’hui (14).

C’est un développement industriel parallèle qui, avec la crise de 1930 (qui tarit les débouchés agricole et les sources de produits importés), les aléas économiques et guerriers du monde, va connaître un grand essor de 1930 à 1970 - une industrialisation par substitution. Avec plus tard une intégration verticale et le développement d’industries lourdes, l’Argentine commence à vivre une dynamique de croissance impulsée par la production de tous produits industriels. Cette situation modifie profondément les rapports de classe à l’intérieur de l’Argentine et ses relations avec l’ensemble du capitalisme mondial - situation qui n’est d’ailleurs pas spécifique à l’Argentine.

Nous pensons qu’il est utile de faire un petit rappel de l’histoire politique de l’Argentine la plus récente pour essayer de comprendre ce qui s’est passé ces derniers mois. Pour cela, nous devons tout d’abord tenter de saisir le phénomène du péronisme, dont une compréhension exacte peut nous donner l’exacte mesure de la réalité politique argentine. En effet, le péronisme a imbibé la culture et les structures sociales du pays depuis la fin de la seconde guerre mondiale, en touchant à tous les domaines de la vie sociale et politique.

Juan Domingo Perón arrive au pouvoir par de libres élections en 1946. Il a été auparavant de 1943 à 1945 secrétaire d’Etat au travail, où il a fait adopter certaines mesures favorables, surtout, à la classe ouvrière nouvellement formée, composée de prolétaires qui ont quitté la campagne (entre 1943 et 1952, la capitale Buenos Aires ne reçoit pas moins d’un million de migrants). Ce sont d’abord ces hommes et ces femmes qui constituent la masse de manœuvre qui porte Perón au pouvoir. Il faut comprendre l’ascension de Perón dans le cadre de l’industrialisation du pays, qui avait débuté dans les années 1930 et qui connut son apogée entre 1940 et 1950. Si les migrants constituent la base du pouvoir, l’appui le plus puissant est celui de ces patrons, qui, sous prétexte de fierté nationale exaltée par le programme péroniste, visent la protection de l’Etat pour le développement de leurs activités. Ce qui démontre que la structure sociale et économique du pays a changé : elle est passée d’une phase pré-capitaliste à une véritable industrialisation. Ce passage s’est effectué déjà depuis quelques décennies, mais dans un premier temps il est préférable de parler d’une reconversion productive, étant donné que les industriels ont continué à utiliser pendant quelques années encore les gains de l’agriculture pour les réinvestir dans l’industrie. Sous Perón, les industriels interviennent indépendamment et, pour la première fois dans l’histoire du pays, dans l’exercice du pouvoir et contre le vieil ordre des propriétaires fonciers qui avaient toujours tenu l’Argentine sous leur houlette.

Cela doit nous amener à mieux considérer l’idéologie de Perón. Contrairement à ce que l’on dit encore très fréquemment, celle-ci n’a de réactionnaire qu’une certaine phraséologie fasciste. Pour le reste, c’est une idéologie qui accompagne très puissamment la modernisation industrielle du pays. C’est pourquoi nous disons que le péronisme représente la première réaction importante contre le pouvoir de la classe des propriétaires agricoles (15).

Du point de vue de la « superstructure », c’est-à-dire du point de vue des idées, il s’agit de comprendre le rôle que Perón a fait jouer au nationalisme, comme idéologie qui soumet le discours de classe à la Nation et à l’Etat « paternaliste ».

L’effort d’intégration des classes populaires dans le mécanisme étatique est passé aussi à travers cet aspect « symbolique » (16). Nous parlons bien d’un aspect symbolique, car il est évident que Perón s’est toujours bien gardé de s’opposer réellement aux investissements étrangers, le nationalisme ayant été plus une couverture idéologique qu’un fait réel. Si nous passons maintenant au plan concret des rapports de classe, nous pouvons observer la méthode toute « scientifique » avec laquelle Perón a voulu entreprendre cette alliance avec les ouvriers. Il a élargi les droits sociaux, donné de ce fait aux prolétaires argentins une « dignité » qu’ils n’avaient jamais eue, surtout vis-à-vis du pouvoir, en instituant avec eux un rapport « direct ». Il a augmenté largement le marché intérieur et la consommation de masse. Toutes ces initiatives ont été accompagnées d’un véritable encadrement « politique », par lequel toute la relation entre les ouvriers et l’Etat passait à travers des intérêts corporatifs. Le syndicat devenait le gardien officiel de ce mécanisme.

L’effort d’en haut que prônait Perón se réalisait donc grâce au travail d’en bas que faisaient les syndicats : le but était l’encadrement complet de la classe ouvrière dans l’appareil d’Etat. Ce projet rencontrait quand même des difficultés majeures, la première concernant les intérêts capitalistes qui l’appuyaient. Le capitalisme industriel argentin a été trop faible pour s’émanciper complètement de l’aristocratie terrienne. Cette dernière devait bientôt resurgir pour faire sentir une force encore bien vive : le renversement violent de Perón en 1955 s’explique aisément (17).

A partir de ce moment, il comprendra lui aussi qu’il ne peut pas se passer de cette force pour gouverner le pays : lors de son retour au pouvoir, en 1973-1974, il ne pourra nullement répéter ce qu’il avait réalisé dans les années 1940. D’abord parce qu’il n’y avait plus de capitalisme spécifiquement national, ni agricole ni industriel : le capitalisme argentin commençait en ce temps-là à être remplacé par les multinationales. Les « mangeurs du populaire » (18) se sont mondialisés. C’est le moment où les Argentins connaissent l’internationalisation de leur esclavage. La suite des événements historiques jusqu’à aujourd’hui confirme le rôle prépondérant pris par le capital international dans l’économie argentine. Déjà la dictature militaire, qui renversa en 1976 le pouvoir péroniste, tint à préciser que son objectif, derrière le massacre d’ouvriers et d’autres opposants, était surtout de « promouvoir le développement économique, en offrant à l’initiative et aux capitaux privés, nationaux et étrangers, les facilités nécessaires pour participer à l’exploitation des richesses nationales ». Le retour à la démocratie ne changera en rien cette dépendance de l’Argentine à l’égard des capitaux internationaux. En ce sens, le cas le plus emblématique devient le nouveau péronisme incarné par Carlos Menem, qui s’appuiera clairement sur la finance internationale en avançant un programme chargé de privatisations. Son éloignement du péronisme traditionnel est confirmé aussi par l’abandon de sa politique de concertation sociale : il ne basera plus le pouvoir sur les syndicats comme organes représentants des intérêts corporatistes. Ceci s’explique également par l’affaiblissement du pouvoir exercé sur les travailleurs par les syndicats. En effet, l’alliance avec le pouvoir qui a distingué le syndicalisme argentin (comme le syndicalisme tout court, partout dans le monde) a favorisé aussi la naissance de formes autonomes de luttes (comme celles d’aujourd’hui) qui sont devenues si fortes qu’elles ont discrédité complètement le rôle des diverses « centrales ».

En effet, le péronisme a connu dès son début une autre grande contradiction, qui devait exploser tôt ou tard. Cette contradiction porte justement sur le rôle joué par les syndicats. Nous avons essayé de démontrer que dans l’histoire récente de l’Argentine, il y a toujours eu deux tendances des « mangeurs du populaire » : la première, représentée par le péronisme, tentait d’intégrer le prolétariat, la deuxième, représentée par les différentes dictatures militaires, intervenait pour réprimer brutalement la classe ouvrière quand elle jugeait qu’elle devenait trop indépendante. Le fait que les tentatives d’intégration de la classe ouvrière furent toujours suivies d’épisodes de répression violente doit nous faire comprendre que l’intégration du prolétariat n’a jamais été tellement facile. On a eu beau construire un appareil énorme d’intégration (syndicats, partis, etc.), la classe ouvrière restait en dernière instance autonome. L’industrialisation, sur laquelle Perón s’est appuyé, a fait en sorte qu’il y ait des syndicats « asservis », mais elle a permis aussi le développement « autonome » d’une culture et d’une pratique ouvrières qui ont exprimé des grandes formes de résistance (en vertu d’un processus social autonome).

D’ailleurs ce développement avait d’importantes racines historiques en Argentine. Un petit rappel peut être en l’occurrence utile. L’Argentine se distingue de nombreux autres pays latino-américains, car elle connaît depuis un siècle une forte présence d’une composante de classe. À partir du moment où German Ave Lallemant fonda le journal El Obrero, en 1890, la gauche argentine a exprimé toutes les tendances du mouvement ouvrier (anarchistes, léninistes, internationalistes, social-démocrates). Le bien-être économique de la première moitié du siècle a fait de l’Argentine le refuge de nombreux émigrés politiques européens qui y ont continué leurs activités politiques (19), en construisant les bases d’un véritable mouvement ouvrier. Perón a utilisé les migrants « intérieurs » (la nouvelle classe ouvrière « autochtone » qui provenait de la campagne) contre ce mouvement « historique ». Son but était d’apprivoiser le mouvement en y introduisant les prolétaires les plus faibles, ceux qui n’avaient même pas de chemise (les descamisados). Toutefois ce jeu ne pouvait pas durer longtemps : à cause du processus de classe autonome, il était clair qu’une nouvelle combativité ouvrière devait se manifester. Or, comme celle-ci ne pouvait s’exprimer à travers les syndicats du régime, elle a trouvé d’autres formes d’expression, des formes tout à fait autonomes. Ce que nous observons aujourd’hui, en particulier à travers ce que nous avons vu durant les journées de décembre 2001, n’est que le fruit de la longue histoire de la résistance de la classe ouvrière argentine face à l’exploitation capitaliste.

Aujourd’hui on entend parler de piqueteros, d’assemblée de barrios (quartiers), de vecinos (voisins) qui posent la question d’une résistance très forte face aux différents pouvoirs en place. En réalité ces structures autonomes de classe ont depuis longtemps accompagné le mouvement social argentin, à partir des sociétés de fomento. Contre un pouvoir très lointain (surtout dans les banlieues) et contre l’opposition de régime représenté par les syndicats et les partis, les prolétaires ont dû se doter de formes autonomes d’organisations. Ces formes, comme ces différentes assemblées, sont nées sur la base d’une simple défense des intérêts vitaux des prolétaires. L’Etat n’était pas à même de résoudre les exigences les plus simples de la vie de tous les jours, donc les « voisins » s’auto-organisaient pour faire face à toutes ces questions. Mais ce phénomène s’est élargi au fur et à mesure vers une véritable socialisation. De « privé », il est donc devenu « public ». Même le mouvement des Mères de la place de Mai est né sur la base de cette même dynamique. Les mères se sont mobilisées à cause d’un drame personnel (la disparition de leurs enfants), mais elles ont su faire de ce problème une affaire publique. En fait, elles ont interrogé directement les fonctionnaires, elles ont mis en cause l’ordre des choses et ont proposé aussi la transformation des relations sociales et politiques. Le caractère politique de leur mobilisation est souligné aussi par le lieu qu’elles ont choisi pour leurs manifestations : un lieu « public » par excellence, le siège du gouvernement en Argentine, la place de Mai. Ce n’est pas un hasard si elles ont su jouer un rôle de premier plan également dans les événements les plus récents.
On peut donc parler d’une véritable tendance très originale du mouvement social argentin. Cette tendance a vu le jour grâce aux conditions particulières de l’évolution politique et sociale du pays. On peut définir cette tendance comme une forme de lutte de classe qui est beaucoup moins politique que sociale. Elle ne fait rien d’autre que porter sur la scène publique des problèmes matériels, de survie, qui étaient auparavant résolus dans la sphère de la famille ou de voisinage. C’est une lutte de classe « classique », c’est-à-dire « immédiate ». C’est pour cette raison que beaucoup d’observateurs sont prêts à condamner la lutte argentine pour son caractère « limité », « réformiste » et même « réactionnaire ». On connaît la chanson ! Nous ne portons pas de jugement, nous nous limitons à observer que ce mouvement, tout en montrant des contradictions, des limites, est quand même en train d’exprimer de nouvelles formes d’action et de pratique collective.

La question est de savoir s’il parviendra à élargir cette pratique collective pour la faire devenir un pouvoir « constituant », c’est-à-dire s’il saura créer une autre société. Pour l’heure, il semble bien loin de cette perspective. Nous n’avons pas eu vent de formes concrètes de contre-pouvoir, celles-ci semblant rester toujours très étriquées, n’impliquant pas l’ensemble de la classe. Mais il est certain qu’il s’agit d’une étape non négligeable dans l’histoire du mouvement prolétarien argentin. Même si elle n’atteint pas le niveau « révolutionnaire » elle représentera un événement très important dans la mémoire de la classe. C’est pourquoi les capitalistes argentins ont eu réellement peur. Ils savaient bien qu’ils ne pouvaient pas récupérer le mouvement du cacerolazo avec leurs outils habituels (syndicats et partis). Ainsi, il est clair que le niveau de lutte de la classe a déjà dépassé les bornes que l’on avait coutume de lui poser.

Une fois compris cela, les hommes politiques argentins ont tout de suite (en bons démocrates) pensé à l’autre versant de la médaille, c’est-à-dire à la répression. Ils ont d’abord ensanglanté les rues argentines pour faire peur aux manifestants, et ensuite ils ont laissé entendre qu’une répression encore plus violente pouvait très bien être mise en place. Une police de province, créée pour combattre la délinquance, fait déjà rage dans les quartiers en semant la peur et en perpétrant des délits. Elle est définie par les Argentins comme la « police maudite », parce qu’elle s’en est prise souvent aux personnes, surtout aux militants. Elle constituera la masse de manœuvre contre le mouvement quand il sera jugé opportun de créer un véritable régime dictatorial. C’est ce qui se produira quand la question prolétarienne commencera à devenir sérieuse.
Pour l’heure, l’éventualité d’un coup d’Etat militaire ne semble pas du tout écartée. On brandit encore une fois le spectre de la réaction contre la classe ouvrière argentine : quand l’intégration ne marche plus, il y a le bâton. Les « mangeurs du populaire », nationaux ou internationaux, sont toujours les mêmes.

Annexes

LES PARTIS ET LES SYNDICATS ARGENTINS

Il est bien difficile de démêler l’écheveau de ce qu’on peut appeler des partis mais qui sont plutôt des clans qui se disputent les prébendes du pouvoir. Pratiquement tous se réclament de l’héritage du péronisme, sans que cela ait gardé une relation quelconque avec la doctrine péroniste. Il ne s’agit plus que d’un argument électoral appuyé sur un clientélisme souvent basé sur des bases provinciales, les « leaders » étant pour la plupart des gouverneurs de province corrompus et omnipotents. Les deux courants qui, au moment des événements de décembre, se disputent le pouvoir sont d’un côté les « justicialistes », le parti péroniste de Carlos Menem et d’autres qui reviendront à la surface, de l’autre l’Alliance, une coalition entre l’Union civique radicale (UCR, le parti radical de Ferdinand de la Rúa) et le Front pour un pays solidaire (Frepaso), une coalition de dissidents péronistes.

Les groupes d’extrême gauche sont aussi divers que ce que l’on peut connaître ailleurs avec les courants trotskystes ou maoïstes ; les anarchistes, après la lointaine période de gloire de la Fédération ouvrière régionale argentine (Fora) anarcho-syndicaliste, ne représentent plus guère une force politique ou syndicale. Une organisation anarchiste, l’Organisation socialiste libertaire (OSL) pourra écrire : « Nous n’avons pas de mode d’action, ni de rupture en cas d’insurrection auto-organisée. Ce qui met aussi en évidence le fait que la gauche en général n’a pas été considérée comme un interlocuteur valable par le “peuple” insurgé... » Selon ce même article, les manifestants auraient « supprimé la parole ». On ne saurait mieux exprimer le fossé entre les « révolutionnaires organisés » autour de leur idéologie et le mouvement de base qui se construit à partir de la situation concrète de ses participants pour résoudre les problèmes de leur vie dans cette situation.

En janvier, un groupe, Démocratie ouvrière, lance un appel pour un Congrès national ouvrier ; il l’adresse à des « organisations révolutionnaires » PO (Parti ouvrier), la Gauche unie, PTS (Parti des travailleurs pour le socialisme), MAS (Mouvement vers le socialisme), FOS, Convergence socialiste, pour « coordonner tous les secteurs en lutte » appelant d’autres organisations à se joindre à eux, y compris les flics ; ils agissent comme si le mouvement ne s’organisait pas de lui-même, sans doute pas à leur convenance. Séparément de ces groupes influencés par le trotskysme ou le léninisme, le PCR maoïste domine le Corriente clasista combativa (CCC) actif dans le mouvement des piqueteros.

Les trois principaux syndicats argentins dérivent tous du péronisme et s’en réclament plus ou moins :

- La CGT (Confédération générale du travail) reste la confédération syndicale officielle ; elle est toujours du côté du gouvernement, quel qu’il soit, et avait même conclu des accords avec les autorités au temps de la dictature militaire. Ses dirigeants sont étroitement liés au monde patronal ; pourtant, pour diverses raisons, ceux qui ont encore du travail y adhèrent massivement.

- La CGT-Moyano est une confédération syndicale dissidente de la CGT qui s’est accolé le nom du leader du syndicat des camionneurs, Hugo Moyano, qui a provoqué la scission, à cause précisément des liens étroits du syndicat avec les gouvernements. Elle est tout aussi bureaucratique que la maison mère, mais joue sur son opposition populiste en organisant des grèves générales limitées bien contrôlées pour obtenir des concessions mineures du pouvoir.

- La Confédération des travailleurs argentins (CTA) est basée sur un rejet plus net de la CGT. Elle domine dans le secteur public, notamment dans l’enseignement (ATE, Association des travailleurs de l’Etat). Cette confédération est beaucoup plus militante et tente d’utiliser les organisations plus radicales, étant fortement impliquée dans les organisations de chômeurs et les piqueteros. Mais là aussi, l’action doit mener à la négociation et on y trouve la distance traditionnelle entre la bureaucratie et la base. Elle serait proche du Frepaso qui se situe au centre-gauche gouvernemental (si tant est que ces définitions aient un sens en Argentine)

D’une certaine façon, l’Argentine ouvrière pratique une « culture de la grève » : en témoigne la répétition des grèves générales, souvent décidées d’un jour à l’autre, très suivies et très inefficaces. Dans la dernière période, elles ont tiré leur efficacité nouvelle des « débordements », notamment des piqueteros. La crise actuelle a largement relativisé leur influence. Absence remarquée : aucun de ces syndicats, même les plus populistes, ne se montrera dans les événements des 19 et 20 décembre sauf pour lancer une grève d’une journée a posteriori contre l’état de siège. Bien plus, ultérieurement ils tenteront par divers moyens d’empêcher les mouvements de piqueteros de rejoindre le mouvement des assemblées ; tout comme le jeu politique entre les différentes factions des lambeaux du péronisme, leur attitude dans le mouvement actuel restera peu claire, entre hostilité et récupération, voire la distorsion vers des objectifs légaux, en tout cas très intéressée.

QUELQUES DONNÉES DE BASE SUR L’ARGENTINE

(Les chiffres sont ceux de 1996, c’est-à-dire avant la reprise éphémère et trompeuse qui a précédé la chute libre actuelle pour laquelle aucune donnée ne peut traduire la réalité. Les éléments de comparaison sont donnés par rapport à la France de cette date.)

...

Argentine

France

Population

35 millions

59 millions

Superficie

2,8 millions de km2

550.000 km2

|||(5 fois la France)|
|Densité |12,6 hab/km2 |106 hab/km2|
|Autour de la capitale |12 millions | 10 millions|
||(1/3 du total)| (1/6 du total)|
|% des terres cultivées |13% |35%|

Répartition des activités :

- agriculture 11% de la population active, produisant 5 % du PNB.
- Mines et industries 29 % de la population active, produisant 30 % du PNB.
- Services 60 % de la population active, comptabilisé pour 63 % du PNB.

L’Argentine est un pays très riche du point de vue agricole, ce qui n’est pas un des moindres paradoxes pour une population dont plus de la moitié actuellement doit piller, troquer ou mendier pour un minimum de survie.

L’étendue de l’Argentine depuis les tropiques jusqu’à la Terre de Feu et depuis l’Atlantique jusqu’aux sommets andins offre une grande diversité de climats et de productions. On peut la définir par son rang mondial dans : le blé (13), les bovins (5), la canne à sucre (13), les céréales (sauf blé et maïs) (14), le coton (12), le maïs (8), les oranges (14), les ovins (17), le thé (10), les vins (3).

Outre des ressources minières importantes, l’Argentine pourrait être auto-suffisante en pétrole et en gaz naturel. Elle dispose en outre de possibilités importantes de production d’électricité, notamment hydraulique bien que les pays néo-colonisateurs aient réussi à lui imposer deux centrales nucléaires.

Le PNB par habitant, de 8 300 dollars (9 000 euros), est le tiers de celui de la France, mais équivaut presque à celui du Portugal ou de la Corée du Sud, au double de celui de la Pologne, et est largement supérieur à celui de tous les pays d’Amérique latine (presque trois fois supérieur à celui du Brésil). Par rapport au PNB, c’est la troisième économie d’Amérique latine, mais tout ceci doit être relativisé lorsqu’on sait que 40 % de l’économie est souterraine. On estime aujourd’hui que le PNB par habitant pourrait tomber à 3 500 dollars (4 000 euros), derrière celui du Mexique et du Chili, au niveau de celui du Brésil. Toutes ces données montrent que ce qui se passe en Argentine est plus à rapprocher de la situation des pays industrialisés que de celle des pays sous-développés, bien que la richesse provienne encore) des exportations de production agricole brute.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, il n’y a pas de domination économique des Etats-Unis, qui pèsent autant que l’Union européenne pour les importations et bien moins pour les exportations (10 % contre 30 %) ; l’Argentine exporte vers les Etats-Unis 35 fois moins que le Mexique. Même si l’Argentine est le pays du monde à posséder le plus de dollars (700 dollars par habitant contre 6 au Brésil, en tout 25 milliards de dollars), les investissements européens dépassent largement ceux des Etats-Unis ; les pays de l’Union européenne sont ceux qui ont le plus largement profité des privatisations, et contrôlent des secteurs importants de l’économie.

Quelques remarques sur les structures de classe (chiffres de 1994). A cause de la loi sur les héritages, la moitié des fermes ont été divisées et sont de trop faible dimension pour être économiquement viables dans la compétition internationale. Mais pour les grandes exploitations agricoles, les fermiers agissent plus en propriétaires fonciers qu’en exploitants commerciaux insérés dans des circuits industriels, et ont toujours en ce sens un poids politique dans les destinées de l’Argentine. De même, les petites entreprises, malgré une certaine concentration industrielle dans les secteurs précédemment étatisés et privatisés dans la période Menem, emploient 60 % des travailleurs argentins.

De 1970 à 2001, le chômage est passé de 7 % à 20 % de la population active (chiffres officiels, la réalité étant certainement bien au-delà), la population considérée vivant dans la misère est passée de 200 000 à 5 millions (15 % de la population totale) et celle vivant dans la pauvreté de 1 million à 14 millions (40 % de la population). En raison de l’effondrement du système éducatif qui, autrefois passait pour le modèle pour l’Amérique latine, l’analphabétisme est passé de 2 % à 12 %. Pour compenser la descente dans la pauvreté, le clientélisme a multiplié les emplois de fonctionnaires qui est passé de 5 % de la population active à 32 % et est une des causes des difficultés financières insolubles des provinces. Les plus riches disposent depuis longtemps de comptes en dollars à l’étranger, évalués à un total de 120 milliards de dollars, l’équivalent de la dette extérieure.

L’EFFONDREMENT DU RÊVE OUVRIER ARGENTIN

Quand son mari Juan fut élu pour la première fois président en 1946, Evita Perón rêva d’un futur mirobolant pour les travailleurs argentins. Elle dressa les plans d’une cité jardin de pavillons pour des milliers de familles pauvres.

Aujourd’hui, les espoirs de prospérité que les Perón avaient envisagé pour les « descamisados », les « sans-chemises » pauvres qui vinrent vivre dans la cité modèle de Ciudad Evita, se sont écroulés. C’est maintenant seulement un bidonville qui métastase à la lisière de la banlieue sud-ouest de Buenos Aires. Une récession inexorable de quatre années a frappé durement La Matanza, un secteur industriel qui au cours des dernières années a absorbé Ciudad Evita et se trouve aujourd’hui héberger plus de 2 millions des Argentins les plus pauvres. Le bidonville s’est développé au milieu de la zone industrielle la plus déprimée : des centaines d’usines, d’entrepôts et d’ateliers encore actifs il y a cinq ans à peine, sont à l’arrêt et fermés. Les salaires ont plongé et le chômage a grimpé jusqu’à 80 % dans quelques secteurs du voisinage.

On peut comprendre aisément pourquoi c’est aussi d’un de ces quartiers, les « barrios », parmi les plus pauvres qu’est surgi le mouvement de protestation qui s’est répandu partout lorsqu’une nouvelle génération de « sans-chemises » renversa le gouvernement impopulaire de de la Rúa. Omar Mostafav se souvient comment il emménagea à Ciudad Evita, quittant le district sordide près de la rivière ; c’était une vraie promotion pour sa famille. C’était en 1953, l’année suivant la mort d’Evita, alors que Perón commença l’attribution des 5 000 premiers pavillons.

Ciudad Evita était caractéristique de l’utilisation par Perón du pouvoir d’Etat pour gagner la loyauté de la classe ouvrière par une sorte de clientélisme. Vénéré par les pauvres mais honni par les classes possédantes traditionnelles autant que par les affairistes du pouvoir, les Perón supervisèrent l’industrialisation, fondèrent des hôpitaux et lancèrent des programmes de sécurité sociale.

Aujourd’hui il ne reste pas grand-chose de l’héritage de Perón, détruit par une série de crises économiques qui ont culminé mardi avec la destitution du gouvernement. Mostafav actuellement s’occupe de trois soupes populaires et sept centres de vêtements d’occasion pour les pauvres et déclare : « Bientôt nous allons ouvrir trois autres soupes populaires car le nombre de gens qui ont faim augmente sans cesse. »

Avec l’économie de l’Argentine se rétrécissant presque aussi rapidement qu’elle s’était developpée dans les années du boom économique du début des années 1990, quelque 2 000 Argentins rejoignent chaque jour les pauvres du pays, à la mesure des familles qui doivent vivre avec un moins de 480 dollars par mois (environ 500 euros). En novembre, l’activité industrielle a chuté nationalement de près de 12 % mais les industries traditionnelles comme celles de La Matanza (automobile et textile) se sont contractées encore plus, respectivement 43 % et 37 %.

« C’est devenu si dur qu’il n’est pas seulement difficilede vivre, il est difficile de mourir », nous dit Claudio Palermo, un activiste syndical local qui organise des centres d’aide communautaires. « Un cercueil coûte 200 dollars (250 euros) ; quelques familles ne gagnent même pas cela en deux ou trois mois. »

Dans une rue poussiéreuse remplie d’ordures, où s’alignent des cabanes bâties avec des caisses d’emballage et de la toile goudronnée, Julio Mercader passe ses jours à errer : « J’ai sept frères et seulement l’un d’eux et mon père ont un travail », nous confie ce charpentier de 32 ans. « Autour de nous, le chômage est plus près de 70 % ou 80 %. » Comme beaucoup , Mercader essaie de se débrouiller avec le traditionnel « changa », le travail noir : faire le taxi, charger des camions, n’importe quoi, rien n’étant déclaré aux autorités. Mais maintenant il y a un problème depuis que le gouvernement a fixé un maximum de 1 000 dollars (1 100 euros) de retrait en espèces des comptes en banque. Tous les paiements au dessus de ce montant sont supposés être faits par chèques ou carte de crédit, ce qui élimine pratiquement le travail au noir. Comment cela le concernet-il ? Mercader hausse les épaules. Il n’a même pas un compte en banque.
Il n’est pas surprenant que La Matanza soit devenue la capitale de ce que l’Argentine appelle les piqueteros, protestataires qui se trouvèrent cette semaine à l’avant-garde de la rébellion populaire : « Nous devons protester parce que, pour les autorités, nous n’existons pas », dit Norma Portilla, 30 ans, une des voisines de Mercader dont le centre communautaire est hébergé dans un hangar de tôle ondulée près d’un égout puant que les voisins nomment par dérision « Río Hermoso » « la Belle Rivière ». « Ils ne ramassent pas les ordures, nous avons eu l’électricité l’année dernière et les enfants vont à l’école seulement parce qu’on leur donne un repas. »

A Ciudad Evita, le buste de la fondatrice, encore révérée comme une sainte et une héroïne ouvrière, orne le coin de la rue et les pavillons d’origine existent toujours,avec leurs jardins propres et bien entretenus. Mais la plus grande partie sont occupés par des officiers retraités de l’armée, ceux-là mêmes qui ont mis au pas les travailleurs et qui ont emménagé là après que Perón fut destitué par le coup d’Etat de 1955...

Motoqueros. Les coursiers motocyclistes au service du mouvement

Les motoqueros, les coursiers motocyclistes, ont joué un rôle particulier dans le soulèvement, d’abord de manière inorganisée puis en tant que force organisée, distribuant de l’eau, des citrons et des pierres, transportant les blessés hors de la zone de danger alors que les ambulances ne pouvaient pas passer, et participant aux attaques contre les flics. Deux d’entre eux au moins ont été tués par balles.
80 % des 58 000 motos de Buenos Aires servent au transport du courrier ou des personnes. Un an et demi auparavant, les coursiers (motocyclistes, vélocyclistes et simples commissionnaires) avaient créé leur propre syndicat : Simeca, un syndicat autonome indépendant de l’appareil bureaucratique, sans dirigeant et sans fonctionnaire rétribué, sis dans le local de Hijos (1), une organisation de défense des droits de l’homme militant contre l’immunité des militaires, dont certains des fondateurs de Simeca sont issus.

Dix agences de courses sur les onze existantes n’ayant pas versé les salaires du mois précédent, les motoqueros tenaient une assemblée le mercredi 19 décembre [2001]. Après l’allocution du président De la Rúa où celui-ci proclamait l’état de siège, ils se ralliaient tout d’abord aux concerts de casseroles, puis établissaient le lien entre les manifestants en allant d’une place à l’autre. Le lendemain, des milliers de motoqueros se rendaient au travail, mais ne pouvaient rejoindre leur poste habituel dans le centre ville à cause des combats de rue et des gaz lacrymogènes. Ils se formaient alors en groupes sans qu’il n’y ait eu aucun mot d’ordre pour cela ; trois groupes d’environ quarante motos chacun se dirigeaient vers le centre. Une coordination s’organisait spontanément à l’annonce du premier motoquero tué, et se rendant sur les parkings des agencess, ils appelaient les autres coursiers à se joindre à eux. Ils se retrouvaient bientôt jusqu’à une centaine de motos, et attaquaient les flics tous ensemble, obligeant ceux-ci à se retirer partiellement.

Les coursiers motocyclistes ont l’habitude d’échapper aux flics, et leur mobilité leur permirent d’obtenir de nombreuses informations, par exemple sur les agissements des flics en civil qui - tout à fait dans le style de la dictature - tiraient sur la foule à partir d’automobiles privées munies de plaques d’immatriculation camouflées. Ils pouvaient prévenir des déploiements policiers et des attaques, devenant ainsi les services de renseignement et de liaison du mouvement. Le 28 décembre, les motoqueros participaient en tant que bloc organisé à la mobilisation qui mettait fin à la brève période en fonction du président Saá. Sous les applaudissements de la foule, ils firent le tour de la place dans un concert de klaxons. Toutefois, ils n’ont absolument pas encore fait usage de leur véritable force : « Nous manipulons l’argent des entreprises, apportons les documents et les factures. Nous en grève, le centre des affaires est immobilisé. Et nous sommes furieux à cause des morts. »

(Texte traduit de l’allemand, paru dans le supplément au n° 63 (mars 2002) de Wildcat-Zirkular : « El Argentinazo. Aufstand in Argentinien » (El Argentinazo. Insurrection en Argentine), p. 8)

POUVOIR ET RAPPORTS SOCIAUX DANS LA PROVINCE de TUCUMÁN

Bien que datant du 21 février 1996, cet article du Financial Times donne un aperçu de la situation politique et sociale en Argentine et des rapports entre la province et la capitale ; la province de Tucumán dont il est question dans cet article est située dans l’extrême nord ouest du pays.

« (...) Le gouverneur de Tucumán, le général Antonio Domingo Bussi, aime recevoir ses visiteurs avec un pistolet négligemment posé sur son bureau. Quelques-uns des portiers à l’entrée du siège du gouvernement, un magnifique palais de style français, vous font le salut militaire, bien que l’Argentine soit une démocratie depuis trois ans.
Le général Bussi a été élu en 1995 gouverneur de Tucumán, une province dominée par la production du sucre de canne, par une population exaspérée par des décades de chicaneries politiques et de fiasco économique.Cette province autrefois riche a maintenant un taux de mortalité infantile de 27 pour mille, le double du taux de la capitale fédérale, Buenos Aires.

Le gouverneur précédent, un péroniste, un cireur de chaussure du coin qui fut une pop star avant de devenir un politicien, conduisit la province au bord du gouffre. Les élections provinciales de juillet 1995 qui amenèrent au pouvoir le général Bussi, candidat du parti Force républicaine, furent tenues sur un arrière-plan de protestations violentes des fonctionnaires descendus dans les rues pour demander le paiement de mois de salaires arriérés.

Ce n’est pas la première fois que le général Bussi débarque au Tucumán. La dernière fois, ce fut en 1976, lorsqu’au plus fort de la « guerre sale » qui vit des milliers d’Argentins tortués et assassinés par le gouvernement militaire, le général fut envoyé au Tucumán pour écraser la guérilla locale. Le succès de cette « campagne militaire » fit pour maints Argentins du général Bussi un symbole de la répression. « Je suis un soldat professionnel, rétorque le général Bussi. J’ai servi la nation comme membre d’un gouvernement constitutionnel pendant une période dramatique de notre vie politique...Chacun est propre juge de ses actions. Mes actions concernaient le Tucumán et le peuple du Tucumán m’a jugé en votant pour moi »

« Les gens voulaient l’ordre, constate Raquel Carlino, journaliste au quotidien local SigloXXI. Ils voulaient un militaire pour balayer toute la corruption. »

L’idée que seul un « homme fort » pourrait réparer des générations de malaise institutionnel pourrait aussi s’appliquer au gouvernement fédéral. Lors de la campagne pour les élections de gouverneurs l’an passé, le président Carlos Menem, un péroniste, lâcha le candidat péroniste local pour soutenir le général Bussi. Il pensait que c’était juste l’homme qu’il fallait pour maîtriser les dépenses publiques et remettre le Tucumán sur pieds.

La Banque mondiale paraît avoir soutenu alors une position identique. En novembre 1995, elle a publié un document intitulé : « Revitaliser l’économie du Tucumán », ce qui avait coïncidé avec l’ascension de Bussi au pouvoir de la province. Ce projet de réforme reflétait ce qui était envisagé pour toutes les provinces par le ministre de l’économie, Domingo Cavallo.

La potion est amère. Les recommandations comprennent :
- diminution des dépenses publiques d’un quart par des licenciements et réductions de salaires. Sur 400 000 travailleurs du Tucumán, 80 000 sont employés d’Etat et
80 000 sont au chômage. Les quatre cinquièmes des dépenses de la province sont des salaires, ce qui laisse bien peu pour la gestion des infrastructures et des services ;
- privatiser la banque provinciale en faillite, pendant l’outil du clientélisme politique, de dépenses sans contrôle et de corruption. Privatiser aussi les systèmes de distribution de l’eau et de l’électricité totalement inefficaces ;
- le transfert du système de retraite de la province (qui a un déficit de 4 millions de dollars chaque mois [4,5 millions d’euros]) au gouvernement fédéral, le système étant ingérable en raison d’un niveau inégalé de fraude et de distribution plus que généreuse d’avantages ;
- la suppression de subventions à une industrie sucrière non concurrentielle ;
- la suppression des taxes diverses pour encourager l’entreprise privée.

Selon la Banque mondiale des mesures radicales semblables sont vitales, la province ayant un déficit de 15 millions de dollars (17 millions d’euros) pour un revenu de seulement 75 millions de dollars (80 millions d’euros). Depuis 1985, le nombre des agents provinciaux a doublé sans que les services rendus aient été améliorés.
Quelques-unes de ces recommandations ont déjà été mises en application par les administrations précédentes et présentes. Certains services provinciaux ont été privatisés mais des polémiques ont surgi lors de la privatisation du réseau d’eau potable. La banque provinciale est sur le point d’être privatisée et une décision de transfert du système de pensions déficitaire est pendante devant la cour suprême.
A en juger par les centaines d’officiels qui tournent en rond sans but autour du Palais du gouvernement, bien peu a été fait pour élaguer dans le poids des effectifs employés par la province. Au lieu de cela, le général Bussi a imposé une réduction « volontaire » de 5 % à 10 % des salaires. Il explique que « c’est mieux pour beaucoup de gagner moins que pour moins de gagner plus ».

Mais la recette du général Bussi pour réactiver l’économie s’éloigne de l’orthodoxie de la Banque mondiale quand on aborde le sujet de la « production ». Pour des mesures critiquées par quelques économistes comme inspirées de la planification étatique démodée, il a nommé un ministre de la production pour élaborer un programme d’investissement pour le secteur privé.

Ceux qui sont intéressés par ces projets, qui vont d’une usine d’engrais à des exportations horticoles, pourront ainsi bénéficier de l’aide de la province... Le
général pense que le Tucumán est une province riche par la fertilité de son sol
et le bénéfice d’un micro-climat, et qu’elle devrait pouvoir augmenter considérablement sa production. L’essor spectaculaire de la production de citrons, qui a fait de la province un des plus grands exportateurs mondiaux, donne quelque crédit à son optimisme.
Le monde des affaires l’est beaucoup moins. Le président de la Fédération patronale du Tucumán souligne que la fin de l’hyperinflation des dernières années a fait ressortir le manque de compétitivité des provinces lointaines et oubliées de l’Argentine. « Le processus actuel nous saigne à blanc », déclare-t-il en évoquant le chômage grandissant qui touche présentement un Tucumani sur cinq.

C’est là que réside le problème : « Naturellement je ne pense pas que nous devons avoir une telle bureaucratie publique. Mais en même temps, avec un tel niveau de chômage, nous ne pouvons pas envisager des licenciements massifs. Où tous ces gens iraient-ils ?. L’Etat joue un rôle social. Le secteur privé ne peut tout simplement pas les employer. »

La dette : l’exemple de l’empire ottoman et de l’Egypte au XIXe siècle

Un retour même schématique sur l’histoire de l’endettement de l’Empire ottoman et de l’Egypte est instructif. Les liens qui unissaient l’Empire ottoman et l’Egypte étaient le désir commun des couches dirigeantes de l’époque d’entrer dans le monde moderne de l’Europe industrielle. Seulement pour entrer dans ce monde, il faut investir et, pour investir, il faut s’endetter. L’Egypte, sous la direction de Mohammed Ali, avait la plus grande défiance vis-à-vis de l’endettement ; l’Egypte devait compter sur ses propres forces pour son accumulation primitive. Pour y parvenir, elle va créer des manufactures d’Etat, embryon d’un capitalisme d’Etat, suivant en cela l’expérience japonaise de l’ère Meiji. Les successeurs de Mohammed Ali, et notamment Khédive Ismaïl, vont s’engouffrer, à partir de 1854 et surtout après 1864, dans une série d’emprunts dépassant amplement les capacités de remboursement de l’économie égyptienne de l’époque.

De son côté, la dette ottomane prend effet à la même époque, soit plus précisément dès 1856. L’obsession de la classe dirigeante ottomane était d’imiter l’Europe. Pour cela elle va lancer le mouvement du « Tanzimat » (réorganisation) qui va remplacer le droit islamique par le droit napoléonien (sauf celui de la famille). L’Egypte est entraînée dans ce mouvement du fait qu’elle dépend de l’Empire ottoman en matière juridique.
Les finances de l’Empire ottoman commencent à se détériorer, conséquence des aventures militaires qui coûtent de plus en plus cher à l’Etat. Le système de fiscalité n’étant pas opérant, il ne permet pas des entrées régulières et pousse l’Empire vers l’endettement et l’ouverture au « libre-échange ». De son côté, l’Egypte de Mohammed Ali accumule les défaites militaires, et les bases encore fragiles de son accumulation primitive ne vont pas résister à la collusion entre la Grande-Bretagne et l’Empire ottoman. L’Egypte entre dans le « monde moderne à genou ».

Les monopoles d’Etat sont démantelés, les dettes initiées à partir de 1854 en Egypte et dans l’Empire, croîtront rapidement. En 1876, l’Egypte entre en cessation de paiement (1) ; sa souveraineté même est mise en cause. En 1882, la Grande-Bretagne occupe le pays, et l’Empire ottoman se trouve dès 1880 placé en coupe réglée (le conseil d’administration de la dette publique ottomane est institué et deviendra un organisme de tutelle économique aux mains des puissances européennes). L’Empire ottoman était lui aussi en rupture de paiement dès 1875.

Au XXe siècle, l’Egypte d’Abdel Nasser entreprendra une nouvelle expérience de capitalisme d’Etat infructueuse, qui se terminera par un recours massif aux capitaux étrangers. La Turquie d’Ataturk, dans la première moitié du XXe siècle, se construira avec un recours limité à l’emprunt étranger ; ses successeurs feront l’inverse et entraîneront la Turquie dans un marasme quasi permanent depuis 1978.

NOTES

(1) Une des sources directes d’informations est donnée par le site Internet : http://argentina.indymedia.org/news. Ce site en espagnol donne des traductions (très mauvaises) dans différentes langues (pas en français).

(2) Associación Madres de Plaza de Mayo.
Site : www.Madres.org
Courriel : madres@satlink.com

(3) Les ingrédients essentiels de la crise de la dette sont apparus entre 1979 et 1981. Les Etats-Unis et d’autres pays de l’OCDE ont relevé les taux d’intérêt, ce qui a directement accru la dette latino-américaine, en grande partie assortie de taux variables. Attirés par des taux plus élevés ou craignant les risques d’instabilité, les Latino-Américains ont transféré leur argent à l’étranger : l’argent des nouveaux prêts est retourné à Miami. La fuite des capitaux a commencé bien avant le véritable déclenchement de la crise (voir Ramsès 93).

(4) Le président de l’époque de la Citicorp : Walter Wriston.

(5) Il est caractéristique de voir que l’onde de choc de la crise asiatique et la récession américaine ont laminé les résultats économiques de l’Amérique latine sur la période 1998-2001. Le taux de croissance moyen des dix grands pays de la zone n’a atteint que 1,6 % l’an.

(6) Marché commun du Sud (Mercosur, 1991) qui comprend : l’Argentine, le Paraguay et l’Urugay. La Bolivie est associée.

(7) « Si la chute ou la montée des cours de ces titres n’a pas de rapport avec le mouvement de la valeur du capital réel qu’ils représentent, la richesse d’une nation est aussi grande avant leur dépréciation ou la hausse de leur valeur qu’après. » (Le Capital, t. III, éd. Moscou, p. 493). En effet, si le taux de croissance avant et après la crise n’est pas affecté, il n’en résulte pas moins une baisse temporaire de la production pendant dette crise. Si la crise n’avait pas existé, la production aurait continué de croître.

(8) Voir ci-dessous (dans le paragraphe « Les privatisations à marche forcée ») les cas d’YPF (entreprise publique pétrolière) et d’Aerolíneas Argentinas.

(9) Il faut remarquer que ce même Cavallo, dont le rôle fut si funeste à l’économie argentine à la fin de la dictature (il fut président de la Banque Centrale durant 54 jours à partir du 2 juillet 1982, en participant activement à l’étatisation de la dette privée), a occupé à deux reprises le poste de ministre de l’économie par la suite. Une première fois entre 1991 et 1996 pendant la présidence de Menem, il a ancré la monnaie argentine au dollar et a développé un vaste programme de privatisations.

(10) Il faut relever l’accord complet des autorités des Etats-Unis avec cette politique d’endettement. Ils y ont vu dès le début le moyen de gagner en influence dans ce pays. Les maîtres d’œuvre argentins de la politique d’endettement voulaient obtenir des prêts des banques privées ; le gouvernement exigeait des entreprises publiques argentines qu’elles s’endettent auprès des banquiers privés internationaux.

(11) Le cas de l’industrie automobile est caractéristique. L’Argentine fut un des premiers pays au monde à s’équiper d’un parc automobile important (années 1919-1930). Dans les années 1930 s’était développée une industrie automobile de capital national avec ses propres modèles, tels que Di Tella, qui peupla les routes argentines, ou l’entreprise d’Etat IME. En décembre 1958, le gouvernement de Frondizi officialisa l’installation en Argentine de 20 firmes automobiles étrangères (américaines. et européennes) et leur permit de rapatrier les profits. Ce fut l’achèvement de l’industrie automobile du pays.

(12) En général, les sommes fabuleuses empruntées aux banquiers du Nord étaient immédiatement replacées sous forme de dépôts auprès de ces mêmes banquiers ou auprès de banques concurrentes. 83 % de ces réserves furent placées en 1979 dans des institutions bancaires situées en dehors du pays. Les réserves s’élevèrent à 10 138 millions de dollars et les placements dans les banques extérieures, à 8 410 (via les marchés financiers nord-américain et européen sur lesquels sont émis les emprunts argentins, les capitalistes argentins achètent des titres de la dette argentine avec l’argent qu’ils ont sorti du pays) et perçoivent une partie des remboursements. La même année, la dette extérieure passait de
12 496 millions de dollars à 19 034 millions de dollars (Olmos, 1990,
p. 171-172). Dans tous les cas, l’intérêt perçu pour les sommes déposées était inférieur à l’intérêt dû pour les sommes empruntées.

(13) Les entreprises privées argentines et les filiales argentines des multinationales étrangères avaient également été encouragées à s’endetter sous la dictature. La dette totale privée s’est élevée à plus de 14 000 millions de dollars. Figurent parmi ces entreprises endettées, les filiales argentines de sociétés multinationales : citons Renault, Mercedes-Benz, Ford Motor, IBM, City Bank, First National Bank of Boston, Chase Manhattan Bank, Bank of America, Deutsche Bank. L’Etat argentin a remboursé les créanciers privés (c’est-à-dire leur maison mère) de ces entreprises.
Bref, le contribuable argentin rembourse la dette contractée par les filiales des multinationales auprès de leurs maisons mères ou des banquiers internationaux. On peut soupçonner les multinationales d’avoir créé une dette de leurs filiales argentines par simple jeu d’écriture. Les pouvoirs publics argentins n’ont aucun moyen de contrôle sur ces comptes.

(14) Ce numéro du Monde diplomatique de juillet 1987 permet, indépendamment des théories qu’il essaie de démontrer, de voir qu’il était relativement aisé de prévoir les événements qui vont survenir ultérieurement.

(15) Il serait intéressant d’ouvrir une parenthèse pour comprendre, une fois pour toutes, ce que veut dire le mot « fascisme », terme dans lequel on retrouve des expériences qui vont de Napoléon Bonaparte jusqu’à Berlusconi en passant par Pol Pot et autres. Nous contestons cette « sauce » du fascisme surtout parce que nous voyons en elle une échappatoire permettant d’éluder les problèmes : on donne un nom « monstrueux » aux faits historiques, on les condamne « moralement » et on ne les étudie pas. On peut rapprocher effectivement Perón du fascisme, ou même du « bonapartisme », c’est-à-dire de systèmes qui ont voulu intégrer les forces prolétaires dans un dispositif général qui avait comme but la « grandeur » de la Nation, au nom de laquelle tous les intérêts particuliers (dont ceux de classe) disparaissent. Mais, encore une fois, il est évident que nous nous trouvons face à des étiquettes fourre-tout, sous lesquelles il faudrait inclure aussi les démocraties occidentales qui ont tenu ce même discours à cette même époque. Mais alors n’est-il pas plus sain de considérer tous ces phénomènes un par un ?

(16) De nombreux manifestants argentins du cacerolazo arboraient comme signe de distinction un drapeau de leur pays ou le maillot de l’équipe nationale de football, ce qui témoigne du fait que cette idéologie nationaliste nourrit encore de vastes franges prolétaires.

(17) Le 16 juin 1975, un coup d’Etat militaire renverse Perón. Bien qu’il ait été appuyé dès le début par des forces franchement réactionnaires, en particulier par l’aristocratie terrienne, le coup d’Etat ne se transformera en dictature militaire qu’en 1976 en passant par une phase de « révolution libératrice ».

(18) Expression empruntée à François Rabelais, Gargantua,
chap. 54.

(19) On se souviendra surtout des anarchistes Errico Malatesta, Severino Di Giovanni, Antonio Soto. Ce dernier organisa la grande grève des ouvriers de Patagonie en 1921.

VOIR AUSSI

Le mouvement des piqueteros. Argentine 1994-2006 (1)

Le mouvement des piqueteros. Argentine 1994-2006 (2)

Le mouvement des piqueteros. Argentine 1994-2006 (3)

 

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21 décembre 2017

INFOBREF N°504- plate-forme modulaire pour véhicules connectés

INFOBREF N°504

 

La Société Générale va supprimer 3450 postes en France d'ici à 2020

https://www.ouest-france.fr › Économie › Entreprises › Société Générale

Il y a 3 jours - D'ici à 2020, la Société Générale va supprimer 900 postes en France, soit 3 450 en tout d'après les précédentes annonces de l'institution financière.

Recrutement

Chez Société Générale, les conseillers construisent leur avenir en concrétisant celui de leurs clients.

En 2015, le groupe Société Générale recrutera 2.600 nouveaux collaborateurs en CDI, 2.000 en alternance, 1.600 stagiaires et 250 VIE. Si vous souhaitez rejoindre le groupe dans cette période passionnante de transformation, découvrez nos opportunités et postulez !

 

Le digital bouscule les banques, qui vont supprimer des milliers d'emplois

 Après la Société générale lundi, Banque populaire-Caisse d'épargne a confirmé mercredi plusieurs milliers de suppressions de postes. La digitalisation bouleverse le secteur.

Big bang social dans la banque ! Les 370 000 banquiers français commencent à se faire du mouron. Car les annonces de suppressions d'emplois et de fermetures d'agences se multiplient. Dernier exemple en date mercredi. BPCE, deuxième plus grand réseau bancaire français avec 15,8 millions de clients traités dans les Banques populaires et les Caisses d'épargne, a confirmé la fermeture de 400 agences, soit 4 000 suppressions d'emplois, entre 2017 et 2020. Sans plan social, en jouant sur les départs naturels (retraite, démission, etc.). « Nous ne remplaçons que deux départs sur trois », précise François Pérol, son dirigeant. Cette année, 950 postes n'ont pas été remplacés.

La résignation des salariés

Une évolution des réseaux au nom de la « digitalisation ». Autrement dit, le recours quasi systématique au smartphone ou à l'ordinateur pour les opérations bancaires courantes. « Nos dirigeants paniquent. Ils veulent traiter quasiment la moitié de nos clients uniquement à distance », estime Bruno Aguirre, délégué FO de BPCE.

Amazon se prépare à débouler dans l’assurance en Europe

Par STÉPHANIE SALTI, À LONDRES - Publié le 11 novembre 2017, à 11h 26

Le géant de l’e-commerce recrute des professionnels de l’assurance afin de se lancer dans l'assurance dans différents pays européens... dont la France.

Il aura suffi d’annonces de recrutement publiées sur le réseau professionnel Linkedin courant septembre 2017 pour jeter le feu aux poudres. Amazon serait ainsi en train de rassembler une équipe de professionnels de l’assurance afin de lancer des opérations au Royaume-Uni, en Allemagne, en Italie, en Espagne mais aussi en France. Les postes seraient basés à Londres. Du côté d’Amazon, on ne commente pas cette information. Pourtant, de l’avis de Patricia Davies, responsable assurance au sein du cabinet d’études GlobalData, qui a découvert le pot aux roses, l’offensive du géant américain dans le secteur de l’assurance européenne fait sens : « à l’occasion de notre enquête annuelle sur l’assurance dommages pour 2017, nous avons questionné nos clients sur leurs intentions d’achat d’assurance, explique l’analyste de GobalData. Or, il apparaît que 18 % des clients achèteraient leur assurance auto ou habitation chez Amazon. Ce chiffre a le mérite de démontrer le potentiel de cette marque en matière de cross-selling dans le secteur de l’assurance et sa capacité à prendre des parts de marché aux acteurs établis en Europe ». 

Notoriété et R&D

Selon l’analyste, le géant américain bénéficie à l’heure actuelle de deux atouts considérables : une notoriété de marque importante associée à une capacité technologique, largement plus développée que chez n’importe quel assureur, à priori incapable de rivaliser en terme de R&D. « Amazon a su s’imposer comme un fournisseur de services clé pour les ménages, souligne-t-elle, à l’heure actuelle, il est cependant encore prématuré de connaître avec précision le détail de leur offre en assurance ». Au cours de ces dernières années, l’entreprise n’a cessé de se diversifier : Amazon, qui a finalisé en août l’acquisition du géant de la distribution alimentaire américaine Whole Foods pour 13,7 Md$, s’était déjà lancé dans une offre de produits alimentaires avec Amazon Fresh. Le géant a aussi lancé en septembre dernier sa toute première collection dans le secteur de l’habilement, sous le nom de Find. Un lancement, piloté de Londres, qui s’est accompagné d’une campagne marketing intense dans cinq pays européens : l’Allemagne, le Royaume-Uni, la France, l’Espagne et l’Italie, soit les mêmes pays  dans lesquels il envisagerait une offensive dans l’assurance….

Gestion de sinistres : Allianz lance une offre de remplacement avec Amazon

Par ESTELLE DURAND - Publié le 22 novembre 2013, à 17h 28

Allianz France poursuit l’enrichissement de son offre de services après sinistre en s’alliant avec le site marchand Amazon. Objectif : proposer un règlement de gré à gré dans le cas de biens volés ou endommagés, assorti d’un service de remplacement permettant une indemnisation rapide.

Pour faciliter le règlement de gré à gré, formule davantage proposée dans le cas d’une remise en état suite à des dégâts sur les bâtiments, l’assureur a développé, avec Amazon, un outil permettant de constituer un référentiel de prix par famille de produits. Une fois le chiffrage établi, l’assuré a la possibilité d’opter pour une indemnisation pécuniaire ou de se rééquiper directement sur le site marchand.

Se rééquiper en produits neufs ou d'occasion

Dans ce cas, un crédit du montant de l’indemnisation lui sera octroyé auprès d'Amazon, directement par Allianz. Ce service; baptisé «Allianz solution remplacement», est proposé dans le cadre des contrats d’assurance habitation des particuliers et s’applique à de petits sinistres portant sur des biens tels que mobilier, vêtements, livres, CD, jouets... y compris d’occasion.

Dans la même logique, Allianz a signé, il y a deux ans, un accord avec l’enseigne Darty pour proposer un service de réparation et de remplacement de biens électrodomestiques.

L'OST: Réflexions sur les nouvelles technologies et le salariat.

  L'Organisation Scientifique du Travail: Réflexions sur les nouvelles technologies et le salariat. Introduction            1-L' expérience chilienne dite CyberSyn 2-Les résistances du monde du travail aux nouvelles technologies. Le rapport Nora/Minc et la télématique. Les horaires mobiles :début de l' éclatement du temps de travail et de sa baisse hebdomadaire. Les 35h les horaires mobiles et l' écrétage. Années 1980 -1990 "L' industrialisation du... [Lire la suite]

 

Association PSA/Huawei pour les véhicules connectés …. à la Chine, voire à la NSA?

Elisabeth Studer

Quand automobile et télécom se rejoignent : PSA et Huawei (équipementier chinois) viennent d’annoncer qu’ils allaient réaliser le développement conjoint d’une plate-forme dans le but d’équiper les futurs véhicules connectés du groupe automobile afin d’être à même fournir de nouveaux services aux automobilistes.

Selon les termes du communiqué de PSA, cette plate-forme, baptisée CVMP ( Connected Vehicle Modular Platform ou plate-forme modulaire pour véhicules connectés) permettra de déployer de nouveaux services directement liés aux fonctions intrinsèques du véhicule tels que le diagnostic de la voiture à distance et à la demande, les commandes à distance comme le contrôle de la charge batterie, le préchauffage.

Plus largement, PSA souhaite offrir à ses clients de nouveaux services tels que la mise à jour des logiciels véhicule, de l’info-trafic, de la navigation, mais également des services d’autopartage, de gestion de flotte d’entreprise ainsi que des services personnalisés dans la voiture tel que l’assistant personnel.

Le constructeur a par ailleurs précisé que les premières applications de cette nouvelle plate-forme seront commercialisées en Europe et en Chine en 2018, puis dans le reste du monde.

Dans un communiqué distinct, Huawei a indiqué qu’il allait apporter “son savoir-faire en briques technologiques” en vue d’élaborer la plate-forme devant permettre à PSA de connecter les différents composants dont elle a besoin et de les faire communiquer entre eux. Selon l’équipementier chinois, le groupe pourrait ainsi évoluer de « simple constructeur automobile » vers un statut beaucoup plus large de “fournisseur de solutions de mobilité”.

  • Une plate-forme on ne peut plus sécurisée selon PSA

Le groupe automobile se fait fort d’offrir toutes les garanties en terme de sécurité et de mécanismes anti-intrusion. Il est vrai que si les services connectés offrent des avantages non négligeables, ils représentent néanmoins un point d’entrée névralgique pour quiconque souhaiterait pirater les données transmises à partir du véhicule, voire même à contrario souhaiterait prendre la main à distance sur les fonctionnalités de l’automobile.

Dans cette optique, PSA se veut on ne peut plus rassurant, affirmant que la plate-forme CVMP assurera la gestion sécurisée de l’ensemble des interactions numériques entre la voiture et le  cloud  tout en garantissant l’intégrité, l’authenticité et la confidentialité des données.

  • Huawei vraiment un bon choix en terme de sécurité des données ?

Reste toutefois qu’en 2012, un rapport de la commission du renseignement de la Chambre des représentants US indiquait que Huawei et ZTE, toutes deux sociétés de télécommunications chinoises, constituaient une menace pour la sécurité des Etats-Unis et devaient être exclues des acquisitions et contrats américains. Les USA avaient alors accusé Huawei d’espionner les pays où il était implanté en vue de fournir des renseignements au gouvernement chinois.

Parallèlement, un rapport de la  même commission  établissait que  la Chine avait “les moyens, l’occasion et les motivations pour utiliser les sociétés de télécoms à des fins malveillantes“. Affirmant également que « sur la base d’informations classifiées et non classifiées, Huawei et ZTE ne peuvent pas garantir leur indépendance par rapport à l’influence d’un Etat étranger », situation constituant en conséquence une menace pour la sécurité.

Le rapport d’une soixantaine de pages préconisait alors que les systèmes du gouvernement américain, en particulier dans les domaines sensibles, ne devraient pas comporter d’équipements ni des pièces Huawei  ou ZTE, et que les firmes travaillant pour le gouvernement américain sur des programmes sensibles devraient également ne pas les utiliser.
La commission avait lancé son enquête, redoutant que Pékin puisse utiliser ces deux groupes télécoms pour faire de l’espionnage économique ou militaire, ou pour mener des cyber-attaques.
Des dirigeants de Huawei et ZTE avaient souligné quant à eux, lors de leur audition devant la commission parlementaire, qu’ils faisaient des affaires et non de la politique. « L’intégrité et l’indépendance de l’organisation et des pratiques d’affaires sont considérées comme dignes de confiance et respectées sur près de 150 marchés », avait alors déclaré le vice-président de Huawei, William Plummer, dans un communiqué.

En octobre 2012, Huawei avait été écarté d’un marché public  pour la construction d’un réseau de communication gouvernemental sécurisé au Canada. “Le gouvernement choisira avec soin lors de la construction de ce réseau et a invoqué l’exception de sécurité nationale” pour ce projet, avait expliqué le porte-parole du premier ministre. Les deux géants chinois des télécoms étaient alors pointés du doigt, certains analystes s’inquiétant de leurs rapports troubles avec le gouvernement. Pour tenter de calmer les doutes, Huawei n’avait pas lésiné en communication sur la sécurité, autorisant des audits de ses équipements, faisant appel à un fort lobbying si nécessaire

En mars 2014, les accusations avaient toutefois changé de camp …. Le New York Times et le  magazine allemand Der Spiegel affirmaient alors que la NSA, l’Agence nationale de sécurité américaine aurait en effet infiltré les serveurs du siège de Huawei afin d’obtenir des informations sensibles et de surveiller les communications de ses dirigeants.

Selon le NYT, l’opération, répondant au nom de code Shotgiant, a été révélée par les documents de la NSA fournis par Edward Snowden, son ancien employé désormais célèbre pour avoir divulgué de nombreuses données révélant les activités de surveillance des États-Unis. L’un des objectifs aurait été de trouver des liens entre Huawei et l’Armée populaire de libération mais également d’exploiter les technologies du groupe de télécoms.
Selon le New York Times, la NSA cherchait à surveiller les réseaux informatiques et téléphoniques vendus par Huawei à d’autres pays. La NSA se serait également mise en ordre de bataille afin d’être fin prêt pour mener des cyber-attaques en vue de répondre à une éventuelle demande émanant du président des États-Unis.

Les autorités américaines avaient reconnu à cette époque que dans le cadre de l’évaluation des perspectives économiques ou de la stabilité des pays étrangers, les agences américaines avaient pu recueillir les données de certaines entreprises indépendantes. Elles ont également admis que les États-Unis avaient pu recueillir des données sur les entreprises étrangères en vue d’imposer des sanctions économiques ou prendre d’autres mesures de politique étrangère contre un pays et ses dirigeants, tout en niant que cela ait pour but d’aider les entreprises américaines.

Plus récemment, en mars 2017, le Canard Enchaîné a révélé que le partenariat mondial conclu entre le groupe de télécoms Orange et Huawei sur le cloud avait fait frissonné d’effroi l’administration française, laquelle redoutait des opérations d’espionnage des clients et dirigeants d’Orange par la Chine. Le journal affirmait alors qu’une réunion « ultra-secrète » s’était tenue au Palais de l’Elysée fin 2016. Une dizaine de hauts fonctionnaires représentants la DGSE, la DGSI, le coordinateur national du Renseignement, le secrétaire général de la défense, mais également Bercy se sont alors réunis pour – officiellement – évoquer l’accord sur le cloud, mais officieusement, l’État français soupçonne la Chine de vouloir espionner les dirigeants et clients de l’opérateur historique, dont l’État fait partie.

Précisons enfin que Huawei a été fondé il y a près de 25 ans via le « soutien » financier de Ren Zhengfei, un ancien ingénieur de l’Armée populaire de libération (APL), lequel aura investi quelques milliers de dollars dans l’entreprise. Depuis lors, l’entreprise est dans le peloton de tête des équipementiers de télécommunications mondiaux.

Sources : AFP, PSA, Huawei, Spiegel, New York Times, Canard Enchaîné



 

Posté par spartacus1918 à 07:00 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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