SPARTACUS

09 août 2017

INFOBREF N°493-Uber, digital

INFOBREF N°493

La redoutable stratégie des barbares digitaux

29 décembre 2016 par Yovan Menkevick

Vous l’avez sans doute déjà compris, parler de numérique est un peu ringard. Ne parlons pas de l’horrible terme « d’informatique » à ranger désormais dans le tiroir poussiéreux des technologies absconses du XXème siècle. Le bon terme, pour parler technologies de l’information (là aussi c’est ringard) est américain — si l’on veut un tant soit peu paraître à la pointe des dernières tendances (toujours technologiques) — et il réunit tous les fantasmes de la geekerie startupienne : le digital.

« Didjitôl » si tu prononces bien. Mais comme tu es Français, tu dis digital. Le doigt. Le même mot que pour l’empreinte digitale. Qui ne signifie rien d’autre en français que le doigt. Un peu comme si, pour parler des voitures, de l’automobile, on utilisait le mot anglais « car ». Ce qui pourrait donner : j’ai acheté une car, car j’avais besoin d’en changer. Oui, bon, l’exemple est moyen, mais vous voyez ce que je veux dire.

De la stratégie digitale et des barbares qui vont tout disrupter

Une bonne policy digitale, enfin une bonne stratégie, parce que bizarrement, là, on garde le terme français, passe par la disruption. Tout le monde le sait et on se demande s’il est nécessaire d’en parler plus avant. Même Macron s’est emparé du concept, puisqu’il est un « candidat disruptif ». Pour épater la galerie des ignares, parlons de disruption. Mais vite fait.

La disruption, c’est de l’innovation, voyez-vous. Une façon d’innover qui casse tous les codes établis auparavant, qui fait table rase du passé, pour inventer des trucs que personne n’a encore vu ou osé faire. Sarkozy, sans le dire, était un candidat disruptif avec sa « rupture ». Parce que c’est ça la disruption : une rupture. Dans le monde du digital, l’innovation doit être disruptive, sinon ce n’est pas vraiment de l’innovation digitale. D’où le fait que les vrais innovateurs digitaux, en France, se nomment eux-mêmes les « Barbares ». Comme une partie de nos ancêtres venus du froid, qui avaient des casques à pointes et maniaient la hache avec autant de vélocité que les startupers manient le touchpad, les disrupteurs digitaux veulent tout envahir et tout changer. Whaaaa. On en tremble.

Uber, Un barbare disruptif… justement

Le grand barbare disruptif digital mondial en chef, est une entreprise californienne de réservation en ligne de VTC. La grande disruption digitale d’Uber a été, soi-disant, de coder une app qui vous géolocalise et vous permet d’alerter un ex-chômeur reconverti en chauffeur auto-entrepreneur d’occasion (ou pas) et qui vient vous chercher avec sa « car » pour vous câliner un maximum.

Il faut avouer que d’un point de vue technique, vu le nombre d’app équivalentes qui existent, on se demande bien ou est la rupture technologique de l’app Uber. Et c’est justement là le génie d’Uber : la disruption est ailleurs que dans la technologie en tant que telle. Elle est dans la capacité à balayer plein d’autres choses, issues du vieux monde ancien poussiéreux qui nous ennuie tant, comme : le code du travail et ses contrats pénibles avec sa protection sociale qu’un employeur offre normalement à une personne en lien de subordination, les règlementations toutes pourries sur les taxis, ces gros ringards qu’on aimerait bien désormais voir uniquement dans des films historiques. Et puis, cerise sur le gâteau de la disruption, la notation du client envers le chauffeur, qui, s’il n’a pas assez câliné ses clients, peut voir sa note baisser en dessous de 4,7/5 et se faire éjecter par son pseudo employeur disruptif, Uber, qui n’en est pas un, mais prend quand même 20% de comm pour chaque course (et a imposé désormais 25%). Génie !

Le barbare Uber a envahi plus 240 villes dans le monde avec son système de maquignon digital, et permis ainsi à des hordes de chômeurs ou de travailleurs pauvres de faire chauffeur pauvre à 15 heures par jour 6 ou 7 jours sur 7, sous pression de clients proprets, avides de confort et de « rupture digitale ». Ils sont nombreux, ces clients, à trouver Uber « formidable », et maudire tous ces taxis grognons et pas pratiques. Comme on les comprend. Ils ont en plus la possibilité de donner leur avis, émettre une opinion sur la créature servile qui les charrie, et peuvent, ô comble du pouvoir digital du doigt, lui faire perdre son travail, ou le conforter dans sa servitude au géant californien, par la grâce d’un simple clic…digital. Émouvant. Efficace. Moderne.

…mais un peu clodo

Le truc marrant avec Uber, c’est qu’ils sont malgré tout un peu clodo, dans la boite. Ils n’ont pas une thune, disent-ils, au point d’avoir 800 millions de dollars qui manquent à l’appel pour le seul dernier trimestre 2016. C’est comme ça dans le monde des startups disruptives : on éclate tout, on devient un quasi monopole mondial, on est valorisé à plusieurs milliards, mais on est fauché. Savoir ce qui coûte tant à Uber — qui n’a rien d’autre à gérer qu’un tiroir-caisse digital automatisé par son app — reste mystérieux, surtout quand on pense qu’avec 20% de commission sur chaque course et aucune flotte de voitures ou de chauffeurs à gérer, il n’y a pas beaucoup de frais de fonctionnement dans son « business model ». Mais bon. C’est le mystère du digital. Sûrement. Le doigt est impénétrable.

Reste qu’Uber, fort de ce constat, a pris le taureau numérique par les cornes et commencé à faire rouler des VTC sans le C. Des VTA : Véhicule de transport Autonome. Le PDG a compris très vite que les clients, quand même, pouvaient trouver tout ça très bien, mais encore un peu trop cher. Et il a bien expliqué que la cherté, on savait d’où elle venait : de « l’autre type ». Celui qui vous charrie. Le chauffeur qui bouffe la feuille avec le prix de sa course pour gagner 800€/mois en travaillant 15h par jour. Le PDG a donc déclaré :

Et ensuite, il a commencé à mettre en test 3 ou 4 Uber Car sans conducteurs et promet de bientôt charrier les gens avec un chauffeur digital, bénévole. Moderne. Efficace. Disruptif.

C’est comment qu’on freine… j’voudrais descendre de là…

A tous ceux qui ont applaudi face à la « lutte d’Uber » contre les syndicats, les taxis, l’Etat, contre toutes ces rigidités absurdes venues d’un autre temps, et qui ont bien souligné qu’ils ne reviendraient jamais en arrière, c’est-à-dire prendre un taxi, « parce que quand même, c’est troooop top les VTC Uber », une petite pensée…

La vie n’est pas un paquet cadeau, et la suffisance narcissique technologique de ceux qui veulent profiter de toutes les innovations, ne devrait pas — normalement — permettre un tel mépris envers la partie de la population, toujours précarisée et instrumentalisée par les barbares digitaux. Mais à terme, les mêmes qui aujourd’hui s’enthousiasment pour la disruption, seront eux aussi remplacés par des machines. Les voitures seront autonomes, et la totalité des humains, dépendants. Tout ça risque d’être fort amusant.

C’est comment qu’on freine ? J’voudrais descendre de là…



Deliveroo : les livreurs s’organisent contre le paiement à la course

Extrait de révolution permanente

La direction de la société de repas à domicile va généraliser et imposer pour les « bikers » le payement à la course, de quoi s’inquiéter pour les coursiers d'une drastique perte de rémunération. Depuis l'essor de l'ubérisation à la course, les conditions de travail et surtout de rémunération n'ont pas cessé de se dégrader.

Olivier Isidore vendredi 4 août



© Illustration : Charlie Poppins pour Les Inrockuptibles

La startup britannique travaille avec quasiment 7500 coursiers sur le territoire français, définis comme « livreurs auto-entrepreneurs » (pour mieux vendre du rêve) l’entreprise souhaite imposer aux travailleurs ce qu’elle appelle la « convergence à la tarification ». Il s’agit de simplifier le mode de rémunération des coursiers. A l’heure actuelle il existe deux types de tarification : ceux qui avaient commencé après septembre 2016 sont payés 5€ à la course et les dits « anciens » (ceux qui ont débuté avant cette date) qui sont près de 600, selon Deliveroo bénéficieraient d’un mode de rémunération fixe à 7,50€ de l’heure auxquel s’ajoute un complément de 2 à 4 euros selon la qualité du service offert. L’objectif de la startup est de faire passer tout le monde au même tarif, alors que l’entreprise s’était engagée à respecter la tarification des anciens et de laisser au libre choix ceux qui veulent en changer. Mais actuellement, ceux qui n’ont pas signé le contrat de tarification sous les nouvelles conditions reçoivent un mail les sommant de le faire, sous menace de les mettre à la porte, se plaignent les coursiers.

Selon le secrétaire général du syndicat CGT coursiers en vélo de la Gironde M. Hay, la nouvelle réglementation des rémunérations provoquera une perte drastique des rémunérations. Ceux qui avaient un tarif fixe horaire ainsi que 4€ par commande « devront désormais réaliser 7,5 commandes par heure pour ne pas perdre de l’argent, ce qui est impossible » et ceux qui percevaient 2€ par commande en plus du tarif fixe « devront livrer 2,5 commandes par heure pour ne pas y perdre. Ce qui est déjà très compliqué », le secrétaire poursuit « peut-être que quelques uns vont y gagner en travaillant la nuit et le week-end ». Mais il précise « on se bat déjà pour travailler car la direction a fait rentrer trop des coursiers ».

Le constat de M. Hay est pertinent, en effet pour comprendre la démarche, pas besoin d’avoir lu Le Capital de Karl Marx, ni d’être un génie en mathématiques. Le capitalisme est simple : Deliveroo est en train de créer sa propre « armée de réserve » de précaires pour ainsi soumettre ses livreurs à la concurrence et de cette façon faciliter la baisse des rémunérations.

Deliveroo dit « travailler à améliorer l’algorithme pour que les livreurs aient le moins de temps d’attente possible au restaurant pour récupérer le repas et le moins de distance à parcourir ». De quoi faire marrer les livreurs qui s’attendent déjà aux prochaines mesures à suivre après cette « convergence à la tarification », le passage au mode Free déjà utilisé par Ubereats qui revient à un système ou il n’ y a pas de planning : chacun vient travailler quand il veut, comme pour les chauffeurs Uber.

Le combat ne fait commencer, mais pour que la lutte soit victorieuse, les coursiers doivent commencer par unifier leurs demandes (Les coursiers bordelais demandent l’arrêt définitif de cette nouvelle tarification, alors qu’à Lyon ils demandent une augmentation de 5€ à 7,50€ par course). Mais mise à part ces divergences revendicatives, le fond du problème ce n’est pas tellement le prix de la course, c’est le système d’ubérisation qui est en train de se mettre en place dans une grande quantité de secteur et qui est en complet accord avec le souhait du gouvernement et des patrons d’éliminer le code du travail et d’ubériser le marché du travail. La salarisation des « Bikers courtiers » s’impose. Ainsi, Deliveroo devrait prendre en charge les équipement de protection individuelle pour les coursiers (casque, protège-coudes, vestes, etc...) mais aussi la prise en charge du téléphone portable (outil essentiel pour la livraison) ainsi que le vélo et son outillage de réparation. Car dans ce domaine là, le vélo est un outil de travail, ainsi que pour tout ce qui est du domaine des cotisations salariales et mutuelle, qui pour l’instant restent à la charge du travailleur. A bas l’uberisation, passage en CDI pour toutes et tous les coursiers !



Un nouvel algorithme de Google limite l’accès aux sites Web progressistes et de gauche

Andre Damon et Niles Niemuth

Au cours des trois mois écoulés depuis que le monopole des moteurs de recherches sur Internet, Google, a annoncé qu’il fallait empêcher les utilisateurs d’accéder à de « fausses nouvelles » (fake news), le classement mondial du trafic d’une large gamme d’organisations de gauche, progressistes, anti-guerre et démocratiques a considérablement diminué.

Le 25 avril 2017, Google a annoncé qu’il avait mis en place des modifications de son service de recherche pour rendre plus difficile pour les usagers d’accéder à ce qu’il appelait des informations « de mauvaise qualité » telles que les « théories du complot » et les « fausses nouvelles ».

La société a déclaré dans un article de blogue que l’objectif central de la modification de son algorithme de recherche était de donner au géant des recherches un plus grand contrôle dans l’identification du contenu jugé répréhensible par ses directives. Il a déclaré qu’il avait « amélioré nos méthodes d’évaluation et effectué des mises à jour algorithmiques » afin de « contenir un contenu plus autorisé ».

Google a poursuivi : « Le mois dernier, nous avons mis à jour nos lignes directrices sur la qualité de la recherche (Search Quality Rater Guidelines) pour fournir des exemples plus détaillés de pages Web de mauvaise qualité pour que les évaluateurs puissent les signaler de manière appropriée ». Ces modérateurs sont invités à signaler « les expériences qui pourraient perturber des usagers », y compris les pages qui présentent de « théories du complot », sauf si « la requête indique clairement que l’usager recherche un autre point de vue ».

Google n’explique pas précisément ce qu’il entend par le terme « théorie du complot ». En utilisant la catégorie large et amorphe des « fausses nouvelles », l’objectif du changement dans le système de recherche de Google est de restreindre l’accès à des sites Web présentant des opinions différentes, dont la couverture et l’interprétation des événements s’opposent à celles des médias de l’establishment tels que le New York Times et le Washington Post.

En signalant le contenu de telle sorte qu’il n’apparaît pas dans les premières une ou deux pages d’un résultat de recherche, Google est capable de bloquer efficacement l’accès des usagers à celui-ci. Étant donné qu’une grande partie du trafic sur le Web est influencée par les résultats de recherche, Google peut dissimuler ou enterrer efficacement le contenu auquel il s’oppose, grâce à la manipulation des classements des recherches.

Le mois dernier, la Commission européenne a imposé une amende de 2,7 milliards de dollars à la société pour avoir manipulé les résultats des recherches pour orienter les usagers de manière inappropriée vers son propre service de comparaison, Google Shopping. Maintenant, il semble que Google utilise ces méthodes criminelles pour empêcher les utilisateurs d’accéder aux points de vue politiques que l’entreprise considère comme répréhensibles.

Le World Socialist Web Site fait partie des cibles des nouvelles « méthodes d’évaluation » de Google. En avril 2017, 422 460 visites au WSWS venaient de recherches Google, ce chiffre a chuté à environ 120 000 ce mois-ci, soit une baisse de plus de 70 pour cent.

Même si l’on utilise des termes de recherche tels que « socialiste » et « socialisme », les lecteurs nous ont informés qu’il leur était de plus en plus difficile de localiser le World Socialist Web Site dans les recherches de Google.

Les références des recherches de Google vers le WSWS ont diminué d’environ 70 pour cent

Selon le service d’outils pour les webmestres de Google, le nombre de recherches qui ont permis aux usagers de voir le contenu du World Socialist Web Site (c’est-à-dire un article WSWS apparu dans une recherche Google) est passé de 467 890 par jour à 138 275 au cours des trois derniers mois. La position moyenne des articles dans les recherches, entre-temps, est passée de 15,9 à 37,2 au cours de la même période.

David North, président du Conseil de rédaction international du WSWS, a déclaré que Google était engagé dans la censure politique.

« Le World Socialist Web Site existe depuis près de 20 ans », a-t-il déclaré, « et il a développé un large public international. Au cours du printemps dernier, le nombre de visites individuelles au WSWS par mois dépassait 900 000 ».

« Alors qu’un pourcentage significatif de nos lecteurs se rend directement sur le WSWS, de nombreux internautes accèdent au site via des moteurs de recherche, dont Google est le plus utilisé. Il n’y a pas d’explication innocente pour la chute extraordinairement forte du lectorat, pratiquement du jour au lendemain, en provenance des recherches Google ».

« L’affirmation de Google selon laquelle il protège ses lecteurs contre les « fausses nouvelles » est un mensonge politique. Google, un monopole massif, avec les liens les plus étroits avec les agences de l’état et du renseignement, bloque l’accès au WSWS et à d’autres sites Web progressistes et de gauche grâce à un système de recherches biaisé ».

Au cours des trois mois écoulés depuis que Google a mis en œuvre les modifications apportées à son moteur de recherche, moins de personnes ont eu accès aux sites d’information de gauche et anti-guerre. Sur la base des informations disponibles sur les analyses d’Alexa, d’autres sites qui ont subi des baisses dans le classement incluent WikiLeaks, Alternet, Counterpunch, Global Research, Consortium News et Truthout. Même les groupes de défense des droits démocratiques tels que l’Union américaine pour des libertés civiles et Amnesty International semblent avoir été touchés.

Un large éventail de sites de gauche, progressistes, et anti-guerre ont vu diminuer leur rang dans les palmarès du trafic au cours des derniers mois

Selon Google Trends, le terme « fausses nouvelles » a quadruplé en popularité au début de novembre, à l’époque des élections américaines, alors que les démocrates, les médias et les agences de renseignement cherchaient leur imputer la responsabilité de la victoire électorale de Donald Trump sur Hillary Clinton.

Le 14 novembre, le New York Times a proclamé que Google et Facebook « ont fait face à de nombreuses critiques sur les fausses nouvelles sur leurs sites qui ont influencé le résultat des élections présidentielles » et qu’ils prendraient des mesures pour lutter contre les « fausses nouvelles ».

Dix jours plus tard, le Washington Post a publié un article intitulé « L’effort de propagande russe a contribué à diffuser de “fausses nouvelles” lors des élections, disent les experts », qui ont cité un groupe anonyme appelé PropOrNot qui a compilé une liste de « fausses nouvelles » diffusant « la propagande russe ».

La liste comprenait plusieurs sites classés par le groupe comme « de gauche ». De manière significative, il a ciblé globalresearch.ca, qui reproduit souvent des articles du World Socialist Web Site.

Après des critiques très répandues sur ce qui n’était pratiquement rien d’autre qu’une liste noire de sites anti-guerre et anti-établissement, le Washington Post a été obligé de publier une rétractation, en déclarant : « Le Post, qui n’a nommé aucun de ces sites, n’apporte aucune garantie quant à la validité des résultats de PropOrNot. »

Le 7 avril, Bloomberg News a rapporté que Google travaillait directement avec le Washington Post et le New York Times pour « vérifier les articles » et éliminer les « fausses nouvelles ». Ceci a été suivi par la nouvelle méthodologie de recherche de Google.

Trois mois plus tard, sur les 17 sites déclarés « fausses nouvelles » par la liste noire discutée du Washington Post, 14 avaient leur classement mondial en baisse. Le déclin moyen de la portée mondiale de tous ces sites est de 25 pour cent, et certains sites ont vu leur portée mondiale descendre de près de 60 pour cent.

« Les actions de Google constituent de la censure politique et sont une attaque flagrante contre la liberté d’expression », a déclaré North. « À un moment où la méfiance du public envers les médias de l’establishment est répandue, cette entreprise géante exploite sa position de monopole pour restreindre l’accès du public à un large éventail de nouvelles et d’analyses critiques ».

Andre Damon et Niles Niemuth

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08 août 2017

Google restreint l'accès à 13 importants sites web socialistes, progressistes et antiguerre

Le nouveau protocole de recherche de Google restreint l'accès à 13 importants sites web socialistes, progressistes et antiguerre

Par Andre Damon et David North
3 août 2017

De nouvelles données compilées par le World Socialist Web Site, avec l'aide d'autres sites de nouvelles en ligne et d'experts en technologie de recherche, prouvent qu'une perte massive de lecteurs observée par les sites socialistes, antiguerre et progressistes au cours des trois derniers mois a été causée par une diminution cumulative de 45 % du trafic provenant des recherches Google.

Cette baisse a été observée après que des modifications ont été apportées aux protocoles d'évaluation de recherche de Google. Dans un communiqué publié le 25 avril, Ben Gomes, vice-président de l'ingénierie de l'entreprise, a déclaré que la mise à jour du moteur de recherche Google bloquerait l'accès à des sites «offensants» tout en s'efforçant de faire ressortir le «contenu faisant autorité».

Le World Socialist Web Site a obtenu des données statistiques estimant le déclin du trafic généré par les recherches Google pour 13 sites ayant un lectorat important:

* wsws.org est tombé de 67%

* alternet.org a diminué de 63%

* globalresearch.ca a chuté de 62%

* consortiumnews.com a chuté de 47%

* socialistworker.org a diminué de 47%

* mediamatters.org a diminué de 42%

* commondreams.org a diminué de 37%

* internationalviewpoint.org est tombé de 36%

* democracynow.org a diminué de 36%

* wikileaks.org a chuté de 30%

* truth-out.org a diminué de 25%

* counterpunch.org a diminué de 21%

* theintercept.com a chuté de 19%

Sur les 13 sites web figurant sur la liste, le World Socialist Web Site a été le plus touché. Le trafic provenant des recherches Google a diminué de deux tiers.

Ces nouvelles statistiques démontrent que le WSWS est une cible centrale de la campagne de censure de Google. Au cours des douze mois précédant la mise en œuvre des nouveaux protocoles Google, le WSWS a connu une augmentation substantielle du nombre de lecteurs. Une partie importante de cette augmentation était le produit des résultats de recherche Google. L'augmentation rapide du trafic de recherche reflète la croissance bien documentée de l'intérêt populaire pour la politique socialiste en 2016. Le taux de croissance s'est accéléré après les élections de novembre, qui avaient entraîné de grandes protestations contre l'élection de Trump.

Le trafic de recherche vers le WSWS a atteint son sommet en avril 2017, précisément au moment où Google a commencé à mettre en place ses protocoles de censure.

Un autre site touché par les actions de Google a fourni des informations qui confirment les résultats du WSWS.

«Fin mai, les modifications apportées à l'algorithme de Google ont eu une incidence négative sur le volume de trafic vers le site web Common Dreams provenant de recherches Google organiques», a déclaré Aaron Kaufman, directeur du développement au site d'actualités progressiste Common Dreams. «Depuis mai, le trafic de Google Search en pourcentage du trafic total vers le site Common Dreams a diminué de près de 50%.»

L'ampleur et l'impact des actions de Google prouvent qu'une combinaison de techniques est utilisée pour bloquer l'accès aux sites ciblés. Parmi celles-ci, on note le signalement direct et la réduction du classement du WSWS et des 12 autres sites énumérés ci-dessus par les évaluateurs Google. Ces sites reçoivent une cote négative qui garantit que leurs articles seront soit rétrogradés, soit entièrement évités. En outre, la nouvelle technologie de programmation enseigne aux ordinateurs à penser comme les évaluateurs, c'est-à-dire à imiter leurs préférences et leurs préjugés.

Enfin, la précision de cette opération suggère fortement qu'il existe une gamme supplémentaire de techniques d'exclusion impliquant la sélection de termes, de mots, de phrases et de sujets associés aux sites socialistes et de gauche.

Cela expliquerait pourquoi le World Socialist Web Site, qui met l'accent sur des questions telles que la guerre, la géopolitique, les inégalités sociales et les luttes ouvrières, a subi une chute aussi spectaculaire des recherches générées par Google sur ces mêmes sujets. Nous avons vu que les termes et les phrases mêmes qui, dans des circonstances normales, seraient les plus susceptibles de générer le plus de visites – tels que «socialisme», «marxisme» et «trotskysme» – produisent les pires résultats.

Il s'agit d'un processus continu où l'on peut s'attendre à ce que les évaluateurs Google ajoutent continuellement des termes suspects pour rendre leur algorithme de plus en plus précis et finalement éliminer le trafic vers le WSWS et d'autres sites ciblés.

L'information qui a été recueillie et publiée par le WSWS au cours de la dernière semaine révèle que Google est au centre d'un complot de la grande entreprise et de l'État pour réduire considérablement les droits démocratiques. L'attaque contre la liberté d'expression et l'accès à l'information sans censure visent à paralyser l'opposition populaire aux inégalités sociales, à la guerre et à l'autoritarisme.

Le rôle central et sinistre de Google dans ce processus démontre que la liberté de parole et de pensée est incompatible avec le contrôle capitaliste d'Internet.

En continuant d'exposer l'assaut de Google sur les droits démocratiques, nous exigeons que le géant informatique arrête et révoque immédiatement et totalement son programme de censure.

Il est essentiel qu'une campagne coordonnée soit organisée aux États-Unis et internationalement contre la censure de Google de l'Internet. Nous avons l'intention de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour développer une contre-offensive à cette tentative d'étouffer la liberté de parole et de pensée.

La lutte contre la censure imposée sur Internet par la grande entreprise et l'État est essentielle à la défense des droits démocratiques, et il doit y avoir une large collaboration entre les sites socialistes, de gauche et progressistes pour alerter le public et la classe ouvrière dans son ensemble.

(Article paru en anglais le 2 août 2017)

 

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05 août 2017

Dans le monde une classe en lutte- juin 2017

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UN TRAIN PEUT EN CACHER UN AUTRE

Avant d’engager les réformes nécessaires pour le capitalisme français, le gouvernement et sa Chambre introuvable vont se donner les moyens de maîtriser le combat social prévisible. C’est le but réel de textes prévus sur la « sécurité ». Parallèlement sont annoncés les textes sur les relations de travail. Les lois répressives permettront — éventuellement — de maîtriser tout mouvement d’opposition sauvage. La loi sur la moralisation de la vie publique est la pilule de diversion masquant quelque peu l’offensive sociale prévisible.

Il est évident que la France de 2017 n’est plus la France de 1945. Les structures d’encadrement de l’exploitation de la force de travail ne sont pas du tout ce qu’elles étaient alors après la guerre, le capitalisme français avait besoin de l’effort des travailleurs et de leur paix sociale. Les fameux « régimes spéciaux » axés sur la pénibilité du travail et son importance économique pouvaient également justifier quelque peu des «pièges ». Des garanties de sécurité d’emploi, de santé et de retraite pouvaient emporter l’adhésion de l’ensemble des travailleurs. Aujourd’hui, mis à part ce qui touche la fonction régalienne de contrôle-répression (elle aussi touchée par l’évolution des techniques), le régime général et tous les régimes spéciaux sont devenus ou inexistants (il n’y a plus de mines) ou totalement anachroniques d’autant plus que, face à la crise et au tarissement des ressources, le recours à des travailleurs précaires s’est fait de plus en plus important, même dans les secteurs «privilégiés ».

On pourrait multiplier les exemples de tels anachronismes dont le coût global impose d’être réduit voire supprimé car consommant inutilement de la plus-value, ce qui créé d’une part des situations de conflit permanent (on comprend bien que les intéressés défendent bec et ongle leurs « acquis ») et d’autre part une incitation revendicative dans le secteur général. Si pour les travailleurs en CDI, et surtout ceux des régimes spéciaux, le « des avantages acquis » est au centre de l’action revendicative, celle-ci peut prendre une multitude de formes tant générales (par exemple le maintien pour l’essentiel de l’ensemble des garanties sociales) que spécifiques. L’accumulation de cet ensemble fait que présentement en France la survie du travailleur, quel que soit son niveau de précarité, est bien meilleure que dans les États voisins qui eux, ont pu imposer des réformes drastiques sur l’ensemble des conditions d’exploitation de la force de travail.

Cela explique l’insistance constante des taux des prélèvements sur le PIB — en fait sur cette plus-value — pour le fonctionnement de l’État, et la redistribution sociale (nécessaire tant pour garantir la paix sociale que pour assurer un minimum de fonctionnement au système dans le cadre national voire européen) : ce taux des prélèvements sociaux atteint 46 % et le taux global de la dépense publique 56 % du PIB (la moyenne européenne est de 40 % et 37 % pour l’Allemagne.

Bien sûr cette situation a des causes. Ce n’est pas tant la récurrence des grèves locales et localisées qui pouvaient inciter à la prudence récurrente des dirigeants dans la voie d’une réforme de fond, que le capital appelle à grands cris. Ce que confirme avec insistance une économiste : « La France est entrée en 2016 dans une longue période de conflits sociaux » (3 millions de jours de grève en France, Manon Meisterman, 31/03/2016, Fondation Ifrap). Si l’on veut aller au-delà et trouver des chiffres sur ce sujet dans des sources diverses plus ou moins fiables touchant le nombre de grèves dans la période récente : 81 grèves en 2014, 966 en 2015, 800 en 2016. Mais ce décompte ne dit pas grand-chose car il inclut sous une seule unité les grèves locales (les plus nombreuses), les plus difficiles à cerner et à résoudre. Les intérimaires eux-mêmes ne s’écrasent pas du fait de leur précarité : ils ressortent d’autres possibilités de lutte plus sournoises. Ils biaisent constamment avec le règlement et malgré stress, fatigue et mauvaises conditions de travail (et parfois des raisons touchant le vie personnelle), ils font un usage constant de tous les dopants possibles et le tout a des incidences évidentes sur la sacro-sainte productivité. Le vol de petits outils et, lorsque c’est possible, de matériel, le vol de temps en prenant des pauses diverses sévissent tout autant qu’ailleurs.

Si toutes ces résistances concernent le monde de l’exploitation directe de la force de travail, il est un autre champ

de résistance qui recoupe les impasses dans lesquelles les tentatives de marche en avant du système en France sont tout autant bloquées. Il est de fait que plusieurs « projets » du développement capitaliste se heurtent à des résistances telles qu’elles conduisent à des blocages.

Chacun peut avoir connaissance des oppositions globales à l'exploitation du gaz de schiste, à l'expansion du tout nucléaire ou encore les « rouges » en Bretagne, ou les blocages plus ponctuels comme à Notre-Dame-des-Landes, Sivens, Roybon, le site de Bure et autres avec la formation de ZAD. Mais ces oppositions existent également dans le détail de la mise en œuvre locale de politiques touchant tous les secteurs de la vie sociale, dont on n'a connaissance souvent qu'au hasard de contacts personnels.

Ainsi, le blocage dans l’expansion et la modernisation de capital en France rejoint les blocages dus aux résistances ouvrières. Elles contribuent d’une part à faire fuir les industries, tant par leurs difficultés d’expansion que par les coûts de production qui ne supportent pas la concurrence étrangère, d’autre part dans la méfiance des investisseurs étrangers devant une réputation amplifiée par la médiatisation mondiale d’incidents sociaux comme ceux de Goodyear ou d’Air France.

Comme nous l’avons déjà souligné, l’ensemble des résistances de toutes sortes — que pas plus la droite que la gauche n’ont voulu affronter directement ou ont échoué dans les rares tentatives — n’ont pas permis de réduire le taux de prélèvements, alors que les tentatives d’augmenter la plus-value extraite directement (voir toutes les restructurations du cadre de l’exploitation de la force de travail) ne donnaient que des résultats mitigés car soulevant plus de problèmes qu’ils n’en résolvaient et créant d’autres formes de résistance.

L’impasse que nous avons soulignée devient question de survie pour le capital en France, et elle implique de réduire drastiquement d’une part les limites à l’exploitation directe de la force de travail (d’où les projets touchant tant les embauches et les licenciements que les facilités de licenciement et leur indemnisation éventuelle,) d’autre part les « accessoires » du salaire (financement et réorganisation de la gestion des avantages sociaux).

Ce qui se passe sur le plan politique peut s’assimiler d’une certaine façon à une union nationale. Dans le passé, les unions nationales n’ont jamais présagé rien de bon pour l’ensemble de la population et plus particulièrement la classe ouvrière. Il s’agit d’imposer des sacrifices tels qu’ils apparaissent absolument nécessaires pour leur survie même, comme en temps de guerre. La « capitaliste française » est-elle si menacée face aux ennemis que représentent les autres capitalismes nationaux et mondiaux. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit : dans le sauvetage patriotique de l’union nationale, l’ennemi qu’il s’agit de vaincre est l’ensemble de ceux qui peu ou prou font que le capital en France se sente assez menacé pour lancer cette expérience de sauvetage national.

Il reste une question non négligeable dans tous ces projets, celles des « sociaux ». Pas seulement les syndicats mais toutes les représentations de la société civile dont l’irruption dans les processus de blocage a été déterminante mais dont il est difficile de prévoir un avenir, tant il s’agit d’un domaine imprécis tant dans ses objectifs que dans ses formes d’action. Par contre, le rôle des syndicats dans l’encadrement de la gestion de la force de travail n’est plus à faire, même s’il se limite plus aujourd’hui à une force légale qu’à une force d’adhésion. Qu’ils soient patronaux ou salariés, les syndicats restent un maillon légal incontournable, au cœur de l’activité économique : ce sont eux qui sont les premiers à être consultés en vue des réformes essentielles.

Ce ne serait pas nouveau mais c’est abstraire l’ensemble du mouvement de grèves nationales et de grèves générales, le nombre de travailleurs concernés, la durée de la grève et son niveau de violence. Un seul chiffre pour donner une idée de la multiplicité des grèves : dans une semaine de mai 2017, on dénombre 13 grèves en France dans l’enseignement, les collectivités locales, la santé, la métallurgie, les postes, la SNCF et autres transports terrestres et aériens.

Dans les luttes dans une entreprise, sur un objectif précis, d’autres facteurs, par exemple un ressentiment quant à l’atmosphère générale de la boîte, peuvent donner plus de force et de cohésion à l’action. Il en est de même pour les grèves nationales d’une branche ou une grève générale toutes branches confondues. L’exemple récent le plus marquant est donné par les actions de 2016 contre la loi el Khomri qui procédaient aussi d’un malaise général du monde du travail qui pouvait aussi apparaître dans d’autres secteurs.

S’il est un domaine où il est particulièrement difficile de faire une évaluation c’est précisément le niveau de mécontentement, d’une part parce que les éléments qui pourraient permettre une approche dépendent des pouvoirs économiques et politiques qui n’ont aucun intérêt à le faire apparaître dans des chiffres, d’autre part parce que les actions ou manifestations qui peuvent en témoigner sont très diverses et parcellaires — les grèves n’en étant

qu’une partie. L’abstention politique en est une autre.

De 1990 à 2015, en France, le taux de pauvreté mesuré en pourcentage du revenu moyen d’un salarié est passé de 1990 à 2015 à 8 % de la population (pour un revenu à 50 %, le nombre de ces pauvres étant passé de 4 à 5 millions) et à 15% (pour un revenu à 60%, le nombre des pauvres, passé de 7,millions à 9 millions). Ce dernier chiffre représente environ 3 % de la population âgée entre 15 et 64 ans mais près de 10 % si l’on considère qu’un quart de cette population n’a aucune activité professionnelle.

Si l’on considère les trois millions de chômeurs (10 % de la population active), les 15 % qui sont dans des situations précaires (CDD et intérimaires), le temps partiel qui atteint 20 % des actifs, le million d’auto-entrepreneurs à la situation mouvante et précaire, tous ces éléments qui s’associent ou se surajoutent à la précarité de l’emploi et à d’autres facteurs pesant dans la vie quotidienne comme le logement, on peut comprendre pourquoi s’est développée au cours des années l’inquiétude de basculer d’une situation relativement stable dans une des catégories de précarité et de difficultés.

En regard d’une telle situation — qui s’exprime par une désaffection de la politique en général et par l’abandon de toute adhésion aux structures (partis et syndicats) supposées adapter les relations de travail aux nécessités du capital mais qui s’avèrent impuissantes à le faire — des résistances se manifestent avec une certaine efficacité car, jusqu’à aujourd’hui, le capital n‘a pas réussi par ses relais politiques à imposer en France une austérité de choc, qui fait florès dans nombre de pays européens.

La grève reste ainsi une des premières formes de résistance. Elle a pu prendre dans un passé récent la forme de mouvements illimités nationaux, comme en 1995 contre la réforme des régimes de retraite ou en 2006 avec le mouvement anti-CPE ; la révolte des banlieues de 2005 ou le mouvement contre la loi travail lié à Nuit Debout de 2016 qui n’étaient pas liés directement aux relations de travail se relient de toute évidence à ce malaise général. S’ils n’ont pas eu de résultats tangibles, ils ont quand même renforcé la prudence des pouvoirs économiques et politiques dans leurs projets d’adaptation des conditions de travail aux nécessités du capital par crainte d’explosions sociales du style 1995 ou 2006 ou 1968, abandonnant toute attaque frontale pour une sorte de grignotage dans le détail de l’exploitation du travail au niveau des unités de travail.

Une autre caractéristique des conflits des 20 dernières années, par-delà les « grèves » évoquées et cette poussière de petites grèves localisées, fut l’irruption d’une violence sociale avec menace de destruction de l’appareil de production ou attaque physique de dirigeants. Cette voie fut ouverte en quelque sorte par le conflit Cellatex en 2000, pour s’étendre dans la période 2009-2010 lors des restructurations conséquentes à la crise mondiale. Dans une période plus récente, ces poussées de violence sociale ont resurgi à Amiens chez Goodyear et à Air-France pour revenir récemment dans la Creuse chez un sous-traitant de l‘automobile GMS avec la menace de faire sauter la barraque. Ce qui montre la latence d’une violence qui peut resurgir à tout moment n’importe où.

Il ne faut pas, dans l’évaluation de cette conflictualité, négliger les autres aspects de la sacro-sainte productivité qui, à défaut de grandes grèves et de conflits ouverts quels qu’en soient les caractères s’expriment dans le quotidien de l’exploitation soit dans des comportements individuels face aux règles de cette exploitation, soit collectivement. Les sociologues ont évalué l’impact de ces comportements sur la formation de la plus-value pour conclure qu’ils étaient infiniment plus efficaces que l’ensemble des conflits comme les grèves. C’est pour une bonne part ce qui explique d’une part les évaluations — et les salaires — du travailleur à la performance, et d’autre part le phénomène d’auto-entrepreneur (Uber and Co).

Pour prendre des formes différentes en raison de l’évolution des techniques et des méthodes de production et de la multiplication des formes du contrat de travail, il n’en reste pas moins que les formes quotidiennes de résistance individuelle de tout exploité comme l’absentéisme, le turnover, le vol de temps de travail comme du matériel ou de la marchandise, la récupération sous toutes ses formes, y compris avec les moyens informatiques, restent un problème pour le capital et comme toujours une épine dans le pied de tout le procès de formation de la plus-value ; d’autant plus que la moitié des exploités est encore en CDI, et que la précarité engendre le turnover et le coût d’une formation, même minimale, renouvelée.

Il est particulièrement difficile de chiffrer l’impact sur l’ensemble du procès de production d’autant plus que

l’ampleur de la chaîne logistique entre production et distribution est étendue à l’échelle du monde (depuis le piratage maritime, le détournement de conteneurs, le vol de camions et de leur chargement), d’autant plus que l’énorme appareil destiné à prévenir les vols ou autres sabotages a un coût particulièrement élevé (rien que pour les « vols », le contrôle coûte plus cher que les vols eux-mêmes, pour ne pas évoquer le coût des patrouilles maritimes conjointes pour éviter le piratage maritime en Mer Rouge).

On pourrait multiplier les exemples qui montreraient que par son insatisfaction même, l’intérim et le CDD ont leur revers qui n’est nullement la productivité recherchée par ailleurs. Comme ce secteur concerne la moitié de la population active, on peut considérer que les résistances ouvrières (c’est-à-dire le travailleur privilégiant son intérêt à celui du capital) font que cette orientation de l’organisation du travail pour résoudre certains problèmes de productivité ne résout rien mais en créé d’autres. Tant qu’existe une exploitation de la force de travail, quelles qu’en soient les formes et les conditions, des résistances se développent et si des transformations ont visé à vaincre certaines formes de résistance, d’antres naissent à leur tour dans une dialectique résistance-répression qui durera tant que durera l’exploitation de la force de travail par le capital. Et cela peut se développer hors de tout contrôle syndical, dans un affrontement direct avec le pouvoir.

On ne peut formuler pour le moment de critique définitive sur les projets en préparation. Mais on peut en souligner ce que l’on en sait des projets.

Le projet sur la sécurité de l’état d’urgence contiendrait entre autres des mesures rendant plus faciles, en en faisant le norme législative, les mesures répressives déjà existantes sous une forme exceptionnelle. Une disposition nouvelle serait particulièrement dangereuse pour toute activité politique et sociale quelle qu’elle soit : l’internement administratif préventif ou répressif permettrait sans aucun jugement d’enfermer tout individu simplement suspecté d’une activité jugée dangereuse pour le système. On peut mesurer l’usage d’une telle disposition pour tenter de briser tout mouvement social : grèves, manifestations ou autres.

Quant aux dispositions sur la réglementation du travail, outre l’aggravation prévue de la principale disposition de la loi sur les dérogations possibles (notamment le référendum direct d’entreprise), on trouve un ensemble de dispositions qui répondent aux désirs du patronat (CDI de projet plus favorable aux patrons que le CDD, plafonnement des indemnités prud'homales et limite à un an des recours, fusion de l’ensemble des délégations d’entreprise). Nous reviendrons sur cet ensemble lorsqu’il aura été figé dans le marbre de la loi.

Une perspective d’avenir. Aux USA et dans l’UE, les auto-entrepreneurs atteindraient 4,7 millions d’exploités soit entre 20 et 30 % de la force de travail ; Le premier ministre britannique Theresa May a nommé pour étudier la situation du travail en Grande-Bretagne Taylor (un ancien conseiller de Tony Blair) qui a déclaré : « Les nouvelles formes d’emploi ont beaucoup d’avantages pour les travailleurs et les consommateurs… On doit approcher le problème avec un esprit ouvert. »

TOUTES LES DELOCALISATIONS DE L’INDUSTRIE DU VETEMENT SE DEPLACENT, LES LUTTES AUSSI

Il y a des décennies, les premières délocalisations visaient ce qu’on a appelé les quatre dragons asiatiques ; Corée du Sud, Taïwan, Hong kong et Singapour. Mais la montée en puissance de la Chine continentale et son énorme réservoir de migrants exploitables à des taux et conditions incomparables fit de ce pays le paradis des délocalisations de la frusque et de la godasse. Mais cela n’eut qu’un temps car rassembler des prolos dans ces vastes unités de travail par dizaines et même par centaines de milliers unifiés par la même misère créait les conditions mêmes d’une lutte de classe, et les grèves finirent par se multiplier, entraînant une augmentation des coûts de production. Les pays voisins, nouveaux dans cette compétition, offraient eux aussi un prolétariat issu de la paysannerie et exploitables à des taux plus bas que la lutte de classe imposait en Chine. C’est ainsi que l’on vit des transferts vers tous les pays du sud-est asiatique : Vietnam, Cambodge, Laos, Thaïlande, Birmanie et Inde.

Mais l’exemple le plus marquant fut le surpeuplé Bangladesh qui devint le champion des délocalisations du textile. Et l’histoire se renouvela : les concentrations de prolétaires dans les usines qui poussaient un peu partout dans ces

régions, avec des capitaux venus de quatre dragons et de l’Ouest capitaliste, devinrent le théâtre d’une lutte de classe exacerbée par la concurrence féroce régnant dans ce secteur. Le dernier théâtre de cette fuite capitaliste vers l’Ouest pour conserver les plus-values énormes dégagées de cette surexploitation, c’est l’Afrique, dont la population croissante est en bonne partie prolétarisée par l’accaparement des terres par les multinationales agricoles : le capital de ce secteur y retrouve les conditions primitives de la Chine d’antan. Parions qu’il y retrouvera aussi dans quelque temps la lutte de classe — qui le contraignait à quitter son pays d’accueil temporaire — d’un prolétariat combatif qu’il avait lui-même secrété.

Cela ne signifie pas que les luttes aient cessé dans tous les pays qui ont successivement accueilli les capitaux baladeurs à la recherche des meilleures conditions d’exploitation mais qui ont pu garder des secteurs où l’introduction de l’innovation et de techniques de production autorisent la garantie d’un taux de plus-value respectable ; on peut ainsi retracer les déplacements depuis la Chine (salaire mensuel compris entre 156 et 260 £), la Thaïlande (237 £), le Vietnam (90-123 $) l’Indonésie (80-130 $), l’Inde (78-130 $), le Cambodge (100 $), le Pakistan (85-95 £), le Bangladesh (68 $ ), le Sri Lanka (66 $), l’Éthiopie (40 $).

L’Afrique, avec son potentiel de population (doublement d’ici 2050), sa masse de migrants (par exemple, la Jordanie exploite dans le textile 60 travailleurs, pour une bonne partie des migrants des camps de réfugiés), devient la nouvelle étape de cette marche vers l’Ouest vers les moindres coûts d’exploitation de la force de travail. La Chine tente de tirer le plus grand profit de ces mutations économiques,qui ne concernent pas seulement l’habillement. En lançant un plan ambitieux de 1 000 milliards de dollars pour une « route de la soie » (one belt, one road), avec l’implantation entre la Chine et l’Afrique de tout un réseau de transports routiers et ferroviaires basé sur des ports. Ce qui laisse présager le développement de luttes déjà présentes dans nombre de ces pays.

On ne peut en énumérer que quelques-unes, qui ne sont nullement limitatives mais seulement la partie émergente de l’iceberg :

CHINE Si les conditions de travail n’ont pas changé beaucoup (souvent 10 heures par jour dans une position debout pour des tâches précises et répétitives), deux générations d’exploités cohabitent et leurs revendications ne sont pas identiques. Si les exploités de la première génération venaient des campagnes et avaient des conditions peut-être encore plus difficiles, c’était une sorte de promotion sociale et leurs luttes amenaient des augmentations de salaire régulières (ce qui explique les délocalisations) ; ils arrivent aujourd’hui près de la retraite (la population en âge de travailler diminue) et la fatigue leur fait rechercher des travaux moins exigeants et leurs actions récentes touchent plus les garanties maladie et retraite. Par contre, si les jeunes connaissent des conditions de travail identiques à celles de leurs aînés, ils ont souvent un niveau de connaissance largement supérieur et ne peuvent se satisfaire de ce travail répétitif, alors que les salaires sont pratiquement bloqués depuis mars 2014 (pour la troisième année, début mars 2017, le Guangdong a annoncé le gel du salaire minimum).

Quelle que soit la motivation des grèves qui éclatent régulièrement, ce sont des grèves sauvages et la répression n’a guère d’effet. A long terme, la diminution de la population active et la baisse du taux de participation pourraient contraindre à augmenter la productivité par l’usage de techniques comme la robotisation et l’augmentation des salaires (résultant en partie de la mobilité de la main d’œuvre).

VIETNAM On compte 6 entreprises œuvrant dans l’habillement exploitant 3,5 millions de travailleurs (80 % de femmes), et dont 50 % de la production est exportée aux USA. Une enquête a révélé que 80 % des entreprises de ce secteur violent régulièrement la réglementation pour le temps de travail, les périodes de repos et les règles de sécurité. Un seul exemple de luttes : le 3/04/2017, 1 000 travailleurs de l’entreprise Mei Shang Textile à Ba Ria sont en grève pour exiger la démission du directeur qui veut imposer de nouvelles règles dans le travail (entre autres, interdiction d’apporter de la nourriture dans l’usine alors que la qualité de la cantine est particulièrement mauvaise, ou des sanctions en trois étapes : pour la plus bénigne financières d’abord, la dernière étant le licenciement). La firme cède rapidement sur le directeur, la nourriture et les sanctions.

CAMBODGE Le textile représente 80 % des exportations du pays. Le 17 mai, 350 ouvriers de la zone industrielle de Hlaing Tharyar se mettent en grève pour que soit respectée la législation du travail.

Le 18 mai 2017, à Tu Khmao (province de Kandal), 600 travailleurs bloquent pour la seconde fois en quelques jours le trafic routier pour avoir le paiement de salaires arriérés.

Le 9 juin plus de 1 000 travailleurs sur 1 500 d’une usine textile en grève manifestent dans la capitale devant le ministère du Travail pour obtenir la réintégration de 10 syndicalistes de base licenciés.

BIRMANIE Dans la période récente, une vague de grèves dans les entreprises textiles. L’une d’elle a donné lieu à des affrontements sérieux. Elle débute le 9 février 2017 à Yongon dans une firme chinoise délocalisée de Hangzhou et fabriquant des vêtements pour la firme suédoise H&M. Le salaire est de 2,70 dollars de l’heure contre 269 mensuels en Chine (soit moins de la moitié). Les revendications vont du paiement des heures supplémentaires à la réintégration d’un militant. Au cours de la lutte, 300 ouvriers envahissent l’usine, brisent le matériel, séquestrent, dépossèdent et molestent plusieurs cadres chinois ; à cause des dommages, l’usine n’a pu reprendre ses activités.

BANGLDESH En décembre 2016, une vague de grève pour que le salaire mensuel soit porté de 67 $ à 187 $ qui a touché 150 travailleurs du textile dans 20 usines d’Ashula dans la banlieue de Dhaka a pu faire craindre à une explosion générale dans toute l’industrie du vêtement. La répression a brisé ce qui pouvait effectivement constituer une telle menace : 5 licenciements, 350 arrestations, et un contrôle policier strict qui se poursuit encore.

Le 25 mai, ce n’est pas la grève mais une vague de chaleur qui dans des usines sans air conditionné entraîne des évanouissements par centaines, et qui force à la fermeture d’usine que 30 ouvriers quittent en masse lorsque la situation devient intolérable.

INDE L’industrie du vêtement est le second plus grand employeur après l’agriculture (70 % de femmes). 2016 connaît plusieurs grèves générales de courte durée qui rassemblent des millions de travailleurs contre la politique du gouvernement. Mais cela n’exclut nullement les conflits spécifiques : en janvier, une centaine de travailleurs tiennent des piquets de nuit devant leur entreprise à Bengalore. En aout 2016, suite à une grève demandant le départ d’un directeur particulièrement répressif, 300 ouvrières sur 1sont licenciées. On peut situer le niveau d’exploitation dans ce simple fait, qui n’est pas malheureusement par isolé : dans une usine de confection clandestine, les ouvrières dormaient sur place : 13 sont brûlées vives dans un incendie et 9 en réchappent grièvement brûlées.

SRI LANKA Le 23/12/2016, 140 ouvriers deTrii Star Apparel Ewport sont en grève pour des salaires impayés (les salaires mensuels sont en moyenne de 140 dollars).

PAKISTAN 46 % de l’industrie est consacré à l’habillement lequel fournit 67 % des exportations et représente 10 % du PIB.

Le terme présent de cette migration économique à la recherche éperdue du moindre coût de production, des pires conditions d’exploitation de la force de travail et d’une plus-value maximum, c’est l’Afrique. Tous les États sont concernés.

Un des exemples significatifs de cette implantation et des luttes qui en résultent est donnée par l’Éthiopie. Le gouvernement n'a eu aucun mal pour attirer les investisseurs étrangers (et quelques locaux) dans un développement industriel. Ce développement s'est fait tant par le fait qu'avec les salaires les plus bas du monde, les délocalisations notamment dans le textile et la chaussure se sont déplacées depuis l'Asie, notamment du Bangladesh, et que cet essor a entraîné un certain développement d'industries de base notamment dans le bâtiment, accompagné d'une énorme spéculation immobilière. Dans la région d'Addis-Abeba, une dizaine de parcs industriels exploitent chacun entre 30 et 60 esclaves pour des salaires souvent inférieurs à 30 euros par mois. pourrait diviser un peu artificiellement d’un côté les émeutes qui mettent en cause directement le pouvoir politique dans l’application des plan économiques ou urbains avec comme corollaire l’attaque des symboles immobiliers du pouvoir, de l’autre celles qui attaquent les usines ou installations agricoles modernes dont la présence atteste l’éviction des terres (et tenter d’assimiler de telles attaques au luddisme ce qu’on est tenté de faire lorsque l’on sait que 40 de ces ex-paysans sont exploités dans ces installations agricoles et industrielles ultra modernes). En fait, ce sont les mêmes, paysans menacés ou déjà évincés, prolétarisés en partie, qui tentent de contester le pouvoir dans sa politique et ses réalisations. Quelques exemples. En octobre 2016, destruction totale d’un complexe touristique Le Lodge au bord du lac Langano. Le même jour, sabotage et incendie de 11 entreprises textiles et de plastique par des milliers de manifestants. De même, incendie d’une usine nigérienne de câbles électriques à Sebata, à 35 km de la capitale, d’une usine textile turque, d’une cimenterie, incendie d’une ferme horticole néerlandaise, bâtiments et véhicules divers, à Adama au sud d’Addis-Abeba par des centaines de manifestants, accompagné de pillages (plus d’une trentaine de telles fermes « modernes » auraient été ainsi attaquées). Tout ceci n’est qu’un début.

Un exemple, l'industrie mondiale de l'acier

« L’industrie de l’acier est la colonne vertébrale de la chaîne industrielle de la production de valeur », constate justement un économiste. Prenons un seul exemple. Vallourec, un leader mondial de la fabrication de tube d’acier pour l’industrie pétrolière, gazière et électrique. La chute du prix du pétrole et la crise mondiale font que les multinationales du pétrole et du gaz (les 2/3 des ventes de Vallourec n’investissent plus et n’utilisent plus de tubes d’acier) ; Vallourec, pour faire face, réduit sa production, licencie en France ( 300 en 2015, et 900 en 2016) et s’engage dans un processus de concentration qui n’est pas sans incidence sur l’ensemble de la consommation d’acier.

La réduction des commandes d’acier de Vallourec, si elle peut paraître une goutte d’eau dans la production mondiale d’acier, rejoint tout un ensemble de gouttes venant d’industries diverses pour qu’un fleuve emporte cette production mondiale. Il en résulte une surproduction dont la Chine, qui produit alors la moitié de l’acier mondial, tente de tirer profit avec un dumping en inondant le monde en baissant les coûts.

Non seulement cette compétition sauvage coule les industries nationales mais se répercute sur les éléments qui concourent à la production d’acier : le minerai de fer et le charbon. A chaque étape des restructurations qui en résultent on va trouver, dans tous les pays du monde at dans ces trois branches industrielles distinctes, toute une série de conflits qui peuvent se diviser entre luttes contre les fermetures d’usines et les licenciements, et luttes pour réduire les coûts de production (salaires et conditions de travail). Pour revenir à l’exemple Vallourec qui exploite 4 usines en France, la réduction d’activité et les problèmes financiers ont un impact sur la vie économique locale où se situe l’usine , sur les finances de la commune et les contributions éventuelles de l’entreprise aux œuvres sociales (cela va de la cantine de l’usine au club de foot), une conséquence de la crise dont on ne parle guère.

Essayons de brosser un tableau forcément incomplet de ces luttes engendrées partout dans le monde par cette crise de l’acier en distinguant les aciéries proprement dites, le minerai de fer et le charbon, seulement les luttes dans une période récente dans certains pays ( il est impossible de faire le tour du monde en détail)

CHINE En 2015, les restructurations dans les secteurs de l'acier et des mines de charbon avaient entraîné plus de 3 grèves contre les fermetures d'usines et le paiement des salaires. L’extension possible de ces grèves a conduit le gouvernement central à tenter d’amortir les conséquences dramatiques pour les travailleurs de la poursuite de cette politique. En 2016 est dévoilé un plan qui prévoit à terme de supprimer près de 6 millions d’emplois dans ces deux secteurs : 720 ont ainsi été largués en 2016 et on en annonce 500 pour 2017. Le but serait de diminuer la production d’acier de 63 % et celle de charbon de 46 %. Pour prévenir des troubles (grèves et insurrections locales), trois ordres de mesures ont été prises : l’une concerne la création d’un fond d’aide aux licenciés de 15 milliards de dollars, l’autre est la création d’emplois de services urbains pour le reclassement des exploités (13 millions de nouveaux jobs auraient été ainsi créés), le troisième dont on parle beaucoup moins est le renforcement de la présence répressive dans les zones touchées par ces restructurations. Apparemment, ces mesures auraient eu un effet : le taux des grèves serait tombé en 2016 à quelque centaines. Mais des échos divers montrent que les travailleurs concernés subissent le déclassement et une perte de ressources importante, et que leurs conditions de vie locales sont devenues plus dures. Des témoignages montrent que ces « nouveaux »emplois de remplacement ne sont rémunérés qu’au tiers ou au quart du salaire antérieur (par exemple, un mineur qui pouvait gagner 3000 yuans n’en gagne plus que 500 comme balayeur). Un mineur de Mandchourie peut déclarer en mai dernier : « la sécurité est devenue beaucoup plus stricte depuis les manifestations de l’an passé, la police est partout et surveille tout ».

INDE Les secteurs de l’acier et du charbon sont également touchés par la crise globale du secteur de l’acier. Ces deux secteurs sont encore sous une forme de capitalisme d’Etat avec deux entreprises publiques dominantes : Coal India pour le charbon et Steel Atuhority of India Ltd (SAIL) pour l’acier. Pour parer à la crise, le gouvernement est engagé dans un processus de fermeture et de privatisation des mines ou d’aciéries les moins rentables, d’où une permanence de grèves générales ou des grèves sectorielles. Il est difficile de les énumérer toutes car de plus il s’y mêle souvent les revendications concernant la politique générale du gouvernement ou un secteur particulier. Coal India, qui exploite en Inde 400 mineurs 413 mines dont 213 souterraines et 171 à ciel ouvert, veut fermer en 2017. 37 mines souterraines exploitant 11 mineurs.

En juin 2016, SAIL (85 exploités) envisage de céder plusieurs aciéries jugées non rentables ce qui est considéré comme le début d’une privatisation. Ce trust d’État envisage également de fusionner différents organismes de retraite ce qui conduirait à une transformation des conditions d’octroi de la retraite.

Les conflits sont récurrents en Inde. Les syndicats organisent des journées de grève générale généralement bien suivies concernant tous les secteurs de l’économie, deux en 2015, deux en 2016 ; Les 500 000 mineurs de charbon sont appelés à une grève de trois jours du 19 au 21 juin 2017 contre le réforme des retraites, la privatisation et l’intégration de 100 temporaires ; Il est impossible de citer toutes les grèves qui se déroulent dans l’ensemble des secteurs, généralement pour les salaires.

ITALIE L’aciérie de Tarente dans le sud de l’Italie, qui avait défrayé la chronique autour de mesures anti pollution, est reprise par Arcelor-Mittal. Sur les 11 000 exploités , 4 800 seront licenciés dans l’immédiat et 6 000 autres sont promis au même sort d’ici 2023.

USA Il est difficile de donner une vue complète de tous les conflits qui se sont déroulés et se déroulent encore dans le monde autour de l’acier et des mines de charbon. On peut se reporter aux bulletins précédents où nous avons évoqué les conflits de l’acier aux USA , en Grande-Bretagne et en Italie, ou dans les mines de charbon en Bolivie, Australie et Afrique du Sud.

Mentionnons seulement une conséquence indirecte de la crise charbonnière aux USA. Un trust charbonnier Peabody Energy Corporation, avait cru pouvoir édifier un empire charbonnier en absorbant de nombreuses sociétés minières en faillite. Mais ce qui était devenu le premier trust mondial privé du charbon a été lui-même atteint par le vent de la crise du secteur et a dû se mettre en faillite de 2016. L’activité de Peobody finançait une fonds d’assurances maladie, Patriot Coal, qui assurait aux mineurs à la retraite le remboursement des soins (chacun sait que le métier de mineur entraîne une maladie professionnelle, la silicose, dont sont atteints maints mineurs). La mise en faillite de Peabody tarit la source de financement de ce fonds ce qui fait que depuis janvier, 23 ex-mineurs ont perdu toute garantie maladie. Le Congrès américain a bien voté le financement de cette garantie pour quatre mois et c’est présentement en instance de renouvellement, situation qui est pleine d’incertitude étant donné que le démantèlement de l’Obamacare sur l’assurance maladie n’encourage pas à l’optimisme.

Le cortège de mort du charbon et de l’acier ne s’arrête pas là. Les catastrophes minières rien que pour le charbon se multiplient dans le monde pour une bonne part dues aux économies réalisées quant à la sécurité… Là aussi, on ne mentionne que les catastrophes qui engloutissent des dizaines de mineurs. En Iran, le 4/05/2017, 23 tués et 70 blessés dans une mine de charbon, les équipes de secours ayant été prises dans un effondrement de galeries ; En Chine en décembre 2016, 32 tués, en mars 2017 17 tués, tous des mineurs du charbon.

Un autre aspect de la calamité de la mine est dans les séquelles laissées, environnementales et sociales laissées par abandon des mines, ce qui fait qu’aux USA, la région des Appalaches dont la prospérité minière fut capitale pour le pays et aujourd’hui totalement abandonnée avec une pollution et une dégradation de la nature qui font la paire avec une dégradation sociale sans précédent. Il y a une plaisanterie qui court dans le pays sur les réfugiés syriens qui ont trouvé asile dans cette région : « on a échappé aux empoisonnements chimiques de la guerre dans notre pays seulement pour les retrouver chez ceux qui nous ont suivi ici ».

UN EXEMPLE POUR LE FUTUR ? L’INDUSTRIE MONDIALE DU CUIVRE

Jusqu’à récemment, comme dans tous les autres secteurs, la crise avait frappé la production mondiale de cuivre, un des métaux les plus utilisés dans le monde après le fer. D’où une chute spectaculaire de ses cours et des répercussions sur les conditions d’exploitation des mines de cuivre avec le cortège habituel des restructurations, des licenciements et des pressions sur les conditions de travail.

Pour des raisons peu précises, le prix du cuivre a soudainement augmenté en 2016 passant de 4 euros la tonne en mai 2016 à 5 euros en février 2017. Aurubis, le premier fondeur de cuivre d’Europe, a augmenté ses profits de 30 % à cause de cette hausse. Les travailleurs pressurés antérieurement ont rapidement compris que le moment était venu de passer à l’action. Il est symptomatique que des conflits aient surgi presque en même temps et sans coordination dans les principaux pays producteurs : le Chili, le Pérou et l’Indonésie.

Au Chili, dans la principale mine de cuivre Escondida (la plus grande du monde possédée par trois multinationales), 2 mineurs sont en grève depuis le 9 février 2017. La grève est marquée par la violence des affrontements lorsque les mineurs tentent de bloquer la route vers le port de Coloso par où est évacué le minerai, et lors de l’action d’un commando de plus de 300 qui envahit le site, en chasse les gardes, et sabote les machines. Après 43 jours de grève, la direction cède sur l’ensemble des revendications de salaires et conditions de travail. Comme les 1500 mineurs d’une autre mine importante de Collahuasi menacent de se mettre en grève, la direction accepte de signer un accord entérinant aussi des revendications identiques.

Au Pérou, les 2 mineurs des mines de Toquepala et Cuajan se mettent en grève le 10 avril 2017. Bien que leur action ait été déclarée illégale, ils restent en grève, bloquent le pont ferroviaire qui permet l’acheminement du minerai vers le port d’exportation. L’état d’urgence est proclamé et plus de 400 flics sont déversés dans le secteur pour débloquer les barrages ; La grève éclate après qu’un accord a été conclu dans la mine de Cerro Verde le 30 mars après une grève illimitée de mineurs déclenchée le 17 mars après une grève d’avertissement de 5 jours le 6 mars précédent.

Au Mexique, la grève éclate le 30 mai 2017 aux mines Bolivar et Cusi à San Damas état de Chihuahua).

En Indonésie, la gigantesque mine de cuivre de Grasberg (Papouasie, multinationale Freeport) exploitant 32 travailleurs sur le site est paralysée par la grève de 9 mineurs. Le 7 juin, 3 d’entre eux sont licenciés.

Toute l’industrie est encore en juin en pleins remous dans toutes les mines du monde.

Pas seulement dans le cuivre. Par exemple, le 20 février, une mine de zinc au Québec est en grève lorsque la direction tente d’imposer un nouveau contrat avec des restrictions sur salaires et avantages sociaux dont la retraite.

Un cycle de la mort sous le capital

Les 1,2 milliard de véhicules motorisés du monde possèdent presque tous un pot catalytique supposé diminuer le taux des émissions polluantes.

Pour ce faire, l’intérieur du pot est enduit d’un mélange de 3 à 7 grammes de platine et de métaux voisins (palladium, rhodium et osmium) ; ce qui, pour l’ensemble de ces véhicules, représente 6 tonnes de platine (à un taux moyen de 5 g par pot) ; ce qui représente au cours actuel de 27 euros le gramme, environ 140 euros par pot. La tentation est grande pour les multinationales de l’automobile dans l’intense compétition causée par la crise de réduire les coûts de production en jouant sur tous les éléments concourant à cette production, notamment de réduire d’un gramme la quantité de platine du pot (l’exemple du dieselgate montre qu’une telle manipulation n’est nullement exclue). Sur une production annuelle d’un million de véhicules, cette réduction d’un seul gramme de platine amènerait une réduction de coût de 27 millions d’euros.

La réduction de la production mondiale de voitures et des manipulations de ce genre ont des conséquences directes sur la production et sur les mines de platine. Cela touche particulièrement les mines de l’Afrique du Sud qui assurent 80 % de la production mondiale. Dès 2012, les multinationales du platine envisagent de réduire cette production de 60 % dans les années à venir. La condition des mineurs de platine est particulièrement dure. Outre le fait d’être exploités dans des galeries particulièrement profondes, avec une chaleur intense et tous les risques habituels du travail souterrain, outre la silicose qui touche inévitablement tous les mineurs, s’ajoute par les mines de platine la platinose qui non seulement accentue l’encrassement des poumons mais peut causer des cancers de la peau et des yeux. La crise du platine entraîne licenciements et durcissement des conditions de travail. Ce dur travail est la clé de la dureté des conflits. L’une des plus importantes mines Lonmin se met en grève en août 2012, une grève qui menace l’ensemble du secteur minier. La crise du platine dérivant de celle de l’automobile est la cause directe du massacre en août 2012 de 34 mineurs et de 78 blessés, et de 259 arrestations.

Depuis, les conflits n’ont pas cessé autour du platine en Afrique du Sud contre les mesures de restructurations diverses mais aucun de ces conflits ne prendra le même caractère qu’à Lonmin en 2012 : chômage et maladies professionnelles sont leur seul destin jusqu’à la prochaine révolte.

L’utilisation du platine et de ses dérivés dans les pots catalytiques a un autre effet létal, beaucoup plus sournois celui-là. Les gaz d’échappement brûlants arrachent constamment de la poussière de platine et de ses dérivés qui se mêle aux pollutions routières ambiantes. Une évaluation a conclu que dans les villes, le taux de platine dans les poussières est supérieur à son taux dans le minerai brut. La platinose n’est plus le lot des seuls mineurs, mais aussi celui de tous les citadins : mêlée à toutes les autres pollutions des particules elle n’est pas identifiable en tant que telle mais elle accroît les problèmes pulmonaires et les risques de cancer. Dans la bande des auxiliaires du platine, il y aurait un élément particulièrement redoutable, l’osmium dont l’oxyde diffusé à des doses infinitésimales accentuerait considérablement la nocivité du platine. Sur les dizaines de milliers de morts par cette pollution routière, la platine tient une bonne place, ce qui complète le cycle de la mort de ce métal précieux.

Il y a aussi un aspect mineur de cette saga mortelle du platine : la guerre des gangs qui se disputent la razzia sur les pots d’échappement usés et/ou neufs pour récupérer le platine (avec même des raids armés sur les usines fabriquant ces pots catalytiques) ce qui, au cours du platine, devient une activité lucrative.

D’autres mouvements de lutte

Dans le numéro de mars 2017, nous avions évoqué sous le titre «» des mouvement récents de masse qui se développent partout dans le monde depuis plus de 10 années sous des titres divers et qui, en quelque sorte, sont le développement de mouvements du même genre mais isolés dans leur contexte historique. Nous avions souligné la grande diversité de ces mouvements, depuis des mouvements de contestation globale sans but bien précis — autre que de s’opposer dans la rue au pouvoir en place — à des mouvements plus ponctuels concernant un objectif bien précis (assez souvent réussissant dans cet objectif). Le plus bel exemple d’un tel de ces derniers mouvements a été en Corée du Sud l’élimination de la présidente corrompue. Toujours, sous des formes diverses, ces mouvements ont continué à se développer, même si certains ont pu s’éteindre sans avoir rien obtenu. Le recensement qui suit n’est pas du tout exhaustif, seulement il donne des exemples récents.

BRESIL Le 28 avril 2017, le pays connaît une grande confusion politique (le parti du travail de Lula, éliminé du pouvoir pour corruption, voit son remplaçant pris dans les mêmes filets de la corruption) et une situation économique désastreuse (24 millions de chômeurs). Le 18 avril, 35 millions de travailleurs mènent la plus grande grève générale du pays depuis trente ans ; Des manifestations regroupant plus de 2 millions de travailleurs en grève se déroulent dans 185 villes, bloquant pratiquement tout le pays. Des initiatives de base vont bien au-delà. Le port de Santos doit être débloqué par les flics, les aéroports de Sao Paulo et Rion sont à l’arrêt ; un peu partout, des barricades s’élèvent dans des barrages routiers et les affrontements sont fréquents avec les flics. Le mouvement touche autant les villes que la campagne et les favelas, et son ampleur fait que le 27 mai, le gouvernement décide de l’intervention de l’armée pour appuyer les forces de police. Un ancien membre du Parti du Travail peut déclarer : « la grève aidera à construire un nouveau pays ». C’est à voir.

GUYANE FRANÇAISE L’abandon de ce territoire, comme les autres pays d’outre-mer, entraîne un mouvement massif de protestation et une grève générale avec des blocages routiers qui va durer près d’un mois, jusqu’au 1er avril. Le mouvement présente 428 revendications et un accord donne aux habitants de ce territoire le financement nécessaire pour répondre à certaines d’entre elles.

VENEZUELA Des dizaines de milliers manifestent quasi quotidiennement contre le gouvernement héritier de Chavez et la crise économique due pour partie à la chute du prix du pétrole, mais aussi et surtout contre une politique qui de longue date n’a pas su utiliser la manne pétrolière pour une développement équilibré du pays. Il s’ensuit non seulement un chaos économique mais une pénurie qui frappe toutes les classes sociales. Les manifestations sont quasi quotidiennes, parfois opposant violemment anti et pro gouvernement. Bien qu’elles soient pacifiques, les manifestations des opposants sont sévèrement réprimées et le 18 juin, on décompte 60 morts parmi les manifestants, qui continent néanmoins à descendre régulièrement dans la rue.

MAROC La mort atroce — écrasé dans une benne à ordure — d’un pêcheur clandestin qui tentait de récupérer sa pêche du jour jetée dans cette benne en octobre 2016 a déclenché une révolte populaire dans cette région déjà marquée dans le passé par ses tendances autonomes, le Rif. Cette révolte locale soulève le problème général au Maroc du strict contrôle politique et de la répression qui s’ensuit, d’où le développement dans tout le pays d’un mouvement général de protestation : HIRAH Chaabi, contre la corruption et l’austérité. L’arrestation du leader de ce mouvement, Nasser Zafrafi, déclenche une manifestation à Rabat le 11 juin qui rassemble plus de 100 manifestants sous le slogan « une nation, un peuple, contre la misère et l’humiliation, unis pour la liberté, la dignité et la justice sociale ». Au même moment, des manifestations se déroulent dans plus de 20 villes du pays. La répression met un terme provisoire à cette explosion mais les plus actifs déclarant « Le pacifisme c’est fini » veulent se lancer dans la guérilla. Al Hoceima, capitale du Rif, connaît en juin des affrontements quasi quotidiens entre les flics et des groupes de jeunes.

PAKISTAN 29 mai 2017 – Des centaines de milliers d’habitants doivent faire face, en pleine vague de chaleur, à des coupures fréquentes d’électricité. Partout se déclenchent de violentes manifestations, notamment dans la capitale Karachi et à Peshawar avec des attaques de bâtiments publics et des blocages routiers. Un tué et huit blessés quand la police tire sur des manifestants qui tentent d’envahir et de détruire une centrale électrique.

CHINE II y a une récurrence de manifestations pacifiques mais toujours violemment réprimées. Des sources fiables ont recensé 1 379 grèves et manifestations en 2014 et 2 en 2016 ; 17 % de ces actions concernent des problèmes locaux entraînant toute la population, souvent contre des installations d’usines polluantes, en partie aussi contre la dépossession de terres. Un seul exemple, le 13 mai 2017 près de Gingyuan dans le Guangdong, plus de 20 locaux occupent la rue plusieurs jours et nuits, édifient des barricades contre l’installation d’un incinérateur. Manifestation semblable le 28 avril dans le Guangxi où 6 000 se rassemblent à Liang contre une implantation d’usine.

RUSSIE 13 juin 2017- Des milliers de manifestants dans les rues de Moscou et de nombreuses villes de toute la Russie à l’appel d’un leader de l’opposition à Poutine et son parti, contre la corruption et la répression. Le leader est arrêté, condamné à un mois de prison, ce qui le priverait du droit de se présenter comme candidat aux prochaines élections présidentielles. Plus de 500 arrestations.

TURQUIE 13 juin 2017 Après maintes autres manifestations, des milliers d’opposants au président totalitaire Erdogan manifestent dans toute la Turquie contre la corruption et les fraudes électorales.

ETATS-UNIS 21 janvier 2017- Manifestations monstres de plus de 2 millions de femmes américaines (et ailleurs dans le monde) contre Trump, dont plusieurs centaines de milliers à Washington. De nouvelles manifestations de femmes mais de bien moindre importance le 8 mars 2017, pour la journée de la femme, dont 5 à New York.




 

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01 août 2017

INFOBREF N°492-Militarisme

INFOBREF N°492

États-Unis : La Chambre des représentants vote une hausse massive des dépenses militaires et la création de l’US Space Corps

Le 14 juillet, la Chambre des représentants a adopté, par 344 voix contre 81, le National Defense Authorization Act (NDAA), c’est à dire le budget du Pentagone pour l’année fiscale 2018. Et ce dernier devrait augmenter significativement puisque son montant a été porté à 621,5 milliards de dollars. En outre, 75 milliards de dollars seront destinés à financer les opérations extérieures (Overseas Contingency Operations).

Le texte prévoit une hausse de 25% des investissements dédiés à la défense antimissile, le recrutement de milliers de soldats supplémentaires pour l’US Army, la commande de 5 nouveaux navires pour l’US Navy et une revalorisation de 2,4% de la solde des militaires, ce qui en fait la plus forte augmentation depuis 8 ans.

Mais la nouveauté de cet NDAA concerne les opérations spatiales. Comme il était attendu, la Chambre des représentants a en effet voté la création d’une nouvelle branche des forces américaines qui, distinctes de l’US Air Force qui en a jusqu’à présent la charge, les reprendra à son compte.

Cette mesure, avancée depuis déjà plusieurs années, vise à prendre en compte la militarisation de l’espace (une menace qu’a récemment citée, en France, le général de Villiers, le chef d’état-major des armées). Le constat fait par les promoteurs de ce « Space Corps » est que la dépendance des États-Unis à l’égard des systèmes spatiaux est trop importante, que ce soit pour les activités civiles (communication, télévision, observation etc…) que militaires. D’où la nécessité d’une branche des forces armées qui serait concentré sur la protection de ces derniers.

« Ces changements ne seront pas faciles et seront perturbateurs à court terme, mais nos adversaires ne seront jamais moins capables qu’ils ne le sont aujourd’hui. Nous devons agir maintenant si nous souhaitons maintenir les avantages dont bénéficie l’armée américaine en opérant dans l’espace », avait récemment expliqué le républicain Mike Rogers, à l’origine de cette initiative, avec son collègue (démocrate) Jim Cooper.

Toutefois, l’administration Trump est opposée à ce projet d’US Space Corps, estimant, comme l’a fait Heather Wilson, la secrétaire à l’US Air Force, qu’elle « nous ferait aller en réalité dans la mauvaise direction, nous ralentirait. »

« À une époque où nous essayons de rassembler les fonctions de combat du ministère, je ne souhaite pas ajouter un service séparé qui, selon toutes probabilités, offrirait une approche plus étroite et même étriquée aux opérations spatiales », a, pour sa part, jugé le général James Mattis, le chef du Pentagone.

Cela étant, la création de ce Space Corps doit encore franchir plusieurs obstacles. En premier lieu, le Sénat, qui y est pour le moment hostile, doit voter sa propre version du NDAA. Puis, le texte devra être harmonisé avec celui proposé par la Chambre des représentants avant d’être présenté à la signature du président Trump, lequel pourrait opposer son veto.

► En savoir plus 

Le Canada s’accorde avec l’Ukraine pour une coopération militaire … en vue de lui vendre de l’armement

Elisabeth Studer - 8 avril 2017

Le secteur de l’armement a encore de beaux jours devant lui … Le Canada et l’Ukraine ont signé lundi à Ottawa un accord de coopération dans le secteur de la défense. Si, officiellement, il formalise certes l’aide canadienne visant au « renforcement des capacités » militaires de Kiev, cet accord ouvre ni plus ni moins la voie à une libéralisation des ventes d’armes canadiennes à l’Ukraine, lesquelles faisaient l’objet de restrictions jusqu’à présent.

L’accord est « un pas très important » vers l’objectif – officiel, bien sûr – a déclaré à cette occasion le ministre canadien de la Défense, Harjit Sajjan. Il devrait permettre au Canada et à l’Ukraine « de collaborer de près sur les questions de sécurité mutuelle et sur les préoccupations en matière de défense » a-t-il ajouté. Selon lui, l’accord « démontre la force de l’engagement du Canada envers la sécurité euro-atlantique et notre soutien inébranlable à l’Ukraine » s’est-il exclamé, un brin grandiloquent alors que d’importants contrats pourraient être conclus à la clé.

En mars dernier, le Canada a prolongé jusqu’en 2019 la mission d’un contingent des forces armées canadiennes chargé de former et d’assister les troupes ukrainiennes. Ce contingent canadien avait été déployé en avril 2015, soit un peu plus d’un an après le déclenchement du conflit armé dans l’Est de l’Ukraine, dans le cadre d’une opération internationale avec le Royaume-uni et les Etats-Unis.

Les 200 militaires canadiens  sont déployés pour assurer « un entraînement individuel sur le maniement des armes » mais aussi sur le tir de précision ou la neutralisation des explosifs et munitions. Depuis le début de la mission, les forces armées canadiennes ont formé 3.200 soldats ukrainiens, selon le ministère.

Depuis que le Canada est devenu le premier pays occidental à reconnaître l’indépendance de l’Ukraine, le 2 décembre 1991, les deux pays entretiennent des relations étroites. Cette relation bilatérale est renforcée par des liens interpersonnels prenant racine dans une communauté forte de 1,3 million de Canadiens d’origine ukrainienne.

Selon le site du gouvernement canadien, depuis janvier 2014 et jusqu’en février 2016, le Canada a annoncé plus de 700 millions de dollars « en aide indispensable » à l’Ukraine, dont des prêts à faible intérêt totalisant 400 millions de dollars destinés à aider l’Ukraine à stabiliser son économie, et plus de 240 millions de dollars « en aide bilatérale au développement axée sur la démocratie, l’état de droit et une croissance économique durable ».

En ce qui concerne l’aide bilatérale en matière de sécurité offerte à l’Ukraine, le Canada a fourni aux forces armées ukrainiennes – toujours selon le site du gouvernement – de l’équipement militaire non létal  dont la valeur dépassait 16 millions de dollars en février 2016. La contribution du Canada au fonds de l’OTAN pour l’Ukraine s’élevait à un million de dollars à la même date. « Etant donné l’importance des gisements de pétrole et de gaz non conventionnels en Ukraine, les secteurs connexes suscitent un intérêt grandissant » poursuit encore le site …

En juillet 2015, deux ONG avaient demandé à Ottawa de renoncer au projet du gouvernement conservateur sortant, qui souhaitait permettre la vente à l’Ukraine d’armement canadien dit « prohibé », notamment des fusils automatiques et des véhicules blindés.

Dans une lettre adressée au ministère des Affaires étrangères canadien, Amnesty International Canada et l’organisme pacifiste Project Ploughshares avaient indiqué qu’il serait mal avisé d’ajouter l’Ukraine à la liste des pays à qui les entreprises canadiennes peuvent vendre des armes automatiques. Demandant à ce que la vente d’armes à l’Ukraine soit reportée jusqu’à ce que la situation des droits de la personne s’améliore dans le pays.

Malgré un changement de régime et des réformes au sein de la police, les deux organismes canadiens estimaient que demeuraient alors des risques de violations des droits de la personne en Ukraine. Les organismes citaient notamment des cas de brutalité policière pour mater des manifestations antigouvernementales à l’automne 2013, des événements menant en février 2014 au renversement du gouvernement de Viktor Ianoukovitch.

Les deux ONG redoutaient par ailleurs que des armes de fabrication canadienne soient utilisées contre des civils dans le cadre du conflit avec les rebelles prorusses, dans l’est du pays. « Les deux parties dans ce conflit ont violé à plusieurs reprises le droit international humanitaire », écrivaient ainsi les deux organismes.

Si le Canada se targue d’avoir les contrôles «parmi les plus rigoureux» en matière d’exportation de matériels militaires, ces 25 dernières années, le tiers des ventes canadiennes d’armement à l’étranger ont été destinées à des dictatures, certaines très violentes et meurtrières.

C’est en août 2016, que Ottawa a discrètement assoupli son mandat en matière d’exportation de matériel militaire, le gouvernement libéral de Justin Trudeau se donnant ainsi une plus grande marge de manoeuvre, suivant ainsi les traces du précédent gouvernement conservateur.

Le gouvernement fédéral avait alors publié les rapports 2014 et 2015 sur les exportations de matériel militaire du Canada, lesquels expliquent notamment de quelle manière le Canada effectue des contrôles à l’exportation. Or, certains passages de ces deux dernières éditions ont été réécrits et diffèrent des précédents rapports.

C’est aussi discrètement que le Canada lève désormais ses restrictions sur la vente d’armement en Ukraine.

Elisabeth Studer – 8 avril 2017 –

 La France demande à l’ONU une force anti-terrorriste G5 Sahel … sous forte odeur de pétrole

La présence militaire au Sahel pour l’accès à l’uranium de la zone ?



Vers une nouvelle guerre du pétrole Maroc/ Espagne pour les eaux au large des îles Canaries ?

Elisabeth Studer

Revoilà les prémices d’une guerre du pétrole qui ne dit pas son nom, avec pour principales protagonistes le Maroc et l’Espagne, au travers de dossiers aussi épineux que celui du Sahara occidental et du statut des eaux situées au large des îles Canaries. 

Alors que la délimitation de ces eaux avait par le passé suscité des tensions entre le Maroc et l’Espagne, notamment après le démarrage des premières explorations de pétrole dans la zone, le Maroc vient d’adopter deux textes de loi visant à délimiter son espace maritime au large du Sahara occidental, face aux îles Canaries, lesquelles sont constituées d’un archipel espagnol de l’océan Atlantique situé au large des côtes du Maroc et du Sahara occidental. Si moins de 100 km séparent Fuerteventura des côtes marocaines, chaque Etat est en droit de revendiquer un plateau continental allant de 200 à 350 milles marins.

En fin de semaine dernière, le porte-parole du gouvernement marocain Mustapha El Khalfi, a déclaré à l’issue d’un conseil gouvernemental durant lequel ces textes ont été adoptés que leur objectif était d’ »inclure l’espace maritime faisant face aux côtes du Sahara marocain dans l’arsenal juridique national ». L’objectif est de « cimenter la tutelle juridique du Maroc sur ces eaux et barrer la route à toutes les allégations remettant en cause la souveraineté du royaume sur cet espace », a-t-il poursuivi.

Selon la MAP, l’agence officielle marocaine MAP, le royaume va ainsi procéder « aux opérations techniques de délimitation des lignes de base au large de la mer territoriale du Maroc, de la zone économique exclusive et du plateau continental ».

Mustapha El Khalfi a tenu à préciser pour sa part que le Maroc entendait délimiter ses eaux territoriales « de manière plus précise » en perspective du dépôt du dossier final de demande d’extension du plateau continental.

L’un des textes institue une zone économique exclusive (ZEE) de 200 milles marins (370 km) au large des côtes du Sahara occidental « pour l’incorporer, clairement, dans l’arsenal juridique national », a souligné le porte-parole. Rabat souhaite également « abroger le recours à la ligne médiane comme seul repère de la démarcation des frontières maritimes » avec les Canaries.

Si vendredi, une source diplomatique de haut rang n’a évoqué qu »une simple mise à jour du cadre législatif national sur le domaine maritime », précisant que si l’espace terrestre du Sahara avait été intégré dans le corpus juridique national, l’espace maritime était resté en décalage, l’enjeu pourrait être d’une ampleur beaucoup plus importante. Tant qu’une ce qui concerne les richesses en hydrocarbures de la zone qu’au niveau de l’épineux dossier du Sahara occidental.

Pour rappel, en 2007, Rabat avait ratifié la convention des Nations Unies (Montego Bay) sur le droit de la mer, disposant alors d’un délai de dix ans maximum pour définir les limites de son plateau continental.
En mai 2014, le gouvernement espagnol a donné son feu vert au projet de prospections pétrolières au large des îles Canaries présenté par le groupe Repsol.

Le ministère  espagnol « de l’Agriculture, de l’Alimentation et de l’Environnement  avait alors émis la Déclaration sur l’impact environnemental (DIA) favorable à un projet de prospection au large des Canaries, présenté par un consortium international menée par le géant pétrolier espagnol.

Les prospections, prévues une distance d’environ 60 kilomètres de la côte des Canaries devaient consister à prélever des échantillons de roche ou de fluides en vue de détecter l’éventuelle présence d’hydrocarbures dans la zone.

Des affirmations que ne semblaient pas convaincre les écologistes espagnols, lesquels avaient dénoncé en retour dans un communiqué « une absurdité sans précédent ». « Il s’agit d’un acte injustifiable, qui pose un grave risque aussi bien à l’environnement qu’à la principale activité économique des îles, le tourisme », indiquaient alors les organisations Greenpeace, WWF, Amigos de la Tierra, Ecologistas en Accion, SEO/Birdlife. Le président de l’une des îles des Canaries, Fuerteventura, avait quant à lui réagi très durement à l’annonce. Notant qu’elle voyait le jour à la suite des élections européennes.

En 2012, le gouvernement marocain avait annoncé la mise en place d’une commission provisoire pour la délimitation du plateau continental sur la rive atlantique. Laquelle devra étudier tous les détails permettant de fixer de nouvelles frontières maritimes en vue de présenter les dossiers d’ici la fin 2017 devant la commission internationale chargée de cette question. «Cette délimitation est nécessaire pour sauvegarder les intérêts du Maroc» avait alors déclaré à la presse le ministre des Affaires étrangères et de la Coopération, Saad Dine El Othmani.

Un communiqué de la présidence du gouvernement avait indiqué que la réunion qui s’est tenue fin décembre 2012 en vue de mettre en place cette commission provisoire s’inscrivait dans le cadre de la mise en application de la Convention sur le droit de la mer, à laquelle le Maroc a adhéré, et qui donne aux Etats côtières l’autorisation de fixer la largeur de leurs mers territoriales au-delà de 200 milles, sans toutefois dépasser la distance maximale autorisée (350 milles), et en respectant certaines conditions géomorphologiques.

Le chef de gouvernement avait alors appelé tous les secteurs concernés à contribuer activement à l’élaboration d’ »un dossier digne de la position stratégique du Royaume » et « permettant de défendre ses intérêts devant la commission onusienne ».

Les résultats des études de terrain devraient permettre d’établir un nouveau tracé en concertation avec les pays concernés, à savoir l’Espagne (Îles Canaries) et le Portugal (Îles Madère). Des discussions qui pourraient être à l’origine de nouvelles tensions … avais-je alors indiqué …

Or, simple hasard de calendrier ? A l’été 2013, la Commission européenne s’est déclarée  incompétente pour trancher un éventuel litige entre le Maroc et l’Espagne concernant la prospection pétrolière  dans la zone maritime qui sépare les Iles Canaries du Maroc … Günther Oettinger, commissaire européen à l’Energie encourageant toutefois  les deux parties à résoudre tout différend à ce propos et conclure un accord par «des moyens pacifiques en suivant les principes de la charte des Nations unies, les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU et la Convention onusienne relative au droit de la mer».

Précisons encore que suite à la découverte d’importantes réserves de pétrole dans une zone maritime non-définie entre le Maroc et l’Espagne, l’Espagne a renforcé sa présence militaire dans les Iles Canaries. Le 16 avril 2013, le Bulletin officiel espagnol a publié un décret du ministre de la Défense, Pedro Morenés Eulate, autorisant la mise en place dans la municipalité de Puerto del Rosario (Fuerteventura), d’une zone militaire. Rappelons qu’en mars 2012, la commune avait donné l’autorisation à la compagnie pétrolière espagnole Repsol, d’explorer dans cette zone maritime.

Début 2012,  le lieutenant général César Muro Benayas, chef du Commandement militaire des Iles Canaries, avait  quant à lui soulevé un tollé, affirmant que l’armée espagnole devait se préparer à gérer un regain de tension avec le Maroc  suite à la découverte de gisements de pétrole et de gaz au large du Sahara marocain. «La question du pétrole, qui va prochainement se poser, sera une source d’instabilité et accentuera la tension», avait-il alors souligné.

Sources : AFP, MAP, Les Echos (Maroc), Libération (Maroc)

L’Allemagne et le Japon ont signé un accord de coopération militaire

http://www.opex360.com/2017/07/27/lallemagne-et-le-japon-ont-signe-un-accord-de-cooperation-militaire/

27-07-2017-En raison de tensions récurrentes avec la Chine, notamment pour des questions territoriales, le Japon cherche à établir des coopérations militaires avec les pays européens, voire asiatiques (comme l’Inde ou le Vietnam). C’est ainsi que, ces dernières années, l’archipel a noué des partenariats avec la France, le Royaume-Uni et les Pays-Bas, comme il vient de le faire avec l’Allemagne.

En effet, un accord, qui était en préparation depuis 2015, a été signé sans publicité, à Berlin, le 17 juillet, par Takeshi Yagi, l’ambassadeur japonais en poste en Allemagne, et Katrin Suder, une secrétaire d’État du ministère allemand de la Défense.

A priori, cet accord, qui est le huitième du genre conclu par le Japon depuis l’arrivée au pouvoir de Shinzo Abe, le Premier ministre nippon, vise à ouvrir la voie à une coopération industrielle entre les deux pays.

D’après le quotidien japonais Asahi Shimbun, cet accord donnerait en effet au Japon « les moyens de développer » plus rapidement des véhicules de transport de troupe. « La technologie allemande est très appréciée dans ce domaine », a confié une source du ministère nippon de la Défense.

Actuellement, les forces d’autodéfense japonaises souhaitent remplacer leurs véhicules de transport de troupes de type 96, entrés en service il y a un peu plus de 20 ans. En janvier dernier, la société Komatsu Ltd a présenté le prototype d’un blindé 8×8 de 20 tonnes [voir photo]. Sa masse étant plus importante que son prédécesseur (+ 6 tonnes), il doit être doté d’un moteur beaucoup plus puissant et d’une suspension renforcée.

Cela étant, un développement conjoint de ce nouveau véhicule n’est pas officiellement évoqué à Tokyo. Le Japon et l’Allemagne « envisagent toutes sortes de possibilités pour l’équipement de défense et la coopération technologique », a seulement déclaré un porte-parole de l’ATLA, l’agence dédiée à l’armement du ministère japonais de la Défense.

S’agissant des réactions que l’opinion publique d’outre-Rhin (voire de la Chine) pourrait avoir à l’annonce de la signature de cet accord (ce qui a motivé la discrétion de Berlin à son sujet), le ministère allemand de la Défense a fait valoir que le Japon est traité « de la même manière qu’un partenaire de l’Otan en matière de réglementation des contrôles à l’exportation. »

 

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26 juillet 2017

France :le terrorisme de classe à l’œuvre

Depuis le mouvement contre la loi El Khomeri dite aussi loi travail imposée par le gouvernement de Manuel Walls nombreux sont ceux qui ont découvert, que la constitution française autorisait à passer outre le parlement . Une prérogative que manuel Walls premier ministre va utiliser en faisant jouer l' article 49/3 pour imposer le passage de la loi El Khomeri.

 En pratiquant ainsi Manuel Walls finissait d' achever la mandature de François Hollande, qui ne se représentera pas à l'élection présidentielle. Le fusible Hollande venait de griller , comme son prédécesseur le fusible Sarkosy. La situation devenait tragique, le gouvernement Hollande encourageant sans cesse le nationalisme aidé en la matière par le terrorisme islamique. Le front national devenait acceptable, d' autant que Marine Lepen reniait le nationalisme raciste de papa. Les primaires de la gauche et de la droite allaient révéler les contradictions et petits scandales des partis. Ne restaient en liste que le populiste nationaliste de gauche de Jean Luc Mélenchon et celui de droite de Marine Le Pen . Pour les élites de Bruxelles, le temps était venu de sortir de ce petit jeu des nationalismes pouvant menacer dans ses fondement l' UE, le Brexit anglais venait de tirer la sonnette d' alarme.Pour la bourgeoisie française, il y a longtemps que son champ d' action économique se situe à l' international et par conséquent doit s'appuyer sur l' UE pour que les entreprises de souche française restent sur le marché. L' Etat français devant se limiter à son rôle régalien, autrement dit à sa fonction de gendarme et son désir de prendre la tête de l' Europe de la défense.

 Les élites de l' institut Montaigne1 ne cessèrent de préparer le « plan B » ils ont hésité entre Fillon et Macron et finalement appuyé Macron en mettant en place un gouvernement plus unifié autour du chef. Avec sa forte majorité de béni-oui-oui l' élite pro européenne pense pouvoir faire passer toutes ses réformes démocratiquement sans utiliser l' article 49/3 mais les ordonnances. Pour rappel Manuel Walls avait proposé de faire retirer de la constitution l' article 49/3.

 L' unité nationale, à la française est un hydre à deux têtes, Macron tout le monde le sait représente le parti de l'UE, son patriotisme est européen. Le parti de Macron « en marche » se veut apolitique ; en réalité sa composante est une cohabitation droite et gauche unifiée. Macron voulait l'union sacrée pour faire passer les réformes de la nomemklatura européenne.

 A ce niveau le macronisme a échoué face aux abstentionnismes, 50,2% d' électeurs ont tourné le dos aux urnes, sans compter les blancs et nuls et non inscrits. Dans ces conditions, le gouvernement doit s' attendre à des réactions très vives des milieux populaires, les conditions de travail et de vie deviennent insupportables, les suicides se multiplient (Hôpitaux, la poste, les cheminots, l' éducation nationale,les agriculteurs...) . La jeunesse est consciente que l' avenir est bouché pour elle et ce n' est plus seulement des étudiants qui vivent en colocation mais des personnes ayant un travail.

 Les retraités, sont régulièrement ponctionnés à des niveaux divers, cela fait 4 ans en France que les retraites ne sont plus revalorisées, et maintenant le gouvernement Macron/ Edouard entend augmenter la CSG de 1, 7% provoquant ainsi une paupérisation de l' ensemble des retraités.

 L'insécurité sociale est maintenant un fait visible à tous les niveaux de la société, l' accès aux soins se fait en fonction de ses possibilités financières. La médecine à deux vitesses est une réalité, de plus en plus il faut avoir recours aux urgences, elles mêmes vite submergées. De plus nous assistons à la fermeture des centres de soins de proximités et cela même dans les grandes villes , Comme pour les gares l' état ferme des hôpitaux au profit des cliniques privées.

 Les partisans du dialogue social, savent très bien gérer et étouffer les conflits, il y a longtemps que par le truchement des filialisations, des différents statuts le système parvient à un encadrement local des luttes. Il en résulte qu'il se trouve confronté à des guérillas multiples des divers secteurs, qui réagissent au coup par coup. C'est le cas actuellement des cheminots, qui après la débandade de leur mouvement pour maintenir le statut RH 007, sont contraints à l' action guérilla. A la Poste c' est la même pratique émaillée par deux gréves longues : La grève des postiers du département 92 qui a durée 170 jours en 2014 et en 2016 celle des postiers de Rivesaltes dans les Pyrénées-Orientales. grève qui a duré 7 mois.

 La chasse aux militants syndicaux radicaux est ouverte.

 Il y a dans le mouvement social des militant syndicaux, qui tendent quand la révolte de la base gronde à dépasser le droit syndical. C' est làa pour la bourgeoisie insupportable il suffit de se remémorer l' affaire de la chemise arrachée d' air France pour se rendre compte de la haine et la crainte que la bourgeoisie porte à ceux qui la font vivre. Cette haine /crainte est si disproportionnée que les cheminots ont été surpris de voir 7 cars de gendarmerie les attendre lors du procès d'une cheminote déléguée SUD visant à la licencier. La même rage va s' engager contre Mathieu délégué Sud rail à Strasbourg s' étant distinguer positivement lors de la manifestation du 14 juin 2016 contre la loi travail après un an de procédure, le ministère a rejeté le recours de la SNCF. De même comme en témoigne la CGT cet acharnement vise les femmes seules.

 « A l’appel de la CGT, 200 cheminots actifs ou retraités se sont retrouvés devant le siège régional Midi-Pyrénées de la SNCF en soutien à Carole, cheminote victime de répression anti-syndicale de la part de la direction. L’acharnement d’une direction toujours plus inhumaine et aveugle passe par le licenciement de cette syndicaliste, mère seule de deux enfants, après sept ans de procédure et de harcèlement. »

 Mars 2017-Dans la même semaine, deux délégués du personnel se sont donnés la mort. Ils étaient tous les deux sous la menace de sanctions disciplinaires lourdes. Des pratiques qui en disent long sur le climat qui règne à la SNCF. Mais qui s’expliquent par la brutalité des réorganisations en cours. Dans la nuit du 10 mars 2017, Edouard Postal 42 ans délégué du personnel Sud Rail à la gare St lazare est poussé au suicide. Il était sous le coup d'une triple sanction disciplinaire : avertissement avant radiation des cadres, mise à pied sans salaire et mutation disciplinaire à Bretigny-sur-Orge. Quelques jours après, Frédéric Hein se suicide lui aussi délégué du personnel CGT il était sous la menace de sanction.

lundi 10 avril 2017-Une cheminote a tenté de mettre fin à ses jours sur son lieu de travail à Clichy, dans la région de Saint Lazare, après un rendez-vous avec la direction. Avant de passer à l'acte, elle avait laissé un message où elle accusait sa hiérarchie. Le 11 mai 2017, un contrôleur de 37ans,met fin à ces jours à Chenimèril, dans le secteur ferroviaire d' Epinal (Vosges)

Voilà ce qui se passe à la SNCF, à la Poste et dans bien d'autres secteurs, sans grand tapage médiatique , sans monument aux morts pour les victimes du terrorisme de classe.

On se souviens de la vague de suicide entre 2008 et 2009 qui a touchée France Télécom au moment de sa privatisation , pas moins d'une trentaines de suicides. Se souvenir aussi des suicides au techno-centre de Renault Guyancourt. Le 20 octobre 2006,un technicien va se jeter du cinquième étage du bâtiment principal du technocentre, un second va se noyer le 22 janvier, en l' espace de trois mois c' est trois suicides au technocentre.

La Poste est l'une des entreprises les plus touchée par le harcèlement permanents, en 2016 la Poste , compte plus de 50 suicides, plus les dépressions nerveuses, les AVC... Rien n' arrête, depuis des années « le crime organisé » récemment encore l' appareil judiciaire est sur le dos de Gaël Quirante, postier du 92 et délégué SUD , c'est encadré par la police qu'il est passé devant le ministère du travail.

Autre exemple Gérard Filoche lance une pétition , pour la constitution d’un comité de défense des libertés ouvrières et syndicales à PSA. On se demande pourquoi seulement PSA compte tenu de la situation globale de répression depuis des années. Citons tout de même la répression de PSA.

 « Le site de Poissy paye le plus lourd tribut : en ce moment, 14 syndicalistes cumulent 61 journées de mise à pied, 9 autres militants, après neuf heures de garde à vue au commissariat, sont appelés à comparaître en Correctionnelle, et le secrétaire général du syndicat CGT, Farid Borsali, a déjà été appelé à comparaître devant le tribunal correctionnel.
À Mulhouse, 6 militants viennent d’être mis en examen pour avoir diffusé un tract syndical.
Cette volonté de détruire toute forme de résistance, de détruire une organisation syndicale, en passant par les êtres humains qui la composent, est insupportable et dangereuse pour les libertés fondamentales dans ce pays. »

Les agriculteurs, eux aussi se trouvent acculés par la concurrence et l' endettement,un agriculteur se suicide en France tous les trois jours. Un rapport de santé publique France, indique que sur la période de 2010 et 2011 le nombre de suicides hommes était de 253 et 43 pour les femmes. Le 20 mai 2017, un jeune paysan Jérôme Laronze tombe sous les balles d'un gendarme.

Cette insécurité sociale, devient plus présente dernièrement encore l' expulsion de son logement de Nadine, une retraitée de 85 ans a fait la chronique des journaux. Récemment le gouvernement vient d' annoncer que dés le mois d'octobre il va s'attaquer aux aides personnalisées au logement (APL) vont baisser de 5 euros par mois et par foyer. Une décision qui provoque la colère des syndicats d'étudiants.

Comment s'organise la réplique

Depuis quelque temps, c' est principalement le « Front social » qui mène la danse des manifestations , le Front social est un rassemblement de divers syndicats marqué à gauche et ayant conscience que les luttes localisées sont en règle générale vouée à l' échec.

G.Bad 25 juillet 2017

Video manifestation du front social

 

Front_social










1-L'Institut Montaigne,Ce think tank fondé en 2000 par Claude Bébéar, longtemps PDG d’Axa et figure tutélaire du patronat français, a la vocation «d’élaborer des propositions concrètes dans les domaines de l’action publique, de la cohésion sociale, de la compétitivité et des finances publiques». L’Institut Montaigne et sa quinzaine de salariés sont financés quasi intégralement grâce aux adhésions d’une centaine d’entreprises, dont plusieurs sont membres du CAC 40. Avec une limite : une société ne peut pas apporter plus de 2 % du budget total. Pourtant réputé comme proche de la droite, l’organisme se réclame «indépendant» des partis. C’est Bébéar qui recrutera Laurent Bigorgne et le placera directeur des études en 2009. L’année suivante, il deviendra directeur général. (source Libération 7 juin 2017)

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24 juillet 2017

INFOBREF N°491-Le salariat et droit à la personne

INFOBREF N°491

Le salariat et droit à la personne

 Quelques articles pour comprendre

Un travailleur sur deux dans le monde n’est pas salarié

Dans son rapport sur l’emploi 2015, l’OIT plaide pour une prise en compte et une meilleure protection sociale des quelque 75 % de travailleurs informels et précaires.

Le Monde.fr | 19.05.2015 à 02h00 | Par Rémi Barroux

C’est une ouverture, presque un changement de logiciel. Dans son rapport 2015 « Emplois, questions sociales dans le monde », rendu public à Genève mardi 19 mai, l’Organisation internationale du travail (OIT) prône une meilleure prise en compte des formes d’emploi informels et précaires. Jusqu’alors, l’agence des Nations unies, qui regroupe les représentants des gouvernements, des employeurs et des salariés de 185 Etats, restait plus focalisée sur des formes d’emploi dit « classiques » : plein-temps, salarié, contrat permanent.

Mais cette réalité change et, aujourd’hui, le constat est clair. Le salariat ne représente que la moitié de l’emploi dans le monde, ne concernant pas plus de 20 % des travailleurs en Afrique subsaharienne ou en Asie du Sud. Et dans ces emplois salariés, moins de 40 % des travailleurs bénéficient d’un contrat permanent à temps plein, soit à peine 20 % de l’emploi mondial.

« Jusque-là, la réponse de l’OIT était d’assurer les formes standards de l’emploi, a expliqué au Monde, Guy Ryder, son directeur général. Il ne s’agit pas d’abandonner cette optique, mais d’assurer un traitement égal à tous les travailleurs ne bénéficiant pas de la sécurité et de la protection attachée aux formes dites classiques. »

Les standards changent

Pour M. Ryder, ancien dirigeant de la Confédération syndicale internationale, ces emplois informels, flexibles ne doivent plus être considérés comme de « seconde catégorie ». Les standards changent. « Il faut prendre en compte cette nouvelle réalité et adapter les politiques du marché du travail, ainsi que la législation aux diverses formes d’emploi », avance-t-il.

L’évolution vers des relations de travail moins sécurisées progresse y compris dans les économies avancées, où les emplois autonomes, à domicile, se sont multipliés et où les contrats à très court terme et à horaires irréguliers sont plus nombreux. Dans les pays émergents, si des formes plus contractuelles progressent, l’emploi informel reste très largement répandu.

La crise économique représente un facteur aggravant. Le chômage continue de plomber la situation. Pour l’OIT, qui publiera à l’automne un rapport sur la question, celui-ci, qui atteignait 201 millions de personnes dans le monde en 2014, devrait encore progresser durant les cinq prochaines années.

La faute au ralentissement tendanciel de la croissance qui atteint 3 % à 3,5 % chaque année, contre 4 % entre 2000 et 2007, avant la crise mondiale. « L’investissement productif est en panne, les profits ne sont pas réinvestis suffisamment et l’incertitude économique reste grande, dues notamment aux risques géopolitiques, analyse Raymond Torres, directeur du département de la recherche de l’OIT et responsable du rapport. Enfin, la grande volatilité des mouvements de capitaux contribue aussi à cette croissance en berne. »

Ce sombre tableau explique le recul des formes d’emploi les plus pérennes. « Les entreprises ont intérêt à avoir une main-d’œuvre plus flexible, des contrats plus souples mais cela ne doit pas contribuer à créer des conditions de travail moins protégées », plaide le directeur général de l’OIT, qui accueillera du 1er au 13 juin à Genève, quelque trois mille délégués pour la 104e Conférence internationale du travail.

Mutation des formes d’emploi

Cette mutation des formes d’emploi peut néanmoins paraître contradictoire avec la progression de la protection sociale dans le monde, soulignée par l’OIT. Car les systèmes de retraite ou d’assurance maladie sont souvent appuyés sur des systèmes contributifs et des cotisations salariales. « Les pays émergents, à fort taux d’emploi informel, ont intégré cette nécessité d’une meilleure couverture sociale pour faire face à la crise et assurer leurs propres leviers de croissance, comme en Chine, au Brésil et en Amérique latine en général, en Afrique aussi dans certains pays comme l’Ethiopie ou l’Afrique du Sud », explique M. Torres. Des systèmes innovants ont été mis en place, reposant sur des ressources fiscales. A contrario, certains pays, notamment en Europe, ont réduit le niveau de protection dans les emplois tant classiques qu’atypiques, « afin de stimuler la croissance de l’emploi », constatent les auteurs du rapport.

En s’intéressant aux 52 millions d’emplois domestiques dans le monde, soumis à la quasi-inexistence de protection sociale, par la Convention 189 entrée en vigueur en septembre 2013, l’OIT a illustré cette prise en compte des formes d’emplois nouvelles. Il reste notamment aux syndicats attachés aux formes de travail traditionnelles plus faciles à organiser, à prendre le tournant. « Nous devons protéger toutes les formes d’emploi, nous intéresser aux 75 % d’emplois informels, un peu négligés, et ne pas accepter la précarisation massive, véritable trappe à pauvreté », proclame Raymond Torres.


En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/economie-mondiale/article/2015/05/19/un-travailleur-sur-deux-dans-le-monde-n-est-pas-salarie_4635793_1656941.html#wMeaD9XAc3UqXd5O.99

 

La question du logement en France et en Allemagne.



Nadine a été expulsée de son logement le 12 juillet 2017

Nadine, une retraitée de 85 ans, a été expulsée en milieu de semaine dernière de son appartement du quai de la Loire, dans le XIXe arrondissement de Paris. Une décision qui serait expliquée par d'importantes dettes. L'association Droit au logement dénonce une "expulsion scandaleuse".

Nadine, 85 ans, fille de résistant, auteure de nombreux livres de psychologie et ancienne assistante du scientifique prix Nobel de chimie Frédéric Joliot-Curie. Trente ans qu'elle arpente les environs du métro Jaurès. Mais, en milieu de semaine dernière, Nadine a été expulsée de chez elle.

 

Le modèle allemand de régulation des loyers est-il transposable en France ?

par Bernard Vorms, le 02/04/2012



L’Allemagne ne connaît pas de crise du logement ; elle le doit en grande partie à une démographie peu dynamique et à un parc ancien abondant. Le grand nombre de locataires et le cadre juridique des rapports locatifs jouent aussi un rôle dans la modération des prix : à l’heure où l’encadrement des loyers est débattu en France, retour sur un modèle original.

 

En matière de logement, l’Allemagne fait figure d’exception : elle n’a connu ni l’augmentation des prix, ni l’envol des loyers observés dans la majorité des pays développés au cours de la décennie qui a précédé la crise financière. Depuis peu, sa législation des loyers fait également figure de référence alors que le débat politique se focalise à la fois sur l’évolution générale des loyers et sur le caractère scandaleux de certains loyers exigés pour des petits logements, situés dans les marchés les plus tendus, essentiellement à Paris. Dans quelle mesure le cadre juridique des rapports locatifs explique-t-il l’évolution maîtrisée des loyers en Allemagne ? Ce cadre serait-il transposable en France ?

Plusieurs explications sont avancées pour expliquer la relative facilité avec laquelle les Allemands se logent : d’abord, la démographie et le fait que l’offre de logements suffit à répondre à une demande déclinante, même si la tension du marché est très inégale selon les lands. Ensuite, l’absence de métropole comme Londres ou Paris. Enfin, le choix de privilégier le logement locatif et la façon dont le secteur privé a été encouragé à y investir. On se contentera de rappeler que l’Allemagne a le plus fort pourcentage de locataires du secteur privé de l’Union européenne (55 %) et que, si le cadre juridique est national, le logement reste strictement de la compétence de chaque land, la commune agissant par délégation du gouvernement régional.

Un modèle unique de bail à durée indéterminée

Depuis 1971 [1], il n’existe qu’un type de contrat de bail utilisé quel que soit le statut du propriétaire. Le bail est à durée indéterminée et il n’est pas possible d’y mettre fin pour vendre le logement. Une seule possibilité de donner congé est prévue, la reprise pour occupation personnelle, mais elle est contrôlée par le juge et reste assez rare ; elle est limitée dès lors que le propriétaire a plusieurs logements. À l’inverse, le locataire peut résilier son bail avec un préavis de trois mois. Le bail doit mentionner la surface du logement et le prix du loyer au mètre carré.

Concernant la fixation du montant des loyers, la liberté est la règle, mais le locataire peut se tourner vers le juge s’il estime que le loyer qu’il a accepté est usuraire [2], c’est-à-dire supérieur de 20 % aux loyers pratiqués pour des logements équivalents. Dans ce cas, le locataire doit faire la preuve qu’il n’y avait pas d’offre alternative correspondant à sa recherche. Il ne s’agit pas d’une obligation que l’on qualifierait en France d’ordre public : le locataire est libre d’accepter un loyer hors normes en vertu de l’adage « pas de plaignant, pas de juge ». Si le juge décide de baisser le loyer, le nouveau montant se substitue de plein droit à celui qui figurait dans le bail et le locataire peut récupérer les sommes indues au maximum sur les trois dernières années. La pratique des bailleurs ayant évolué pour anticiper les réponses des tribunaux et mieux respecter les normes, ce type de procédure est maintenant beaucoup moins fréquent.

On notera par ailleurs que, dans le cas où la surface réelle se révèle inférieure de plus de 10 % à celle mentionnée dans le bail, le locataire peut, sans avoir recours au juge, réduire son loyer de façon à ce que le loyer au mètre carré corresponde à la valeur contractuelle.

Il est possible d’insérer dans le contrat de bail une clause prévoyant une augmentation périodique forfaitaire ou une clause d’indexation, mais il semble que ce ne soit pas la pratique majoritaire. Si aucune clause de cette nature ne figure dans le bail, le propriétaire peut demander à son locataire une augmentation (au plus tôt un an après la conclusion du bail et au plus tous les dix-huit mois) avec un maximum de 20 % tous les trois ans. Le locataire a trois mois pour négocier, accepter ou refuser cette augmentation. En cas de refus du locataire, le propriétaire n’a pas d’autre recours que de se tourner vers le juge [3]. Le loyer déterminé par le juge s’appliquera alors de plein droit, mais le locataire reste libre de résilier son bail.

Cette façon de procéder, à la fois pour les loyers de relocation et pour les augmentations en cours de bail, tend à réduire la forte différence que l’on observe en France dans les zones tendues entre les loyers des locataires en place et les loyers de relocation.

La notion de loyers comparables et les miroirs des loyers

La régulation informelle des loyers pratiquée en Allemagne demande, pour fonctionner, une connaissance relativement accessible des prix pratiqués, afin d’informer non seulement les bailleurs et les locataires, mais aussi l’action des juges. Que la saisine du juge résulte de l’action du propriétaire ou de celle du locataire, la loi prescrit que le juge se détermine en fonction des loyers pratiqués pour des logements comparables. Pour ce faire, la loi a prévu trois moyens [4] :

  • le recours à un expert (entre 700 et 1 500 €) ;

  • trois références de loyers de logements comparables ;

  • les éléments fournis par une banque de données des loyers.

Il n’existait pas de modèle de la banque de données ainsi évoquée dans la loi. C’est ce qui a incité l’association des propriétaires de Cologne, fondée à la fin du xixe siècle, et celle des locataires, créée en 1900, à mettre en chantier, avec l’appui de la ville et d’une association d’experts immobiliers, le premier « miroir des loyers » (Mietespiegel) à partir des années 1970.

Le miroir des loyers de Cologne traite de l’ensemble des logements de la ville, à l’exception des maisons individuelles et des biens exceptionnels par la qualité ou par la taille. Il fournit des fourchettes de loyer en fonction de critères portant sur la qualité du quartier, la taille du logement, son niveau d’équipement, sa date de construction. Il est envisagé d’y intégrer, à l’avenir, les performances énergétiques. Il ne reflète que les « loyers froids », c’est-à-dire hors charges. Les chiffres retenus résultent de dires d’experts : ils sont fondés sur un grand nombre de données mais résultent d’une négociation entre les partenaires du miroir plus que d’un travail statistique sophistiqué [5]. Les données sont actualisées tous les deux ans.

L’exemple de Cologne a fait école, mais il n’existe pas un modèle unique de miroir des loyers. Certaines villes excluent les loyers de relocation et ne prennent en compte que les loyers qui ont été modifiés dans les quatre dernières années, d’autres intègrent les loyers de relocation. Tout est affaire de décision locale. La plupart des villes disposent de miroirs fondés sur la concertation, mais d’autres, comme Munich ou Berlin, ont choisi de créer des observatoires dits « qualifiés », élaborés selon les règles de l’art statistique par des experts. Ainsi, après une contestation, Munster est passé (pour plus de 150 000 € tous les deux ans) d’un observatoire du type de celui de Cologne, qui existait depuis 15 ans, à un miroir « qualifié » ; les résultats du second sont venus confirmer ceux du premier.

Négociation, médiation informelle et intervention du juge

Les règles du jeu placent le marché sous le contrôle du juge. La décision de ce dernier se fonde sur l’analyse du loyer normal pour le logement et ne prend pas en compte la situation sociale du locataire. Sauf dans le cas où un expert intervient, le juge se réfère au miroir des loyers pour rendre sa décision, ce qui présente l’avantage de rendre cette dernière assez prévisible. En l’absence de miroir et d’expertise, il peut s’appuyer sur les références fournies par les parties. Le coût global d’une procédure s’élève à douze fois le montant du litige, somme à laquelle s’ajoutent les honoraires des avocats et le coût éventuel d’une expertise. Le nombre de saisines serait à Cologne de l’ordre du millier par an (sur un parc de 550 000 logements), une part importante des contentieux locatifs portant sur les charges.

Ce système fonctionne parce que les deux associations qui prennent en charge les frais de procédures, de propriétaires et de locataires ont chacune un quasi-monopole de fait dans leur secteur. L’association de propriétaires revendique 24 000 membres, dont une part importante de propriétaires occupants, et l’association de locataires fait état de 60 000 membres. Si elles représentent et défendent leurs adhérents, leur activité s’inscrit, avant tout, dans le registre de la prestation de services. Par exemple, l’association des locataires est chargée par la municipalité de l’expertise des contrats des personnes en difficulté qui sollicitent son aide ; nombre de redressements portent sur des erreurs en leur défaveur dans les décomptes de charges locatives.

La rotation des locataires, crainte principale des propriétaires

La crainte principale, selon les associations, ne serait pas comme en France, le mauvais payeur, voire le squatter, mais le « locataire nomade » [6]. Les bailleurs redoutent la résiliation du bail par un locataire qui aura trouvé un logement d’un meilleur rapport qualité–prix. Le premier enjeu consiste donc à limiter la rotation des locataires. Elle serait en moyenne de 6 % par an à Cologne, mais de 3 % au sein du parc de la GAG, une société privée dont la ville est actionnaire et qui joue de facto le rôle de bailleur social.

Pouvoirs publics, locataires et bailleurs privilégient la stabilité des occupants. C’est ce qui expliquerait la relative facilité avec laquelle les divers partenaires s’accordent sur les valeurs retenues par le miroir des loyers. Ainsi, ces dernières années, la très faible hausse des loyers « froids », c’est-à-dire hors charges, résulterait principalement d’une compensation de fait, par les bailleurs, de la forte hausse des charges qui est venue amputer la solvabilité des locataires.

Un système transposable en France ?

L’absence de forte tension sur le marché est pour beaucoup dans le succès de ce mode de fonctionnement. Même si quelques marchés comme Munich ou Cologne sont qualifiés de tendus par rapport à celui d’autres villes allemandes, la situation est sans commune mesure avec ce que l’on peut observer à Paris ou à Londres. La répartition de la population sur l’ensemble du territoire et la démographie expliquent cette absence de tension.

La transposition d’un tel système en France, s’il était envisagé, se limiterait au seul parc locatif privé, soit 24 % des ménages, contre 55 % des ménages en Allemagne. Il n’existe pas en Allemagne de système dual comme en France où le parc locatif privé et le parc locatif social obéissent à des règles totalement différentes. Cela ne permettrait donc pas de réduire l’écart considérable qui existe, dans les zones les plus tendues, entre les conditions faites aux locataires du parc social et à ceux du parc privé.

En revanche, ce mode de contrôle aurait pour effet d’éliminer les loyers « indécents » qui s’écartent trop des loyers moyens et peut-être aussi de réduire l’écart entre le niveau de loyer des nouveaux locataires et celui des locataires en place. Est-ce que cela aurait un effet sur les rapports locatifs et sur le niveau de la construction (et donc la tension sur les marchés et l’âpreté de la concurrence pour un logement) ?

Concernant l’effet des différents dispositifs, on observera que les deux pays européens qui comptent le plus fort pourcentage de locataires, la Suisse et l’Allemagne, sont aussi ceux où le locataire est le plus protégé et le bailleur le plus contraint, ce qui va à l’encontre du discours habituel des lobbies de propriétaires privés. Si, en Allemagne, le juge intervient en dernier ressort, le miroir des loyers joue un rôle préventif, car il évite d’aller devant le juge, sachant que celui-ci fera référence à celui-là.

Quelle que soit l’évolution du cadre légal, la pratique des miroirs de loyers montre tout ce que l’existence de données non contestées sur le niveau et l’évolution des loyers peut apporter pour le fonctionnement du marché, sa régulation, la programmation des investissements et l’évaluation des politiques publiques.

Notes

[1] Avec la première loi de protection des locataires (code civil : art. 557 et 558).

[2] Wuchermiete, art. 5 du code pénal économique.

[3] Mieterhönungsbegehren.

[4] Art. 558, al. 2.

[5] À Cologne, le choix a été fait de procéder par le rapprochement des données dont disposent l’association des propriétaires, l’association des locataires, la GAG (société anonyme privée appartenant à la ville et propriétaire de 43 000 logements) et une association d’experts immobiliers. Dans la négociation, la logique de l’association des locataires et du représentant de la ville est de contenir la hausse ou d’enregistrer les baisses et celle de l’association des propriétaires est de rendre possible la hausse, mais les uns comme les autres sont contenus par le marché, la rotation des locataires constituant la menace première pour les propriétaires.

[6] Sur le traitement des impayés et des expulsions, cf. ANIL. 2008. « Sans abri et mal logés en Allemagne ».

 

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12 juillet 2017

L’Allemagne vue d’en bas,par Wildcat

Les transformations profondes qu’a subies la situation des classes populaires en Allemagne depuis une quinzaine d’années, avec les réformes Harz et la mondialisation du marché du travail, ne retiennent pas souvent l’attention des grands ni des petits médias. Dans cet interview réalisée en novembre 2016, deux camarades de la revue allemande Wildcat nous en dressent un tableau en lien avec les événements récents.

La revue Wildcat est née au début des années 1980. Elle traite des luttes ouvrières et des formes d’organisation autonomes. Sur son site www.wildcat-www.de on trouve de nombreux articles traduits en français, en anglais et dans d’autres langues.

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Une poussée sensible de la droite

V : Les événements de ces derniers temps montrent qu’une fracture s’est faite au sein de la société allemande. D’un côté on a eu l’élan de « bienvenue  », dans lequel un nombre impressionnant (des centaines de milliers) de personnes ont été impliquées, de l’autre les manifs de Pediga et le succès électoral de ce nouveau parti de droite, l’AfD (Alternative für Deutschland). Les gens de droite sont très habiles à exploiter la question sociale, alors que ceux de gauche parlent de culture...

Mais n’est-ce pas aussi parce que la situation de ces classes populaires n’intéresse personne, hors période électorale ? Un peu comme on l’a vu aux États-Unis avec l’élection de Trump.

V : En Allemagne aussi, on ne parle des classes populaires qu’en termes péjoratifs : ils sont hostiles aux immigrés, incultes, ils boivent... Certains journalistes ont pourtant fait une étude un peu plus approfondie qui a remis en cause l’idée qu’ils seraient tous de droite. Parmi les gens ayant participé aux manifestations de Pegida (1) à Dresde – un phénomène nouveau en Allemagne, avec au début vingt mille personnes dans la rue – il y a aussi tous ceux qui ne sont jamais écoutés. Sur les vingt mille personnes, il y avait peut-être cinq cents fascistes, les autres étaient simplement des gens en colère qui ne trouvent pas d’autre moyen de se faire entendre.

E : Depuis les manifs ont rassemblé moins de monde : en 2016 il n’y a eu qu’une fois 15.000 à 20.000 personnes, en moyenne on en comptait 2000 à 3000 ; et le 30 janvier il y en avait entre 950 et 1200. Mais les fascistes continuent à mobiliser, ils manifestent tous les lundis à Dresde. Dans ces manifs, on a vu des gens manifester avec des fourches à l’intention d’Angela Merkel, qui n’ont été jamais poursuivis. Les fascistes restent les organisateurs de ces manifs (certains sortent leurs drapeaux, d’autres se mélangent avec les autres manifestants). Ils refusent de parler avec les journalistes (les représentants de la « presse du mensonge », comme ils disent) et de dialoguer avec les hommes ou les femmes politiques.

V : Ils utilisent beaucoup les médias sociaux. Dans les médias sociaux les expressions de droite sont beaucoup plus fortes que leur poids réel dans la société allemande.

E : Il y a eu des tentatives d’organiser des manifs similaires dans d’autres villes, mais elles se sont toujours heurtées à des contre-manifestations.

V : A Stuttgart, nous avons depuis des années des « manifs pour tous », qui sont ultraconservatrices. Elles prennent prétexte de l’enseignement à l’école, qui ferait la promotion de la critique de genre et toutes ces choses-là. C’est un mélange de tous les thèmes de droite, à la fois contre l’homosexualité et pour Poutine, et pourtant la question de l’immigration n’entre pas en ligne de compte. Mais nous avons aussi ce parti, l’AfD – un phénomène qui n’est que relativement nouveau en Allemagne, car chaque fois qu’il y a eu une crise, on a vu apparaître un parti de droite : le NPD dans les années 1960 (en 1968 ils sont entrés aux Parlements de certains Länder, dont le Bade-Wurtemberg), puis, dans les premières années 1990, les Republikaner, qui n’ont cependant jamais fait plus de 8 % aux élections. Mais aujourd’hui l’AfD remporte jusqu’à 20 % des voix, avec des pointes à 25 % à l’Est, et il est probable qu’elle va bientôt entrer au Parlement national. En ce sens, c’est quand même nouveau. L’AfD est née en 2013 comme une forme de protestation contre le sauvetage des banques par l’argent des contribuables et contre l’euro, puis ça a rapidement glissé vers la droite, et maintenant c’est devenu un parti contre l’islam, contre l’immigration...

E : Au début l’AfD était appelée « le parti des professeurs ». Les leaders étaient alors des professeurs d’économie et des industriels comme Henkel. Puis la droite y a pris de l’importance et a expulsé ces leaders, et le parti entier a glissé vers la droite.

Quels sont les éléments spécifiques à Dresde qui expliquent l’importance de Pegida ?

V : Il y en a plusieurs, mais je crois que pour l’essentiel, c’est la présence de cette couche moyenne que l’on peut dire « politico-criminelle ». Des entrepreneurs faillis qui se sont convertis en dealers. En effet, après la réunification, Dresde (qu’on appelle « la Florence de l’Elbe ») a reçu beaucoup d’argent pour restructurer tous ses beaux édifices – elle a maintenant les trams les plus modernes d’Europe... Tout cet argent a nourri cette couche d’entrepreneurs qui ont fait la promotion commerciale de la ville. Ils ont gagné pas mal d’argent pendant vingt ans, mais avec la crise de 2008 tout ça s’est effondré.

E : Ce ne sont pas les pauvres qui manifestent, mais des gens qui ont peur du déclassement, de perdre ce qu’ils ont gagné au fil des années. Ils se perçoivent comme ceux qui ont travaillé et qui maintenant sont perdants : « Tous ces immigrés qui arrivent, ils peuvent rester ici sans travailler, alors que nous qui avons travaillé trente ans nous n’avons plus rien », etc.

Et le comportement des plus pauvres ?

V : Avec les réformes Hartz du marché de travail, ceux qui ont le plus perdu, ce ne sont pas les plus pauvres – eux sont restés au même niveau – mais les « avant-derniers » dans l’échelle sociale, ceux qui travaillent quarante heures par semaine mais ne gagnent jamais assez pour pouvoir épargner, s’acheter une maison... (« Tu travailles, tu travailles et tu n’as jamais assez« ). C’est assez typique du développement en Allemagne.

E : Ces manifestations de droite sont surtout un phénomène de l’Est. Mais il faut dire qu’en 2015, à l’Est il y a eu aussi de nouvelles initiatives pour s’organiser dans les syndicats, mener des grèves. Début 2015 on avait une impression très positive : il semblait que quelque chose bougeait dans les usines à l’Est, que les vieux qui avaient toujours travaillé sans rien revendiquer (ceux qui disaient : « l’important c’est d’avoir un boulot ») étaient maintenant remplacés par des trentenaires, plus qualifiés, qui n’avaient plus peur de revendiquer et commençaient à se mettre en mouvement. Ils se sont organisés dans les comités d’entreprise, ont obtenu des augmentations de salaire... Mais quand ils parlent ils s‘expriment comme des gens de droite. Dans notre région du Bade-Wurtemberg, un des gros pôles industriels de l’Allemagne, beaucoup d’ouvriers qualifiés ont voté AfD aux dernières élections régionales.

V : Beaucoup de chômeurs aussi. Et chez les ouvriers, les syndiqués plus encore que les autres. Un sociologue a mené une enquête dans une grande usine automobile proche de Stuttgart. A la question : « Notre société a-t-elle encore les ressources nécessaires pour permettre à tous de s’en sortir ? » les ouvriers ont en général répondu non et les employés oui. Et c’étaient les ouvriers les plus organisés qui disaient le plus souvent non. Une situation totalement inverse de celle des années 1970, où c’étaient les ouvriers qui avaient conscience de tout produire et donc de pouvoir faire avancer la société.

C’est directement lié au phénomène migratoire, selon vous ?

V : Oui, c’est lié à la mondialisation. Les électeurs de l’AfD sont ceux qui sont le plus touchés par la mondialisation et qui ne trouvent plus de représentation ni politique ni syndicale. Ils ont manifesté leur mécontentement envers un gouvernement qui, selon eux, donne tout aux réfugiés et ignore les problèmes des gens du pays. Dans le Bade-Wurtemberg, le quartier où le candidat de l’AfD a gagné l’élection avec 30 % des voix, c’est Schönau à Mannheim, qui avait toujours été social-démocrate. Un quartier populaire où habitent des anciens ouvriers de l’usine Alstom (devenue General Electric), qui a fermé, et beaucoup d’immigrés de la deuxième ou troisième génération (50 % de la population du quartier sont des immigrés).

E : Dans le Bade-Wurtemberg, il y a beaucoup d’entreprises qui ont été rachetées par des sociétés chinoises ou des hedge funds, qui se sont aussitôt lancés dans les restructurations, en licenciant massivement... Les ouvriers ne se sentent plus représentés. Et c’est bien compréhensible. Quand en 2015 est arrivée cette vague d’immigrés, on n’entendait plus parler que de ça, jamais des problèmes sociaux existants. Dans le Bade-Wurtemberg, le taux de chômage est de 3,6 % – un des plus bas d’Allemagne. On y trouve du boulot, mais mal payé.

V : Pour la première fois depuis la réunification, il y a un Land, la Thuringe, dont le premier ministre est membre du parti Die Linke (un drame absolu pour la droite). La Thuringe est célèbre parce que c’est là d’où viennent les fascistes du NSU qui ont assassiné dix petit patrons immigrés. L’élu, qui est un vieux syndicaliste de l’Ouest et qui a été lui aussi attaqué physiquement par des fascistes pendant des années, ne se perçoit plus que comme le protecteur des réfugiés. Les syndicalistes de gauche lui reprochent de ne rien faire pour les ouvrier, et les syndicats et de tout faire pour la « culture de bienvenue ».

Un monde salarial divisé

E : La Thuringe est connue pour les salaires très bas qui étaient versés dans certains coins jusqu’à l’instauration du salaire minimum en 2015. Il faut savoir qu’en Allemagne les contrats syndicaux se négocient au niveau des Länder, et par secteurs. Donc en Thuringe, dans la coiffure ou encore dans les centres d’appels, on pouvait effectivement gagner 3,50 euros brut par heure. L’introduction du salaire minimum a un peu changé la donne (ce n’est qu’en 2018 qu’il deviendra obligatoire pour tous). Depuis le 1er janvier 2017, le salaire minimum est de 8,84 euros l’heure. Mais dans quelques secteurs, ils continuent à maintenir une différence salariale entre l’Est et l’Ouest – vingt-cinq ans après la réunification –, ce qui évidemment alimente la colère.

L’introduction du salaire minimum crée vraiment des problèmes aux petites entreprises ?

E : Ils ont fait une énorme campagne sur ce thème, mais au total pas tant que ça.

V : L’introduction d’un salaire minimum est le résultat de l’affaiblissement des syndicats : ils ne sont plus en capacité d’imposer le salaire des contrats collectifs comme salaire minimum ; c’est pourquoi les syndicats des secteurs faibles (services, agriculture, gastronomie) ont organisé une campagne pour l’introduction d’un salaire minimum légal. A l’Est, dans les secteurs où travaillent beaucoup d’immigrés où l’on pratique beaucoup le travail au noir, comme la restauration, certains ont vu leur salaire doubler. Dans certains secteurs, notamment à Stuttgart, il y a une pénurie très forte de main-d’œuvre. Ils ne trouvent plus personne. C’est pourquoi les industriels réclament l’ouverture des frontières.

E : Dans les hôpitaux par exemple, il manque beaucoup d’infirmières. Les jeunes Allemands n’ont plus envie de faire ce genre de travail, même si c’est un métier où les salaires sont bons. Il est vrai que les conditions de travail sont dures souvent, notamment dans les hôpitaux spécialisés dans la rééducation, qui ont tous été privatisés puis revendus après restructuration et licenciements.

V : C’est vrai dans tout le secteur de la santé (il manque aussi des assistants de médecins, par exemple), mais également dans la logistique (à Stuttgart, il y a quelques exemples de petits entrepreneurs qui ont finalement trouvé chez les réfugiés les bras qui leur manquaient), dans le bâtiment et même dans la métallurgie. Très synthétiquement, disons que, dans la propagande officielle, depuis des années il est question de pénurie de main-d’œuvre qualifiée. Mais en réalité il manque de la main-d’œuvre non qualifiée : dans le nettoyage, les hôpitaux, la logistique, le bâtiment... Une main-d’œuvre disposée à travailler manuellement, durement, en équipes tournantes, etc.
Ici on pense aux métallurgistes comme à des ouvriers qualifiés, syndiqués et bien payés. Les patrons ne rechercheraient-ils pas plutôt une main-d’œuvre plus flexible ?

V : Si tu te bases sur une moyenne, avec la restructuration des entreprises et les « contrats collectifs pour la défense de l’emploi », l’ouvrier qualifié est celui qui a le plus perdu ces dernières années. Mais il y a encore de vieux ouvriers de cinquante ans et plus qui sont bien payés, et c’est d’eux qu’on parle dans les médias. En réalité, en usine on a un million de personnes qui travaillent en intérim, et celles-là gagnent tout juste un euro de plus que le salaire minimum. Ce qui veut dire que, chez Daimler par exemple, elles ne gagnent que la moitié du salaire d’un ouvrier en CDI. Et puis il y a d’autres biais encore, comme le recours à une main-d’œuvre encore plus mal payée à travers la sous-traitance. Pour faire un exemple : l’industrie alimentaire, celle qui a le plus grossi en Allemagne, emploie essentiellement des gens venus de Roumanie ou de Bulgarie, mais sous le statut de travailleurs indépendants. Et pour ce statut il n’y a pas de restrictions légales : tu es « libre »y de travailler soixante heures par semaine à 3 euros l’heure... En Allemagne, il n’y a plus de bouchers, toute l’industrie de la viande ne fonctionne plus qu’avec ces travailleurs venus de l’Europe de l’Est – ce qui explique le mouvement des Bonnets rouges en France, en réaction au succès de l’industrie allemande de la viande, qui détruit les filières françaises mais aussi danoises, italiennes... (souvent les carcasses sont importées en Allemagne pour y être découpées).

Il y a beaucoup d’ouvriers sous statut de travailleur indépendant ?

E : Pour beaucoup d’immigrés d’Europe de l’Est (de la Roumanie ou Bulgarie), ce statut était jusqu’en 2014 le seul moyen de travailler : ils n’avaient pas droit à un permis de travail, mais ils pouvaient se déclarer « entrepreneurs ». Depuis trois ans, ils peuvent être salariés, et les salaires – les luttes aussi ! – ont un peu augmenté. Dans les entreprises de logistique sous-traitantes des industries automobiles – qui ne font pas seulement le transport mais aussi une partie du montage – les salariés gagnent un tiers du salaire des ouvriers embauchés directement, alors qu’ils travaillent souvent côte à côte sur les mêmes chaînes. C’est un gros problème en Allemagne : les ouvriers syndiqués et protégés ne sont pas solidaires des intérimaires et des salariés de la sous-traitance qui travaillent avec eux. La plupart ont accepté cette situation pour protéger le noyau de salariés très bien payés qu’ils constituent. Au nom du fait qu’il s’agit de résister à la concurrence, ils ont accepté la logique de la baisse des coûts par recours à l’intérim. Et la politique syndicale non seulement n’a rien fait pour lutter contre ça par la grève, mais a même contribué à renforcer le phénomène. Résultat : une bonne partie de ces ouvriers syndiqués vote maintenant pour la droite...

Des amorces de résistance

Y a-t-il des tentatives d’organisation de défense de ces travailleurs intérimaires, sous des formes nouvelles sans doute ?

E : Pas beaucoup. Il y a bien quelques syndicalistes qui ont organisé une protestation contre cette politique chez Mercedes-Benz à Stuttgart et surtout à Brême, mais c’est le seul exemple.

V : Parmi toute cette masse de réfugiés, immigrés, précaires... il y a des tentatives d’organisation, mais très minoritaires, menées souvent par des syndicats de type anarcho-syndicaliste – mais c’est fait d’un point de vue syndicaliste (tu as une certaine idée de l’organisation et tu cherches à faire des adhérents). Par contre, on ne voit que très peu de tentatives d’organisation venant des ouvriers eux-mêmes. De temps en temps il y a bien des révoltes quand les salaires ne sont pas payés, mais c’est tout.

E : Un exemple plus positif : dans un chantier naval à Papenburg, des ouvriers immigrés ont fait grève et obtenu ce qu’ils voulaient. Et puis on a connu des tentatives de solidarité avec des ouvriers de l’industrie de la viande qui, après des mois de surexploitation, n’avaient pas été payés : un peu partout dans le petit village, des groupes de chrétiens, d’antifascistes... se sont constitués pour les soutenir (les ouvriers ont finalement été payés mais ils ont dû retourner chez eux). Le non-paiement des salaires, c’est assez courant, car en Allemagne cette industrie est de structure mafieuse. Il y a des exemples de dortoirs, voire de camps fermés par des barbelés, où les ouvriers doivent s’entasser mais dont personne n’a connaissance. C’est un système organisé : on attire la force de travail puis on la contraint à travailler en usine, en équipes, et à s’entasser dans ces camps, loin des regards de la population.

V : C’est devenu un scandale le jour où l’un de ces dortoirs est parti en flammes, faisant plusieurs morts chez les ouvriers.

E : Mais il y a aussi des marchands de sommeil chez les vieux propriétaires allemands...

L’impact de l’immigration récente

V : En résumé, disons que, du point de vue du capital allemand, le projet de ces vingt dernières années était d’associer une force de travail très mal payée à des machines ultramodernes. Dans l’industrie automobile, l’industrie navale et celle de la viande, ils ont réussi cette combinaison. C’est, je crois, ce qui fait la différence avec un pays comme l’Italie, où il y a quantités d’immigrés qui travaillent mais pratiquement sans machines.

V : Le gouvernement allemand a été assez habile en interdisant à la Grèce, à l’Espagne, au Portugal, de mettre en place des plans conjoncturels, mais l’arrivée de cette masse de réfugiés a fonctionné comme un plan conjoncturel pour l’Allemagne : ça a créé un nombre considérable de postes de travail. Parce que tout le monde travaille dans ces camps de réfugiés, comme traducteur, enseignant, travailleur social... Le gouvernement a d’ailleurs très logiquement choisi de fusionner l’administration de gestion des chômeurs (Agentur für Arbeit) avec celle des immigrés et des réfugiés (Bundesamt für Migration und Flüchtlinge, BAMF). Le président fédéral de l’Agentur für Arbeit Weise était jusqu’en janvier 2017 également président du BAMF. Il a commencé à fusionner les services, dans l’idée que, dans les prochaines années, les deux choses vont se rejoindre.

E : On recherche aussi pas mal de gens ayant les compétences leur permettant de faire le tri entre les demandeurs d’asile. Des gens qui, après un stage de deux ou trois semaines, se retrouvent à décider du sort de tous ces réfugiés, à faire le juge, en somme.

V : Mais le gouvernement a dû créer quantité de nouveaux logements : le prix des maisons-containers avait été multiplié par huit en deux mois, et il y a maintenant des entreprises spécialisées dans la construction en deux mois d’immeubles d’habitation préfabriqués dits « maisons de système ». Tout ça a créé une quantité d’emplois d’ouvriers ces deux dernières années. Et pourtant à Berlin, les gymnases continuent à être réquisitionnés en hiver pour loger les nouveaux arrivants, car l’administration n’arrive pas à faire construire suffisamment ni à trouver assez de personnel pour gérer ces camps... En effet, ça a fonctionné comme un grand programme de création d’emplois et, en conséquence, d’augmentation du PIB (celui-ci a crû de 1,5 % avec l’afflux des réfugiés).

Les limites de la culture
de « bienvenue »

Ceux qui promeuvent la culture de bienvenue, est-ce qu’ils parlent des conditions de vie et de travail des immigrés, et est-ce qu’ils mènent bataille sur ce terrain ?

E : Le discours de la droite auparavant, c’était : les immigrés vivent à nos dépens sans travailler. Du coup, on a très vite accordé un permis de travail à ceux qui sont reconnus comme réfugiés. Mais ceux qui proviennent d’Albanie, de Somalie... ne peuvent travailler qu’au noir. Et les Allemands qui interviennent dans les camps le savent bien, mais ils n’en parlent pas. Là où l’on peut parler de soutien combatif, c’est quand se produit ce genre de situation de révolte pour non-paiement des salaires. Mais c’est tout. Il y a vingt ans, dans l’ultragauche, il était impossible de parler des conditions de travail des réfugiés qui arrivaient ; cela a un peu changé depuis, car le problème est devenu évident. Les immigrés s’organisent traditionnellement entre eux sur les problèmes du quotidien, souvent sur la base de la nationalité, mais nous ne voyons pas émerger chez eux d’organisation sur un plan politique.

Mais les soutiens, est-ce qu’ils évoquent les questions sociales liées à l’immigration  ?

E : Parmi tous ceux qui s’occupent de ces réfugiés, il n’y a pas que des profs et des traducteurs, il y a aussi des gens qui n’ont pas beaucoup d’argent mais sentent le besoin de leur venir en aide. Et ceux-là, quand on parle avec eux, ils font tout de suite le rapprochement avec leur propre situation. Mais ils ne trouvent pas d’écho dans le public et les médias. On n’entend que les voix de droite : « Il y a toujours moins d’argent pour les Allemands, on ne trouve plus de logements pour nous », etc.

C’est un problème de légitimité du discours ?

V : En effet, il est très difficile d’aborder ces questions sans être perçu comme raciste. Que l’arrivée d’un million de réfugiés puisse créer des difficultés, ça ne pouvait même pas se dire... C’était vraiment une question taboue.

Un tabou porté par quelles couches sociales ?

E : Celles qui étaient favorables à cette immigration et qui craignaient le racisme. Mais si on ne parle pas des problèmes, on ne peut pas les résoudre ! Personne ne pouvait critiquer la politique migratoire ; d’ailleurs la gauche soutenait Merkel.

Mais cette gauche, est-ce qu’elle ne correspond pas à une couche sociale qui ignore les problèmes concrets que vivent les gens au bas de l’échelle, simplement parce qu’elle n’y est pas confrontée ?

E : Un exemple : face à la pénurie de logements à prix abordables dans les grandes villes, la droite dit : c’est à cause de l’arrivée des immigrés. Or, les années précédentes on avait déjà du mal à se loger, à cause de la spéculation immobilière ; le prix des loyers a flambé ces derniers temps. Parce que les riches, qui ne savent plus où mettre leur argent, achètent des logements, les restructurent et les louent très cher. Les couches populaires ont du mal à se loger.

V : Quant à la gauche radicale, si elle existe encore, elle ne réussit pas à associer le discours antiraciste à la critique sociale. Elle continue à dire : « Ouvrons les frontières à tout le monde », sans se rendre compte des problèmes que ça crée. Y compris pour les migrants eux-mêmes : il y en a énormément qui veulent rentrer, parce qu’ils n’ont pas trouvé ce qu’ils espéraient trouver, parce qu’ils vivent depuis un an dans un gymnase, séparés des autres par un simple drap, sans aucune intimité... Le discours de cette gauche, c’est : « Nous sommes un pays riche, accueillir des millions de migrants, ce n’est pas un problème », et ça s’arrête là.

Le vaste monde des bas salaires

E : En réalité, l’Allemagne est devenue un pays très inégalitaire. C’est vrai pour les revenus des familles, mais l’inégalité des patrimoines est encore plus forte : la méthode utilisée par Piketty permet de voir que les trois déciles de la population les plus bas dans l’échelle des revenus ne disposent d’aucune épargne, alors que le décile supérieur possède deux tiers du patrimoine. Et pour ce qui est des salaires, entre 22 et 25 % des salariés touchent un salaire inférieur au deux tiers du salaire médian, soit le taux le plus élevé en Europe après la Lituanie. Les réformes Hartz [2] du marché de travail mises en œuvre par le gouvernement social-démocrate-vert à partir de 2003 avaient bien ça comme objectif : créer au sein du monde du travail un secteur à bas salaires. Leur problème, c’était alors que personne ne voulait travailler à un salaire inférieur au montant de l’allocation chômage. Avec les réformes Hartz, ils ont donc réussi à faire baisser les salaires en changeant les règles d’indemnisation du chômage. Avant la loi Hartz IV, il y avait trois types d’allocations pour les sans-travail : l’Arbeitslosengeld, sur le principe de l’assurance, donc calculée en fonction du salaire antérieur (60 %, ou 68 % si tu avais des enfants) et versée pendant un an (un an et demi pour les plus de 55 ans) ; ensuite on touchait l’Arbeitslosenhilfe, un peu inférieure (53 à 57 % du salaire), mais qui pouvait durer des années ; et la Sozialhilfe, « l’aide sociale », était réservée à ceux qui n’avaient pas droit aux deux allocations précédentes. Depuis la loi Hartz IV, tu peux toucher l’Arbeitslosengeld sur un an maximum (deux ans pour les plus de 58 ans), puis tu entres directement dans le système d’allocation de base : une allocation égale pour tous, qui est actuellement de 400 euros par mois, plus le montant du loyer (à condition que celui-ci soit considéré comme « adapté »). Donc au bout d’un an, tous les chômeurs retombent à ce niveau de base. Qui peut durer longtemps, à condition que tu prouves que tu cherches du travail – et au bout d’un an tu dois accepter n’importe quel boulot, même s’il ne correspond pas à ta qualification, et même si le salaire proposé est inférieur à l’allocation. Dans ce cas, si tu as une famille ou un conjoint qui ne travaille pas, l‘agence pour l’emploi te verse une allocation « complémentaire », ce qui fait que tu peux avoir de quoi te nourrir et te loger tout en travaillant pour un salaire très bas. Il y a 1,1 million de salariés qui touchent cette allocation complémentaire (mais tous ne travaillent pas à plein temps, car ils font le calcul et s’aperçoivent souvent qu’un plein-temps ne leur apporterait rien de plus). Quant à ceux qui travaillent au salaire minimum, ils n’arrivent pas à 1000 euros net par mois, et avec ça il n’y a pas moyen de s’en sortir, sauf peut-être pour une personne seule – impossible en particulier de s’acheter une voiture, qui est souvent nécessaire pour aller au boulot.
Et puis il y a encore les « mini-jobs » : des boulots à moins de 450 euros net par mois : l’employeur doit verser 30 % de ce salaire aux caisses d’assurance maladie, chômage et retraite (en effet, comme les gestionnaires de ces caisses se plaignaient des pertes de contributions, une loi leur a donné satisfaction), ainsi qu’à l’Église. Mais le salarié, ça ne lui donne droit à rien : pas d’assurance maladie, pas un euro de plus sur ses droits à la retraite. Il y a plein de petites entreprises qui ne fonctionnent que grâce à ce système, dont la procédure est très facile (on fait tout sur Internet). Mais il y a aussi des grands magasins qui ont tout restructuré et licencié les salariés à plein temps pour les remplacer par des gens relevant du système des mini-jobs : des étudiants, des retraités... car ils sont beaucoup plus flexibles. Il y a 7,3 millions de personnes qui travaillent sous ce régime des mini-jobs, dont 2,5 millions le font comme deuxième boulot. Par contre, c’est très facile de combiner les différentes allocations avec un mini-job.
C’est un enjeu sur lequel syndicats et patronat se sont affrontés pendant trente ans. Les syndicats ont toujours été contre le système des mini-jobs. Il a été réduit un temps, mais avec les réformes Hartz il a été relancé pour booster l’emploi. Avant, ces boulots de deuxième ordre, on les appelait geringfügige Beschäftigung (emploi insignifiant, créé pour les femmes au foyer qui voulaient contribuer un peu au revenu de la famille), mais avec le terme « mini-jobs » ils ont vraiment fait carrière ! Pour ceux qui ouvrent une petite entreprise, ça paraît normal maintenant de n’embaucher que des mini-jobs, par exemple. Les mini-jobs donnent au travailleur le droit à la maladie, à quatre semaines de vacances, mais avec 450 euros par mois on ne peut pas vivre... Et la plupart ne savent même pas qu’ils ont ces droits. Une enquête récente a révélé que la moitié des « mini-jobbers » ne gagnent pas le salaire minimum. En fait, avec un maximum de 450 euros par mois pour un mini-job et un salaire minimum horaire de 8,84 euros, ils ne devraient pas travailler plus de 50,90 heures par mois. Théoriquement donc, toute augmentation du salaire horaire devrait se traduire pour eux par une réduction du temps de travail. Mais leur situation d’isolement fait que ce n’est pas facile à imposer. En pratique, beaucoup de mini-jobbers travaillent plus, le reste du salaire étant payé au noir, souvent avec leur consentement (ça leur fait moins de cotisations à payer). Au total, les mini-jobs fonctionnent souvent comme couverture du travail au noir.

Des chômeurs sous pression

V : Le système Hartz IV a changé les choses radicalement pour les chômeurs. Avant, tu pouvais dire : c’est à l’agence pour l’emploi de me trouver un travail ; depuis, ça s’est inversé : tu dois signer avec l’agence un contrat où tu t’engages à faire « tout ton possible » pour trouver un travail – et les termes en sont clairement définis : dans quel périmètre tu dois accepter de te déplacer, dans quelle limite de temps tu peux exiger un travail correspondant à ta qualification, et tu dois apporter les preuves de tes recherches pour te justifier. C’est le principe « encourager et exiger » de l’Agenda 2010. L’autre aspect des choses, c’est que tu deviens totalement transparent pour l’administration : tu dois déclarer tout ce que tu possèdes, l’argent, la voiture... ils peuvent te demander de montrer ce que tu as dans ton portefeuille, et ils le font, ils peuvent entrer chez toi, et ils le font... Ils ont créé un nouveau concept juridique, celui de « communauté de besoins ». Pour tous ceux qui ne sont pas mariés et qui déclarent se débrouiller seuls, ils cherchent à prouver le contraire. Au début, ils jouaient carrément la terreur en venant fouiller chez toi, contrôler les brosses à dents... Troisième chose : ils peuvent contrôler ton compte courant, car tu dois avoir dépensé tout l’argent que tu possèdes avant de pouvoir toucher l’allocation. Si tu as touché des indemnités de licenciement, comme c’est souvent le cas, et que tu les as dépensées, ils peuvent te demander de justifier comment tu les as dépensées. A présent d’ailleurs, si tu fais des choses « déraisonnables » – comme offrir une partie de tes indemnités à une personne dans le besoin – ils peuvent évoquer un comportement dépensier pour te refuser l’allocation. C’est un contrôle très, très sévère.

E : Il ne s’applique qu’à ceux qui touchent l’allocation de base. Mais la plupart de ceux qui ont perdu leur boulot ne peuvent pas la toucher au bout d’un an d’Arbeitslosengeld II (Hartz IV), parce qu’ils ont une maison ou simplement un conjoint qui a un salaire... Et pour certaines personnes, c’est un vrai cauchemar de se confronter à cette bureaucratie, du coup elles préfèrent rester chez elles ou chercher à tout prix un autre travail.

V : Bien sûr, il y a des résistances, et ça n’est pas si simple pour eux d’y arriver, mais ça crée un climat où tu es constamment sur tes gardes. Et puis ils changent sans arrêt les lois en pire, du coup il y a plein de livres, d’avocats qui te proposent de t’aider à te défendre... Ça occupe la tête. Mais naturellement, il y a aussi des chômeurs qui sont très doués pour exploiter ce genre de réglementations tordues.

Comment est géré le système de l’ allocation de base ? Comme celui de l’allocation chômage ?

V : Un chiffre important pour commencer : plus de la moitié de l’argent versé dans le système Hartz IV n’arrive pas dans les poches des chômeurs, mais dans celles des salariés qui assurent les tâches de contrôle. Les individus de classe moyenne qui, dans les années 1970, travaillaient dans le social, ceux qui voulaient donner un coup de main aux plus démunis, à présent ils travaillent dans ce genre de bureaucratie éléphantesque – ou dans les services secrets, dont la part du marché du travail a terriblement grossi...

E : L’allocation de base et l’allocation chômage relèvent de deux systèmes distincts. Le but des réformes Hartz était de fusionner l’ancienne allocation d’aide aux chômeurs de longue durée (Arbeitslosenhilfe) avec l’aide sociale (Sozialhilfe, correspondant au RMI). Mais l‘Arbeitslosengeld II (Hartz IV) est payé par l’État fédéral, alors que l’aide sociale et l’assurance minimum pour les retraités sont payées par les communes. Pour assurer la gestion des bénéficiaires, on a créé des institutions communes à l’agence pour l’emploi et aux communes permettant de contrôler les chômeurs de longue durée, sous le nom de Job Center. Toute personne apte au travail qui demande l’aide sociale est considérée désormais comme « chômeur » et doit se soumettre au régime du Job Center.

L’allocation chômage (Arbeitslosengeld I) est payée par l’agence pour l’emploi qui – comme les caisses d’assurance maladie ou les caisses de retraite – a des conseils d’administration locaux composés de représentants bénévoles des travailleurs, des patrons et des collectivités de droit public.

Le gouvernement peut-il imposer ses lois à ces caisses gérées paritairement ?

E : Oui, c’est le gouvernement qui par exemple décide la durée de l’allocation, son montant, etc. Avant la rédaction des lois, il y a évidemment des négociations avec les syndicats. En 2007, le gouvernement de coalition CDU-SPD avait décidé de relever progressivement l’âge de la retraite à 67 ans. Les syndicats étaient contre, mais ils n’ont pas organisé de luttes – le ministre du travail était alors le social-démocrate Müntefering.

V : Un vieux chef syndical a dit récemment : « Si nous nous étions opposés à l’époque aux lois Harz IV, on vivrait aujourd’hui dans une autre république. » Et c’est vrai. Les syndicats ont collaboré à ce processus car ils étaient convaincus que c’était mieux pour l’industrie allemande...

Y a-t-il des tendances, même très minoritaires, qui cherchent à faire des propositions antagoniques à ce modèle ?

V : L’idée majoritaire, c’est cette maudite proposition de revenu garanti. Ses partisans ne veulent pas comprendre que le revenu garanti, c’est ce que nous avons maintenant ! « Oui, mais nous en voulons un autre, sans contrôle, inconditionnel », qu’ils disent. « Inconditionnel », c’est devenu le mot clé : vivre en paix en recevant des sous, un point c’est tout. Avec la justification que cela financerait toutes ces nobles activités...

E : En Allemagne, un des promoteurs les plus connus du revenu garanti est un entrepreneur propriétaire d’une chaîne de produits de droguerie, qui se réclame de Rudolf Steiner. Son argument est qu’il y aura toujours dans la société une couche de gens qui ne travaillent pas, donc qu’il vaut mieux les laisser en paix en leur accordant un revenu garanti, tout en contraignant tous ceux qui veulent avoir plus à travailler.

De pauvres retraites

E : Le minimum retraite n’existe pas en Allemagne, il n’existe que le revenu minimum accordé à tous, y compris à ceux qui n’ont jamais travaillé, du même montant que l’allocation de base Hartz IV. Et cela crée de grosses contradictions, parce que beaucoup, les sociaux-démocrates au premier chef, ne trouvent pas juste que ceux qui n’ont jamais travaillé, arrivés à l’âge de la retraite, touchent la même chose que quelqu’un qui a bossé trente-cinq ou quarante ans à bas salaire. Et ce problème, ils ne savent pas encore comment le résoudre. La ministre social-démocrate propose l’instauration d’un minimum retraite pour ceux qui ont travaillé, qui serait de 850 euros, donc supérieur au revenu de base, mais elle a peu de chances de réussir. La pension de retraite est calculée sur toute la carrière, elle est de 47,8 % du salaire. Une personne qui pendant 45 ans a gagné le salaire moyen (aujourd’hui environ 3000 euros brut) touche donc une retraite de 1370,15 euros brut mensuels, ce qui fait, une fois déduits les impôts et les cotisations maladie et dépendance, 1200 euros net. Mais tous les gens qui soit n’ont pas travaillé à plein temps, soit ont connu des périodes de chômage touchent une retraite bien moindre, souvent inférieure à l’allocation de base. La moitié des retraites est inférieure à 700 euros (70 % des prestataires sont des femmes). Ceux qui ne gagnent actuellement que 8,50 euros l’heure toucheront au bout de 45 ans une retraite de 668 euros brut, donc inférieure aux 789 euros d’allocation de base. Ceux qui sont dans ce cas peuvent demander l‘allocation de base complémentaire, mais leurs éventuels autres revenus – dont leur retraite privée s’ils en ont une – sont alors déduits.

V : En Allemagne il n’y a jamais eu de luttes contre la réforme des retraites.

C’est paradoxal, pour un pays beaucoup plus syndiqué que la France...

V : Ça s’explique facilement : les syndiqués sont les salariés de l’industrie, des grandes entreprises, du secteur public. Dans tous ces secteurs il existe encore la retraite « d’entreprise », qui s’ajoute à la retraite normale. Ces salariés sont protégés par les syndicats, et n’ont pas ce problème de faible retraite. Sauf qu’aujourd’hui il y a toujours moins de personnes qui travaillent dans la même entreprise de 18 à 65 ans.

E : Dans les prochaines années, ces gens-là vont plus ou moins tous partir à la retraite, donc ce sera fini. D’ailleurs la retraite d’entreprise tend elle aussi à disparaître peu à peu. Vingt ans auparavant, il y en avait dans toutes les grandes entreprises industrielles, parce qu’il fallait bien offrir des avantages pour attirer les ouvriers. Maintenant elle est remplacée par le modèle de l’assurance privée subventionnée par l’État, introduit en 1998 par Riester, un ancien syndicaliste des métallos devenu ministre du travail du gouvernement social-démocrate-Vert de l’époque.
Et quelques mouvements
de grève

E : En 2015, il y a eu une vague de grèves qui, en termes de participants, a dépassé tout ce qu’on a connu ces trente dernières années. Dans des secteurs qui autrefois relevaient du service public et qui sont maintenant en voie de privatisation : les chemins de fer (conducteurs), la poste (facteurs), la Postbank, la Lufthansa (pilotes), les écoles maternelles (éducatrices), les écoles (enseignants), les hôpitaux... Ces luttes portaient sur les conditions de travail ou cherchaient à obtenir la reconnaissance des syndicats. Certaines de ces grèves étaient très offensives (conducteurs de trains, éducatrices), mais les éducatrices n’ont pas gagné grand-chose.

A Amazon, le grand syndicat des services Ver.di (Vereinigte Dienstleistungsgewerkschaft) organise régulièrement des grèves depuis trois ans pour obtenir la négociation d’un contrat d’entreprise, mais la direction refuse de négocier, elle va même jusqu’à mobiliser contre le syndicat, prétendant qu’ils payent mieux que les autres entreprises de la logistique – Ver.di soutient qu’Amazon ne relève pas de la logistique mais du commerce, dont les salariés gagnent 2 euros l’heure de plus. C’est devenu un conflit central, car il va décider de la survie ou non du modèle Amazon.

V : Ver.di n’arrive pas à faire comprendre aux ouvriers que ce serait dans leur intérêt d’entrer en lutte. Les salaires d’Amazon, en effet, sont plutôt bons comparés à ceux du même secteur. En fait Ver.di mène cette lutte dans son intérêt propre, pour obtenir une pleine reconnaissance dans l’entreprise, mais pour les ouvriers ça ne changerait pas grand-chose : le salaire serait inscrit comme un droit collectif et non plus seulement individuel, mais c’est tout. A la poste la grève a été un échec cuisant, qu’on a du mal à s’expliquer parce que la mobilisation a plutôt bien marché, les salariés trouvaient là un moyen d’exprimer leur rage, d’après l’amie qui y travaille.

E : L’enjeu de la grève était l’externalisation du service des facteurs. La poste voulait créer une nouvelle entreprise où seraient embauchés des facteurs plus jeunes à des salaires plus bas. Ver.di refusait l’externalisation, mais il a fini par tout accepter, et par signer le contrat avec cette nouvelle entreprise pour les nouveaux embauchés.

V : D’un côté on a des grèves qui peinent à mobiliser comme à Amazon, de l’autre des grèves qui marchent mais se terminent par un échec...

E : A la poste, le problème, c’était que les ouvriers étaient déjà divisés entre d’un côté les vieux salariés, qui étaient très mobilisés, et de l’autre les nouveaux embauchés, tous en CDD, à qui le syndicat a dit de ne pas faire grève pour éviter le licenciement... et qui ont préféré accepter les nouvelles conditions, choisir la sécurité – même si la sécurité pour beaucoup aujourd’hui ça n’existe plus.

V : A Amazon, à la poste, aux télécoms, Ver.di mène la lutte uniquement sur le plan statutaire. Il ne parle pas de l’intensification du travail, de son contenu, etc. Or, dans une étude que j’ai lue, des salariés d’Amazon à qui on demandait pourquoi ils ne faisaient pas grève ont répondu : « Si c’était pour dénoncer le travail forcené et humiliant qu’on nous fait faire, je la ferais. » Les ouvriers se sentent humiliés par ce système américain de commandement à tous les niveaux, et maltraités par ces rythmes de travail infernaux. A la poste aussi, les postiers se plaignent de ne plus pouvoir faire dans les temps la somme de travail qu’on leur impose.

E : Les syndicalistes de Ver.di se soucient surtout de leur rôle de représentation. Ce qui compte pour eux, c’est de ne pas perdre ce rôle, ou d’être reconnus comme partenaires. C’est un peu déprimant, car ces grèves de 2015 avaient énormément mobilisé et étaient porteuses d’espoir. Et dans ces cas-là, quand ça échoue, on peut attendre dix ans avant de voir revenir quelque chose... En ce moment, Ver.di prépare une mobilisation en vue de la négociation d’une convention collective dans les hôpitaux – il ne revendique pas des hausses de salaires, mais un allègement de la charge de travail des infirmier/ères.

Propos recueillis par Nicole Thé

[1] Patriotische Europäer gegen die Islamisierung des Abendlandes (Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident).
[2] Peter Hartz a présidé la commission qui a élaboré la série de lois de réforme mise en œuvre par le gouvernement social-démocrate-vert en 2002. Il était directeur du personnel de Volkswagen et, en 2005, il a dû démissionner en raison d’un scandale de corruption au sein du comité d’entreprise.



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10 juillet 2017

L’insurrection ouvrière en Allemagne de l’Est - Juin 1953 de Cajo Brendel

  Lutte de classe contre le bolchevisme

Berlin1953

Ce texte est paru en français sous forme de brochure en 1979 (Echanges et Mouvement, format A4, 24 p.). Il est souvent repris sans son introduction, et sans les paragraphes «Des préludes au printemps» et «Pas seulement la Stalinallee mais tout Berlin», ni la fin «Le bolchevisme sans masque». Le lecteur le trouvera ici dans son intégralité.

Rédigé en néerlandais en 1953 et publié anonymement par le groupe hollandais communiste de conseils Spartacus, il a été réédité en 1978 par le groupe Daad en Dedachte, Cajo Brendel [http://www.mondialisme.org/ecrire/?exec=article&id_article=953] y faisant quelque légères retouches. C’est cette seconde édition qui a été traduite en français par Échanges et mouvement.

 INTRODUCTION

Cela fait un peu plus d’un quart de siècle [écrit en 1979, NDLR] qu’en 1953, par un matin d’été, 80 à 100 ouvriers du bâtiment travaillant Stalinallee à Berlin-Est posaient leur truelle. Ils descendaient des échafaudages et, rejoints par leurs camarades de travail, se dirigeaient vers les immeubles du gouvernement dans la Leipzigerstrasse ; ils y allaient pour protester contre l’augmentation des normes de travail.

Ils ne se doutaient pas qu’ils donnaient ainsi le signal d’une insurrection prolétarienne qui allait s’étendre comme un feu de paille à toute l’Allemagne de l’Est. Les 16 et 17 juin 1953, le régime bolchevique de la République démocratique d’Allemagne (RDA) (2) vacillait. Même dans les coins les plus reculés du pays, les esclaves salariés du capitalisme d’Etat entraient en action. Presque partout où l’étincelle de la résistance les avait pour ainsi dire électrisés, ils formèrent spontanément des conseils révolutionnaires. Ils faisaient ainsi les premiers pas sur un chemin qui ne menait pas, comme on a pu le dire, vers la démocratie bourgeoise, mais bien au-delà, vers une démocratie de la classe des travailleurs.

L’insurrection avait un caractère strictement prolétarien, ce qui avait été rarement vu dans des événements révolutionnaires d’une telle dimension. Elle montrait au monde d’une manière vivante ce qu’était une révolution prolétarienne et ce qu’elle n’était pas. Et elle détruisait radicalement, du même coup, tous les mythes qui pouvaient exister à ce sujet (3).

L’insurrection en Allemagne de l’Est bouleversait la thèse selon laquelle on ne pourrait avoir de pratique révolutionnaire sans une théorie révolutionnaire (4). Elle démontrait de plus que, pour une action de la classe ouvrière, une « avant-garde » n’est pas une condition nécessaire. Elle démontrait qu’une tempête révolutionnaire ne découle pas d’une « conscience révolutionnaire » mais que, au contraire, c’est la tempête révolutionnaire qui fait naître la « conscience révolutionnaire ». Les événements montraient aussi comment de petits groupes d’ouvriers luttant pour leurs conditions de travail se transformaient en peu de temps en masses agissant pour des objectifs beaucoup plus vastes et plus radicaux. Comme devait le faire trois ans plus tard la révolution hongroise, on pouvait voir, dans un tel processus révolutionnaire, les revendications des masses changer à grande vitesse et les slogans du moment remplacés par d’autres le moment suivant. Ce qu’on pouvait apprendre de cette insurrection, c’était que dans la lutte de classe l’important n’est pas tellement ce que les ouvriers s’imaginent à propos de leur propre action, mais ce qu’ils représentent et ce qu’il leur faut faire, par la force des choses.

Les jeunes générations d’aujourd’hui n’ont pas toujours une conception bien claire de ce qui s’est passé à ce moment-là. Il faut ajouter que les mensonges de l’Est et de l’Ouest (5) ont modifié l’histoire. Les pages qui suivent représentent un effort pour reconstruire ce passé. Nous nous sommes basés sur des publications diverses dont la valeur réside surtout dans les témoignages deceux qui se trouvaient au centre des événements.

Nos sources principales (6) :

– Der 17. Juni (le 17 juin), de Arno Scholz et Werner Nieke ;

– Des Aufstan (L’Insurrection), de Stefan Brant ;

– les résumés publiés par Leithäuser dans le mensuel Der Monat ;

– l’article « Deux jours qui ébranlèrent le monde » de Louis Fisher dans Reader’s Digest de décembre 1953 ;

– quelques articles de la presse syndicale de la RFA.

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UNE TEMPÊTE SE LÈVE

Au cours de l’été 1953, la zone orientale de l’Allemagne, occupée par les troupes russes, fut le théâtre de très importants événements révolutionnaires. C’était la première fois depuis trente-deux ans que l’on voyait de grands mouvements du prolétariat se dérouler sur le sol allemand. En même temps, à Berlin-Est, Magdebourg, Rostock et Warnemünde, Brandebourg et Rathenau, Dresde et Görlitz à la frontière polonaise, à Iéna et dans la région de l’uranium de Aue, à Halle et à Leipzig, dans le bassin de lignite de l’Allemagne centrale, les ouvriers quittaient les usines et descendaient dans la rue.

Cela avait commencé par les ouvriers du bâtiment. Ils avaient été suivis pas la grande masse des métallos. Aux aciéries de Hennigsdorf, dans l’entreprise Bergmann-Bosig, dans les fonderies de Calbe et Fürstenberg, dans les fonderies Max à Unterwellenborg, dans les usines Zeiss, dans l’usine de moteurs BMW à Gera, dans les fabriques de munitions de Schönebeck et dans les usines Olympia d’Erfurt… partout, le travail s’arrêtait.

Pendant un bref moment, les ouvriers virent le pouvoir à portée de leurs mains. Le gouvernement de Grotewohl et d’Ulbricht, qui n’étaient que des marionnettes aux mains des Russes, était en pleine panique. Il perdait toute initiative et toute capacité d’agir. Le régime existant succombait sous la pression irrésistible des masses.

Dans les grandes rues et sur les places dans tout le pays se rassemblaient tout d’un coup de grands cortèges d’ouvriers qui se rendaient compte soudainement qu’ils n’avaient rien d’autre à perdre que leurs chaînes.

Au matin du 9 novembre 1918, les marins insurgés de Kiel étaient entrés dans un Berlin en pleine effervescence ; le 17 juin 1953, le même Berlin était envahi par les ouvriers des aciéries de Hennigsdorf. Mais il y avait une grande différence : les matelots de Kiel descendaient la chaussée de Charlottenbourg en petits groupes séparés qui avaient perdu leur cohésion. Les ouvriers de Hennigsdorf restaient groupés, et ils étaient douze mille.

Ils marchaient bras dessus-bras dessous sur un large front. Ils descendaient la chaussée qui venait du Nord ; ils avaient encore leurs vêtements de travail et leurs lunettes de protection sur le front ou autour du cou. Ils traversaient le secteur français après avoir cisaillé les barrages de barbelé. Quelques-uns avaient des chaussures à semelles de bois qui résonnaient sur les pavés. Le bruit s’amplifiait contre les maisons de la Müllerstrasse à Wedding, comme l’approche d’une tempête qui chasserait les dirigeants bolcheviques de la scène politique.

Il pleuvait à verse lorsque les ouvriers d’Hennigsdorf sortirent de leurs usines. En peu de temps, ils étaient tout trempés. Mais rien ne pouvait les retenir (7). Parmi eux, il y avait des femmes en chaussures légères achetées dans les supermarchés de l’Organisation du commerce et qui n’étaient pas faites pour supporter de telles marches. Lorsque leurs pieds commencèrent à souffrir, elles ôtèrent leurs chaussures et continuèrent pieds nus. A aucun prix elles ne voulaient rester en arrière. Ce qui les poussait, c’était un désir commun et une action commune. Tous n’avaient qu’un but : aller à Berlin. La distance qu’ils devaient couvrir était de vingt kilomètres et ce n’était que l’aller ; personne ne pensait au retour. Quant aux conséquences de leur action, personne n’en avait une idée précise.

Tout se passait comme l’avait décrit une fois Henriette Roland-Holst : « L’élan révolutionnaire ne peut entraîner les individus qu’au moment où le jugement logique des conséquences de leurs actes est plus ou moins sorti de leur conscience (8). » Il en allait bien des ouvriers d’Hennigsdorf. Et il en allait bien ainsi pour de nombreux ouvriers d’Allemagne de l’Est qui avaient commencé avant eux. Le 16 juin par exemple, un cortège d’environ dix mille personnes était passé devant le siège de la police à Alexander Platz. Derrière les vitres de l’immeuble de huit étages, on avait pu voir des officiers se frapper la tête : manifestement, ils avaient affaire à des fous. Dans un café de Greifwalderstrasse, trois ouvriers jouaient aux cartes. Quand ils virent le cortège, leur première réaction fut aussi de dire « ils sont fous ». Mais pour les masses une fois levées, tout se passe selon d’autres normes que pour les individus qui ne les ont pas rejointes.

« Fous ! » C’est bien ainsi qu’ils devaient apparaître aux yeux de ceux qui se rendaient compte de la puissance énorme de l’Etat et du parti unique, le SED (Sozialistischen Einheitspartei Deutschlands, Parti socialiste unifié). A leurs yeux, tous ceux qui s’insurgeaient en Allemagne de l’Est devaient apparaître comme des fous. C’est pourquoi la presse bourgeoise de l’Ouest avait toujours considéré comme impossible ce qui précisément advenait en Allemagne de l’Est en cet été 1953.

La croyance la plus répandue, et fréquemment développée dans cette presse bourgeoise, était que, sous un système comme le bolchevisme, des mouvements de masse sont impossibles. Deux historiens allemands, Gerhard Ritter et Walter Görlitz, avaient même exprimé cette opinion la semaine où justement l’insurrection éclatait. Ils partageaient avec beaucoup d’autres cette ferme conviction que les masses n’étaient pas assez audacieuses pour résister au système bolchevique. Une telle résistance était tenue pour improbable, incroyable.

Néanmoins l’improbable et l’incroyable se produisaient. Déjà Rosa Luxemburg constatait que « les masses peuvent devenir tout autres que leur apparence le laisse croire et avancent toujours d’une façon qui correspond aux circonstance historiques. Dans les masses, il y a toute une série de possibilités. Aujourd’hui, elles peuvent paraître indifférentes et apathiques. Demain, elles peuvent se lever et montrer la plus grande audace. Donc il ne faut pas juger d’après leur esprit du moment mais tenir compte des lois du développement social (9). »

La lutte contre l’oppression et l’exploitation et contre la condition ouvrière est inclus dans le développement des relations capitalistes. Au moment où cette lutte prend le caractère d’une insurrection ou d’une révolution, cette loi du développement social surgit au premier plan et balaie impitoyablement les mythe et les illusions. Des mythes et des illusions qui existent partout encore à ce moment-là. Il en était ainsi en juin 1953.

UN MOUVEMENT SPONTANÉ

Il existe une conception assez répandue selon laquelle une révolution prolétarienne ne peut se réaliser qu’à condition qu’on ait créé avant des organisations puissantes et mis à leur tête une direction résolue qui formule des slogans et montre le chemin. C’est seulement une telle organisation et une telle direction qui pourraient stimuler les masses et les amener une résistance réelle. Ainsi, une avant-garde politique serait la condition indispensable pour la lutte décisive qui seule peut briser le pouvoir de la classe dirigeante. Dans le passé, cette conception a été détruite pour une bonne part par la réalité historique. L’insurrection ouvrière d’Allemagne de l’Est de 1953 a relégué une fois de plus cette conception au royaume des fables.

Les masses se sont mises en mouvement sans être le moins du monde stimulées par certaines organisations. Il ne pouvait d’ailleurs guère en être autrement. Des organisations qui auraient pu remplir cette «tâche historique» n’existaient pas dans l’État d’Ulbricht et de Gretewohl sous la dictature du parti unique, le SED Des mots d’ordre ou des résolutions qui auraient pu indiquer aux ouvriers «que faire» étaient absolument inexistants. Il n’y avait, et pour cause, aucune trace de ce qui aurait pu ressembler à une direction d’en haut ou de l’extérieur (10).

Après la lutte, un ouvrier de l’usine de films Agfa à Wolfen près de Bitterfeld déclarait : «Il n’y avait aucun plan, tout est venu spontanément. Les ouvriers des usines d’à côté ne savaient pas ce qui se passait dans notre usine jusqu’au moment où nous nous sommes trouvés ensemble dans la rue.»

Un Berlinois qui marchait dans un cortège traversant la capitale décrivait ainsi ses expériences : «Nous avons atteint le Lustgarten, le but de notre marche et personne ne pouvait dire ce qu’il fallait faire ensuite.» Un habitant de Dresde déclarait de son côté : «Nous voulions faire une manifestation place du Théâtre. Nous ne pensions pas à d’autres actions pratiques. C’était comme une première ivresse. Nous avions oublié les choses les plus simples et les plus urgentes.» C’est aussi ce que racontait un ouvrier d’usine quelque part dans la zone russe : «C’était une catastrophe qu’il n’y eut pas d’organisations ou quelque chose dans ce genre. Dans cette région, nous étions tous des gens qui n’avions jamais fait la grève. Tout était improvisé. Nous n’avions aucun rapport avec d’autres villes ou d’autres usines. Nous ne savions pas par quoi commencer. Mais on était tout joyeux que les choses se passent comme ça. On ne voyait que des visages rayonnants et émus dans la foule parce que tout le monde pensait : c’est enfin l’heure où nous nous libérons du joug de la servitude.» Un témoin oculaire d’Halberstadt déclarait : «Toutes les actions se caractérisaient par leur spontanéité. S’il en avait été autrement, tout aurait mieux marché…»

Un des premiers auteurs qui a écrit sur les événements de cet été-là en a conclu que «les actions qui prenaient ainsi la forme d’une grève générale se déroulèrent d’une manière non coordonnée et d’une manière totalement différente de ce qui se serait produit s’il s’était agi d’une grève proclamée par un mouvement syndical. Les syndicats existants étaient dominés par les adhérents du système et ne servaient que les intérêts de l’État. Cela explique le fait que des initiatives surgirent en plusieurs endroits à la fois, dans les maisons de centaines et de milliers d’ouvriers qui, au soir du 16 juin écoutaient la radio et apprenaient ainsi ce que les ouvriers du bâtiment de Berlin avaient fait (11) ». Plus loin, le même auteur constate que «dès 7 heures du matin le 18 juin, l’inquiétude s’étendait partout dans la zone Est sans qu’il y eut à ce moment de communication entre les villes et les villages (12) ». Plus tard, d’autres historiens ne purent que confirmer cette première constatation.

Tous les participants aux événements et tous les témoins oculaires qui les ont rapportés sont tombés d’accord sur ce point : l’insurrection de l’Allemagne de l’Est en juin 1953 ne peut être caractérisée que comme un mouvement spontané de la classe ouvrière.

DES MENSONGES BOLCHEVIQUES

Le déroulement du mouvement de masse en Allemagne de l’Est était un arrêt de mort pour toutes les théories qui, comme la théorie bolchevique, essaient de prouver la nécessité d’un parti de révolutionnaires professionnels comme précurseurs de la révolution prolétarienne. Comme on pouvait s’y attendre, les bolcheviques de l’Allemagne de l’Est ont essayé de se défendre contre ce coup que les ouvriers leur portaient. Après 48 heures de réflexion, ils prétendirent qu’il ne s’agissait nullement d’une lutte ouvrière mais… d’un «complot qui aurait été ourdi bien avant», de la «terreur semée par des bandes menées par Adenauer, Ollenhauer, Kaiser et Reuter (13) personnellement», l’action de «milliers de provocateurs fascistes étrangers» qui «échouait grâce au bon sens des travailleurs berlinois».

L’impudence de ces menteurs ne connaissait pas de bornes. Dans leur propre journal Neues Deutschland, le quotidien du SED, du 17 juin 1953, les dirigeants de l’Allemagne de l’Est devaient reconnaître que les ouvriers qui s’étaient mis en grève le 16 juin «mettaient soigneusement leurs distances des provocateurs et des éléments troubles». Plus tard, ils ont complètement passé sous silence le fait que l’insurrection de juin n’était pas tombée du ciel mais était l’aboutissement d’un mouvement qui s’était amplifié au cours des mois précédents. Des semaines déjà avant les 16 et 17 juin, des grèves avaient éclaté à Eisleben, Finsterwalde, Fürstenwald, Chemnitz-Borna et dans d’autres villes. Au cours de ces grèves apparaissaient les mêmes revendications que celles qui furent avancées en juin au cours de l’insurrection. Ces grèves antérieures, les bolcheviques n’avaient jamais prétendu qu’elles étaient poussées par des «provocateurs». Cependant, leur relation avec le mouvement qui se déclenche plus tard est tellement évidente que cette évidence, à elle seule, détruit tous les incroyables mythes sur un prétendu jour X où devait-être mené l’assaut contre la RDA.

Selon les bolcheviques, «95 % des manifestants de Berlin-Est étaient venus des secteurs occidentaux». Cela veut dire que ce 16 juin 1953, vu le nombre des manifestants, plusieurs centaines de milliers de personnes auraient passé aux quelques postes de contrôle aux frontières des secteurs Est et Ouest de Berlin. Affirmation complètement ridicule. Et qui n’était pas prise au sérieux par les bureaucrates eux-mêmes, comme le prouve le nombre imposant d’arrestations qu’ils opérèrent ensuite dans les usines ou dans les quartiers populaires de Berlin-Est. Et cela, en dépit du fait que leur propre organe, Neues Deutschland, ait écrit, la veille des arrestations, que précisément dans les quartiers ouvriers de Berlin-Est habitaient des ouvriers «intelligents qui ne se laissaient pas provoquer».

Si les bolcheviques veulent continuer à prétendre que les manifestants venaient des secteurs occidentaux de Berlin, ils sont alors forcés de reconnaître qu’ils ont arrêté des innocents dans les quartiers de Berlin-Est et qu’ils ont condamné des innocents à de lourdes peines de prison et même à mort. Si, au contraire ils maintiennent que ces condamnés sont «coupables» il ne reste pas grand chose de toutes leurs affirmations sur l’origine des manifestants.

Mais, quel était donc le crime de ceux que l’on avait ainsi emprisonné ou fusillé ? Même le journal est-allemand Vorwärts écrivait le 22 juin, et Neues Deutschland le 23, que dans les chantiers de construction de la Stalinallee — où ne travaillaient pratiquement que des membres du SED — à l’usine de câbles de Köpenick ainsi que dans la région de Leipzig fonctionnaient des comités de grève élus par les ouvriers. Est-ce que cela veut dire que l’élection d’un comité de grève, ou le fait d’être élu dans un comité de grève, étaient les crimes dont étaient accusés des dizaines de condamnés ?

C’était bien cela en effet. Mais il n’était pas question qu’ils en soient accusés ouvertement. La classe dirigeante de l’Allemagne de l’Est ne pouvait pas se permettre de reconnaître qu’elle poursuivait des ouvriers seulement pour le fait qu’ils menaient la lutte de classe et menaçaient ainsi le pouvoir bolchevique. Et, malgré les contradictions que nous venons de relever, les bolcheviques ont maintenu leur interprétation minable selon laquelle l’insurrection aurait été «l’œuvre des agents de l’Ouest et des provocateurs». Dans le journal Berliner Zeitung (Est) du 21 juin 1953, cette interprétation était formulée comme suit : «Les provocateurs étaient vêtus de chemises de cow-boys» et cela, sans que la rédaction, pas très intelligente, explique pourquoi, étant vêtus ainsi, on pouvait les reconnaître du premier coup comme des provocateurs. Peut-être parce que des lecteurs intelligents auraient pu leur poser la même question que nous, peut-être parce que personne n’avait aperçu ces hommes déguisés en cow-boys, le quotidien Tägliche Rundschau avançait le 24 juin une autre interprétation selon laquelle les «provocateurs» et «espions de l’Ouest» s’étaient «déguisés en ouvriers du bâtiment». Mais cette fois, on ne disait pas comment les soit-disant espions auraient pu réussir à se procurer les habits ouvriers caractéristiques de l’Allemagne de l’Est, et de plus avec leur mauvaise qualité.

Le 20 juin 1953, un certain Kuba donnait une troisième interprétation dans le Neues Deutschland. Il parlait des «hooligans», c’est-à-dire des gens de cette espèce qui «se seraient mêlés à la population ouvrière de Berlin-Est et qu’on aurait tout de suite reconnus à leur apparence». Dans toutes ces interprétations, les bolcheviques s’empêtraient dans leurs propres mensonges.

Il ne leur restait pas autre chose. Ils étaient bien loin de penser que l’action des masses dans la RDA surgissait des relations sociales elles-mêmes et que l’ordre établi par le SED soulevait la perspective d’une révolution prolétarienne tout autant que le capitalisme en Europe ou aux USA. Le même Kuba que nous venons de citer déclarait aux ouvriers de l’Allemagne de l’Est : «On n’a envie de lutter que si l’on a des raisons de le faire, et de telles raisons, vous n’en aviez pas.»

L’idée que le fait qu’ils luttaient montrait précisément qu’ils avaient des raisons pour ça, ne l’effleurait même pas. Il y avait un abîme entre les dirigeants de l’Allemagne de l’Est et la classe ouvrière. Pour ces dirigeants, le socialisme, c’était un salaire aux pièces avec des primes. Pour eux, «l’intérêt du prolétariat», c’était une exploitation plus intense qu’à l’Ouest. Que la classe ouvrière résiste à une telle situation était causé, à leurs yeux de dirigeants, par un «malentendu», un malentendu qui devait être clarifié par l’armée russe avec ses chars d’assaut et par la police soit-disant populaire — la Volkspolizei [police du peuple, NDLR].

DES PRÉLUDES AU PRINTEMPS

Dans leur grand mouvement de classe en 1953, les ouvriers ont pratiqué diverses formes de lutte. Presque tous les moyens de résista,nce du prolétariat furent utilisés, soit les une après les autres, soit simultanément. La grève, la manifestation, la grève de masse, l’occupation des usines, l’une remplaçant l’autre et se succédant. Chaque fois, une méthode de lutte se substituait à une autre dès que le mouvement avait évolué à un certain niveau ou dès qu’étaient épuisées les possibilités liées à une certaine forme d’action.

Tout avait commencé très tôt au printemps. Le 16 avril 1953, à la centrale électrique Zeitz, à côté de Halle, où se tenait une réusion des travailleurs de l’entreprise convoqués sous la pression de tous (14). Au cours de cette réunion, les ouvriers protestèrent contre les conséquences catastrophiques du système des primes. Selon un compte rendu publié des semaines plus tard, le 29 mai, dans le journal Freiheit de Halle, les ouvriers lançaient pratiquement une attaque violente contre le Parti. D’après le journal, l’ouvrier Walter se leva et dit : «Camarades, ce qui se passe ici en ce moment est humiliant pour nous travailleurs. Soixante-dix ans après la mort de Karl Marx, il nous fat encore discuter de nos besoins les plus élémentaires…» Et l’ouvrier Mayer demanda d’un ton sarcastique à combien se montait la prime du responsable Khant et ce qu’il avait produit pour ça…

Le jour où Freiheit publiait ce reportage, le gouvernement annonçait une augmentation des normes de travail. Ce même jour, Neues Deutschland faisait état d’une inquiétude croissante sur ce qui passait dans une entreprise de Leipzig travaillant pour les chemins de fer.

Dan le Neues Deutschland du 2 juin, on pouvait lire la relation de «discussions très dures» des ouvriers de la fonderie «populaire» et d’une usine de machines-outils de Berlin Lichtenberg où un ajusteur, Adolf Scharmer, et quelques autres, avaient pris parti violemment contre l’augmentation des normes de travail.

Le 7 juin, la direction du SEO à Magdebourg était critiquée par la rédaction de Neues Deutschland parce que, apparemment, elle n’était pas à la hauteur de la situation dans ce qui s’était passé au cours de «discussions violentes, dans les ateliers».

Dans cette ville et dans quelques autres comme Wilhelmsruh [quartier de Berlin] ou Iéna, tout se limitait ainsi à des discussions. Ailleurs, les ouvriers allaient plus loin. A Rosslau par exemple, ils ne montraient pas seulement leur révolte devant l’accroissement de la charge de travail mais ils critiquaient ouvertement toute la politique du Parti et du gouvernement. dans d’autres villes, dont nous avons donné quelques noms dans le chapitre précédent, ils cessaient le travail.

La discussion d’abord, les discussions liées à des protestations politiques, la grève ensuite, c’était comme les trois premières marches d’un escalier que l’on montait pas à pas. Dans toutes ces grèves du printemps de 1953, il n’y avait chaque fois qu’un tout petit nombre d’ouvriers en action. Partout, les grèves étaient de courte durée et elles n’étaient pas déclenchées en même temps. Mais d’une part ce qu’il y avait derrière ces mouvements, et d’autre part la fréquence à laquelle ils éclataient, tantôt ici, tantôt là, l’un après l’autre à travers tout le pays, tout cela montrait qu’ils étaient qu’ils étaient les éléments dispersés d’un mouvement plus vaste.

La tension montait en permanence. Au cours d’une réunion d’un département du Parti dans la Druchaus (Maison de l’imprimerie) à Leipzig, un certain Zaunert avait qualifié tous ceux qui plaidaient pour l’augmentation des normes comme des «imbéciles qui ne faisaient rien d’autre que d’exécuter des ordres». Un autre, nommé Ramlau, déclarait que «s’il devait y avoir une véritable élection, le Parti ne serait nulle part (15)». Le 28 mai, les charpentiers du chantier G Nord dans la Stalinallee à Berlin-Est se mettaient en grève. Neues Deutschland le relatait le 14 juin. Deux rédacteurs de ce journal racontaient que le brigadier Rocke avait parle de l’augmentation des normes comme d’un «chantage direct». Ils écrivaient aussi que les ouvriers se plaignaient déjà depuis des mois que ce qu’ils touchaient ne concordait pas du tout avec les chiffres inscrits sur leurs bulletins de paie.

Le 12 juin, quatre jours avant l’insurrection, c’était de noveau la grève dans la Stalinallee, cette fois au chantier C Sud. Cela suivait la lecture d’une lettre annonçant que l’on avait augmenté les normes de 10 % aveceffet rétroactif au 1er juin. Les ouvriersrefusaient de reprendre le travail tant que ces mesures ne seraient pas annulées.

Vers 14 h 30, quinze fonctionnaires du Parti, du syndicat bolchevique et de la direction du chantier arrivent. Ils se mêlent aux grévistes et essaient de les calmer. Mais ce qu’ils disent, les ouvriers le qualifient de «vieilles histoires» : «…Il faut attendre, dès que vous travaillerez un peu plus, la vie sera meilleure parce que la production augmentera. Vous ne resterez pas en arrière si le travail augmente parce que tout deviendra bon marché…»

«Ces bavardages, on ls attend déjà depuis cinq ans, mais on a toujours moins à manger», répondait un ouvrier. Un autre renchérissait : «Votre ventre est déjà pas mal gros, mais regardez donc le nôtre. Vous ne rentrez pas chez vous avec 144 marks, vous en touchez 1 200 (16).»

Un fonctionnaire syndical croyait bon de préciser : «Faire la grève dans une usine populaire qui est votre propriété, ça n’existe pas. Si vous faites la grève, vous la faites contre vous-mêmes.» Ce qui amenait un ouvrier à répondre : Nous ne faisons pas la grève pour notre plaisir et nous savons très précisément pourquoi.  Alors le fnctionnaire syndical tentait un autre argument : «Si vous voulez faire la grèv, d’accord, mais il faut en aviser votre syndicat.» Les ouvriers firent alors comprendre de façon très claire que leur grève n’avait rien à voir avec les syndicats. Malgré tout cela, les fonctionnaires réussirent à diviserles ouvriers en petits groupes, sans pourtant réussir à leur faire reprendre le travail.

Le lendemain, samedi 13 juin, la direction de l’entreprise avait organisé une excursion en bateau. L’augmentation des normes de travail était le seul sujet de discussion. Pendant le retour, éclata une vive altercation entre quelques ouvriers du bâtiment et quelques bonzes du Parti. On pouvait entendre des cris comme «bloquez tout» et «grève générale».

Pourtant, le lundi 15, le travail reprenait, mais l’inquiétude et la tension étaient plus fortes qu’auparavant dans la Stalinallee. Vers 14 heures, sur un chantier, on faisait de nouveau la grève. Le feu couvait sous la cendre. Dans le 24 heures qui suivaient, l’incendie embraserait tout le pays.

 

«La politique des salaires dans la zone Est d’Allemagne a pour but d’obtenir une augmentation de la productivité au moyen d’un plus grand effort et d’une baisse des salaires. Là où cela est possible, on peut pratiquer le salaire au rendement. Le montant du salaire dépend d’abord de la catégorie dans laquelle on se trouve, ensuite de la mesure dans laquelle l’ouvrier remplit sa norme, c’est-à-dire le nombre de produits qu’il doit produire dans un temps déterminé. Déjà, en 1950, il y avait en Allemagne de l’Est de grandes différenciations dans les salaires. Le système russe que voulaient appliquer les dirigeants ne pouvait que mener à des différences encore plus grandes»

[«Le système des salaires dans la zone soviétique», Der Gewerkschafter («Le Syndicaliste» – ouest-allemand), juillet 1953].»

PAS SEULEMENT LA STALINALLEE, MAIS TOUT BERLIN

Le conflit qui avait surgi ainsi le 12 juin au chantier C Sud de la Stalinallee ressemblait en tous points à ceux des semaines précédentes. Pourtant, dans les premières heures de la matinée du 16, le mouvement entrait dans une phase différente. Jusqu’à ce moment-là, les actions dispersées dont il se composait n’avaient pas eu de conséquences visibles. Les ouvriers du bloc 40 qui cessaient le travail ce mardi-là se rendaient compte que leur force était leur nombre, qu’ils devaient faireappel à d’autre camarades et que l’extension de leur lutte était une nécessité. Et par conséquent, leur résistance prenait une forme différente.

Très tôt, le matin, un représentant de la direction du bâtiment se présente aux chantiers.Il répétait: Travaillez plus d’abord, plus tard vus aurez une existence plus humaine.» C’était la goutte d’eau qui faisait déborder le vase. A peine les ouvriers étaient-ils montés sur les échafaudages qu’ils en descendaient. Ils étaient alors à peine une centaine, mais une fois à terre, ils commencèrent à discuter avec les autres ouvriers. Tous n’avaient qu’une pensée: «L’augmentation des normes de travail, c’est un coup de poignard dans le dos.» C’était cela qu’ils voulaient aller dire eux-mêmes au gouvernement qui siégeait Leipzigstrasse. Et lorsqu’ils commencèrent à se mettre en marche, vrs 10 heures, ils n’étaient plus quelques centaines, mais quelques milliers.

D’abord, ils se se dirigèrent vers les autres chantiers. Leurs collègues de C Sud les virent venir de loin. Ils étaient déjà à terre avant qu’un seul mot fut échangé. A Küstiner Platz, l’immeuble du Neues Deutschland en cours de restauration était sous les échafaudages. Un témoin a raconté : «Avec 15 camarades de notre cortège, je montais sur une échelle : “Ecoutez, êtes-vous d’accord avec ce qui se passe ?” Déjà le premier posait sa truelle. Quelques secondes plus tard, les échelles ployaient sous le poids des ouvriers qui descendaient en masse, laissant tomber leurs outils sur les planchers. De nouveau, notre cortège s’était accru d’une centaine d’ouvriers.»

Le mouvement se développait irrésistiblement. Le passage d’une petite grève isolée à une action plus étendue n’avait pas seulement un immense écho mais avait aussi pour conséquence que l’action changeait de caractère. De la grève surgissait une manifestation qui en peu de temps devenait el-même une démonstration de masse. Et en peu de temps, on entendait les premiers cris de la foule, des slogans de masse : «Nous sommes des ouvriers, pas des esclaves !»

Vers 11 heures, la foule s’approchait de l’Alexander Platz. Déjà le cortège avait grandi : c’était une masse de plus de 10 000 hommes et femmes.L’Alexander Platz est vaste ; là, la foule pouvait se rendre compte de son importance, ce qui lui donnait l’impression que rien ni personnes ne pourrait lui résister. Un des participants racontait, par la suite : «Nous étions devenus à ce moment-là une unité, je veux dire une unité qui était consciente de sa force.» Les ouvriers pouvaient constater que les flics de la Volkspolizei fuyaient en hâte, sous leurs yeux. Cela renforçait encore le sentiment de leur force. Et par réaction, ils lançaient de nouveaux slogans : «A basA bas le gouvernement. A bas la Volkspolizei. Nous voulons la baisse des normes de travail !»

Après l’Alexander Platz, le cortège entrait dans la grande avenue Unter den Linden. D’un côté à l’autre, on aurait pu marcher sur les têtes. Au moment où les premiers entraient à la Wilhelmstrasse, toute l’augmentation des normes de travail était déjà oubliée. On scandait : «Nous ne voulons plus être des esclaves, nous voulons être libres.» Tout d’un coup, une même pensée emplissait les têtes et es cœurs.

L’effet de cette manifestation de masse était lamême que celui produit par toutes les manifestations de masse. D’un seul coup elle unifiait les différentes individualités de la classe oovrière en ne unité cohérente. Elle démontrait aux ouvriers eux-mêmes autant qu’àleurs ennemis les fondements mêmes du pouvoir ouvrier :leur nombre et leur sort commun.

Henriette Roland-Holst, que nous avons déjà citée, a décrit ce phénomène : La manifestation transforme les individus en une foule active qui s’étonne avec enthousiasme de sa force et de son audace. De là, la confiance en eux-mêmes que la  manifestation spontanée donne à ses participants. Il semble à chacun qu la force de tous vient d’ajouter à ses propres forces (17).» Voilà précisément ce qui se passait ce 16 juin à Berlin-Est. La foule se transformait en masse (18).

Ils étaient plus de 20 000 lorsqu’à é heures de l’après-midi ils assiégèrent les bâtiments du gouvernement dans la Leipzigerstrasse. Ils hurlaient «A bas le gouvernement ! A bas Ulbricht et Grotewohl !» Les deux mninistres n’osaient pas se montrer. Deux de leurs collègues, Selbmann et Rau, sortaient à leur place, mais leur apparition ne pouait contenter la foule : «Nous voulon voir Ulbricht et Grotewohl. C’est nous qui décidons qui nous voulons entendre !»

A 14 h 30, Selbmann montait sur une petite table que quelqu’un avait portée dehors. «Chers collègues, commença-t-il. Tout de suite, la masse l’interrompit : «Tu n’es pas notre collègue. Tu es un salaud et un traître !» Selbmann essaya pourtant de nouveau d se faire entendre. Il avouait que l’augmentation des normes de travail avait été une mauvaise décision et il annonça qu’on l’annulerait. Mais c’était en vain. Une telle promesse n’avait pas de sens. Peut-être aurait-elle eu un effet le matin. Dans l’après-midi, elle ne provoqua que des rires et de la colère. D’une poussée de la main, un maçon fit tomber Selbmann de sa table, et y monta lui-même. De la foule montèrent des cris d’approbation. Le maçon prit la parole : «Ce que tu nous racontes ici, ça ne nous intéresse pas du tout. Nous ne voulons plus être sous votre joug.  Nous ne sommes pas seulement contre les nouvelles normes de travail et nous ne venons pas tous de la Stalinallee. Nous sommes tout Berlin.»

Il n’y avait pas un mot de trop dans tout cela. Ce qui avait commencé par une manifestation des ouvriers du bâtiment était devenu la résistance de toute une ville. A 16 heures des voitures gouvernementales équipées de haut-parleurs se répandirent dans la ville. Les autorités faisaient avoir qu’elles annulaient l’augmentation des normes de travail. Mais cela n’eut aucun résultat. Il ne restait plus rien de leur autorité. Sur la Rosenthaler Platz,les voitures officielles furent rnversées.Le slogan«Grève générale» volait de bouche en bouche.

Vers 17 heures, on commençait à s’attaquer aux fonctionnaires bolcheviks sous les yeux de la police impuissante. Au début de la soirée, la foule scandait : «A bas le SED». Un peu plus tard, on arrachait des murs les affiches bolchaviques. Devant le prison des femmes de la Barnimstrasse, des manifestants réclamaient la libération immédiate des prisonnières. A10 heures du soir, la fièvre de la révolution s’était répandue dans toute la révolution de Berlin-est. Dans les grandes usines, à la fabrication des machines, l’équipe de nuit ne se présentait pas au travail.

Un témoin des scènes qui se déroulèrent dans la Leipzigerstrasse racontait : «Les ouvriers étaient surpris de leur propre audace.» Un  autre déclarait : «Lorsque je rentrai chez moi au soir du 16 juin, je n’avais qu’une seule pensée : j’espère que nous serons assez forts demain et j’espère que tout le monde participera àa mouvement. dans la nuit du 16au 17 juin,il devenait clair qu’il fallait lutter quelles qu’en soient les conséquences et qu’il fallait que tous luttent jusqu’au bout. Le 16 juin nous avient tous transformés.»

LA MARÉE DE LA RÉVOLUTION

Le 16 juin changeait tout et tout le monde. Le 17 juin apporterait encore plus de changements. La raison en était que les manifestations de masse coïncidaient avec des grèves de masse et que ces deux formes de la lutte prolétarienne entremêlées provoquent rapidement des réactions en chaîne. Parce que les ouvriers avaient senti leur force de classe, ils commençaient à agir comme classe. Parce qu’ils commençaient à agir comme classe, le sentiment de leur force augmentait.

Pour pouvoir manifester, il faut d’abord cesser le travail. D’autre part, là où les ouvriers manifestaient, ils se dirigeaient d’abord vers les usines où leurs camarades hésitants n’avaient pas encore rejoint leur action. Les grévistes devenaient des manifestants et les manifestants stimulaient l’activité de la grève.

Leur unité, les ouvriers, sentaient qu’elle existait. Pour éviter qu’elle ne soit brisée, pour empêcher que l’extension permanente de leur lutte et que cette lutte elle-même en même temps ne soit brisée, il fallait prendre heure par heure des mesures dont chacune avait pour résultat que le mouvement global faisait un pas en avant chaque fois et s’élevait alors à un niveau plus haut.

Partout, en Allemagne de l’Est, les ouvriers formaient leurs propres comités de grève qui réglaient leurs affaires soit par usine, soit dans toute une ville, soit dans toute une région industrielle. En conséquence, le pouvoir se déplaçait. L’autorité des organes qui s’étaient formés pendant et pour la lutte s’accroissait de plus en plus. Le pouvoir du parti et du gouvernement s’évanouissait. Le pays échappait à l’emprise de toutes les institutions qui existaient jusqu’à ce moment. Celles-ci perdaient leurs fonctions de gouvernement dans la mesure où de plus en plus, les ouvriers se gouvernaient eux-mêmes. Leurs comités de grève ne prenaient pas seulement pratiquement mais aussi formellement le caractère de conseils ouvriers. Ainsi naquit une organisation qui n’était pas du tout formée en vue du bouleversement des relations sociales, mais qui était au contraire le produit d’un processus révolutionnaire.

Les grèves de masse prenaient dans leur ensemble la forme d‘une grève générale. C’était leur quantité qui leur donnait une autre qualité. Ce changement de qualité se manifestait aussi comme un changement de conscience. Au début, on faisait la grève pour faire annuler l’augmentation des normes de travail et pas du tout pour faire tomber le gouvernement. Le 16 avril, pendant les discussions à la centrale électrique de Zeits, l’ouvrier Engelhardt s’écriait : «Nous voulons vivre comme des êtres humains et nous ne voulons rien de plus !» Mais du moment où l’on avait bloqué toutes les usines, la situation était différente. Afin de pouvoir vivre comme des êtres humains, les ouvriers demandaient la chute du régime. En effet, ils étaient en train de transformer les relations sociales et cela conditionnait la chute d’un régime basé sur ces relations. Au début, ils criaient : «À bas l’augmentation des normes de travail» ; un peu plus tard ils criaient : «À bas Walter Ulbricht.» Cela caractérise le processus révolutionnaire. Ce n’était pas telle ou telle organisation qui avait fait la révolution, mais c’était la révolution qui créait ses propres organisations. Ce n’était pas une conscience révolutionnaire qui poussait la révolution, mais c’était la révolution qui faisait naître une conscience révolutionnaire. L’un était lié à l’autre. Il semblait que les organisations nouvelles qui n’existaient pas avant surgissaient comme par un coup de baguette magique. En réalité, elles surgissaient grâce à l’initiative des dirigeants complètement inconnus qui étaient poussés par les masses, de dirigeants qui eux-mêmes s’étonnaient de leurs propres actions. Ils avaient été saisis soudainement par la tension des événements et ils avaient été portés en avant alors que, dans le tourbillon social, la conscience de tout s’était transformée. D’un côté la formation des organisations nouvelles stimulait grandement cette transformation de la conscience : il y a beaucoup d’exemples de cela.

Dans la ville de Görlitz sur la Neisse, le 17 juin, la foule insurgée s’emparait de l’installation des hauts-parleurs de la ville. Tout de suite les premiers orateurs se présentaient : 20.000 hommes les écoutaient. Le son était mauvais. Ils parlaient quand même les uns après les autres. Des ouvriers de la grande usine de wagons Lowa, des ouvriers d’autres usines, de petits artisans, un propriétaire de bistrot, un architecte, des employés et après eux, des ouvriers et des ouvriers. La plupart d’entre eux ne s’étaient jamais trouvés devant un micro, mais leur enthousiasme, leur joie d’être témoins de telles choses les aidaient à surmonter leur trac : ils se trouvaient devant des milliers et ils parlaient. À Magdebourg, le soir du 16 juin, le musicien K. jouait en froc noir et chemise blanche à l’Opéra «La Chauve Souris» de Johann Strauss devant une salle comble. Jamais il ne s’était occupé de politique. Il ne se doutait pas qu’il se trouverait le lendemain à la tête des ouvriers de cette ville industrielle et qu’il serait forcé de s’enfuir ensuite à Berlin-Ouest pour cette raison.

À Dresde, un certain Richard S. — 34 ans — habitant de cette ville, conduisait les grévistes et les manifestants d’une usine à l’autre pour appeler les travailleurs à se joindre à l’action. Dans chaque usine, il entrait dans les grands ateliers, sautait sur les tours et gesticulait jusqu’à ce que les machines soient stoppées et les courroies de transmission débranchées. Alors, il commençait à parler : «Est-ce que vous avez entendu les nouvelles de la Stalinallee ? Il faut être solidaires avec eux. Venez dans la rue !» Lui et deux autres formaient un comité révolutionnaire. Ils arrêtaient tous les camions qui passaient et persuadaient chaque chauffeur de faire demi-tour et de se joindre à l’action. En peu de temps, ils disposaient d’une division motorisée qui à 11 heures du matin déjà avait transporté 15.000 ouvriers. Plus tard S. raconta : «Je me sentais comme si j’étais né de nouveau. J’ai envoyé 50 cyclistes pour occuper la station de radio.»

À Dresde, cette tentative échouait, mais à Halle elle réussit. La station de radio locale fut occupée par 30 ouvriers insurgés. Ils s’assuraient que les communiqués de la direction centrale de grève étaient bien diffusés. Les événements du 17 juin 1953 étaient comme une avalanche. Le jour se levait à peine que, dans toutes les villes et tous les villages et pratiquement dans toutes les usines de l’Allemagne de l’Est, les ouvriers entraient en lutte. Comme à Berlin-Est, cela commençait par des grèves et des manifestations. Quelques heures plus tard, on désarmait la police. On se pressait autour des bureaux du parti, on déchirait les brochures de propagande du S.E.D., on envahissait les prisons pour libérer ceux qui étaient dedans. Mais ce n’était qu’après ces manifestations de la colère populaire que l’insurrection spontanée prenait plus clairement le caractère de révolution prolétarienne.

On pouvait observer — et pas par hasard — ce processus le plus clairement dans cette partie de l’Allemagne de l’Est qui était la plus industrialisée et où se trouvait la plus forte concentration de population ouvrière. C’était là le foyer de l’incendie. À Halle, Wolfen, Mersebourg, Bitterfeld, Rosslau, Gera et d’autres villes de cette région surgissaient des organisations qui prenaient pour une courte période le pouvoir exécutif entre leurs mains. Ils mettaient en place une nouvelle structure qui n’était ni bourgeoise, ni étatique. Une structure conçue spécialement pour une réelle libération des ouvriers. À Halle, à 13 heures 30 il y eut une réunion dans une des usines de la ville à laquelle participaient des représentants des comités de grève de presque toutes les usines de la ville. On élisait un conseil qui s’appelait «comité d’initiative» mais qui, si l’on y regardait de plus près avait tous les traits d’un conseil ouvrier et qui fonctionnait comme tel. C’était ce conseil ouvrier qui proclamait la grève générale ; c’était lui qui décidait qu’il fallait occuper un des journaux locaux pour y faire imprimer un manifeste. L’opération était en cours lorsque, dans le dos des ouvriers, la police secrète fut avertie et on dut renoncer ce travail.

Personne n’avait besoin de se demander quelle classe bougeait à Halle. Dès les premières heures de la matinée, plusieurs colonnes d’ouvriers venant des usines métallurgiques de la banlieue entraient dans la ville et marchaient en direction du centre. Ils faisaient comme les ouvriers d’Hennigsdorf qui avaient envahi Berlin-Est. Sur la place du marché de Halle une foule de plus de 50.000 manifestants se rassemblait.

À Mersebourg se déroulaient des événements semblables : 20.000 ouvriers se dirigeaient vers la Uhland Platz dans le centre ; ils venaient des usines Leuna (18) et ils avaient entraîné avec eux les ouvriers de l’usine Buna Werk à Schkopau, de la mine de lignite Gross-Kayna, des mines de houille de la vallée du Geisel et de trois autres usines (papeteries). La direction de la grève, convaincue que la force des ouvriers se trouvait dans les entreprises, conseilla aux manifestants de rentrer dans leurs usines pour lutter là pour leurs revendications.

De quelles revendications il s’agissait, c’était déjà très clair dans la matinée. Devant le bâtiment de la direction de Leuna Werke, tout le personnel s’était rassemblé. Un des porte-paroles, demanda entre autres qu’il soit mis fin à l’accélération incessante des cadences et que l’on désarme, tout de suite la police de l’usine. Les ouvriers occupèrent la radio de l’usine.

À Bitterfeld, dans l’après-midi du 17 juin, ce que l’on voyait, personne ne l’avait vu auparavant. Venus de toutes les usines de banlieue, les ouvriers, en habits de travail, s’avançaient sur un large front, les mineurs encore noirs de la poussière du charbon. La ville était toute en fête. Le président du comité de grève prenait la parole sur la place de la Jeunesse. Il parlait encore lorsque l’on apprit que la police avait arrêté quelques ouvriers. À cette nouvelle, le comité de grève décide d’occuper toute la ville. À ce moment, le comité de grève commença à fonctionner comme un conseil ouvrier qui exerçait le pouvoir à Bitterfeld. Les employés municipaux devaient continuer leur travail. Les pompiers recevaient l’ordre d’enlever dans la ville toutes les affiches du S.E.D. En même temps, le comité de grève envisageait la grève générale, non seulement dans la ville et ses environs, mais dans toute l’Allemagne de l’Est. Dans un télégramme envoyé au soit-disant gouvernement de la R.D.A. à Berlin-Est, le comité de grève de Bitterfeld demandait la «formation d’un gouvernement provisoire composé d’ouvriers révolutionnaires».

À Rosslau sur l’Elbe, les ouvriers étaient aussi maîtres de la ville pendant une certaine période. Ceux qui travaillaient dans les chantiers navals étaient le noyau de la résistance.

On retrouvait dans toutes les usines et toutes les villes d’une certaine importance la même situation qu’au centre vital du pays. À Dresde, les ouvriers de toutes les grandes usines, y compris les usines Zeiss, étaient en grève et manifestaient. Dans la province de Brandebourg, les ouvriers des chantiers navals Thälmann, de l’entreprise de transport Brandenburg, de la mine Elisabeth et de l’usine de chars Kirchmöser (sous direction russe) étaient aussi en lutte. À Falkensee, le travail avait cessé dans toutes les usines. De même à Leipzig, Francfort sur l’Oder, à Fürstenberg, à Greifswald et à Gotha pour ne citer que quelques villes, les ouvriers étaient dans la rue. Même dans les mines d’uranium à la frontière tchèque, c’était la grève ; même dans le nord du pays, là où la population était la moins dense.

Tout cela n’empêchait pas pas le Neues Deutschland de proclamer un mois plus tard, le 28 juillet 1953, que la grève qui «avait été préparée par des putschistes avait échoué parce que la majorité des ouvriers ne les écoutait pas et que seulement 5% de la classe ouvrière s’était lancée dans la grève (20) ». En réalité, les dirigeants bolcheviques étaient confrontés à la résistance de toute la classe opprimée.

NI ULBRICHT, NI ADENAUER

Lorsque le gouvernement Ulbricht et le S.E.D. annoncèrent au printemps de 1953 l’augmentation des normes de travail, une partie de la classe ouvrière en Allemagne de l’Est espérait pouvoir en neutraliser les effets en se faisant passer dans une catégorie supérieure du salaire. Mais cet espoir s’avéra rapidement complètement vain. Le 22 mai, Neues Deutschland écrivait qu’une telle revendication était en complète contradiction avec les intérêts des ouvriers. Les ouvriers avaient pourtant une toute autre opinion de leurs intérêts. Le compte avait été vite fait : un ouvrier qui gagnait entre 20 et 24 marks (Est) par jour n’en toucherait plus après l’augmentation des normes qu’entre 13 et 16. Ils ne pouvaient pas accepter cela. Ils se révoltaient contre une attaque aussi brutale sur leur niveau de vie ; ils ne résistaient pas pour des buts politiques ou des idéaux révolutionnaires.

Les circonstances que leur lutte contre la politique des salaires du gouvernement se développait en quelques heures en une lutte contre le gouvernement comme tel n’était pas une conséquence de leurs intentions. Cela surgissait de l’essence de la lutte même et de son caractère de classe. Ce caractère de classe leur montrait le chemin pour leur action et, à chaque moment, jouait un rôle décisif dans le contenu et la forme de leur mouvement.

Ce caractère de classe est largement ignoré à l’Est comme à l’Ouest. Pour les mêmes raisons d’ailleurs. Si les bolcheviques l’avaient reconnu, ils auraient été forcés de renoncer en même temps à tous les mythes autour de leur propre société. Les démocraties bourgeoises de leur côté n’avaient aucun intérêt à mettre l’accent sur la signification sociale d’événements qui, justement à cause de cette signification là, auraient pu avoir des répercussions dans la classe ouvrière en Occident. C’est pour cela que les chefs politiques de la R.F.A. parlaient d’une insurrection du peuple contre l’occupant russe et mettaient au premier plan des choses qui se déroulaient en marge du mouvement mais qui pouvaient servir facilement de support à une interprétation favorable à la classe dominante. C’est pour cela que la classe dominante de l’Occident parlait d’une lutte «pour l’unité allemande».

Lors d’une manifestation solennelle, place Rudolf-Wilde dans le quartier de Schöneberg à Berlin-Ouest, le chancelier Adenauer déclarait le 23 juin 1953 : «La partie du peuple allemand qui se trouve derrière le rideau de fer nous a fait savoir qu’il ne faut pas que nous l’oublions… Je jure devant tout le peuple allemand que nous n’aurons pas de repos tant qu’ils ne connaîtront pas la liberté, jusqu’au moment où toute l’Allemagne sera réunifiée.» Et le bourgmestre Reuter ajoutait : «Aucune puissance dans le monde ne peut nous diviser nous allemands. La jeunesse a retiré de la Porte de Brandebourg le drapeau de la servitude. Un jour viendra où cette jeunesse y plantera le drapeau de la liberté…»

C’est vrai que le 17 juin, des jeunes avaient ôté le drapeau de la RDA de cette porte monumentale et avaient essayé de le remplacer par celui de la RFA. C’est vrai aussi qu’en plusieurs occasions, on avait scandé «Liberté» et que certains cortèges brandissaient des drapeaux du gouvernement de Bonn. Mais cela ne prouvait rien d’autre qu’une partie des participants au mouvement n’avaient pas une idée claire de leur propre action. Si le sens de leur action leur est apparu peu à peu, certainement ils n’y sont pas tous parvenus au même moment. Les ouvriers de l’Allemagne de l’Est ont montré en plusieurs occasions au cours de leur action qu’ils ne se dirigeaient pas en premier lieu contre l’armée russe qui stationnait sur le territoire de l’Allemagne de l’Est mais contre le gouvernement du SED. Jusqu’au dernier moment où cette armée prenait part ouvertement aux luttes, l’attitude des ouvriers vis à vis de cette armée n’était pas agressive et se distinguait nettement de leur attitude contre la police populaire et contre les fonctionnaires du parti.

Si l’on pose la question de savoir si tous les ouvriers d’Allemagne de l’Est ont compris leur action comme un mouvement de classe, alors, la réponse est sans aucun doute négative. Mais cela ne change rien au fait incontestable que malgré cela, leur action était un mouvement de classe parce que ce que pensaient les ouvriers était moins important que ce qu’ils faisaient dans leur totalité. Il est certain que malgré certains symboles de la RFA. et malgré le fait qu’on scandait d’une façon assez naïve «Liberté» et même «Unité», la classe ouvrière ne voulait pas vivre dans une Allemagne réunifié. Les cheminots de Magdebourg écrivaient à la peinture blanche, en grandes lettres sur les wagons dans la gare de triage : «Ni Ulbricht, ni Adenauer, mais Ollenhauer».

Ils exprimaient ainsi, sous la forme d’un malentendu, qu’ils tenaient un social-démocrate comme Ollenhauer comme un représentant de leur classe, mais en même temps, ils disaient clairement qu’ils n’avaient rien à faire avec une Allemagne gouvernée par Adenauer, pas plus qu’avec une Allemagne gouvernée par Ulbricht. Ils exprimaient d’une façon qui, formellement était fausse, qu’ils luttaient non seulement contre le capitalisme d’État, mais aussi contre le capitalisme tout court et que pour eux cela ne présentait aucun attrait de passer du joug du bolchevisme sous le joug de la bourgeoisie.

Les politiciens de l’Allemagne de l’Ouest ont fait du 17 juin une journée nationale pour «l’unité allemande». Cela escamotait complètement le fait que la révolte exprimait avant tout le refus d’une division de classe qui existait autant à l’Est qu’à l’Ouest et que les ouvriers d’Allemagne de l’Est avaient montré au cours de cette journée là qu’en tant qu’ouvriers, ils étaient les ennemis d’une société fondée sur l’oppression de classe.

«L’histoire de toutes les révolutions précédentes nous montre que les larges mouvements populaires, loin d’être un produit arbitraire et conscient des soi-disant “chefs” ou des “partis”, comme se le figurent le policier et l’historien bourgeois officiel, sont plutôt des phénomènes sociaux élémentaires, produits par une force naturelle ayant sa source dans le caractère de classe de la société moderne…» — Rosa Luxembourg.

 

LE BOLCHEVISME SANS MASQUE

Vis-à-vis du muvement spontané des ouvriers d’Allemagne de l’Est, le gouvernement Ulbricht était totalement impuissant. dans plusieurs cas, la police populaire se montrait peu sûre et même lorsqu’elle restait fidèle aux bureaucrates, elle apparaissait beaucoup trop faible. dans plusieurs villes, elle fut balayée en un clin d’œil.

Moralement, la bureaucratie bolchevique était battue alors que la bataille était à peine commencée. Déjà, dans l’après-midi du 16 juin, le pourrissement du régime était évident. Les ministres les plus importants n’osaient pas se montrer lorsque la foule furieuse serassemblait sous leurs fenêtre de la Leipzigerstrasse. Le même soir, pas mal de bureaucrates du sommet du Parti préparaient leurs valises. A cette heure-là, des maçons, des ajusteurs, des monteurs, des charpentiers, étaient déjà maîtres de la rue. Le Columbushaus [immeuble de bureaux et commerces de neuf étages construit sur la Potsdamer Platz entre 1930 et 1932, incendié en juin 1953, détruit en 1961, NDE]  n’était pas encore en feu. On ne le brûlerait pas avant l lendemain. Mais tout ce que les autorités avaient pu rêver était parti en fumée. Le pouvoir total ne se trouvait pas encore entre les mains de la classe ouvrière mais déjà le Parti et le gouvernement ne le détenait plus.

Ce pouvoir,  les bolchevistes allemands ne pouvaient le reconquérir que grâce à l’armée et aux chars russes. S’ils n’étaient pas entré en action à Berlin et dans beaucoup d’autres villes insurgées, si les Russes n’avaient pas instauré l’état de siège, s’ils n’avaient pas procédé à des arrestations en masse, et exécuté pas mal d’ouvriers, le sort du régime était décidé.

En décembre 1905, les cosaques du tsar Nicolas II, sous le commandement d’un général Semionov, avaient mis fin à l’insurrection des ouvriers de Moscou. En juin 1953, ce fut aussi un Semionov, haut commissaire de l’URSS, qui mit fin à l’insurrection en Allemagne de l’Est. Des soldats russes tirèrent sur la foule, des ouvriers furent écrasés sous les chenilles des chars russes, auxquels ils tentaient de s’opposer sans armes et d’une manière héroïque qui était un exemple pour leurs camarades qui était un exemple pour leurs camarades d’autres pays (21). Au cours de l’été 1953, le bolchevisme perdait de nouveau son masque. Jamais depuis l’insurrection de Cronstadt en mars 1921, la contradiction entre la classe ouvrière et la dictature du parti bolchevique n’était apparue d’une manière aussi aiguë et aussi ouverte. Jamais un nombre aussi imposant d’ouvriers n’avaient ainsi fait l’expérience directe de la barrière et de l’ennemi impitoyable qu’était le bolchevisme sur le chemin de leur libération.

Des divisions de chars russes entraient dans la lutte vers la fin de l’après-midi du 17 juin, dans un grand déploiement de force. Mais ils ne réussirent pas directement à étouffer  la résistance. Le commandant du secteur soviétique de Berlin, le général Dibrowa, instaura à 13 heures l’état de siège dans la ville. Celui-ci fut bientôt étendu à toutes les villes de l’Allemagne de l’Est. Ce qui ne mit pourtant pas fin à la lutte. Il est vrai que le 18 juin les rues de Berlin étaient vides, mais les grèves continuaient.

Ce même 18 juin, dans tout le pays, les actions s’étendaient aux usines qui jusqu’alors n’étaient pas entrées en lutte. A Warnemünde, les ouvriersdes chantiers navals Warnow cessaient le travail. A Dresde, Chemnitz, Rostock, les ouvriersde toute une série d’usines «populaires» se mettaient en grève. A Potsdam, les fonctionnaires faisaient de même, Dans un certain nombredevilles ily eut des dévastations considérables. Sur les voies fluviales toute la circulation des bateaux était stoppée.

Au soir du 18 juin une division de 800 policiers « populaires » occupait les mines de charbon de Zwickau et de Œlsnitz (Saxe). La police avait en  face d’elle 15 000 mineurs qui réclamaient la libération de leurs camarades arrêtés. Aux usines Leuna, proches, les manifestations continuaient : 300 policiers se mirent du côté des manifestants. L’infanterie russecommenaç à tirer et occupa les bâtiments de l’usine. Un peu plus tard, une patie de ces bâtiments éait incendiée par les ouvriers.

Ce même 18 juin, la région minière de la Erzebirge [Monts Métallifères, le long de la frontière tchèque], qui était restée calme jusqu’à ce moment, commençait à e révolter. Les 80 000 mineurs se mettaient en grève, manifestaient, prenaient d’assaut les bureaux du Parti, les mairies et les locaux de l’administration régionale. A Johanngeorgenstadt, Marienberg, Eibenstock, Falkenstein et Oberschlema se déroulaient de furieuse bataille de rue avec la police poplaire et les Russes bien armés.

Le 19 juin, toute la région minière était en pleine insurrection. 100 000 hommes faisaient grève et manifestaient. Pas moins de 65 puits des mines d’uranium furent sabotés à l’explosif, d’autres firent noyés. Les Russes se voyaient forcés d’utiliser dans ce seul coin de la RDA plus de forces qu’ils n’en avaient utilisées en 1945 pour la conquête de Berlin (22). Il s’ensuivit une vague d’arrestations et des fusillades, mais la révolte se prolongeait quand même. Le dimanche 21 juin, l’état de siège fut encore plus strict. En réponse, les ouvriers lynchèrent un certain nombre de policiers. Les Russes ne restèrent maître de la situation qu’après dix jours de furieux combats.

Le vendredi 19 et le samedi 20 juin, dans toutes les autres régions d’Allemagne de l’Est, les ouvriers étaient toujours en lutte. Warnemünde et Rostock étaient le théâtre de conflits violents. A Dessau, en amont de l’Elbe, il n’y avait plus de pain dans toute la ville mais les ouvriers ne pensaient pas à capituler pour ça. A Meclenbourget dans le Hartz, de fortes divisions  de la police populaire refusaient de tirer sur les ouvriers et commençaient à se retirer. A la fin de la semaine, de nouvelles grèves s’étendaient dans plusieurs villes, cette fois dans de petites entreprises. Cette fois aussi, les ouvriers formaient tout de suite des comités de grève. C’étaient eux qui déclaraient qu’il ne reprendraient pas le travailavant que l’état de siège ne soit levé et avant que les soldats quittent les usines.

En fin de compte, les masses ouvrières durent capituler devant les forces supérieures des Russes. Ils furent poussés à leurs postes de travail, mitraillettes dans le dos. Après cela, les dirigeants du SED seremettaient mal de leur pezur : la force que la classe ouvrière avait montré dans sa révolution les avaient fait trembler. Maintenant commençait la vengeance. Après la marée de la révolution, une marée de terreur s’abattait sur l’Allemagne de l’Est.

Les contradictions sociales d’où avait surgi la résistance ouvrière subsistaient bien sûr. Les forces qui étaient apparues pendant l’insurrection de juin ne pouvaient pas être détruites. Elles étaient au cœur même de la classe ouvrière allemnde, en raison de sa place dans le processus de production. Tant que n’importe quelle société se base sur le travail salarié, une révolte des salariés est l’épée de Damoclès pendue au-dessus de cette société. Comment une telle révolte peut se produire, les ouvriers de l’Allemagne de l’Est l’ont précisément montré.

NOTES

(1) La Stalinallee (avenue Staline), avant-guerre Frankfurtallee, et qui retrouva ce nom lors de la déstalinisation, était en 1952-1953 un immense chantier de reconstruction pour déblayer les ruines de la guerre et en faire le centre de Berlin et du régime.

(2) RDA, République démocratique allemande, par opposition à la République fédérale allemande, RFA.

(3) Contrairement à ce qu’affirme la propagande d’Allemagne de l’Ouest qui a fait du17 juin une fête légale, les cadres, petits bourgeois, paysans, toutes les classes non ouvrières, sont restées totalement à l’écart de l’insurrection.

(4) C’est ainsi que les paroles de Lénine sont toujours citées. En réalité, la citation n’est pas tout-à-fait correcte. Dans Que faire, Lénine écrit : « Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire » (Editions en langues étrangères, Moscou, 1954, p. 28). L’idée est la même parce que, pour Lénine, la pratique révolutionnaire et le mouvement (des révolutionnaires professionnels bien sûr) sont une seule et même chose.

(5) Les deux propagandes paraissent s’opposer mais en réalité sont complémentaires, les mensonges de l’une étant reprises comme des réalités par les mensonges de l’autre.

(6) Parmi les autres articles accessibles en français citons la meilleure étude parue sur ce sujet : « Combats ouvriers dans l’avenue Staline », Les Temps modernes n° 95 (octobre 1953), de Benno Sarel, texte repris dans La Classe ouvrière d’Allemagne orientale (Les Editions ouvrières), ainsi qu’une note de lecture du livre Le 17 juin 1953, d’Arnul Baring Der 17. Juni 1953 (Kiepenheuer & Witsch, Cologne, 1965). Sous une forme un peu romancée la fin de l’ouvrage Berlin, de Theodor Plievier Berlin (trad. fr. Flammarion, 1955 – dernier tome d’une trilogie après Stalingrad et Moscou), contint une évocation de ces journées.

(7) Dans la critique du livre d’Arnulf Baring Der 17. Juni 1953  publiée dans ICO n° 43 (novembre 1965), il est rapporté qu’Ulbricht refusa de prendre la paroe devant les grévistes en arguant qu’il pleuvait et que les manifestants ne tarderaient pas à se disperser. Gustav Noske, lui aussi, au début de la révolution allemande, comptait sur la pluie pour faire rentrer les manifestants chez eux (cf Von Kiel bis Kapp, de Noske, 1920, p. 17).

(8) Action révolutionnaire des masses, de Henriette Roland-Holst (1869-1952), Rotterdam 1918, p. 372.

(9) Rosa Luxemburg, lettre à Mathilda Wurm du 16 février 1917, écrite dans la prison de Wronke, citée par Paul Frölich, Rosa Luxemburg, sa vie et son œuvre, L’Harmattan, 1991.

(10) Certains ont voulu rechercher les « traditions ». Le chef social-démocrate Willy Brandt a soutenu que « les couches pur sang du vieux mouvement ouvrier syndicaliste et politique » ont influencé les événements. D’autres ont même cru bon de remonter jusqu’à 1919 et 1921. Selon Baring, rien ne permet de conclure dans ce sens, le soulèvement ayant eu lieu aussi bien dans les régions qui élisaient des députés communistes dans les années 1930 comme dans les autres. « En tout cas, dans la rue, la “tradition” incarnée par les “anciens” était absente (les sociaux-démocrates de Weimar, puis les nazis, enfin le Guépéou assassinèrent pratiquement tous les ouvriers actifs) » (ICO p.19). Sans compter tous les « anciens » restés sur les champs de bataille.

(11) Joachim G. Leithäuser, Der Monat, octobre 1953, p. 46.

(12) Ibid., septembre 1953, p 613.

(13) Adenauer était chancelier de l’Allemagne fédérale (chrétien démocrate) ; Ollenhauer président du SPD, Kaiser chef du parti chrétien-démocrate et Reuter bourgmestre socialiste (SPD) de Berlin-Ouest.

(14) Le SED a hésité longtemps avat de décider si oui ou non une telle réunion serait autorisée. Au dernier moment il donna le feu vert. Voilà commet se pratique le «bon droit à une libre expression garanti par la loi» dont parlait plus tard le nommé Kuba dans Neues Deutschland.

(15) Citation du Leipziger Volkszeitung, 25 mai 1953.

(16) Témoignage d’un ouvrier du bâtiment, Der Monat, septembre 1953, p. 601.

(17) Les Méthodes de lutte de la révolution sociale, de Henriette Rland-Holst, Amsterdam, 1916, p.16.

(18) On a pu voir le même phénomène pendant la révolution hongroise en 1956, pour ne pas mentionner la révolution allemande de 1918 ou d’autres révolutions.

(19) Les usines chimiques Leuna sont les plus grandes usines de l’Allemagne de l’Est.

(20) La critique du livre d’Arnulf Baring, Le 17 juin 1953, publiée dans ICO n° 43 (novembre 1965) souligne que d’après cet auteur seulement 5 % à 7 % du total des salariés d’Allemagne de l’Est participèrent au soulèvement et ajoute : « Certes il est possible que la proportion réelle fut supérieure, mais, en tout cas, ce pourcentage exprime un ordre de grandeur très vraisemblable. » Les différentes sources citées précédemment infirment ces estimations sans donner de pourcentages précis. A plusieurs endroits de son livre très documenté, Stefan Brant (Der Aufstand – L’Insurrection) parle de « toute la classe ouvrière » qui se levait. L’auteur de cette brochure estime de plus que l’ampleur des événements montre qu’un nombre beaucoup plus important d’ouvriers que celui « avoué » par les dirigeants de l’Allemagne de l’Est fut impliqué dans l’insurrection de juin 1953.

(21) Plus de trois ans plus tard, fin octobre-début novembre 1956, l’exemple allemand était suivi en Hongrie. Les ouvriers de Budapestet d’autres villes hongroises savaient mettre hors de combat les chars russes au moyen de cocktails Molotov qu’ils fabriquaient eux-mêmes.

(22) Le chiffre est donné par Der Monat d’octobre 1953. En plus du nombre des troupes russes, les informations donnaient des précisions sur leurs faibleses : les officiers et soldats russes éprouvaient une certaine sympathie pour les ouvriers en lutte. Quelques officiers russes comme quelques policiers allemands, à cause de cette sympathie, passèrent devant le peloton d’exécution. D’autres purent s’enfuir à l’Ouest. Parmi ces derniers se trouvait le major russe Nikita Ronschin. Selon son témoignage, au moins 18 militaires russes furent fusillés (Der Monat, octobre 1953, p. 66).

 

 

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07 juillet 2017

INFOBREF N°490- cheminots-islamisme

INFOBREF N°490

juin 2017

Les cheminots du Bourget en grève illimitée par période de 59 minutes

Après trois mouvements de grève carrée depuis janvier, les cheminots agents circulation au triage du Bourget sont en grève illimitée par période de 59 minutes par service, depuis le 2 mai. La direction propose un rendez-vous jeudi prochain.

Correspondants cheminots



lundi 29 mai

Les cheminots, qui avaient déjà mis en place la modalité de « grève surprise » réinventent aujourd’hui la grève avec des nouvelles modalités, et sont déterminés à aller jusqu’au bout.

Une grève qui démontre créativité et détermination sans faille

Les cheminots du triage du Bourget sont en lutte depuis janvier pour des revendications plus que légitimes. La direction avait d’abord accepté de répondre favorablement à deux revendications importantes, concernant la requalification d’un poste et la non-suppression d’un autre poste. Ces premières avancées étaient le fruit du succès des premières grèves, qui ont été massives avec un taux de plus de 90% de grévistes sur l’ensemble de l’unité opérationnelle du Bourget. Mais la direction a refusé de répondre favorablement à une revendication centrale, celle d’avoir l’équivalent d’un panier repas par mois et par agent. Tout à fait légitimement, les cheminots réunis massivement en assemblée générale ont donc décidé de continuer la lutte et de ne pas baisser les bras.

Plus de 600 heures de retard et de nombreux trains supprimés 

Pour éviter que la direction ne s’organise suffisamment pour pallier les effets de la grève, les cheminots ont décidé de réinventer les modalités de la lutte, et ont commencé, depuis le 2 mai dernier, une grève illimitée par période de 59 minutes par service. Après un mois de grève, avec plus de 600 heures de retard, de nombreux trains supprimés, l’impact est bien réel. Les collègues des autres sites, d’autres agents circulation mais aussi des cheminots d’autres corps de métier, commencent à vouloir se renseigner sur la grève, sur les revendications et sur les modalités, se demandant s’ils pourraient se joindre au mouvement. En effet, la possibilité que cette grève s’étende au-delà du triage du Bourget serait un véritable cauchemar pour la direction qui, depuis des années maintenant, met en place une politique qui cherche à diviser les cheminots de différents métiers et établissements, avec un objectif clair : créer les conditions pour mettre en place les réformes prévues.

Une direction qui cherche à ignorer les revendications mais qui se retrouve en difficulté

La direction joue la politique de l’épuisement depuis la dernière grève carrée au mois d’avril. Après des négociations qui n’ont pas abouti, notamment car la direction a refusé de répondre favorablement aux revendications légitimes des cheminots, elle avait décidé de rompre le dialogue et d’arrêter toutes les négociations. Elle a ensuite cherché à pallier les conséquences de la grève, en faisant remplacer quelques grévistes par les cadres dirigeants, en jouant souvent très dangereusement avec la sécurité des circulations, des cheminots et de la population. Il n’y a pas besoin d’avoir un BAC+7 en sécurité ferroviaire pour se rendre compte qu’un accident ferroviaire dans un triage où circulent des trains avec des marchandises dangereuses serait une véritable catastrophe. La direction, au lieu de s’asseoir autour d’une table et discuter des problématiques légitimes des cheminots, préfère jouer avec la sécurité.

Aujourd’hui, la direction doit faire face à la réalité. La détermination des cheminots du Bourget ne faiblit pas et l’impact de la grève commence à jouer son rôle. La direction a donc convoqué une réunion de négociation pour jeudi prochain. Pour l’instant, rien n’indique que la direction veuille réellement trouver une solution en répondant favorablement aux revendications, mais les cheminots sont conscients qu’il va falloir se battre jusqu’au bout et sont prêts à continuer la grève, tout en construisant la solidarité, les liens avec d’autres secteurs qui les soutiennent, ainsi que le soutien financier pour qu’aucun collègue ne se voit obligé d’arrêter pour des raisons financières.

Une grève qui doit gagner ! Solidarité avec les cheminots du Bourget en lutte !

Malgré le mépris affiché de la direction, cette grève, qui a déjà inspiré d’autres mouvements comme celui des cheminots de Trappes, a démontré une nouvelle fois la détermination et la conviction des cheminots. Elle a aussi démontré qu’avec de la créativité et une organisation, il est possible de contourner les plans de la direction et faire en sorte que la grève, outil des travailleurs par excellence pour faire valoir leurs droits et leurs revendications, marche et soit efficace. Alors, si cette grève gagne, elle renforcera non seulement les cheminots du Bourget qui se battent depuis plusieurs mois pour des revendications tout à fait légitimes, mais elle renforcera également l’ensemble de cheminots en faisant la démonstration qu’il est possible de relever la tête, de se battre et de gagner face au patron. On devrait tous et toutes soutenir les cheminots du Bourget.

Ce serait très important dans un contexte où le nouveau gouvernement Macron est en train d’organiser une casse orchestrée du Code du travail, dont les cheminots seront l’une des cibles avec les réformes concernant les régimes spéciaux de retraites.

Les pays du Golfe et les Etats-Unis ont entretenu des groupes djihadistes 

Par  Georges CORM. Le 19.06.2017.  Sur  Le Grand Soir & l’Humanité.

 Économiste et historien, Georges Corm vient de publier aux éditions La Découverte La nouvelle question d’Orient, une « plongée historique dans le destin tragique des sociétés de l’Est de la Méditerranée et du monde arabe ». Il livre ici son analyse sur la crise diplomatique qui secoue la péninsule arabique entre sponsors sunnites du « terrorisme », sous l’œil du parrain militaire étasunien.

Comment analysez-vous la crise diplomatique actuelle et la mise en quarantaine du Qatar, accusé de soutenir le « terrorisme » ?

Georges Corm : Heureusement que le ridicule ne tue pas : depuis la première guerre d’Afghanistan, les pays du Golfe comme les Etats-Unis ont armé et entretenu des groupes de prétendus « djihadistes » qui ont été déployés d’un pays à l’autre, en fonction des intérêts géopolitiques de Washington et de ses alliés. Ceci dit, ce n’est pas la première crise entre l’Arabie Saoudite et le Qatar, qui ont en commun comme doctrine d’Etat le wahhabisme. Et qui ont été ces dernières années en compétition très forte, en particulier depuis les soulèvements arabes de 2011, pour recueillir le fruit du détournement de ces révoltes en soutenant différentes mouvances de l’islam politique. L’influence du Qatar, via notamment ses centres d’études, ses think tanks et sa chaîne de télévision al-Jazeera, a visiblement pris trop d’importance pour une Arabie Saoudite qui cherche aujourd’hui, sans aucun complexe, à affirmer son emprise absolue et totale sur les pays arabes et aussi tous les Etats se définissant comme musulmans. Une emprise qui a débuté avec l’envolée des prix du pétrole en 1973, et qui a permis à Riyad de créer toutes les institutions nécessaires à cet effet – Ligue islamique mondiale, Banque islamique de développement, Conférence des Etats islamiques, etc. – qui ont été créé dès l’origine pour être des outils majeurs de lutte contre l’influence de l’URSS et du marxisme dans les rangs des jeunesses musulmanes, arabes ou non arabes de ce que l’on appelait alors le tiers-monde.

Les Frères musulmans sont désignés par l’Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis comme la principale entité terroriste sponsorisée par le Qatar…

Georges Corm : Pourtant, aux Emirats arabes unis, la Confrérie n’a qu’un impact limité, et historiquement, l’Arabie Saoudite a toujours été la base arrière des Frères musulmans comme de n’importe quel mouvement se réclamant de l’islam politique. L’événement qui a peut-être contribué à déclencher la contradiction actuelle, c’est le fait que l’Egypte a renversé le régime des Frères musulmans installé par les élections de 2013, avec la bénédiction des Saoud. Autant il peut être utile d’instrumentaliser une mouvance islamique, autant qu’une organisation qui a une telle importance historique arrive au pouvoir dans le plus grand des pays arabes, l’Egypte, l’Arabie Saoudite ne peut pas le tolérer.

L’Iran a réagi très durement aux propos de Donald Trump qui a déclaré que la République islamique avait « récolté ce qu’elle avait semé ». Que vous inspire l’attitude du président américain dans cette séquence diplomatique ?

Georges Corm : Ce n’est pas simplement l’attitude de Donald Trump qui pose problème. La thèse selon laquelle le terrorisme au Moyen-Orient serait d’origine iranienne est devenue très prégnante, alors que c’est une contre-vérité. C’est l’Irak qui a attaqué l’Iran en 1980, encouragé par les pétromonarchies, les Etats-Unis ou la France. L’Iran, qui ne parvenait pas à acheter des armes, a utilisé à cette époque des modes d’actions qualifiés de terroristes (enlèvement d’otages au Liban, attentats contre les locaux de l’ambassade américaine, ainsi que ceux contre le contingent militaire américain et celui de la France au Liban. Sitôt terminée la guerre Iran – Irak fin 1988, ces opérations se sont arrêtées. Cependant, le maintien de cette accusation, 20 ans après ces évènements et 30 ans après la prise de l’ambassade américaine à Téhéran, permet par exemple de classer le Hezbollah libanais ou le Hamas comme des organisations terroristes, alors qu’il s’agit avant tout de mouvements de résistance à une occupation, qui reçoivent des soutiens multiforme de l’Iran.

Quelles peuvent être les conséquences de cette brusque montée en tension pour le Liban ?

Georges Corm : Pour le moment, heureusement, la scène libanaise demeure relativement gelée. Les services de sécurité, qui travaillent avec le Hezbollah, ont réussi à mettre fin à la vague terroriste qui a touché le pays en 2013, 2014 et 2015. Même les partis politiques financés par l’Arabie Saoudite ne contestent pas le fait que le Hezbollah est une composante importante de la vie politique et sociale libanaise, et nul ne songerait à qualifier ce parti de « terroriste ». D’ailleurs, nous assistons heureusement depuis quelques mois à la disparition de la forte polarisation transcommunautaire de la vie politique libanaise depuis 2005. Il s’agissait des deux grands blocs parlementaires, l’un pro-occidental et pro-saoudien (dit bloc du « 14 mars »), dirigé par la famille Hariri d’un côté, et de l’autre le bloc dit du « 14 mars » anti-impérialiste et pro-résistance libanaise et palestinienne contre l’Etat d’Israël, dit bloc « du 8 mars ». C’est l’approche des élections parlementaires ainsi que l’arrivée du Général Michel Aoun à la présidence de la République à la fin de l’année dernière et celle de Saad Hariri comme premier ministre et allié du président qui a permis la recomposition du paysage politique libanais. Ce qui ne veut pas dire que les problèmes politiques ont disparu, comme l’a prouvé la pénible et très longue période de gestation d’une nouvelle loi électorale en vue d’élections prochaines.

Propos recueillis par Marc de Miramon
Journaliste à L’Humanité Dimanche

»» http://www.humanite.fr/georges-corm-les-pays-du-golfe-comme-les-etats-…

 

Accalmie pour Mathieu à l'horizon

SNCF. Le ministère du travail refuse le licenciement de Mathieu : victoire contre la répression !

2 juillet | Après plus d'un an de procédure pour chercher à licencier Mathieu pour faits de grève, la direction de la SNCF perd son pari. Le licenciement de Mathieu, délégué du personnel Sud Rail à Strasbourg, (...)

 

 

 

 

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03 juillet 2017

Surcapacité mondiale de l' industrie automobile: fermetures d' usines et concentration.

« La surpopulation relative est d’autant plus frappante dans un pays que le mode de production capitaliste y est développé. » ( K.Marx ,T. 3,. p. 251)

 Sacrifices humains sur l' autel du moloch capital

Nous venons d' apprendre que Général Motors, premier constructeur mondial passe une alliance avec le « français » PSA huitième producteur mondial et cela sous la barbe de tous les franchouillards qui veulent revenir à l' époque de notre bon capitalisme français de la « France Forte ». La réalité c' est que pour le capital la France est « morte », elle lui a servi un temps à son expansion y compris sous sa forme impérialiste, mais le capital à base française s'est internationalisé et même mondialisé. La France n' est plus qu'une région du monde, la réforme de l' État n' est que l' expression de cette dilution des états nation dans de grandes entités continentales, comme le pronostiquait déjà Pierre Souyri dans son livre « la dynamique du capitalisme au XX siècle»1. Le capital finira par rejeter les béquilles des modes de production antérieurs sur lesquelles il s' était appuyé 2 de même que les superstructures leur correspondant et notamment l' état nation.

Au grand dam de Marine Lepen , Montebourg ,D.Aignant et autres la bourgeoisie capitaliste n' a pas de frontière. « Au grand désespoir des réactionnaires, elle a enlevé à l'industrie sa base nationale. Les vieilles industries nationales ont été détruites et le sont encore chaque jour. » ( Le manifeste communiste de 1848)3

Le protectionnisme et le cocorico des candidats aux élections ne sont qu' un moyen pour effectuer la transhumance du troupeau électoral vers les urnes. Nous avons des faits, et les faits sont têtus, les profits de nos champions nationaux d' Europe se font à l' international,c’est le cas pour VW en Chine et au Brésil, de Fiat en Amérique du Sud , de Renault hors d’Europe voire pour PSA en Chine.

Cette marche d'un capital devenu apatride, Marx l'avait (comme nous venons de le voir) anticipé dés le manifeste communiste, sans doute un peu vite, deux guerres mondiales allaient provoquer le choc des nations et projeter les Etats-Unis sur le devant de la scène mondiale ainsi que l' Union soviétique chacun devenant gestionnaire de leur zone capitaliste respective , économie mixte d' un côté , capitalisme d' état de l' autre. La descente aux enfers de « l' axe du mal » l' URSS allait ouvrir la voie à un repartage du monde toujours opérant. On parla de la pensée unique tout en se réclamant d' un monde multipolaire, ce qui signifiait que dorénavant la lutte concurrentielle au sein du capital total prenait la forme de bloc continentaux se disputant ou se partageant l' éternel accès aux matières premières ( mines, énergies et terres).

La concentration centralisation du capital, ( les fusions acquisitions) qui n' avait cessée d' agir allait d' un coup suite à la crise « financière 2008..... » devenir de nouveau le seul moyen pour les capitalistes survivants de reprendre les rênes, pour capter les profits en sacrifiant selon le rituel de toujours les faibles au profit des forts, la planche à billets servant de fouet artificiel ou de mitrailleuse pour liquider les concurrents.

La force de travail , prolétarienne apparaissant de plus en plus comme l'excrément, de la redoutable révolution technique et scientifique, la machinerie et le capital fixe emportant tout sur leur passage en arrive malgré lui à abolir en masse le salariat. Celui ci n' est plus seulement une armée industrielle de réserve, car le capital n' a que faire de cette « réserve » elle se présente en face de lui comme le résultat de toutes ses métamorphoses, elle est le précariat dans sa grande masse il n' a même plus ses chaînes à perdre, le capital le libère chaque jour du travail salarié et en fait un pauvre, le capital lui offrant « le droit à la paresse »4 pour les uns et l' aliénation jusqu'au suicide pour les autres.

le tocsin a sonné pour l' humanité.

« Le travail vivant se trouve subordonné au travail matérialisé, qui agit de manière autonome. Dés lors, l' ouvrier est superflu, à moins que son action ne soit déterminée par le besoin du capital. »(K. Marx,Grundrisse, 3, chapitre du Capital, ed. 10/18,p.331 )

 Cette subordination du travail vivant ( la force de travail humaine) à la machinerie, Marx la qualifiera de domination réelle , il en théorise le mouvement sans pouvoir dire quand il va finir par buter sur sa contradiction. Cette contradiction, c' est que le capital n' est que du travail vivant accumulé, que la production capitaliste n' est que production de plus value; la machine ne fait que transférer la plus value qu' elle contient, mais ne produit aucun travail gratuit, et peut dévaloriser le capital investi d' un coup.

 Il en résulte, que le capital en procès est aussi une contradiction en acte, sa tendance est de réduire constamment le travail nécessaire tout en augmentant le surtravail d' où les brailleries des sarkosistes contre les 35 heures.

«  Cependant, il tend ( le capital n.d.l.r) toujours lui-même à créer du temps disponible d' un côté, pour le transformer en surtravail de l' autre. S'il réussit trop bien à créer ce temps disponible, il souffrira de surproduction, et le travail nécessaire sera interrompu, parce que le capital ne peut plus mettre en valeur aucun surtravail. Plus cette contradiction se développe, plus il se révèle que la croissance des forces productives ne saurait être freinée davantage par l' appropriation du surtravail d' autrui. (K. Marx,Grundrisse, 3, chapitre du Capital, ed. 10/18, p.347/348)

 Théoriquement la fin du capital et donc du travail salarié est ici pronostiqué, la question est de savoir si ce processus est actuellement entamé, en apparence cela prend dans les pays occidentaux une allure de vérité ( désindustrialisation, délocalisation, chômage, précarité). Ce qui fait dire à A. Gorz

«  La question de la sortie du capitalisme n’a jamais été plus actuelle. Elle se pose en des termes et avec une urgence d’une radicale nouveauté. Par son développement même, le capitalisme a atteint une limite tant interne qu’externe qu’il est incapable de dépasser et qui en fait un système qui survit par des subterfuges à la crise de ses catégories fondamentales: le travail, la valeur, le capital.»

 Le théoricien des « adieux au prolétariat » reprend de manière plus radicale, ce que Eugène Varga en son temps avait observé . La question de toujours est de savoir si le capital est entré dans une phase de crise finale ou s'il a encore une possibilité de sortir de la crise. Il est un fait que chaque crise devient plus difficile à surmonter, la concentration centralisation du capital ( comme socialisation du capital) restreint le champ de l' accumulation capitaliste.

Nous avons, avec l' industrie automobile en hyper concurrence un exemple de cette difficulté à accumuler de la valeur, mais ce n' est qu'un exemple..

 « Début février, lors de leur audition au Sénat, Denis Martin de PSA puis Carlos Tavares pour Renault ont insisté lourdement sur la difficulté qu’il y a à gagner de l’argent en Europe et ont l’un après l’autre remis en débat la fameuse question des surcapacités de production. En indiquant que "l'on ne peut pas imaginer que toutes les usines restent". »5

 Le ton est donné, l' alliance GM/PSA de ce point de vue est une alliance, contre les ouvriers une alliance visant à l' abolition du salariat pour les uns et un surtravail pour les autres. GM possède déjà Opel, et PSA avec ses 12 usines européennes tourne à 85% de ses capacités. D' ou l' annonce faite par PSA de liquider 6000 emplois en Europe, il est même question de fermer les usines d' Aulnay et Sevelnord. Chez Opel même programme il est question de réduire les effectifs de 8 000 personnes et de fermer deux de ses huit usines européennes, en Allemagne et au Royaume-Uni.

 Ce qui n' empêche pas par ailleurs de construire de nouvelles usines, par exemple Suzuki envisage construire une usine dans le sud Vietnam, elle entrera en activité en 2013 à une cadence de 5 00 véhicules par an initialement, qui sera progressivement portée à 20 000 unités. Audi compte augmenter les capacités de production de son usine indienne de 50 %. Le russe Igor Komaov, président d’AvtoVAZ, pense que le contrôle d’AvtoVAZ par Renault-Nissan va propulser la production annuelle de 600 000 unités à plus d’un million d’ici à cinq ans, tout en améliorant la productivité de 30 % . Ford vient d' inauguré une deuxième usine en Thaïlande, à Rayong. dans le . Il commencera en juin à assembler la nouvelle Focus. La nouvelle usine de Ford créera 11 000 emplois.Toyota va investir 30 millions de dollars dans son usine de moteurs du Kentucky pour en accroître les capacités de production de 100 000 unités, à 540 000 unités par an, d’ici à août 2013.

Kia a posé le 29 juin la première pierre d’une nouvelle usine en Chine, à Yancheng. Le site, dont la construction doit être achevée en 2014, sera doté d’une capacité de production de 300 000 véhicules par an. Le constructeur prévoit d’y assembler des modèles compacts et de dimensions moyennes.

 En pleine surcapacité mondiale, la concurrence fait rage pour savoir finalement, qui va rester sur le marché, on ferme sur un continent pour produire plus et à moindre prix ailleurs. L' UE n' est plus en mesure d' absorber la production. Il est donc préférable aujourd'hui pour les capitaliste de se rapprocher des lieux de consommation.

 

G.Bad juillet 2012

 1Après la deuxième guerre mondiale P. Souyri constate « Les firmes ne s' affrontent plus seulement pour conquérir des positions de monopole sur le marché national et ses dépendances impériales protégées. Elles sont en compétition à l' échelle de marché continentaux et intercontinentaux et cet élargissement du champ de leur activité, qui d' ailleurs est rendu nécessaire par le gigantisme même des unités de production, a fait apparaître le retard relatif de la concentration internationale du capital. Celle-ci progresse désormais rapidement avec le développement des firmes et des banques multinationales. » P. 87 (P. Souyri est mort le 14 juillet 1979, alors qu'il était entrain d' achever son livre.

2 « Aussi longtemps que le capital est faible, il s' appuie simplement sur des béquilles prises dans les modes de production passés ou en voie de disparition à la suite de son développement. Sitôt qu'il se sent fort, il rejette ces béquilles et se meut conformément a ses propres lois. » Grundrisse chap. du capital edt. 10/18,p.261

3« Par l'exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. Au grand désespoir des réactionnaires, elle a enlevé à l'industrie sa base nationale. Les vieilles industries nationales ont été détruites et le sont encore chaque jour. Elles sont supplantées par de nouvelles industries, dont l'adoption devient une question de vie ou de mort pour toutes les nations civilisées, industries qui n'emploient plus des matières premières indigènes, mais des matières premières venues des régions les plus lointaines, et dont les produits se consomment non seulement dans le pays même, mais dans toutes les parties du globe. A la place des anciens besoins, satisfaits par les produits nationaux, naissent des besoins nouveaux, réclamant pour leur satisfaction les produits des contrées et des climats les plus lointains. A la place de l'ancien isolement des provinces et des nations se suffisant à elles-mêmes, se développent des relations universelles, une interdépendance universelle des nations. » ( Le manifeste communiste 1848)

4En référence au livre de Paul Lafargue

5-extrait de la chronique de Bernard Jullien, directeur du Gerpisa, réseau international de recherche sur l’industrie automobile et conseiller scientifique de la Chaire de Management des Réseaux du Groupe Essca.

Posté par spartacus1918 à 17:54 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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