SPARTACUS

24 juillet 2017

INFOBREF N°491-Le salariat et droit à la personne

INFOBREF N°491

Le salariat et droit à la personne

 Quelques articles pour comprendre

Un travailleur sur deux dans le monde n’est pas salarié

Dans son rapport sur l’emploi 2015, l’OIT plaide pour une prise en compte et une meilleure protection sociale des quelque 75 % de travailleurs informels et précaires.

Le Monde.fr | 19.05.2015 à 02h00 | Par Rémi Barroux

C’est une ouverture, presque un changement de logiciel. Dans son rapport 2015 « Emplois, questions sociales dans le monde », rendu public à Genève mardi 19 mai, l’Organisation internationale du travail (OIT) prône une meilleure prise en compte des formes d’emploi informels et précaires. Jusqu’alors, l’agence des Nations unies, qui regroupe les représentants des gouvernements, des employeurs et des salariés de 185 Etats, restait plus focalisée sur des formes d’emploi dit « classiques » : plein-temps, salarié, contrat permanent.

Mais cette réalité change et, aujourd’hui, le constat est clair. Le salariat ne représente que la moitié de l’emploi dans le monde, ne concernant pas plus de 20 % des travailleurs en Afrique subsaharienne ou en Asie du Sud. Et dans ces emplois salariés, moins de 40 % des travailleurs bénéficient d’un contrat permanent à temps plein, soit à peine 20 % de l’emploi mondial.

« Jusque-là, la réponse de l’OIT était d’assurer les formes standards de l’emploi, a expliqué au Monde, Guy Ryder, son directeur général. Il ne s’agit pas d’abandonner cette optique, mais d’assurer un traitement égal à tous les travailleurs ne bénéficiant pas de la sécurité et de la protection attachée aux formes dites classiques. »

Les standards changent

Pour M. Ryder, ancien dirigeant de la Confédération syndicale internationale, ces emplois informels, flexibles ne doivent plus être considérés comme de « seconde catégorie ». Les standards changent. « Il faut prendre en compte cette nouvelle réalité et adapter les politiques du marché du travail, ainsi que la législation aux diverses formes d’emploi », avance-t-il.

L’évolution vers des relations de travail moins sécurisées progresse y compris dans les économies avancées, où les emplois autonomes, à domicile, se sont multipliés et où les contrats à très court terme et à horaires irréguliers sont plus nombreux. Dans les pays émergents, si des formes plus contractuelles progressent, l’emploi informel reste très largement répandu.

La crise économique représente un facteur aggravant. Le chômage continue de plomber la situation. Pour l’OIT, qui publiera à l’automne un rapport sur la question, celui-ci, qui atteignait 201 millions de personnes dans le monde en 2014, devrait encore progresser durant les cinq prochaines années.

La faute au ralentissement tendanciel de la croissance qui atteint 3 % à 3,5 % chaque année, contre 4 % entre 2000 et 2007, avant la crise mondiale. « L’investissement productif est en panne, les profits ne sont pas réinvestis suffisamment et l’incertitude économique reste grande, dues notamment aux risques géopolitiques, analyse Raymond Torres, directeur du département de la recherche de l’OIT et responsable du rapport. Enfin, la grande volatilité des mouvements de capitaux contribue aussi à cette croissance en berne. »

Ce sombre tableau explique le recul des formes d’emploi les plus pérennes. « Les entreprises ont intérêt à avoir une main-d’œuvre plus flexible, des contrats plus souples mais cela ne doit pas contribuer à créer des conditions de travail moins protégées », plaide le directeur général de l’OIT, qui accueillera du 1er au 13 juin à Genève, quelque trois mille délégués pour la 104e Conférence internationale du travail.

Mutation des formes d’emploi

Cette mutation des formes d’emploi peut néanmoins paraître contradictoire avec la progression de la protection sociale dans le monde, soulignée par l’OIT. Car les systèmes de retraite ou d’assurance maladie sont souvent appuyés sur des systèmes contributifs et des cotisations salariales. « Les pays émergents, à fort taux d’emploi informel, ont intégré cette nécessité d’une meilleure couverture sociale pour faire face à la crise et assurer leurs propres leviers de croissance, comme en Chine, au Brésil et en Amérique latine en général, en Afrique aussi dans certains pays comme l’Ethiopie ou l’Afrique du Sud », explique M. Torres. Des systèmes innovants ont été mis en place, reposant sur des ressources fiscales. A contrario, certains pays, notamment en Europe, ont réduit le niveau de protection dans les emplois tant classiques qu’atypiques, « afin de stimuler la croissance de l’emploi », constatent les auteurs du rapport.

En s’intéressant aux 52 millions d’emplois domestiques dans le monde, soumis à la quasi-inexistence de protection sociale, par la Convention 189 entrée en vigueur en septembre 2013, l’OIT a illustré cette prise en compte des formes d’emplois nouvelles. Il reste notamment aux syndicats attachés aux formes de travail traditionnelles plus faciles à organiser, à prendre le tournant. « Nous devons protéger toutes les formes d’emploi, nous intéresser aux 75 % d’emplois informels, un peu négligés, et ne pas accepter la précarisation massive, véritable trappe à pauvreté », proclame Raymond Torres.


En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/economie-mondiale/article/2015/05/19/un-travailleur-sur-deux-dans-le-monde-n-est-pas-salarie_4635793_1656941.html#wMeaD9XAc3UqXd5O.99

 

La question du logement en France et en Allemagne.



Nadine a été expulsée de son logement le 12 juillet 2017

Nadine, une retraitée de 85 ans, a été expulsée en milieu de semaine dernière de son appartement du quai de la Loire, dans le XIXe arrondissement de Paris. Une décision qui serait expliquée par d'importantes dettes. L'association Droit au logement dénonce une "expulsion scandaleuse".

Nadine, 85 ans, fille de résistant, auteure de nombreux livres de psychologie et ancienne assistante du scientifique prix Nobel de chimie Frédéric Joliot-Curie. Trente ans qu'elle arpente les environs du métro Jaurès. Mais, en milieu de semaine dernière, Nadine a été expulsée de chez elle.

 

Le modèle allemand de régulation des loyers est-il transposable en France ?

par Bernard Vorms, le 02/04/2012



L’Allemagne ne connaît pas de crise du logement ; elle le doit en grande partie à une démographie peu dynamique et à un parc ancien abondant. Le grand nombre de locataires et le cadre juridique des rapports locatifs jouent aussi un rôle dans la modération des prix : à l’heure où l’encadrement des loyers est débattu en France, retour sur un modèle original.

 

En matière de logement, l’Allemagne fait figure d’exception : elle n’a connu ni l’augmentation des prix, ni l’envol des loyers observés dans la majorité des pays développés au cours de la décennie qui a précédé la crise financière. Depuis peu, sa législation des loyers fait également figure de référence alors que le débat politique se focalise à la fois sur l’évolution générale des loyers et sur le caractère scandaleux de certains loyers exigés pour des petits logements, situés dans les marchés les plus tendus, essentiellement à Paris. Dans quelle mesure le cadre juridique des rapports locatifs explique-t-il l’évolution maîtrisée des loyers en Allemagne ? Ce cadre serait-il transposable en France ?

Plusieurs explications sont avancées pour expliquer la relative facilité avec laquelle les Allemands se logent : d’abord, la démographie et le fait que l’offre de logements suffit à répondre à une demande déclinante, même si la tension du marché est très inégale selon les lands. Ensuite, l’absence de métropole comme Londres ou Paris. Enfin, le choix de privilégier le logement locatif et la façon dont le secteur privé a été encouragé à y investir. On se contentera de rappeler que l’Allemagne a le plus fort pourcentage de locataires du secteur privé de l’Union européenne (55 %) et que, si le cadre juridique est national, le logement reste strictement de la compétence de chaque land, la commune agissant par délégation du gouvernement régional.

Un modèle unique de bail à durée indéterminée

Depuis 1971 [1], il n’existe qu’un type de contrat de bail utilisé quel que soit le statut du propriétaire. Le bail est à durée indéterminée et il n’est pas possible d’y mettre fin pour vendre le logement. Une seule possibilité de donner congé est prévue, la reprise pour occupation personnelle, mais elle est contrôlée par le juge et reste assez rare ; elle est limitée dès lors que le propriétaire a plusieurs logements. À l’inverse, le locataire peut résilier son bail avec un préavis de trois mois. Le bail doit mentionner la surface du logement et le prix du loyer au mètre carré.

Concernant la fixation du montant des loyers, la liberté est la règle, mais le locataire peut se tourner vers le juge s’il estime que le loyer qu’il a accepté est usuraire [2], c’est-à-dire supérieur de 20 % aux loyers pratiqués pour des logements équivalents. Dans ce cas, le locataire doit faire la preuve qu’il n’y avait pas d’offre alternative correspondant à sa recherche. Il ne s’agit pas d’une obligation que l’on qualifierait en France d’ordre public : le locataire est libre d’accepter un loyer hors normes en vertu de l’adage « pas de plaignant, pas de juge ». Si le juge décide de baisser le loyer, le nouveau montant se substitue de plein droit à celui qui figurait dans le bail et le locataire peut récupérer les sommes indues au maximum sur les trois dernières années. La pratique des bailleurs ayant évolué pour anticiper les réponses des tribunaux et mieux respecter les normes, ce type de procédure est maintenant beaucoup moins fréquent.

On notera par ailleurs que, dans le cas où la surface réelle se révèle inférieure de plus de 10 % à celle mentionnée dans le bail, le locataire peut, sans avoir recours au juge, réduire son loyer de façon à ce que le loyer au mètre carré corresponde à la valeur contractuelle.

Il est possible d’insérer dans le contrat de bail une clause prévoyant une augmentation périodique forfaitaire ou une clause d’indexation, mais il semble que ce ne soit pas la pratique majoritaire. Si aucune clause de cette nature ne figure dans le bail, le propriétaire peut demander à son locataire une augmentation (au plus tôt un an après la conclusion du bail et au plus tous les dix-huit mois) avec un maximum de 20 % tous les trois ans. Le locataire a trois mois pour négocier, accepter ou refuser cette augmentation. En cas de refus du locataire, le propriétaire n’a pas d’autre recours que de se tourner vers le juge [3]. Le loyer déterminé par le juge s’appliquera alors de plein droit, mais le locataire reste libre de résilier son bail.

Cette façon de procéder, à la fois pour les loyers de relocation et pour les augmentations en cours de bail, tend à réduire la forte différence que l’on observe en France dans les zones tendues entre les loyers des locataires en place et les loyers de relocation.

La notion de loyers comparables et les miroirs des loyers

La régulation informelle des loyers pratiquée en Allemagne demande, pour fonctionner, une connaissance relativement accessible des prix pratiqués, afin d’informer non seulement les bailleurs et les locataires, mais aussi l’action des juges. Que la saisine du juge résulte de l’action du propriétaire ou de celle du locataire, la loi prescrit que le juge se détermine en fonction des loyers pratiqués pour des logements comparables. Pour ce faire, la loi a prévu trois moyens [4] :

  • le recours à un expert (entre 700 et 1 500 €) ;

  • trois références de loyers de logements comparables ;

  • les éléments fournis par une banque de données des loyers.

Il n’existait pas de modèle de la banque de données ainsi évoquée dans la loi. C’est ce qui a incité l’association des propriétaires de Cologne, fondée à la fin du xixe siècle, et celle des locataires, créée en 1900, à mettre en chantier, avec l’appui de la ville et d’une association d’experts immobiliers, le premier « miroir des loyers » (Mietespiegel) à partir des années 1970.

Le miroir des loyers de Cologne traite de l’ensemble des logements de la ville, à l’exception des maisons individuelles et des biens exceptionnels par la qualité ou par la taille. Il fournit des fourchettes de loyer en fonction de critères portant sur la qualité du quartier, la taille du logement, son niveau d’équipement, sa date de construction. Il est envisagé d’y intégrer, à l’avenir, les performances énergétiques. Il ne reflète que les « loyers froids », c’est-à-dire hors charges. Les chiffres retenus résultent de dires d’experts : ils sont fondés sur un grand nombre de données mais résultent d’une négociation entre les partenaires du miroir plus que d’un travail statistique sophistiqué [5]. Les données sont actualisées tous les deux ans.

L’exemple de Cologne a fait école, mais il n’existe pas un modèle unique de miroir des loyers. Certaines villes excluent les loyers de relocation et ne prennent en compte que les loyers qui ont été modifiés dans les quatre dernières années, d’autres intègrent les loyers de relocation. Tout est affaire de décision locale. La plupart des villes disposent de miroirs fondés sur la concertation, mais d’autres, comme Munich ou Berlin, ont choisi de créer des observatoires dits « qualifiés », élaborés selon les règles de l’art statistique par des experts. Ainsi, après une contestation, Munster est passé (pour plus de 150 000 € tous les deux ans) d’un observatoire du type de celui de Cologne, qui existait depuis 15 ans, à un miroir « qualifié » ; les résultats du second sont venus confirmer ceux du premier.

Négociation, médiation informelle et intervention du juge

Les règles du jeu placent le marché sous le contrôle du juge. La décision de ce dernier se fonde sur l’analyse du loyer normal pour le logement et ne prend pas en compte la situation sociale du locataire. Sauf dans le cas où un expert intervient, le juge se réfère au miroir des loyers pour rendre sa décision, ce qui présente l’avantage de rendre cette dernière assez prévisible. En l’absence de miroir et d’expertise, il peut s’appuyer sur les références fournies par les parties. Le coût global d’une procédure s’élève à douze fois le montant du litige, somme à laquelle s’ajoutent les honoraires des avocats et le coût éventuel d’une expertise. Le nombre de saisines serait à Cologne de l’ordre du millier par an (sur un parc de 550 000 logements), une part importante des contentieux locatifs portant sur les charges.

Ce système fonctionne parce que les deux associations qui prennent en charge les frais de procédures, de propriétaires et de locataires ont chacune un quasi-monopole de fait dans leur secteur. L’association de propriétaires revendique 24 000 membres, dont une part importante de propriétaires occupants, et l’association de locataires fait état de 60 000 membres. Si elles représentent et défendent leurs adhérents, leur activité s’inscrit, avant tout, dans le registre de la prestation de services. Par exemple, l’association des locataires est chargée par la municipalité de l’expertise des contrats des personnes en difficulté qui sollicitent son aide ; nombre de redressements portent sur des erreurs en leur défaveur dans les décomptes de charges locatives.

La rotation des locataires, crainte principale des propriétaires

La crainte principale, selon les associations, ne serait pas comme en France, le mauvais payeur, voire le squatter, mais le « locataire nomade » [6]. Les bailleurs redoutent la résiliation du bail par un locataire qui aura trouvé un logement d’un meilleur rapport qualité–prix. Le premier enjeu consiste donc à limiter la rotation des locataires. Elle serait en moyenne de 6 % par an à Cologne, mais de 3 % au sein du parc de la GAG, une société privée dont la ville est actionnaire et qui joue de facto le rôle de bailleur social.

Pouvoirs publics, locataires et bailleurs privilégient la stabilité des occupants. C’est ce qui expliquerait la relative facilité avec laquelle les divers partenaires s’accordent sur les valeurs retenues par le miroir des loyers. Ainsi, ces dernières années, la très faible hausse des loyers « froids », c’est-à-dire hors charges, résulterait principalement d’une compensation de fait, par les bailleurs, de la forte hausse des charges qui est venue amputer la solvabilité des locataires.

Un système transposable en France ?

L’absence de forte tension sur le marché est pour beaucoup dans le succès de ce mode de fonctionnement. Même si quelques marchés comme Munich ou Cologne sont qualifiés de tendus par rapport à celui d’autres villes allemandes, la situation est sans commune mesure avec ce que l’on peut observer à Paris ou à Londres. La répartition de la population sur l’ensemble du territoire et la démographie expliquent cette absence de tension.

La transposition d’un tel système en France, s’il était envisagé, se limiterait au seul parc locatif privé, soit 24 % des ménages, contre 55 % des ménages en Allemagne. Il n’existe pas en Allemagne de système dual comme en France où le parc locatif privé et le parc locatif social obéissent à des règles totalement différentes. Cela ne permettrait donc pas de réduire l’écart considérable qui existe, dans les zones les plus tendues, entre les conditions faites aux locataires du parc social et à ceux du parc privé.

En revanche, ce mode de contrôle aurait pour effet d’éliminer les loyers « indécents » qui s’écartent trop des loyers moyens et peut-être aussi de réduire l’écart entre le niveau de loyer des nouveaux locataires et celui des locataires en place. Est-ce que cela aurait un effet sur les rapports locatifs et sur le niveau de la construction (et donc la tension sur les marchés et l’âpreté de la concurrence pour un logement) ?

Concernant l’effet des différents dispositifs, on observera que les deux pays européens qui comptent le plus fort pourcentage de locataires, la Suisse et l’Allemagne, sont aussi ceux où le locataire est le plus protégé et le bailleur le plus contraint, ce qui va à l’encontre du discours habituel des lobbies de propriétaires privés. Si, en Allemagne, le juge intervient en dernier ressort, le miroir des loyers joue un rôle préventif, car il évite d’aller devant le juge, sachant que celui-ci fera référence à celui-là.

Quelle que soit l’évolution du cadre légal, la pratique des miroirs de loyers montre tout ce que l’existence de données non contestées sur le niveau et l’évolution des loyers peut apporter pour le fonctionnement du marché, sa régulation, la programmation des investissements et l’évaluation des politiques publiques.

Notes

[1] Avec la première loi de protection des locataires (code civil : art. 557 et 558).

[2] Wuchermiete, art. 5 du code pénal économique.

[3] Mieterhönungsbegehren.

[4] Art. 558, al. 2.

[5] À Cologne, le choix a été fait de procéder par le rapprochement des données dont disposent l’association des propriétaires, l’association des locataires, la GAG (société anonyme privée appartenant à la ville et propriétaire de 43 000 logements) et une association d’experts immobiliers. Dans la négociation, la logique de l’association des locataires et du représentant de la ville est de contenir la hausse ou d’enregistrer les baisses et celle de l’association des propriétaires est de rendre possible la hausse, mais les uns comme les autres sont contenus par le marché, la rotation des locataires constituant la menace première pour les propriétaires.

[6] Sur le traitement des impayés et des expulsions, cf. ANIL. 2008. « Sans abri et mal logés en Allemagne ».

 

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12 juillet 2017

L’Allemagne vue d’en bas,par Wildcat

Les transformations profondes qu’a subies la situation des classes populaires en Allemagne depuis une quinzaine d’années, avec les réformes Harz et la mondialisation du marché du travail, ne retiennent pas souvent l’attention des grands ni des petits médias. Dans cet interview réalisée en novembre 2016, deux camarades de la revue allemande Wildcat nous en dressent un tableau en lien avec les événements récents.

La revue Wildcat est née au début des années 1980. Elle traite des luttes ouvrières et des formes d’organisation autonomes. Sur son site www.wildcat-www.de on trouve de nombreux articles traduits en français, en anglais et dans d’autres langues.

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Une poussée sensible de la droite

V : Les événements de ces derniers temps montrent qu’une fracture s’est faite au sein de la société allemande. D’un côté on a eu l’élan de « bienvenue  », dans lequel un nombre impressionnant (des centaines de milliers) de personnes ont été impliquées, de l’autre les manifs de Pediga et le succès électoral de ce nouveau parti de droite, l’AfD (Alternative für Deutschland). Les gens de droite sont très habiles à exploiter la question sociale, alors que ceux de gauche parlent de culture...

Mais n’est-ce pas aussi parce que la situation de ces classes populaires n’intéresse personne, hors période électorale ? Un peu comme on l’a vu aux États-Unis avec l’élection de Trump.

V : En Allemagne aussi, on ne parle des classes populaires qu’en termes péjoratifs : ils sont hostiles aux immigrés, incultes, ils boivent... Certains journalistes ont pourtant fait une étude un peu plus approfondie qui a remis en cause l’idée qu’ils seraient tous de droite. Parmi les gens ayant participé aux manifestations de Pegida (1) à Dresde – un phénomène nouveau en Allemagne, avec au début vingt mille personnes dans la rue – il y a aussi tous ceux qui ne sont jamais écoutés. Sur les vingt mille personnes, il y avait peut-être cinq cents fascistes, les autres étaient simplement des gens en colère qui ne trouvent pas d’autre moyen de se faire entendre.

E : Depuis les manifs ont rassemblé moins de monde : en 2016 il n’y a eu qu’une fois 15.000 à 20.000 personnes, en moyenne on en comptait 2000 à 3000 ; et le 30 janvier il y en avait entre 950 et 1200. Mais les fascistes continuent à mobiliser, ils manifestent tous les lundis à Dresde. Dans ces manifs, on a vu des gens manifester avec des fourches à l’intention d’Angela Merkel, qui n’ont été jamais poursuivis. Les fascistes restent les organisateurs de ces manifs (certains sortent leurs drapeaux, d’autres se mélangent avec les autres manifestants). Ils refusent de parler avec les journalistes (les représentants de la « presse du mensonge », comme ils disent) et de dialoguer avec les hommes ou les femmes politiques.

V : Ils utilisent beaucoup les médias sociaux. Dans les médias sociaux les expressions de droite sont beaucoup plus fortes que leur poids réel dans la société allemande.

E : Il y a eu des tentatives d’organiser des manifs similaires dans d’autres villes, mais elles se sont toujours heurtées à des contre-manifestations.

V : A Stuttgart, nous avons depuis des années des « manifs pour tous », qui sont ultraconservatrices. Elles prennent prétexte de l’enseignement à l’école, qui ferait la promotion de la critique de genre et toutes ces choses-là. C’est un mélange de tous les thèmes de droite, à la fois contre l’homosexualité et pour Poutine, et pourtant la question de l’immigration n’entre pas en ligne de compte. Mais nous avons aussi ce parti, l’AfD – un phénomène qui n’est que relativement nouveau en Allemagne, car chaque fois qu’il y a eu une crise, on a vu apparaître un parti de droite : le NPD dans les années 1960 (en 1968 ils sont entrés aux Parlements de certains Länder, dont le Bade-Wurtemberg), puis, dans les premières années 1990, les Republikaner, qui n’ont cependant jamais fait plus de 8 % aux élections. Mais aujourd’hui l’AfD remporte jusqu’à 20 % des voix, avec des pointes à 25 % à l’Est, et il est probable qu’elle va bientôt entrer au Parlement national. En ce sens, c’est quand même nouveau. L’AfD est née en 2013 comme une forme de protestation contre le sauvetage des banques par l’argent des contribuables et contre l’euro, puis ça a rapidement glissé vers la droite, et maintenant c’est devenu un parti contre l’islam, contre l’immigration...

E : Au début l’AfD était appelée « le parti des professeurs ». Les leaders étaient alors des professeurs d’économie et des industriels comme Henkel. Puis la droite y a pris de l’importance et a expulsé ces leaders, et le parti entier a glissé vers la droite.

Quels sont les éléments spécifiques à Dresde qui expliquent l’importance de Pegida ?

V : Il y en a plusieurs, mais je crois que pour l’essentiel, c’est la présence de cette couche moyenne que l’on peut dire « politico-criminelle ». Des entrepreneurs faillis qui se sont convertis en dealers. En effet, après la réunification, Dresde (qu’on appelle « la Florence de l’Elbe ») a reçu beaucoup d’argent pour restructurer tous ses beaux édifices – elle a maintenant les trams les plus modernes d’Europe... Tout cet argent a nourri cette couche d’entrepreneurs qui ont fait la promotion commerciale de la ville. Ils ont gagné pas mal d’argent pendant vingt ans, mais avec la crise de 2008 tout ça s’est effondré.

E : Ce ne sont pas les pauvres qui manifestent, mais des gens qui ont peur du déclassement, de perdre ce qu’ils ont gagné au fil des années. Ils se perçoivent comme ceux qui ont travaillé et qui maintenant sont perdants : « Tous ces immigrés qui arrivent, ils peuvent rester ici sans travailler, alors que nous qui avons travaillé trente ans nous n’avons plus rien », etc.

Et le comportement des plus pauvres ?

V : Avec les réformes Hartz du marché de travail, ceux qui ont le plus perdu, ce ne sont pas les plus pauvres – eux sont restés au même niveau – mais les « avant-derniers » dans l’échelle sociale, ceux qui travaillent quarante heures par semaine mais ne gagnent jamais assez pour pouvoir épargner, s’acheter une maison... (« Tu travailles, tu travailles et tu n’as jamais assez« ). C’est assez typique du développement en Allemagne.

E : Ces manifestations de droite sont surtout un phénomène de l’Est. Mais il faut dire qu’en 2015, à l’Est il y a eu aussi de nouvelles initiatives pour s’organiser dans les syndicats, mener des grèves. Début 2015 on avait une impression très positive : il semblait que quelque chose bougeait dans les usines à l’Est, que les vieux qui avaient toujours travaillé sans rien revendiquer (ceux qui disaient : « l’important c’est d’avoir un boulot ») étaient maintenant remplacés par des trentenaires, plus qualifiés, qui n’avaient plus peur de revendiquer et commençaient à se mettre en mouvement. Ils se sont organisés dans les comités d’entreprise, ont obtenu des augmentations de salaire... Mais quand ils parlent ils s‘expriment comme des gens de droite. Dans notre région du Bade-Wurtemberg, un des gros pôles industriels de l’Allemagne, beaucoup d’ouvriers qualifiés ont voté AfD aux dernières élections régionales.

V : Beaucoup de chômeurs aussi. Et chez les ouvriers, les syndiqués plus encore que les autres. Un sociologue a mené une enquête dans une grande usine automobile proche de Stuttgart. A la question : « Notre société a-t-elle encore les ressources nécessaires pour permettre à tous de s’en sortir ? » les ouvriers ont en général répondu non et les employés oui. Et c’étaient les ouvriers les plus organisés qui disaient le plus souvent non. Une situation totalement inverse de celle des années 1970, où c’étaient les ouvriers qui avaient conscience de tout produire et donc de pouvoir faire avancer la société.

C’est directement lié au phénomène migratoire, selon vous ?

V : Oui, c’est lié à la mondialisation. Les électeurs de l’AfD sont ceux qui sont le plus touchés par la mondialisation et qui ne trouvent plus de représentation ni politique ni syndicale. Ils ont manifesté leur mécontentement envers un gouvernement qui, selon eux, donne tout aux réfugiés et ignore les problèmes des gens du pays. Dans le Bade-Wurtemberg, le quartier où le candidat de l’AfD a gagné l’élection avec 30 % des voix, c’est Schönau à Mannheim, qui avait toujours été social-démocrate. Un quartier populaire où habitent des anciens ouvriers de l’usine Alstom (devenue General Electric), qui a fermé, et beaucoup d’immigrés de la deuxième ou troisième génération (50 % de la population du quartier sont des immigrés).

E : Dans le Bade-Wurtemberg, il y a beaucoup d’entreprises qui ont été rachetées par des sociétés chinoises ou des hedge funds, qui se sont aussitôt lancés dans les restructurations, en licenciant massivement... Les ouvriers ne se sentent plus représentés. Et c’est bien compréhensible. Quand en 2015 est arrivée cette vague d’immigrés, on n’entendait plus parler que de ça, jamais des problèmes sociaux existants. Dans le Bade-Wurtemberg, le taux de chômage est de 3,6 % – un des plus bas d’Allemagne. On y trouve du boulot, mais mal payé.

V : Pour la première fois depuis la réunification, il y a un Land, la Thuringe, dont le premier ministre est membre du parti Die Linke (un drame absolu pour la droite). La Thuringe est célèbre parce que c’est là d’où viennent les fascistes du NSU qui ont assassiné dix petit patrons immigrés. L’élu, qui est un vieux syndicaliste de l’Ouest et qui a été lui aussi attaqué physiquement par des fascistes pendant des années, ne se perçoit plus que comme le protecteur des réfugiés. Les syndicalistes de gauche lui reprochent de ne rien faire pour les ouvrier, et les syndicats et de tout faire pour la « culture de bienvenue ».

Un monde salarial divisé

E : La Thuringe est connue pour les salaires très bas qui étaient versés dans certains coins jusqu’à l’instauration du salaire minimum en 2015. Il faut savoir qu’en Allemagne les contrats syndicaux se négocient au niveau des Länder, et par secteurs. Donc en Thuringe, dans la coiffure ou encore dans les centres d’appels, on pouvait effectivement gagner 3,50 euros brut par heure. L’introduction du salaire minimum a un peu changé la donne (ce n’est qu’en 2018 qu’il deviendra obligatoire pour tous). Depuis le 1er janvier 2017, le salaire minimum est de 8,84 euros l’heure. Mais dans quelques secteurs, ils continuent à maintenir une différence salariale entre l’Est et l’Ouest – vingt-cinq ans après la réunification –, ce qui évidemment alimente la colère.

L’introduction du salaire minimum crée vraiment des problèmes aux petites entreprises ?

E : Ils ont fait une énorme campagne sur ce thème, mais au total pas tant que ça.

V : L’introduction d’un salaire minimum est le résultat de l’affaiblissement des syndicats : ils ne sont plus en capacité d’imposer le salaire des contrats collectifs comme salaire minimum ; c’est pourquoi les syndicats des secteurs faibles (services, agriculture, gastronomie) ont organisé une campagne pour l’introduction d’un salaire minimum légal. A l’Est, dans les secteurs où travaillent beaucoup d’immigrés où l’on pratique beaucoup le travail au noir, comme la restauration, certains ont vu leur salaire doubler. Dans certains secteurs, notamment à Stuttgart, il y a une pénurie très forte de main-d’œuvre. Ils ne trouvent plus personne. C’est pourquoi les industriels réclament l’ouverture des frontières.

E : Dans les hôpitaux par exemple, il manque beaucoup d’infirmières. Les jeunes Allemands n’ont plus envie de faire ce genre de travail, même si c’est un métier où les salaires sont bons. Il est vrai que les conditions de travail sont dures souvent, notamment dans les hôpitaux spécialisés dans la rééducation, qui ont tous été privatisés puis revendus après restructuration et licenciements.

V : C’est vrai dans tout le secteur de la santé (il manque aussi des assistants de médecins, par exemple), mais également dans la logistique (à Stuttgart, il y a quelques exemples de petits entrepreneurs qui ont finalement trouvé chez les réfugiés les bras qui leur manquaient), dans le bâtiment et même dans la métallurgie. Très synthétiquement, disons que, dans la propagande officielle, depuis des années il est question de pénurie de main-d’œuvre qualifiée. Mais en réalité il manque de la main-d’œuvre non qualifiée : dans le nettoyage, les hôpitaux, la logistique, le bâtiment... Une main-d’œuvre disposée à travailler manuellement, durement, en équipes tournantes, etc.
Ici on pense aux métallurgistes comme à des ouvriers qualifiés, syndiqués et bien payés. Les patrons ne rechercheraient-ils pas plutôt une main-d’œuvre plus flexible ?

V : Si tu te bases sur une moyenne, avec la restructuration des entreprises et les « contrats collectifs pour la défense de l’emploi », l’ouvrier qualifié est celui qui a le plus perdu ces dernières années. Mais il y a encore de vieux ouvriers de cinquante ans et plus qui sont bien payés, et c’est d’eux qu’on parle dans les médias. En réalité, en usine on a un million de personnes qui travaillent en intérim, et celles-là gagnent tout juste un euro de plus que le salaire minimum. Ce qui veut dire que, chez Daimler par exemple, elles ne gagnent que la moitié du salaire d’un ouvrier en CDI. Et puis il y a d’autres biais encore, comme le recours à une main-d’œuvre encore plus mal payée à travers la sous-traitance. Pour faire un exemple : l’industrie alimentaire, celle qui a le plus grossi en Allemagne, emploie essentiellement des gens venus de Roumanie ou de Bulgarie, mais sous le statut de travailleurs indépendants. Et pour ce statut il n’y a pas de restrictions légales : tu es « libre »y de travailler soixante heures par semaine à 3 euros l’heure... En Allemagne, il n’y a plus de bouchers, toute l’industrie de la viande ne fonctionne plus qu’avec ces travailleurs venus de l’Europe de l’Est – ce qui explique le mouvement des Bonnets rouges en France, en réaction au succès de l’industrie allemande de la viande, qui détruit les filières françaises mais aussi danoises, italiennes... (souvent les carcasses sont importées en Allemagne pour y être découpées).

Il y a beaucoup d’ouvriers sous statut de travailleur indépendant ?

E : Pour beaucoup d’immigrés d’Europe de l’Est (de la Roumanie ou Bulgarie), ce statut était jusqu’en 2014 le seul moyen de travailler : ils n’avaient pas droit à un permis de travail, mais ils pouvaient se déclarer « entrepreneurs ». Depuis trois ans, ils peuvent être salariés, et les salaires – les luttes aussi ! – ont un peu augmenté. Dans les entreprises de logistique sous-traitantes des industries automobiles – qui ne font pas seulement le transport mais aussi une partie du montage – les salariés gagnent un tiers du salaire des ouvriers embauchés directement, alors qu’ils travaillent souvent côte à côte sur les mêmes chaînes. C’est un gros problème en Allemagne : les ouvriers syndiqués et protégés ne sont pas solidaires des intérimaires et des salariés de la sous-traitance qui travaillent avec eux. La plupart ont accepté cette situation pour protéger le noyau de salariés très bien payés qu’ils constituent. Au nom du fait qu’il s’agit de résister à la concurrence, ils ont accepté la logique de la baisse des coûts par recours à l’intérim. Et la politique syndicale non seulement n’a rien fait pour lutter contre ça par la grève, mais a même contribué à renforcer le phénomène. Résultat : une bonne partie de ces ouvriers syndiqués vote maintenant pour la droite...

Des amorces de résistance

Y a-t-il des tentatives d’organisation de défense de ces travailleurs intérimaires, sous des formes nouvelles sans doute ?

E : Pas beaucoup. Il y a bien quelques syndicalistes qui ont organisé une protestation contre cette politique chez Mercedes-Benz à Stuttgart et surtout à Brême, mais c’est le seul exemple.

V : Parmi toute cette masse de réfugiés, immigrés, précaires... il y a des tentatives d’organisation, mais très minoritaires, menées souvent par des syndicats de type anarcho-syndicaliste – mais c’est fait d’un point de vue syndicaliste (tu as une certaine idée de l’organisation et tu cherches à faire des adhérents). Par contre, on ne voit que très peu de tentatives d’organisation venant des ouvriers eux-mêmes. De temps en temps il y a bien des révoltes quand les salaires ne sont pas payés, mais c’est tout.

E : Un exemple plus positif : dans un chantier naval à Papenburg, des ouvriers immigrés ont fait grève et obtenu ce qu’ils voulaient. Et puis on a connu des tentatives de solidarité avec des ouvriers de l’industrie de la viande qui, après des mois de surexploitation, n’avaient pas été payés : un peu partout dans le petit village, des groupes de chrétiens, d’antifascistes... se sont constitués pour les soutenir (les ouvriers ont finalement été payés mais ils ont dû retourner chez eux). Le non-paiement des salaires, c’est assez courant, car en Allemagne cette industrie est de structure mafieuse. Il y a des exemples de dortoirs, voire de camps fermés par des barbelés, où les ouvriers doivent s’entasser mais dont personne n’a connaissance. C’est un système organisé : on attire la force de travail puis on la contraint à travailler en usine, en équipes, et à s’entasser dans ces camps, loin des regards de la population.

V : C’est devenu un scandale le jour où l’un de ces dortoirs est parti en flammes, faisant plusieurs morts chez les ouvriers.

E : Mais il y a aussi des marchands de sommeil chez les vieux propriétaires allemands...

L’impact de l’immigration récente

V : En résumé, disons que, du point de vue du capital allemand, le projet de ces vingt dernières années était d’associer une force de travail très mal payée à des machines ultramodernes. Dans l’industrie automobile, l’industrie navale et celle de la viande, ils ont réussi cette combinaison. C’est, je crois, ce qui fait la différence avec un pays comme l’Italie, où il y a quantités d’immigrés qui travaillent mais pratiquement sans machines.

V : Le gouvernement allemand a été assez habile en interdisant à la Grèce, à l’Espagne, au Portugal, de mettre en place des plans conjoncturels, mais l’arrivée de cette masse de réfugiés a fonctionné comme un plan conjoncturel pour l’Allemagne : ça a créé un nombre considérable de postes de travail. Parce que tout le monde travaille dans ces camps de réfugiés, comme traducteur, enseignant, travailleur social... Le gouvernement a d’ailleurs très logiquement choisi de fusionner l’administration de gestion des chômeurs (Agentur für Arbeit) avec celle des immigrés et des réfugiés (Bundesamt für Migration und Flüchtlinge, BAMF). Le président fédéral de l’Agentur für Arbeit Weise était jusqu’en janvier 2017 également président du BAMF. Il a commencé à fusionner les services, dans l’idée que, dans les prochaines années, les deux choses vont se rejoindre.

E : On recherche aussi pas mal de gens ayant les compétences leur permettant de faire le tri entre les demandeurs d’asile. Des gens qui, après un stage de deux ou trois semaines, se retrouvent à décider du sort de tous ces réfugiés, à faire le juge, en somme.

V : Mais le gouvernement a dû créer quantité de nouveaux logements : le prix des maisons-containers avait été multiplié par huit en deux mois, et il y a maintenant des entreprises spécialisées dans la construction en deux mois d’immeubles d’habitation préfabriqués dits « maisons de système ». Tout ça a créé une quantité d’emplois d’ouvriers ces deux dernières années. Et pourtant à Berlin, les gymnases continuent à être réquisitionnés en hiver pour loger les nouveaux arrivants, car l’administration n’arrive pas à faire construire suffisamment ni à trouver assez de personnel pour gérer ces camps... En effet, ça a fonctionné comme un grand programme de création d’emplois et, en conséquence, d’augmentation du PIB (celui-ci a crû de 1,5 % avec l’afflux des réfugiés).

Les limites de la culture
de « bienvenue »

Ceux qui promeuvent la culture de bienvenue, est-ce qu’ils parlent des conditions de vie et de travail des immigrés, et est-ce qu’ils mènent bataille sur ce terrain ?

E : Le discours de la droite auparavant, c’était : les immigrés vivent à nos dépens sans travailler. Du coup, on a très vite accordé un permis de travail à ceux qui sont reconnus comme réfugiés. Mais ceux qui proviennent d’Albanie, de Somalie... ne peuvent travailler qu’au noir. Et les Allemands qui interviennent dans les camps le savent bien, mais ils n’en parlent pas. Là où l’on peut parler de soutien combatif, c’est quand se produit ce genre de situation de révolte pour non-paiement des salaires. Mais c’est tout. Il y a vingt ans, dans l’ultragauche, il était impossible de parler des conditions de travail des réfugiés qui arrivaient ; cela a un peu changé depuis, car le problème est devenu évident. Les immigrés s’organisent traditionnellement entre eux sur les problèmes du quotidien, souvent sur la base de la nationalité, mais nous ne voyons pas émerger chez eux d’organisation sur un plan politique.

Mais les soutiens, est-ce qu’ils évoquent les questions sociales liées à l’immigration  ?

E : Parmi tous ceux qui s’occupent de ces réfugiés, il n’y a pas que des profs et des traducteurs, il y a aussi des gens qui n’ont pas beaucoup d’argent mais sentent le besoin de leur venir en aide. Et ceux-là, quand on parle avec eux, ils font tout de suite le rapprochement avec leur propre situation. Mais ils ne trouvent pas d’écho dans le public et les médias. On n’entend que les voix de droite : « Il y a toujours moins d’argent pour les Allemands, on ne trouve plus de logements pour nous », etc.

C’est un problème de légitimité du discours ?

V : En effet, il est très difficile d’aborder ces questions sans être perçu comme raciste. Que l’arrivée d’un million de réfugiés puisse créer des difficultés, ça ne pouvait même pas se dire... C’était vraiment une question taboue.

Un tabou porté par quelles couches sociales ?

E : Celles qui étaient favorables à cette immigration et qui craignaient le racisme. Mais si on ne parle pas des problèmes, on ne peut pas les résoudre ! Personne ne pouvait critiquer la politique migratoire ; d’ailleurs la gauche soutenait Merkel.

Mais cette gauche, est-ce qu’elle ne correspond pas à une couche sociale qui ignore les problèmes concrets que vivent les gens au bas de l’échelle, simplement parce qu’elle n’y est pas confrontée ?

E : Un exemple : face à la pénurie de logements à prix abordables dans les grandes villes, la droite dit : c’est à cause de l’arrivée des immigrés. Or, les années précédentes on avait déjà du mal à se loger, à cause de la spéculation immobilière ; le prix des loyers a flambé ces derniers temps. Parce que les riches, qui ne savent plus où mettre leur argent, achètent des logements, les restructurent et les louent très cher. Les couches populaires ont du mal à se loger.

V : Quant à la gauche radicale, si elle existe encore, elle ne réussit pas à associer le discours antiraciste à la critique sociale. Elle continue à dire : « Ouvrons les frontières à tout le monde », sans se rendre compte des problèmes que ça crée. Y compris pour les migrants eux-mêmes : il y en a énormément qui veulent rentrer, parce qu’ils n’ont pas trouvé ce qu’ils espéraient trouver, parce qu’ils vivent depuis un an dans un gymnase, séparés des autres par un simple drap, sans aucune intimité... Le discours de cette gauche, c’est : « Nous sommes un pays riche, accueillir des millions de migrants, ce n’est pas un problème », et ça s’arrête là.

Le vaste monde des bas salaires

E : En réalité, l’Allemagne est devenue un pays très inégalitaire. C’est vrai pour les revenus des familles, mais l’inégalité des patrimoines est encore plus forte : la méthode utilisée par Piketty permet de voir que les trois déciles de la population les plus bas dans l’échelle des revenus ne disposent d’aucune épargne, alors que le décile supérieur possède deux tiers du patrimoine. Et pour ce qui est des salaires, entre 22 et 25 % des salariés touchent un salaire inférieur au deux tiers du salaire médian, soit le taux le plus élevé en Europe après la Lituanie. Les réformes Hartz [2] du marché de travail mises en œuvre par le gouvernement social-démocrate-vert à partir de 2003 avaient bien ça comme objectif : créer au sein du monde du travail un secteur à bas salaires. Leur problème, c’était alors que personne ne voulait travailler à un salaire inférieur au montant de l’allocation chômage. Avec les réformes Hartz, ils ont donc réussi à faire baisser les salaires en changeant les règles d’indemnisation du chômage. Avant la loi Hartz IV, il y avait trois types d’allocations pour les sans-travail : l’Arbeitslosengeld, sur le principe de l’assurance, donc calculée en fonction du salaire antérieur (60 %, ou 68 % si tu avais des enfants) et versée pendant un an (un an et demi pour les plus de 55 ans) ; ensuite on touchait l’Arbeitslosenhilfe, un peu inférieure (53 à 57 % du salaire), mais qui pouvait durer des années ; et la Sozialhilfe, « l’aide sociale », était réservée à ceux qui n’avaient pas droit aux deux allocations précédentes. Depuis la loi Hartz IV, tu peux toucher l’Arbeitslosengeld sur un an maximum (deux ans pour les plus de 58 ans), puis tu entres directement dans le système d’allocation de base : une allocation égale pour tous, qui est actuellement de 400 euros par mois, plus le montant du loyer (à condition que celui-ci soit considéré comme « adapté »). Donc au bout d’un an, tous les chômeurs retombent à ce niveau de base. Qui peut durer longtemps, à condition que tu prouves que tu cherches du travail – et au bout d’un an tu dois accepter n’importe quel boulot, même s’il ne correspond pas à ta qualification, et même si le salaire proposé est inférieur à l’allocation. Dans ce cas, si tu as une famille ou un conjoint qui ne travaille pas, l‘agence pour l’emploi te verse une allocation « complémentaire », ce qui fait que tu peux avoir de quoi te nourrir et te loger tout en travaillant pour un salaire très bas. Il y a 1,1 million de salariés qui touchent cette allocation complémentaire (mais tous ne travaillent pas à plein temps, car ils font le calcul et s’aperçoivent souvent qu’un plein-temps ne leur apporterait rien de plus). Quant à ceux qui travaillent au salaire minimum, ils n’arrivent pas à 1000 euros net par mois, et avec ça il n’y a pas moyen de s’en sortir, sauf peut-être pour une personne seule – impossible en particulier de s’acheter une voiture, qui est souvent nécessaire pour aller au boulot.
Et puis il y a encore les « mini-jobs » : des boulots à moins de 450 euros net par mois : l’employeur doit verser 30 % de ce salaire aux caisses d’assurance maladie, chômage et retraite (en effet, comme les gestionnaires de ces caisses se plaignaient des pertes de contributions, une loi leur a donné satisfaction), ainsi qu’à l’Église. Mais le salarié, ça ne lui donne droit à rien : pas d’assurance maladie, pas un euro de plus sur ses droits à la retraite. Il y a plein de petites entreprises qui ne fonctionnent que grâce à ce système, dont la procédure est très facile (on fait tout sur Internet). Mais il y a aussi des grands magasins qui ont tout restructuré et licencié les salariés à plein temps pour les remplacer par des gens relevant du système des mini-jobs : des étudiants, des retraités... car ils sont beaucoup plus flexibles. Il y a 7,3 millions de personnes qui travaillent sous ce régime des mini-jobs, dont 2,5 millions le font comme deuxième boulot. Par contre, c’est très facile de combiner les différentes allocations avec un mini-job.
C’est un enjeu sur lequel syndicats et patronat se sont affrontés pendant trente ans. Les syndicats ont toujours été contre le système des mini-jobs. Il a été réduit un temps, mais avec les réformes Hartz il a été relancé pour booster l’emploi. Avant, ces boulots de deuxième ordre, on les appelait geringfügige Beschäftigung (emploi insignifiant, créé pour les femmes au foyer qui voulaient contribuer un peu au revenu de la famille), mais avec le terme « mini-jobs » ils ont vraiment fait carrière ! Pour ceux qui ouvrent une petite entreprise, ça paraît normal maintenant de n’embaucher que des mini-jobs, par exemple. Les mini-jobs donnent au travailleur le droit à la maladie, à quatre semaines de vacances, mais avec 450 euros par mois on ne peut pas vivre... Et la plupart ne savent même pas qu’ils ont ces droits. Une enquête récente a révélé que la moitié des « mini-jobbers » ne gagnent pas le salaire minimum. En fait, avec un maximum de 450 euros par mois pour un mini-job et un salaire minimum horaire de 8,84 euros, ils ne devraient pas travailler plus de 50,90 heures par mois. Théoriquement donc, toute augmentation du salaire horaire devrait se traduire pour eux par une réduction du temps de travail. Mais leur situation d’isolement fait que ce n’est pas facile à imposer. En pratique, beaucoup de mini-jobbers travaillent plus, le reste du salaire étant payé au noir, souvent avec leur consentement (ça leur fait moins de cotisations à payer). Au total, les mini-jobs fonctionnent souvent comme couverture du travail au noir.

Des chômeurs sous pression

V : Le système Hartz IV a changé les choses radicalement pour les chômeurs. Avant, tu pouvais dire : c’est à l’agence pour l’emploi de me trouver un travail ; depuis, ça s’est inversé : tu dois signer avec l’agence un contrat où tu t’engages à faire « tout ton possible » pour trouver un travail – et les termes en sont clairement définis : dans quel périmètre tu dois accepter de te déplacer, dans quelle limite de temps tu peux exiger un travail correspondant à ta qualification, et tu dois apporter les preuves de tes recherches pour te justifier. C’est le principe « encourager et exiger » de l’Agenda 2010. L’autre aspect des choses, c’est que tu deviens totalement transparent pour l’administration : tu dois déclarer tout ce que tu possèdes, l’argent, la voiture... ils peuvent te demander de montrer ce que tu as dans ton portefeuille, et ils le font, ils peuvent entrer chez toi, et ils le font... Ils ont créé un nouveau concept juridique, celui de « communauté de besoins ». Pour tous ceux qui ne sont pas mariés et qui déclarent se débrouiller seuls, ils cherchent à prouver le contraire. Au début, ils jouaient carrément la terreur en venant fouiller chez toi, contrôler les brosses à dents... Troisième chose : ils peuvent contrôler ton compte courant, car tu dois avoir dépensé tout l’argent que tu possèdes avant de pouvoir toucher l’allocation. Si tu as touché des indemnités de licenciement, comme c’est souvent le cas, et que tu les as dépensées, ils peuvent te demander de justifier comment tu les as dépensées. A présent d’ailleurs, si tu fais des choses « déraisonnables » – comme offrir une partie de tes indemnités à une personne dans le besoin – ils peuvent évoquer un comportement dépensier pour te refuser l’allocation. C’est un contrôle très, très sévère.

E : Il ne s’applique qu’à ceux qui touchent l’allocation de base. Mais la plupart de ceux qui ont perdu leur boulot ne peuvent pas la toucher au bout d’un an d’Arbeitslosengeld II (Hartz IV), parce qu’ils ont une maison ou simplement un conjoint qui a un salaire... Et pour certaines personnes, c’est un vrai cauchemar de se confronter à cette bureaucratie, du coup elles préfèrent rester chez elles ou chercher à tout prix un autre travail.

V : Bien sûr, il y a des résistances, et ça n’est pas si simple pour eux d’y arriver, mais ça crée un climat où tu es constamment sur tes gardes. Et puis ils changent sans arrêt les lois en pire, du coup il y a plein de livres, d’avocats qui te proposent de t’aider à te défendre... Ça occupe la tête. Mais naturellement, il y a aussi des chômeurs qui sont très doués pour exploiter ce genre de réglementations tordues.

Comment est géré le système de l’ allocation de base ? Comme celui de l’allocation chômage ?

V : Un chiffre important pour commencer : plus de la moitié de l’argent versé dans le système Hartz IV n’arrive pas dans les poches des chômeurs, mais dans celles des salariés qui assurent les tâches de contrôle. Les individus de classe moyenne qui, dans les années 1970, travaillaient dans le social, ceux qui voulaient donner un coup de main aux plus démunis, à présent ils travaillent dans ce genre de bureaucratie éléphantesque – ou dans les services secrets, dont la part du marché du travail a terriblement grossi...

E : L’allocation de base et l’allocation chômage relèvent de deux systèmes distincts. Le but des réformes Hartz était de fusionner l’ancienne allocation d’aide aux chômeurs de longue durée (Arbeitslosenhilfe) avec l’aide sociale (Sozialhilfe, correspondant au RMI). Mais l‘Arbeitslosengeld II (Hartz IV) est payé par l’État fédéral, alors que l’aide sociale et l’assurance minimum pour les retraités sont payées par les communes. Pour assurer la gestion des bénéficiaires, on a créé des institutions communes à l’agence pour l’emploi et aux communes permettant de contrôler les chômeurs de longue durée, sous le nom de Job Center. Toute personne apte au travail qui demande l’aide sociale est considérée désormais comme « chômeur » et doit se soumettre au régime du Job Center.

L’allocation chômage (Arbeitslosengeld I) est payée par l’agence pour l’emploi qui – comme les caisses d’assurance maladie ou les caisses de retraite – a des conseils d’administration locaux composés de représentants bénévoles des travailleurs, des patrons et des collectivités de droit public.

Le gouvernement peut-il imposer ses lois à ces caisses gérées paritairement ?

E : Oui, c’est le gouvernement qui par exemple décide la durée de l’allocation, son montant, etc. Avant la rédaction des lois, il y a évidemment des négociations avec les syndicats. En 2007, le gouvernement de coalition CDU-SPD avait décidé de relever progressivement l’âge de la retraite à 67 ans. Les syndicats étaient contre, mais ils n’ont pas organisé de luttes – le ministre du travail était alors le social-démocrate Müntefering.

V : Un vieux chef syndical a dit récemment : « Si nous nous étions opposés à l’époque aux lois Harz IV, on vivrait aujourd’hui dans une autre république. » Et c’est vrai. Les syndicats ont collaboré à ce processus car ils étaient convaincus que c’était mieux pour l’industrie allemande...

Y a-t-il des tendances, même très minoritaires, qui cherchent à faire des propositions antagoniques à ce modèle ?

V : L’idée majoritaire, c’est cette maudite proposition de revenu garanti. Ses partisans ne veulent pas comprendre que le revenu garanti, c’est ce que nous avons maintenant ! « Oui, mais nous en voulons un autre, sans contrôle, inconditionnel », qu’ils disent. « Inconditionnel », c’est devenu le mot clé : vivre en paix en recevant des sous, un point c’est tout. Avec la justification que cela financerait toutes ces nobles activités...

E : En Allemagne, un des promoteurs les plus connus du revenu garanti est un entrepreneur propriétaire d’une chaîne de produits de droguerie, qui se réclame de Rudolf Steiner. Son argument est qu’il y aura toujours dans la société une couche de gens qui ne travaillent pas, donc qu’il vaut mieux les laisser en paix en leur accordant un revenu garanti, tout en contraignant tous ceux qui veulent avoir plus à travailler.

De pauvres retraites

E : Le minimum retraite n’existe pas en Allemagne, il n’existe que le revenu minimum accordé à tous, y compris à ceux qui n’ont jamais travaillé, du même montant que l’allocation de base Hartz IV. Et cela crée de grosses contradictions, parce que beaucoup, les sociaux-démocrates au premier chef, ne trouvent pas juste que ceux qui n’ont jamais travaillé, arrivés à l’âge de la retraite, touchent la même chose que quelqu’un qui a bossé trente-cinq ou quarante ans à bas salaire. Et ce problème, ils ne savent pas encore comment le résoudre. La ministre social-démocrate propose l’instauration d’un minimum retraite pour ceux qui ont travaillé, qui serait de 850 euros, donc supérieur au revenu de base, mais elle a peu de chances de réussir. La pension de retraite est calculée sur toute la carrière, elle est de 47,8 % du salaire. Une personne qui pendant 45 ans a gagné le salaire moyen (aujourd’hui environ 3000 euros brut) touche donc une retraite de 1370,15 euros brut mensuels, ce qui fait, une fois déduits les impôts et les cotisations maladie et dépendance, 1200 euros net. Mais tous les gens qui soit n’ont pas travaillé à plein temps, soit ont connu des périodes de chômage touchent une retraite bien moindre, souvent inférieure à l’allocation de base. La moitié des retraites est inférieure à 700 euros (70 % des prestataires sont des femmes). Ceux qui ne gagnent actuellement que 8,50 euros l’heure toucheront au bout de 45 ans une retraite de 668 euros brut, donc inférieure aux 789 euros d’allocation de base. Ceux qui sont dans ce cas peuvent demander l‘allocation de base complémentaire, mais leurs éventuels autres revenus – dont leur retraite privée s’ils en ont une – sont alors déduits.

V : En Allemagne il n’y a jamais eu de luttes contre la réforme des retraites.

C’est paradoxal, pour un pays beaucoup plus syndiqué que la France...

V : Ça s’explique facilement : les syndiqués sont les salariés de l’industrie, des grandes entreprises, du secteur public. Dans tous ces secteurs il existe encore la retraite « d’entreprise », qui s’ajoute à la retraite normale. Ces salariés sont protégés par les syndicats, et n’ont pas ce problème de faible retraite. Sauf qu’aujourd’hui il y a toujours moins de personnes qui travaillent dans la même entreprise de 18 à 65 ans.

E : Dans les prochaines années, ces gens-là vont plus ou moins tous partir à la retraite, donc ce sera fini. D’ailleurs la retraite d’entreprise tend elle aussi à disparaître peu à peu. Vingt ans auparavant, il y en avait dans toutes les grandes entreprises industrielles, parce qu’il fallait bien offrir des avantages pour attirer les ouvriers. Maintenant elle est remplacée par le modèle de l’assurance privée subventionnée par l’État, introduit en 1998 par Riester, un ancien syndicaliste des métallos devenu ministre du travail du gouvernement social-démocrate-Vert de l’époque.
Et quelques mouvements
de grève

E : En 2015, il y a eu une vague de grèves qui, en termes de participants, a dépassé tout ce qu’on a connu ces trente dernières années. Dans des secteurs qui autrefois relevaient du service public et qui sont maintenant en voie de privatisation : les chemins de fer (conducteurs), la poste (facteurs), la Postbank, la Lufthansa (pilotes), les écoles maternelles (éducatrices), les écoles (enseignants), les hôpitaux... Ces luttes portaient sur les conditions de travail ou cherchaient à obtenir la reconnaissance des syndicats. Certaines de ces grèves étaient très offensives (conducteurs de trains, éducatrices), mais les éducatrices n’ont pas gagné grand-chose.

A Amazon, le grand syndicat des services Ver.di (Vereinigte Dienstleistungsgewerkschaft) organise régulièrement des grèves depuis trois ans pour obtenir la négociation d’un contrat d’entreprise, mais la direction refuse de négocier, elle va même jusqu’à mobiliser contre le syndicat, prétendant qu’ils payent mieux que les autres entreprises de la logistique – Ver.di soutient qu’Amazon ne relève pas de la logistique mais du commerce, dont les salariés gagnent 2 euros l’heure de plus. C’est devenu un conflit central, car il va décider de la survie ou non du modèle Amazon.

V : Ver.di n’arrive pas à faire comprendre aux ouvriers que ce serait dans leur intérêt d’entrer en lutte. Les salaires d’Amazon, en effet, sont plutôt bons comparés à ceux du même secteur. En fait Ver.di mène cette lutte dans son intérêt propre, pour obtenir une pleine reconnaissance dans l’entreprise, mais pour les ouvriers ça ne changerait pas grand-chose : le salaire serait inscrit comme un droit collectif et non plus seulement individuel, mais c’est tout. A la poste la grève a été un échec cuisant, qu’on a du mal à s’expliquer parce que la mobilisation a plutôt bien marché, les salariés trouvaient là un moyen d’exprimer leur rage, d’après l’amie qui y travaille.

E : L’enjeu de la grève était l’externalisation du service des facteurs. La poste voulait créer une nouvelle entreprise où seraient embauchés des facteurs plus jeunes à des salaires plus bas. Ver.di refusait l’externalisation, mais il a fini par tout accepter, et par signer le contrat avec cette nouvelle entreprise pour les nouveaux embauchés.

V : D’un côté on a des grèves qui peinent à mobiliser comme à Amazon, de l’autre des grèves qui marchent mais se terminent par un échec...

E : A la poste, le problème, c’était que les ouvriers étaient déjà divisés entre d’un côté les vieux salariés, qui étaient très mobilisés, et de l’autre les nouveaux embauchés, tous en CDD, à qui le syndicat a dit de ne pas faire grève pour éviter le licenciement... et qui ont préféré accepter les nouvelles conditions, choisir la sécurité – même si la sécurité pour beaucoup aujourd’hui ça n’existe plus.

V : A Amazon, à la poste, aux télécoms, Ver.di mène la lutte uniquement sur le plan statutaire. Il ne parle pas de l’intensification du travail, de son contenu, etc. Or, dans une étude que j’ai lue, des salariés d’Amazon à qui on demandait pourquoi ils ne faisaient pas grève ont répondu : « Si c’était pour dénoncer le travail forcené et humiliant qu’on nous fait faire, je la ferais. » Les ouvriers se sentent humiliés par ce système américain de commandement à tous les niveaux, et maltraités par ces rythmes de travail infernaux. A la poste aussi, les postiers se plaignent de ne plus pouvoir faire dans les temps la somme de travail qu’on leur impose.

E : Les syndicalistes de Ver.di se soucient surtout de leur rôle de représentation. Ce qui compte pour eux, c’est de ne pas perdre ce rôle, ou d’être reconnus comme partenaires. C’est un peu déprimant, car ces grèves de 2015 avaient énormément mobilisé et étaient porteuses d’espoir. Et dans ces cas-là, quand ça échoue, on peut attendre dix ans avant de voir revenir quelque chose... En ce moment, Ver.di prépare une mobilisation en vue de la négociation d’une convention collective dans les hôpitaux – il ne revendique pas des hausses de salaires, mais un allègement de la charge de travail des infirmier/ères.

Propos recueillis par Nicole Thé

[1] Patriotische Europäer gegen die Islamisierung des Abendlandes (Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident).
[2] Peter Hartz a présidé la commission qui a élaboré la série de lois de réforme mise en œuvre par le gouvernement social-démocrate-vert en 2002. Il était directeur du personnel de Volkswagen et, en 2005, il a dû démissionner en raison d’un scandale de corruption au sein du comité d’entreprise.



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10 juillet 2017

L’insurrection ouvrière en Allemagne de l’Est - Juin 1953 de Cajo Brendel

  Lutte de classe contre le bolchevisme

Berlin1953

Ce texte est paru en français sous forme de brochure en 1979 (Echanges et Mouvement, format A4, 24 p.). Il est souvent repris sans son introduction, et sans les paragraphes «Des préludes au printemps» et «Pas seulement la Stalinallee mais tout Berlin», ni la fin «Le bolchevisme sans masque». Le lecteur le trouvera ici dans son intégralité.

Rédigé en néerlandais en 1953 et publié anonymement par le groupe hollandais communiste de conseils Spartacus, il a été réédité en 1978 par le groupe Daad en Dedachte, Cajo Brendel [http://www.mondialisme.org/ecrire/?exec=article&id_article=953] y faisant quelque légères retouches. C’est cette seconde édition qui a été traduite en français par Échanges et mouvement.

 INTRODUCTION

Cela fait un peu plus d’un quart de siècle [écrit en 1979, NDLR] qu’en 1953, par un matin d’été, 80 à 100 ouvriers du bâtiment travaillant Stalinallee à Berlin-Est posaient leur truelle. Ils descendaient des échafaudages et, rejoints par leurs camarades de travail, se dirigeaient vers les immeubles du gouvernement dans la Leipzigerstrasse ; ils y allaient pour protester contre l’augmentation des normes de travail.

Ils ne se doutaient pas qu’ils donnaient ainsi le signal d’une insurrection prolétarienne qui allait s’étendre comme un feu de paille à toute l’Allemagne de l’Est. Les 16 et 17 juin 1953, le régime bolchevique de la République démocratique d’Allemagne (RDA) (2) vacillait. Même dans les coins les plus reculés du pays, les esclaves salariés du capitalisme d’Etat entraient en action. Presque partout où l’étincelle de la résistance les avait pour ainsi dire électrisés, ils formèrent spontanément des conseils révolutionnaires. Ils faisaient ainsi les premiers pas sur un chemin qui ne menait pas, comme on a pu le dire, vers la démocratie bourgeoise, mais bien au-delà, vers une démocratie de la classe des travailleurs.

L’insurrection avait un caractère strictement prolétarien, ce qui avait été rarement vu dans des événements révolutionnaires d’une telle dimension. Elle montrait au monde d’une manière vivante ce qu’était une révolution prolétarienne et ce qu’elle n’était pas. Et elle détruisait radicalement, du même coup, tous les mythes qui pouvaient exister à ce sujet (3).

L’insurrection en Allemagne de l’Est bouleversait la thèse selon laquelle on ne pourrait avoir de pratique révolutionnaire sans une théorie révolutionnaire (4). Elle démontrait de plus que, pour une action de la classe ouvrière, une « avant-garde » n’est pas une condition nécessaire. Elle démontrait qu’une tempête révolutionnaire ne découle pas d’une « conscience révolutionnaire » mais que, au contraire, c’est la tempête révolutionnaire qui fait naître la « conscience révolutionnaire ». Les événements montraient aussi comment de petits groupes d’ouvriers luttant pour leurs conditions de travail se transformaient en peu de temps en masses agissant pour des objectifs beaucoup plus vastes et plus radicaux. Comme devait le faire trois ans plus tard la révolution hongroise, on pouvait voir, dans un tel processus révolutionnaire, les revendications des masses changer à grande vitesse et les slogans du moment remplacés par d’autres le moment suivant. Ce qu’on pouvait apprendre de cette insurrection, c’était que dans la lutte de classe l’important n’est pas tellement ce que les ouvriers s’imaginent à propos de leur propre action, mais ce qu’ils représentent et ce qu’il leur faut faire, par la force des choses.

Les jeunes générations d’aujourd’hui n’ont pas toujours une conception bien claire de ce qui s’est passé à ce moment-là. Il faut ajouter que les mensonges de l’Est et de l’Ouest (5) ont modifié l’histoire. Les pages qui suivent représentent un effort pour reconstruire ce passé. Nous nous sommes basés sur des publications diverses dont la valeur réside surtout dans les témoignages deceux qui se trouvaient au centre des événements.

Nos sources principales (6) :

– Der 17. Juni (le 17 juin), de Arno Scholz et Werner Nieke ;

– Des Aufstan (L’Insurrection), de Stefan Brant ;

– les résumés publiés par Leithäuser dans le mensuel Der Monat ;

– l’article « Deux jours qui ébranlèrent le monde » de Louis Fisher dans Reader’s Digest de décembre 1953 ;

– quelques articles de la presse syndicale de la RFA.

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UNE TEMPÊTE SE LÈVE

Au cours de l’été 1953, la zone orientale de l’Allemagne, occupée par les troupes russes, fut le théâtre de très importants événements révolutionnaires. C’était la première fois depuis trente-deux ans que l’on voyait de grands mouvements du prolétariat se dérouler sur le sol allemand. En même temps, à Berlin-Est, Magdebourg, Rostock et Warnemünde, Brandebourg et Rathenau, Dresde et Görlitz à la frontière polonaise, à Iéna et dans la région de l’uranium de Aue, à Halle et à Leipzig, dans le bassin de lignite de l’Allemagne centrale, les ouvriers quittaient les usines et descendaient dans la rue.

Cela avait commencé par les ouvriers du bâtiment. Ils avaient été suivis pas la grande masse des métallos. Aux aciéries de Hennigsdorf, dans l’entreprise Bergmann-Bosig, dans les fonderies de Calbe et Fürstenberg, dans les fonderies Max à Unterwellenborg, dans les usines Zeiss, dans l’usine de moteurs BMW à Gera, dans les fabriques de munitions de Schönebeck et dans les usines Olympia d’Erfurt… partout, le travail s’arrêtait.

Pendant un bref moment, les ouvriers virent le pouvoir à portée de leurs mains. Le gouvernement de Grotewohl et d’Ulbricht, qui n’étaient que des marionnettes aux mains des Russes, était en pleine panique. Il perdait toute initiative et toute capacité d’agir. Le régime existant succombait sous la pression irrésistible des masses.

Dans les grandes rues et sur les places dans tout le pays se rassemblaient tout d’un coup de grands cortèges d’ouvriers qui se rendaient compte soudainement qu’ils n’avaient rien d’autre à perdre que leurs chaînes.

Au matin du 9 novembre 1918, les marins insurgés de Kiel étaient entrés dans un Berlin en pleine effervescence ; le 17 juin 1953, le même Berlin était envahi par les ouvriers des aciéries de Hennigsdorf. Mais il y avait une grande différence : les matelots de Kiel descendaient la chaussée de Charlottenbourg en petits groupes séparés qui avaient perdu leur cohésion. Les ouvriers de Hennigsdorf restaient groupés, et ils étaient douze mille.

Ils marchaient bras dessus-bras dessous sur un large front. Ils descendaient la chaussée qui venait du Nord ; ils avaient encore leurs vêtements de travail et leurs lunettes de protection sur le front ou autour du cou. Ils traversaient le secteur français après avoir cisaillé les barrages de barbelé. Quelques-uns avaient des chaussures à semelles de bois qui résonnaient sur les pavés. Le bruit s’amplifiait contre les maisons de la Müllerstrasse à Wedding, comme l’approche d’une tempête qui chasserait les dirigeants bolcheviques de la scène politique.

Il pleuvait à verse lorsque les ouvriers d’Hennigsdorf sortirent de leurs usines. En peu de temps, ils étaient tout trempés. Mais rien ne pouvait les retenir (7). Parmi eux, il y avait des femmes en chaussures légères achetées dans les supermarchés de l’Organisation du commerce et qui n’étaient pas faites pour supporter de telles marches. Lorsque leurs pieds commencèrent à souffrir, elles ôtèrent leurs chaussures et continuèrent pieds nus. A aucun prix elles ne voulaient rester en arrière. Ce qui les poussait, c’était un désir commun et une action commune. Tous n’avaient qu’un but : aller à Berlin. La distance qu’ils devaient couvrir était de vingt kilomètres et ce n’était que l’aller ; personne ne pensait au retour. Quant aux conséquences de leur action, personne n’en avait une idée précise.

Tout se passait comme l’avait décrit une fois Henriette Roland-Holst : « L’élan révolutionnaire ne peut entraîner les individus qu’au moment où le jugement logique des conséquences de leurs actes est plus ou moins sorti de leur conscience (8). » Il en allait bien des ouvriers d’Hennigsdorf. Et il en allait bien ainsi pour de nombreux ouvriers d’Allemagne de l’Est qui avaient commencé avant eux. Le 16 juin par exemple, un cortège d’environ dix mille personnes était passé devant le siège de la police à Alexander Platz. Derrière les vitres de l’immeuble de huit étages, on avait pu voir des officiers se frapper la tête : manifestement, ils avaient affaire à des fous. Dans un café de Greifwalderstrasse, trois ouvriers jouaient aux cartes. Quand ils virent le cortège, leur première réaction fut aussi de dire « ils sont fous ». Mais pour les masses une fois levées, tout se passe selon d’autres normes que pour les individus qui ne les ont pas rejointes.

« Fous ! » C’est bien ainsi qu’ils devaient apparaître aux yeux de ceux qui se rendaient compte de la puissance énorme de l’Etat et du parti unique, le SED (Sozialistischen Einheitspartei Deutschlands, Parti socialiste unifié). A leurs yeux, tous ceux qui s’insurgeaient en Allemagne de l’Est devaient apparaître comme des fous. C’est pourquoi la presse bourgeoise de l’Ouest avait toujours considéré comme impossible ce qui précisément advenait en Allemagne de l’Est en cet été 1953.

La croyance la plus répandue, et fréquemment développée dans cette presse bourgeoise, était que, sous un système comme le bolchevisme, des mouvements de masse sont impossibles. Deux historiens allemands, Gerhard Ritter et Walter Görlitz, avaient même exprimé cette opinion la semaine où justement l’insurrection éclatait. Ils partageaient avec beaucoup d’autres cette ferme conviction que les masses n’étaient pas assez audacieuses pour résister au système bolchevique. Une telle résistance était tenue pour improbable, incroyable.

Néanmoins l’improbable et l’incroyable se produisaient. Déjà Rosa Luxemburg constatait que « les masses peuvent devenir tout autres que leur apparence le laisse croire et avancent toujours d’une façon qui correspond aux circonstance historiques. Dans les masses, il y a toute une série de possibilités. Aujourd’hui, elles peuvent paraître indifférentes et apathiques. Demain, elles peuvent se lever et montrer la plus grande audace. Donc il ne faut pas juger d’après leur esprit du moment mais tenir compte des lois du développement social (9). »

La lutte contre l’oppression et l’exploitation et contre la condition ouvrière est inclus dans le développement des relations capitalistes. Au moment où cette lutte prend le caractère d’une insurrection ou d’une révolution, cette loi du développement social surgit au premier plan et balaie impitoyablement les mythe et les illusions. Des mythes et des illusions qui existent partout encore à ce moment-là. Il en était ainsi en juin 1953.

UN MOUVEMENT SPONTANÉ

Il existe une conception assez répandue selon laquelle une révolution prolétarienne ne peut se réaliser qu’à condition qu’on ait créé avant des organisations puissantes et mis à leur tête une direction résolue qui formule des slogans et montre le chemin. C’est seulement une telle organisation et une telle direction qui pourraient stimuler les masses et les amener une résistance réelle. Ainsi, une avant-garde politique serait la condition indispensable pour la lutte décisive qui seule peut briser le pouvoir de la classe dirigeante. Dans le passé, cette conception a été détruite pour une bonne part par la réalité historique. L’insurrection ouvrière d’Allemagne de l’Est de 1953 a relégué une fois de plus cette conception au royaume des fables.

Les masses se sont mises en mouvement sans être le moins du monde stimulées par certaines organisations. Il ne pouvait d’ailleurs guère en être autrement. Des organisations qui auraient pu remplir cette «tâche historique» n’existaient pas dans l’État d’Ulbricht et de Gretewohl sous la dictature du parti unique, le SED Des mots d’ordre ou des résolutions qui auraient pu indiquer aux ouvriers «que faire» étaient absolument inexistants. Il n’y avait, et pour cause, aucune trace de ce qui aurait pu ressembler à une direction d’en haut ou de l’extérieur (10).

Après la lutte, un ouvrier de l’usine de films Agfa à Wolfen près de Bitterfeld déclarait : «Il n’y avait aucun plan, tout est venu spontanément. Les ouvriers des usines d’à côté ne savaient pas ce qui se passait dans notre usine jusqu’au moment où nous nous sommes trouvés ensemble dans la rue.»

Un Berlinois qui marchait dans un cortège traversant la capitale décrivait ainsi ses expériences : «Nous avons atteint le Lustgarten, le but de notre marche et personne ne pouvait dire ce qu’il fallait faire ensuite.» Un habitant de Dresde déclarait de son côté : «Nous voulions faire une manifestation place du Théâtre. Nous ne pensions pas à d’autres actions pratiques. C’était comme une première ivresse. Nous avions oublié les choses les plus simples et les plus urgentes.» C’est aussi ce que racontait un ouvrier d’usine quelque part dans la zone russe : «C’était une catastrophe qu’il n’y eut pas d’organisations ou quelque chose dans ce genre. Dans cette région, nous étions tous des gens qui n’avions jamais fait la grève. Tout était improvisé. Nous n’avions aucun rapport avec d’autres villes ou d’autres usines. Nous ne savions pas par quoi commencer. Mais on était tout joyeux que les choses se passent comme ça. On ne voyait que des visages rayonnants et émus dans la foule parce que tout le monde pensait : c’est enfin l’heure où nous nous libérons du joug de la servitude.» Un témoin oculaire d’Halberstadt déclarait : «Toutes les actions se caractérisaient par leur spontanéité. S’il en avait été autrement, tout aurait mieux marché…»

Un des premiers auteurs qui a écrit sur les événements de cet été-là en a conclu que «les actions qui prenaient ainsi la forme d’une grève générale se déroulèrent d’une manière non coordonnée et d’une manière totalement différente de ce qui se serait produit s’il s’était agi d’une grève proclamée par un mouvement syndical. Les syndicats existants étaient dominés par les adhérents du système et ne servaient que les intérêts de l’État. Cela explique le fait que des initiatives surgirent en plusieurs endroits à la fois, dans les maisons de centaines et de milliers d’ouvriers qui, au soir du 16 juin écoutaient la radio et apprenaient ainsi ce que les ouvriers du bâtiment de Berlin avaient fait (11) ». Plus loin, le même auteur constate que «dès 7 heures du matin le 18 juin, l’inquiétude s’étendait partout dans la zone Est sans qu’il y eut à ce moment de communication entre les villes et les villages (12) ». Plus tard, d’autres historiens ne purent que confirmer cette première constatation.

Tous les participants aux événements et tous les témoins oculaires qui les ont rapportés sont tombés d’accord sur ce point : l’insurrection de l’Allemagne de l’Est en juin 1953 ne peut être caractérisée que comme un mouvement spontané de la classe ouvrière.

DES MENSONGES BOLCHEVIQUES

Le déroulement du mouvement de masse en Allemagne de l’Est était un arrêt de mort pour toutes les théories qui, comme la théorie bolchevique, essaient de prouver la nécessité d’un parti de révolutionnaires professionnels comme précurseurs de la révolution prolétarienne. Comme on pouvait s’y attendre, les bolcheviques de l’Allemagne de l’Est ont essayé de se défendre contre ce coup que les ouvriers leur portaient. Après 48 heures de réflexion, ils prétendirent qu’il ne s’agissait nullement d’une lutte ouvrière mais… d’un «complot qui aurait été ourdi bien avant», de la «terreur semée par des bandes menées par Adenauer, Ollenhauer, Kaiser et Reuter (13) personnellement», l’action de «milliers de provocateurs fascistes étrangers» qui «échouait grâce au bon sens des travailleurs berlinois».

L’impudence de ces menteurs ne connaissait pas de bornes. Dans leur propre journal Neues Deutschland, le quotidien du SED, du 17 juin 1953, les dirigeants de l’Allemagne de l’Est devaient reconnaître que les ouvriers qui s’étaient mis en grève le 16 juin «mettaient soigneusement leurs distances des provocateurs et des éléments troubles». Plus tard, ils ont complètement passé sous silence le fait que l’insurrection de juin n’était pas tombée du ciel mais était l’aboutissement d’un mouvement qui s’était amplifié au cours des mois précédents. Des semaines déjà avant les 16 et 17 juin, des grèves avaient éclaté à Eisleben, Finsterwalde, Fürstenwald, Chemnitz-Borna et dans d’autres villes. Au cours de ces grèves apparaissaient les mêmes revendications que celles qui furent avancées en juin au cours de l’insurrection. Ces grèves antérieures, les bolcheviques n’avaient jamais prétendu qu’elles étaient poussées par des «provocateurs». Cependant, leur relation avec le mouvement qui se déclenche plus tard est tellement évidente que cette évidence, à elle seule, détruit tous les incroyables mythes sur un prétendu jour X où devait-être mené l’assaut contre la RDA.

Selon les bolcheviques, «95 % des manifestants de Berlin-Est étaient venus des secteurs occidentaux». Cela veut dire que ce 16 juin 1953, vu le nombre des manifestants, plusieurs centaines de milliers de personnes auraient passé aux quelques postes de contrôle aux frontières des secteurs Est et Ouest de Berlin. Affirmation complètement ridicule. Et qui n’était pas prise au sérieux par les bureaucrates eux-mêmes, comme le prouve le nombre imposant d’arrestations qu’ils opérèrent ensuite dans les usines ou dans les quartiers populaires de Berlin-Est. Et cela, en dépit du fait que leur propre organe, Neues Deutschland, ait écrit, la veille des arrestations, que précisément dans les quartiers ouvriers de Berlin-Est habitaient des ouvriers «intelligents qui ne se laissaient pas provoquer».

Si les bolcheviques veulent continuer à prétendre que les manifestants venaient des secteurs occidentaux de Berlin, ils sont alors forcés de reconnaître qu’ils ont arrêté des innocents dans les quartiers de Berlin-Est et qu’ils ont condamné des innocents à de lourdes peines de prison et même à mort. Si, au contraire ils maintiennent que ces condamnés sont «coupables» il ne reste pas grand chose de toutes leurs affirmations sur l’origine des manifestants.

Mais, quel était donc le crime de ceux que l’on avait ainsi emprisonné ou fusillé ? Même le journal est-allemand Vorwärts écrivait le 22 juin, et Neues Deutschland le 23, que dans les chantiers de construction de la Stalinallee — où ne travaillaient pratiquement que des membres du SED — à l’usine de câbles de Köpenick ainsi que dans la région de Leipzig fonctionnaient des comités de grève élus par les ouvriers. Est-ce que cela veut dire que l’élection d’un comité de grève, ou le fait d’être élu dans un comité de grève, étaient les crimes dont étaient accusés des dizaines de condamnés ?

C’était bien cela en effet. Mais il n’était pas question qu’ils en soient accusés ouvertement. La classe dirigeante de l’Allemagne de l’Est ne pouvait pas se permettre de reconnaître qu’elle poursuivait des ouvriers seulement pour le fait qu’ils menaient la lutte de classe et menaçaient ainsi le pouvoir bolchevique. Et, malgré les contradictions que nous venons de relever, les bolcheviques ont maintenu leur interprétation minable selon laquelle l’insurrection aurait été «l’œuvre des agents de l’Ouest et des provocateurs». Dans le journal Berliner Zeitung (Est) du 21 juin 1953, cette interprétation était formulée comme suit : «Les provocateurs étaient vêtus de chemises de cow-boys» et cela, sans que la rédaction, pas très intelligente, explique pourquoi, étant vêtus ainsi, on pouvait les reconnaître du premier coup comme des provocateurs. Peut-être parce que des lecteurs intelligents auraient pu leur poser la même question que nous, peut-être parce que personne n’avait aperçu ces hommes déguisés en cow-boys, le quotidien Tägliche Rundschau avançait le 24 juin une autre interprétation selon laquelle les «provocateurs» et «espions de l’Ouest» s’étaient «déguisés en ouvriers du bâtiment». Mais cette fois, on ne disait pas comment les soit-disant espions auraient pu réussir à se procurer les habits ouvriers caractéristiques de l’Allemagne de l’Est, et de plus avec leur mauvaise qualité.

Le 20 juin 1953, un certain Kuba donnait une troisième interprétation dans le Neues Deutschland. Il parlait des «hooligans», c’est-à-dire des gens de cette espèce qui «se seraient mêlés à la population ouvrière de Berlin-Est et qu’on aurait tout de suite reconnus à leur apparence». Dans toutes ces interprétations, les bolcheviques s’empêtraient dans leurs propres mensonges.

Il ne leur restait pas autre chose. Ils étaient bien loin de penser que l’action des masses dans la RDA surgissait des relations sociales elles-mêmes et que l’ordre établi par le SED soulevait la perspective d’une révolution prolétarienne tout autant que le capitalisme en Europe ou aux USA. Le même Kuba que nous venons de citer déclarait aux ouvriers de l’Allemagne de l’Est : «On n’a envie de lutter que si l’on a des raisons de le faire, et de telles raisons, vous n’en aviez pas.»

L’idée que le fait qu’ils luttaient montrait précisément qu’ils avaient des raisons pour ça, ne l’effleurait même pas. Il y avait un abîme entre les dirigeants de l’Allemagne de l’Est et la classe ouvrière. Pour ces dirigeants, le socialisme, c’était un salaire aux pièces avec des primes. Pour eux, «l’intérêt du prolétariat», c’était une exploitation plus intense qu’à l’Ouest. Que la classe ouvrière résiste à une telle situation était causé, à leurs yeux de dirigeants, par un «malentendu», un malentendu qui devait être clarifié par l’armée russe avec ses chars d’assaut et par la police soit-disant populaire — la Volkspolizei [police du peuple, NDLR].

DES PRÉLUDES AU PRINTEMPS

Dans leur grand mouvement de classe en 1953, les ouvriers ont pratiqué diverses formes de lutte. Presque tous les moyens de résista,nce du prolétariat furent utilisés, soit les une après les autres, soit simultanément. La grève, la manifestation, la grève de masse, l’occupation des usines, l’une remplaçant l’autre et se succédant. Chaque fois, une méthode de lutte se substituait à une autre dès que le mouvement avait évolué à un certain niveau ou dès qu’étaient épuisées les possibilités liées à une certaine forme d’action.

Tout avait commencé très tôt au printemps. Le 16 avril 1953, à la centrale électrique Zeitz, à côté de Halle, où se tenait une réusion des travailleurs de l’entreprise convoqués sous la pression de tous (14). Au cours de cette réunion, les ouvriers protestèrent contre les conséquences catastrophiques du système des primes. Selon un compte rendu publié des semaines plus tard, le 29 mai, dans le journal Freiheit de Halle, les ouvriers lançaient pratiquement une attaque violente contre le Parti. D’après le journal, l’ouvrier Walter se leva et dit : «Camarades, ce qui se passe ici en ce moment est humiliant pour nous travailleurs. Soixante-dix ans après la mort de Karl Marx, il nous fat encore discuter de nos besoins les plus élémentaires…» Et l’ouvrier Mayer demanda d’un ton sarcastique à combien se montait la prime du responsable Khant et ce qu’il avait produit pour ça…

Le jour où Freiheit publiait ce reportage, le gouvernement annonçait une augmentation des normes de travail. Ce même jour, Neues Deutschland faisait état d’une inquiétude croissante sur ce qui passait dans une entreprise de Leipzig travaillant pour les chemins de fer.

Dan le Neues Deutschland du 2 juin, on pouvait lire la relation de «discussions très dures» des ouvriers de la fonderie «populaire» et d’une usine de machines-outils de Berlin Lichtenberg où un ajusteur, Adolf Scharmer, et quelques autres, avaient pris parti violemment contre l’augmentation des normes de travail.

Le 7 juin, la direction du SEO à Magdebourg était critiquée par la rédaction de Neues Deutschland parce que, apparemment, elle n’était pas à la hauteur de la situation dans ce qui s’était passé au cours de «discussions violentes, dans les ateliers».

Dans cette ville et dans quelques autres comme Wilhelmsruh [quartier de Berlin] ou Iéna, tout se limitait ainsi à des discussions. Ailleurs, les ouvriers allaient plus loin. A Rosslau par exemple, ils ne montraient pas seulement leur révolte devant l’accroissement de la charge de travail mais ils critiquaient ouvertement toute la politique du Parti et du gouvernement. dans d’autres villes, dont nous avons donné quelques noms dans le chapitre précédent, ils cessaient le travail.

La discussion d’abord, les discussions liées à des protestations politiques, la grève ensuite, c’était comme les trois premières marches d’un escalier que l’on montait pas à pas. Dans toutes ces grèves du printemps de 1953, il n’y avait chaque fois qu’un tout petit nombre d’ouvriers en action. Partout, les grèves étaient de courte durée et elles n’étaient pas déclenchées en même temps. Mais d’une part ce qu’il y avait derrière ces mouvements, et d’autre part la fréquence à laquelle ils éclataient, tantôt ici, tantôt là, l’un après l’autre à travers tout le pays, tout cela montrait qu’ils étaient qu’ils étaient les éléments dispersés d’un mouvement plus vaste.

La tension montait en permanence. Au cours d’une réunion d’un département du Parti dans la Druchaus (Maison de l’imprimerie) à Leipzig, un certain Zaunert avait qualifié tous ceux qui plaidaient pour l’augmentation des normes comme des «imbéciles qui ne faisaient rien d’autre que d’exécuter des ordres». Un autre, nommé Ramlau, déclarait que «s’il devait y avoir une véritable élection, le Parti ne serait nulle part (15)». Le 28 mai, les charpentiers du chantier G Nord dans la Stalinallee à Berlin-Est se mettaient en grève. Neues Deutschland le relatait le 14 juin. Deux rédacteurs de ce journal racontaient que le brigadier Rocke avait parle de l’augmentation des normes comme d’un «chantage direct». Ils écrivaient aussi que les ouvriers se plaignaient déjà depuis des mois que ce qu’ils touchaient ne concordait pas du tout avec les chiffres inscrits sur leurs bulletins de paie.

Le 12 juin, quatre jours avant l’insurrection, c’était de noveau la grève dans la Stalinallee, cette fois au chantier C Sud. Cela suivait la lecture d’une lettre annonçant que l’on avait augmenté les normes de 10 % aveceffet rétroactif au 1er juin. Les ouvriersrefusaient de reprendre le travail tant que ces mesures ne seraient pas annulées.

Vers 14 h 30, quinze fonctionnaires du Parti, du syndicat bolchevique et de la direction du chantier arrivent. Ils se mêlent aux grévistes et essaient de les calmer. Mais ce qu’ils disent, les ouvriers le qualifient de «vieilles histoires» : «…Il faut attendre, dès que vous travaillerez un peu plus, la vie sera meilleure parce que la production augmentera. Vous ne resterez pas en arrière si le travail augmente parce que tout deviendra bon marché…»

«Ces bavardages, on ls attend déjà depuis cinq ans, mais on a toujours moins à manger», répondait un ouvrier. Un autre renchérissait : «Votre ventre est déjà pas mal gros, mais regardez donc le nôtre. Vous ne rentrez pas chez vous avec 144 marks, vous en touchez 1 200 (16).»

Un fonctionnaire syndical croyait bon de préciser : «Faire la grève dans une usine populaire qui est votre propriété, ça n’existe pas. Si vous faites la grève, vous la faites contre vous-mêmes.» Ce qui amenait un ouvrier à répondre : Nous ne faisons pas la grève pour notre plaisir et nous savons très précisément pourquoi.  Alors le fnctionnaire syndical tentait un autre argument : «Si vous voulez faire la grèv, d’accord, mais il faut en aviser votre syndicat.» Les ouvriers firent alors comprendre de façon très claire que leur grève n’avait rien à voir avec les syndicats. Malgré tout cela, les fonctionnaires réussirent à diviserles ouvriers en petits groupes, sans pourtant réussir à leur faire reprendre le travail.

Le lendemain, samedi 13 juin, la direction de l’entreprise avait organisé une excursion en bateau. L’augmentation des normes de travail était le seul sujet de discussion. Pendant le retour, éclata une vive altercation entre quelques ouvriers du bâtiment et quelques bonzes du Parti. On pouvait entendre des cris comme «bloquez tout» et «grève générale».

Pourtant, le lundi 15, le travail reprenait, mais l’inquiétude et la tension étaient plus fortes qu’auparavant dans la Stalinallee. Vers 14 heures, sur un chantier, on faisait de nouveau la grève. Le feu couvait sous la cendre. Dans le 24 heures qui suivaient, l’incendie embraserait tout le pays.

 

«La politique des salaires dans la zone Est d’Allemagne a pour but d’obtenir une augmentation de la productivité au moyen d’un plus grand effort et d’une baisse des salaires. Là où cela est possible, on peut pratiquer le salaire au rendement. Le montant du salaire dépend d’abord de la catégorie dans laquelle on se trouve, ensuite de la mesure dans laquelle l’ouvrier remplit sa norme, c’est-à-dire le nombre de produits qu’il doit produire dans un temps déterminé. Déjà, en 1950, il y avait en Allemagne de l’Est de grandes différenciations dans les salaires. Le système russe que voulaient appliquer les dirigeants ne pouvait que mener à des différences encore plus grandes»

[«Le système des salaires dans la zone soviétique», Der Gewerkschafter («Le Syndicaliste» – ouest-allemand), juillet 1953].»

PAS SEULEMENT LA STALINALLEE, MAIS TOUT BERLIN

Le conflit qui avait surgi ainsi le 12 juin au chantier C Sud de la Stalinallee ressemblait en tous points à ceux des semaines précédentes. Pourtant, dans les premières heures de la matinée du 16, le mouvement entrait dans une phase différente. Jusqu’à ce moment-là, les actions dispersées dont il se composait n’avaient pas eu de conséquences visibles. Les ouvriers du bloc 40 qui cessaient le travail ce mardi-là se rendaient compte que leur force était leur nombre, qu’ils devaient faireappel à d’autre camarades et que l’extension de leur lutte était une nécessité. Et par conséquent, leur résistance prenait une forme différente.

Très tôt, le matin, un représentant de la direction du bâtiment se présente aux chantiers.Il répétait: Travaillez plus d’abord, plus tard vus aurez une existence plus humaine.» C’était la goutte d’eau qui faisait déborder le vase. A peine les ouvriers étaient-ils montés sur les échafaudages qu’ils en descendaient. Ils étaient alors à peine une centaine, mais une fois à terre, ils commencèrent à discuter avec les autres ouvriers. Tous n’avaient qu’une pensée: «L’augmentation des normes de travail, c’est un coup de poignard dans le dos.» C’était cela qu’ils voulaient aller dire eux-mêmes au gouvernement qui siégeait Leipzigstrasse. Et lorsqu’ils commencèrent à se mettre en marche, vrs 10 heures, ils n’étaient plus quelques centaines, mais quelques milliers.

D’abord, ils se se dirigèrent vers les autres chantiers. Leurs collègues de C Sud les virent venir de loin. Ils étaient déjà à terre avant qu’un seul mot fut échangé. A Küstiner Platz, l’immeuble du Neues Deutschland en cours de restauration était sous les échafaudages. Un témoin a raconté : «Avec 15 camarades de notre cortège, je montais sur une échelle : “Ecoutez, êtes-vous d’accord avec ce qui se passe ?” Déjà le premier posait sa truelle. Quelques secondes plus tard, les échelles ployaient sous le poids des ouvriers qui descendaient en masse, laissant tomber leurs outils sur les planchers. De nouveau, notre cortège s’était accru d’une centaine d’ouvriers.»

Le mouvement se développait irrésistiblement. Le passage d’une petite grève isolée à une action plus étendue n’avait pas seulement un immense écho mais avait aussi pour conséquence que l’action changeait de caractère. De la grève surgissait une manifestation qui en peu de temps devenait el-même une démonstration de masse. Et en peu de temps, on entendait les premiers cris de la foule, des slogans de masse : «Nous sommes des ouvriers, pas des esclaves !»

Vers 11 heures, la foule s’approchait de l’Alexander Platz. Déjà le cortège avait grandi : c’était une masse de plus de 10 000 hommes et femmes.L’Alexander Platz est vaste ; là, la foule pouvait se rendre compte de son importance, ce qui lui donnait l’impression que rien ni personnes ne pourrait lui résister. Un des participants racontait, par la suite : «Nous étions devenus à ce moment-là une unité, je veux dire une unité qui était consciente de sa force.» Les ouvriers pouvaient constater que les flics de la Volkspolizei fuyaient en hâte, sous leurs yeux. Cela renforçait encore le sentiment de leur force. Et par réaction, ils lançaient de nouveaux slogans : «A basA bas le gouvernement. A bas la Volkspolizei. Nous voulons la baisse des normes de travail !»

Après l’Alexander Platz, le cortège entrait dans la grande avenue Unter den Linden. D’un côté à l’autre, on aurait pu marcher sur les têtes. Au moment où les premiers entraient à la Wilhelmstrasse, toute l’augmentation des normes de travail était déjà oubliée. On scandait : «Nous ne voulons plus être des esclaves, nous voulons être libres.» Tout d’un coup, une même pensée emplissait les têtes et es cœurs.

L’effet de cette manifestation de masse était lamême que celui produit par toutes les manifestations de masse. D’un seul coup elle unifiait les différentes individualités de la classe oovrière en ne unité cohérente. Elle démontrait aux ouvriers eux-mêmes autant qu’àleurs ennemis les fondements mêmes du pouvoir ouvrier :leur nombre et leur sort commun.

Henriette Roland-Holst, que nous avons déjà citée, a décrit ce phénomène : La manifestation transforme les individus en une foule active qui s’étonne avec enthousiasme de sa force et de son audace. De là, la confiance en eux-mêmes que la  manifestation spontanée donne à ses participants. Il semble à chacun qu la force de tous vient d’ajouter à ses propres forces (17).» Voilà précisément ce qui se passait ce 16 juin à Berlin-Est. La foule se transformait en masse (18).

Ils étaient plus de 20 000 lorsqu’à é heures de l’après-midi ils assiégèrent les bâtiments du gouvernement dans la Leipzigerstrasse. Ils hurlaient «A bas le gouvernement ! A bas Ulbricht et Grotewohl !» Les deux mninistres n’osaient pas se montrer. Deux de leurs collègues, Selbmann et Rau, sortaient à leur place, mais leur apparition ne pouait contenter la foule : «Nous voulon voir Ulbricht et Grotewohl. C’est nous qui décidons qui nous voulons entendre !»

A 14 h 30, Selbmann montait sur une petite table que quelqu’un avait portée dehors. «Chers collègues, commença-t-il. Tout de suite, la masse l’interrompit : «Tu n’es pas notre collègue. Tu es un salaud et un traître !» Selbmann essaya pourtant de nouveau d se faire entendre. Il avouait que l’augmentation des normes de travail avait été une mauvaise décision et il annonça qu’on l’annulerait. Mais c’était en vain. Une telle promesse n’avait pas de sens. Peut-être aurait-elle eu un effet le matin. Dans l’après-midi, elle ne provoqua que des rires et de la colère. D’une poussée de la main, un maçon fit tomber Selbmann de sa table, et y monta lui-même. De la foule montèrent des cris d’approbation. Le maçon prit la parole : «Ce que tu nous racontes ici, ça ne nous intéresse pas du tout. Nous ne voulons plus être sous votre joug.  Nous ne sommes pas seulement contre les nouvelles normes de travail et nous ne venons pas tous de la Stalinallee. Nous sommes tout Berlin.»

Il n’y avait pas un mot de trop dans tout cela. Ce qui avait commencé par une manifestation des ouvriers du bâtiment était devenu la résistance de toute une ville. A 16 heures des voitures gouvernementales équipées de haut-parleurs se répandirent dans la ville. Les autorités faisaient avoir qu’elles annulaient l’augmentation des normes de travail. Mais cela n’eut aucun résultat. Il ne restait plus rien de leur autorité. Sur la Rosenthaler Platz,les voitures officielles furent rnversées.Le slogan«Grève générale» volait de bouche en bouche.

Vers 17 heures, on commençait à s’attaquer aux fonctionnaires bolcheviks sous les yeux de la police impuissante. Au début de la soirée, la foule scandait : «A bas le SED». Un peu plus tard, on arrachait des murs les affiches bolchaviques. Devant le prison des femmes de la Barnimstrasse, des manifestants réclamaient la libération immédiate des prisonnières. A10 heures du soir, la fièvre de la révolution s’était répandue dans toute la révolution de Berlin-est. Dans les grandes usines, à la fabrication des machines, l’équipe de nuit ne se présentait pas au travail.

Un témoin des scènes qui se déroulèrent dans la Leipzigerstrasse racontait : «Les ouvriers étaient surpris de leur propre audace.» Un  autre déclarait : «Lorsque je rentrai chez moi au soir du 16 juin, je n’avais qu’une seule pensée : j’espère que nous serons assez forts demain et j’espère que tout le monde participera àa mouvement. dans la nuit du 16au 17 juin,il devenait clair qu’il fallait lutter quelles qu’en soient les conséquences et qu’il fallait que tous luttent jusqu’au bout. Le 16 juin nous avient tous transformés.»

LA MARÉE DE LA RÉVOLUTION

Le 16 juin changeait tout et tout le monde. Le 17 juin apporterait encore plus de changements. La raison en était que les manifestations de masse coïncidaient avec des grèves de masse et que ces deux formes de la lutte prolétarienne entremêlées provoquent rapidement des réactions en chaîne. Parce que les ouvriers avaient senti leur force de classe, ils commençaient à agir comme classe. Parce qu’ils commençaient à agir comme classe, le sentiment de leur force augmentait.

Pour pouvoir manifester, il faut d’abord cesser le travail. D’autre part, là où les ouvriers manifestaient, ils se dirigeaient d’abord vers les usines où leurs camarades hésitants n’avaient pas encore rejoint leur action. Les grévistes devenaient des manifestants et les manifestants stimulaient l’activité de la grève.

Leur unité, les ouvriers, sentaient qu’elle existait. Pour éviter qu’elle ne soit brisée, pour empêcher que l’extension permanente de leur lutte et que cette lutte elle-même en même temps ne soit brisée, il fallait prendre heure par heure des mesures dont chacune avait pour résultat que le mouvement global faisait un pas en avant chaque fois et s’élevait alors à un niveau plus haut.

Partout, en Allemagne de l’Est, les ouvriers formaient leurs propres comités de grève qui réglaient leurs affaires soit par usine, soit dans toute une ville, soit dans toute une région industrielle. En conséquence, le pouvoir se déplaçait. L’autorité des organes qui s’étaient formés pendant et pour la lutte s’accroissait de plus en plus. Le pouvoir du parti et du gouvernement s’évanouissait. Le pays échappait à l’emprise de toutes les institutions qui existaient jusqu’à ce moment. Celles-ci perdaient leurs fonctions de gouvernement dans la mesure où de plus en plus, les ouvriers se gouvernaient eux-mêmes. Leurs comités de grève ne prenaient pas seulement pratiquement mais aussi formellement le caractère de conseils ouvriers. Ainsi naquit une organisation qui n’était pas du tout formée en vue du bouleversement des relations sociales, mais qui était au contraire le produit d’un processus révolutionnaire.

Les grèves de masse prenaient dans leur ensemble la forme d‘une grève générale. C’était leur quantité qui leur donnait une autre qualité. Ce changement de qualité se manifestait aussi comme un changement de conscience. Au début, on faisait la grève pour faire annuler l’augmentation des normes de travail et pas du tout pour faire tomber le gouvernement. Le 16 avril, pendant les discussions à la centrale électrique de Zeits, l’ouvrier Engelhardt s’écriait : «Nous voulons vivre comme des êtres humains et nous ne voulons rien de plus !» Mais du moment où l’on avait bloqué toutes les usines, la situation était différente. Afin de pouvoir vivre comme des êtres humains, les ouvriers demandaient la chute du régime. En effet, ils étaient en train de transformer les relations sociales et cela conditionnait la chute d’un régime basé sur ces relations. Au début, ils criaient : «À bas l’augmentation des normes de travail» ; un peu plus tard ils criaient : «À bas Walter Ulbricht.» Cela caractérise le processus révolutionnaire. Ce n’était pas telle ou telle organisation qui avait fait la révolution, mais c’était la révolution qui créait ses propres organisations. Ce n’était pas une conscience révolutionnaire qui poussait la révolution, mais c’était la révolution qui faisait naître une conscience révolutionnaire. L’un était lié à l’autre. Il semblait que les organisations nouvelles qui n’existaient pas avant surgissaient comme par un coup de baguette magique. En réalité, elles surgissaient grâce à l’initiative des dirigeants complètement inconnus qui étaient poussés par les masses, de dirigeants qui eux-mêmes s’étonnaient de leurs propres actions. Ils avaient été saisis soudainement par la tension des événements et ils avaient été portés en avant alors que, dans le tourbillon social, la conscience de tout s’était transformée. D’un côté la formation des organisations nouvelles stimulait grandement cette transformation de la conscience : il y a beaucoup d’exemples de cela.

Dans la ville de Görlitz sur la Neisse, le 17 juin, la foule insurgée s’emparait de l’installation des hauts-parleurs de la ville. Tout de suite les premiers orateurs se présentaient : 20.000 hommes les écoutaient. Le son était mauvais. Ils parlaient quand même les uns après les autres. Des ouvriers de la grande usine de wagons Lowa, des ouvriers d’autres usines, de petits artisans, un propriétaire de bistrot, un architecte, des employés et après eux, des ouvriers et des ouvriers. La plupart d’entre eux ne s’étaient jamais trouvés devant un micro, mais leur enthousiasme, leur joie d’être témoins de telles choses les aidaient à surmonter leur trac : ils se trouvaient devant des milliers et ils parlaient. À Magdebourg, le soir du 16 juin, le musicien K. jouait en froc noir et chemise blanche à l’Opéra «La Chauve Souris» de Johann Strauss devant une salle comble. Jamais il ne s’était occupé de politique. Il ne se doutait pas qu’il se trouverait le lendemain à la tête des ouvriers de cette ville industrielle et qu’il serait forcé de s’enfuir ensuite à Berlin-Ouest pour cette raison.

À Dresde, un certain Richard S. — 34 ans — habitant de cette ville, conduisait les grévistes et les manifestants d’une usine à l’autre pour appeler les travailleurs à se joindre à l’action. Dans chaque usine, il entrait dans les grands ateliers, sautait sur les tours et gesticulait jusqu’à ce que les machines soient stoppées et les courroies de transmission débranchées. Alors, il commençait à parler : «Est-ce que vous avez entendu les nouvelles de la Stalinallee ? Il faut être solidaires avec eux. Venez dans la rue !» Lui et deux autres formaient un comité révolutionnaire. Ils arrêtaient tous les camions qui passaient et persuadaient chaque chauffeur de faire demi-tour et de se joindre à l’action. En peu de temps, ils disposaient d’une division motorisée qui à 11 heures du matin déjà avait transporté 15.000 ouvriers. Plus tard S. raconta : «Je me sentais comme si j’étais né de nouveau. J’ai envoyé 50 cyclistes pour occuper la station de radio.»

À Dresde, cette tentative échouait, mais à Halle elle réussit. La station de radio locale fut occupée par 30 ouvriers insurgés. Ils s’assuraient que les communiqués de la direction centrale de grève étaient bien diffusés. Les événements du 17 juin 1953 étaient comme une avalanche. Le jour se levait à peine que, dans toutes les villes et tous les villages et pratiquement dans toutes les usines de l’Allemagne de l’Est, les ouvriers entraient en lutte. Comme à Berlin-Est, cela commençait par des grèves et des manifestations. Quelques heures plus tard, on désarmait la police. On se pressait autour des bureaux du parti, on déchirait les brochures de propagande du S.E.D., on envahissait les prisons pour libérer ceux qui étaient dedans. Mais ce n’était qu’après ces manifestations de la colère populaire que l’insurrection spontanée prenait plus clairement le caractère de révolution prolétarienne.

On pouvait observer — et pas par hasard — ce processus le plus clairement dans cette partie de l’Allemagne de l’Est qui était la plus industrialisée et où se trouvait la plus forte concentration de population ouvrière. C’était là le foyer de l’incendie. À Halle, Wolfen, Mersebourg, Bitterfeld, Rosslau, Gera et d’autres villes de cette région surgissaient des organisations qui prenaient pour une courte période le pouvoir exécutif entre leurs mains. Ils mettaient en place une nouvelle structure qui n’était ni bourgeoise, ni étatique. Une structure conçue spécialement pour une réelle libération des ouvriers. À Halle, à 13 heures 30 il y eut une réunion dans une des usines de la ville à laquelle participaient des représentants des comités de grève de presque toutes les usines de la ville. On élisait un conseil qui s’appelait «comité d’initiative» mais qui, si l’on y regardait de plus près avait tous les traits d’un conseil ouvrier et qui fonctionnait comme tel. C’était ce conseil ouvrier qui proclamait la grève générale ; c’était lui qui décidait qu’il fallait occuper un des journaux locaux pour y faire imprimer un manifeste. L’opération était en cours lorsque, dans le dos des ouvriers, la police secrète fut avertie et on dut renoncer ce travail.

Personne n’avait besoin de se demander quelle classe bougeait à Halle. Dès les premières heures de la matinée, plusieurs colonnes d’ouvriers venant des usines métallurgiques de la banlieue entraient dans la ville et marchaient en direction du centre. Ils faisaient comme les ouvriers d’Hennigsdorf qui avaient envahi Berlin-Est. Sur la place du marché de Halle une foule de plus de 50.000 manifestants se rassemblait.

À Mersebourg se déroulaient des événements semblables : 20.000 ouvriers se dirigeaient vers la Uhland Platz dans le centre ; ils venaient des usines Leuna (18) et ils avaient entraîné avec eux les ouvriers de l’usine Buna Werk à Schkopau, de la mine de lignite Gross-Kayna, des mines de houille de la vallée du Geisel et de trois autres usines (papeteries). La direction de la grève, convaincue que la force des ouvriers se trouvait dans les entreprises, conseilla aux manifestants de rentrer dans leurs usines pour lutter là pour leurs revendications.

De quelles revendications il s’agissait, c’était déjà très clair dans la matinée. Devant le bâtiment de la direction de Leuna Werke, tout le personnel s’était rassemblé. Un des porte-paroles, demanda entre autres qu’il soit mis fin à l’accélération incessante des cadences et que l’on désarme, tout de suite la police de l’usine. Les ouvriers occupèrent la radio de l’usine.

À Bitterfeld, dans l’après-midi du 17 juin, ce que l’on voyait, personne ne l’avait vu auparavant. Venus de toutes les usines de banlieue, les ouvriers, en habits de travail, s’avançaient sur un large front, les mineurs encore noirs de la poussière du charbon. La ville était toute en fête. Le président du comité de grève prenait la parole sur la place de la Jeunesse. Il parlait encore lorsque l’on apprit que la police avait arrêté quelques ouvriers. À cette nouvelle, le comité de grève décide d’occuper toute la ville. À ce moment, le comité de grève commença à fonctionner comme un conseil ouvrier qui exerçait le pouvoir à Bitterfeld. Les employés municipaux devaient continuer leur travail. Les pompiers recevaient l’ordre d’enlever dans la ville toutes les affiches du S.E.D. En même temps, le comité de grève envisageait la grève générale, non seulement dans la ville et ses environs, mais dans toute l’Allemagne de l’Est. Dans un télégramme envoyé au soit-disant gouvernement de la R.D.A. à Berlin-Est, le comité de grève de Bitterfeld demandait la «formation d’un gouvernement provisoire composé d’ouvriers révolutionnaires».

À Rosslau sur l’Elbe, les ouvriers étaient aussi maîtres de la ville pendant une certaine période. Ceux qui travaillaient dans les chantiers navals étaient le noyau de la résistance.

On retrouvait dans toutes les usines et toutes les villes d’une certaine importance la même situation qu’au centre vital du pays. À Dresde, les ouvriers de toutes les grandes usines, y compris les usines Zeiss, étaient en grève et manifestaient. Dans la province de Brandebourg, les ouvriers des chantiers navals Thälmann, de l’entreprise de transport Brandenburg, de la mine Elisabeth et de l’usine de chars Kirchmöser (sous direction russe) étaient aussi en lutte. À Falkensee, le travail avait cessé dans toutes les usines. De même à Leipzig, Francfort sur l’Oder, à Fürstenberg, à Greifswald et à Gotha pour ne citer que quelques villes, les ouvriers étaient dans la rue. Même dans les mines d’uranium à la frontière tchèque, c’était la grève ; même dans le nord du pays, là où la population était la moins dense.

Tout cela n’empêchait pas pas le Neues Deutschland de proclamer un mois plus tard, le 28 juillet 1953, que la grève qui «avait été préparée par des putschistes avait échoué parce que la majorité des ouvriers ne les écoutait pas et que seulement 5% de la classe ouvrière s’était lancée dans la grève (20) ». En réalité, les dirigeants bolcheviques étaient confrontés à la résistance de toute la classe opprimée.

NI ULBRICHT, NI ADENAUER

Lorsque le gouvernement Ulbricht et le S.E.D. annoncèrent au printemps de 1953 l’augmentation des normes de travail, une partie de la classe ouvrière en Allemagne de l’Est espérait pouvoir en neutraliser les effets en se faisant passer dans une catégorie supérieure du salaire. Mais cet espoir s’avéra rapidement complètement vain. Le 22 mai, Neues Deutschland écrivait qu’une telle revendication était en complète contradiction avec les intérêts des ouvriers. Les ouvriers avaient pourtant une toute autre opinion de leurs intérêts. Le compte avait été vite fait : un ouvrier qui gagnait entre 20 et 24 marks (Est) par jour n’en toucherait plus après l’augmentation des normes qu’entre 13 et 16. Ils ne pouvaient pas accepter cela. Ils se révoltaient contre une attaque aussi brutale sur leur niveau de vie ; ils ne résistaient pas pour des buts politiques ou des idéaux révolutionnaires.

Les circonstances que leur lutte contre la politique des salaires du gouvernement se développait en quelques heures en une lutte contre le gouvernement comme tel n’était pas une conséquence de leurs intentions. Cela surgissait de l’essence de la lutte même et de son caractère de classe. Ce caractère de classe leur montrait le chemin pour leur action et, à chaque moment, jouait un rôle décisif dans le contenu et la forme de leur mouvement.

Ce caractère de classe est largement ignoré à l’Est comme à l’Ouest. Pour les mêmes raisons d’ailleurs. Si les bolcheviques l’avaient reconnu, ils auraient été forcés de renoncer en même temps à tous les mythes autour de leur propre société. Les démocraties bourgeoises de leur côté n’avaient aucun intérêt à mettre l’accent sur la signification sociale d’événements qui, justement à cause de cette signification là, auraient pu avoir des répercussions dans la classe ouvrière en Occident. C’est pour cela que les chefs politiques de la R.F.A. parlaient d’une insurrection du peuple contre l’occupant russe et mettaient au premier plan des choses qui se déroulaient en marge du mouvement mais qui pouvaient servir facilement de support à une interprétation favorable à la classe dominante. C’est pour cela que la classe dominante de l’Occident parlait d’une lutte «pour l’unité allemande».

Lors d’une manifestation solennelle, place Rudolf-Wilde dans le quartier de Schöneberg à Berlin-Ouest, le chancelier Adenauer déclarait le 23 juin 1953 : «La partie du peuple allemand qui se trouve derrière le rideau de fer nous a fait savoir qu’il ne faut pas que nous l’oublions… Je jure devant tout le peuple allemand que nous n’aurons pas de repos tant qu’ils ne connaîtront pas la liberté, jusqu’au moment où toute l’Allemagne sera réunifiée.» Et le bourgmestre Reuter ajoutait : «Aucune puissance dans le monde ne peut nous diviser nous allemands. La jeunesse a retiré de la Porte de Brandebourg le drapeau de la servitude. Un jour viendra où cette jeunesse y plantera le drapeau de la liberté…»

C’est vrai que le 17 juin, des jeunes avaient ôté le drapeau de la RDA de cette porte monumentale et avaient essayé de le remplacer par celui de la RFA. C’est vrai aussi qu’en plusieurs occasions, on avait scandé «Liberté» et que certains cortèges brandissaient des drapeaux du gouvernement de Bonn. Mais cela ne prouvait rien d’autre qu’une partie des participants au mouvement n’avaient pas une idée claire de leur propre action. Si le sens de leur action leur est apparu peu à peu, certainement ils n’y sont pas tous parvenus au même moment. Les ouvriers de l’Allemagne de l’Est ont montré en plusieurs occasions au cours de leur action qu’ils ne se dirigeaient pas en premier lieu contre l’armée russe qui stationnait sur le territoire de l’Allemagne de l’Est mais contre le gouvernement du SED. Jusqu’au dernier moment où cette armée prenait part ouvertement aux luttes, l’attitude des ouvriers vis à vis de cette armée n’était pas agressive et se distinguait nettement de leur attitude contre la police populaire et contre les fonctionnaires du parti.

Si l’on pose la question de savoir si tous les ouvriers d’Allemagne de l’Est ont compris leur action comme un mouvement de classe, alors, la réponse est sans aucun doute négative. Mais cela ne change rien au fait incontestable que malgré cela, leur action était un mouvement de classe parce que ce que pensaient les ouvriers était moins important que ce qu’ils faisaient dans leur totalité. Il est certain que malgré certains symboles de la RFA. et malgré le fait qu’on scandait d’une façon assez naïve «Liberté» et même «Unité», la classe ouvrière ne voulait pas vivre dans une Allemagne réunifié. Les cheminots de Magdebourg écrivaient à la peinture blanche, en grandes lettres sur les wagons dans la gare de triage : «Ni Ulbricht, ni Adenauer, mais Ollenhauer».

Ils exprimaient ainsi, sous la forme d’un malentendu, qu’ils tenaient un social-démocrate comme Ollenhauer comme un représentant de leur classe, mais en même temps, ils disaient clairement qu’ils n’avaient rien à faire avec une Allemagne gouvernée par Adenauer, pas plus qu’avec une Allemagne gouvernée par Ulbricht. Ils exprimaient d’une façon qui, formellement était fausse, qu’ils luttaient non seulement contre le capitalisme d’État, mais aussi contre le capitalisme tout court et que pour eux cela ne présentait aucun attrait de passer du joug du bolchevisme sous le joug de la bourgeoisie.

Les politiciens de l’Allemagne de l’Ouest ont fait du 17 juin une journée nationale pour «l’unité allemande». Cela escamotait complètement le fait que la révolte exprimait avant tout le refus d’une division de classe qui existait autant à l’Est qu’à l’Ouest et que les ouvriers d’Allemagne de l’Est avaient montré au cours de cette journée là qu’en tant qu’ouvriers, ils étaient les ennemis d’une société fondée sur l’oppression de classe.

«L’histoire de toutes les révolutions précédentes nous montre que les larges mouvements populaires, loin d’être un produit arbitraire et conscient des soi-disant “chefs” ou des “partis”, comme se le figurent le policier et l’historien bourgeois officiel, sont plutôt des phénomènes sociaux élémentaires, produits par une force naturelle ayant sa source dans le caractère de classe de la société moderne…» — Rosa Luxembourg.

 

LE BOLCHEVISME SANS MASQUE

Vis-à-vis du muvement spontané des ouvriers d’Allemagne de l’Est, le gouvernement Ulbricht était totalement impuissant. dans plusieurs cas, la police populaire se montrait peu sûre et même lorsqu’elle restait fidèle aux bureaucrates, elle apparaissait beaucoup trop faible. dans plusieurs villes, elle fut balayée en un clin d’œil.

Moralement, la bureaucratie bolchevique était battue alors que la bataille était à peine commencée. Déjà, dans l’après-midi du 16 juin, le pourrissement du régime était évident. Les ministres les plus importants n’osaient pas se montrer lorsque la foule furieuse serassemblait sous leurs fenêtre de la Leipzigerstrasse. Le même soir, pas mal de bureaucrates du sommet du Parti préparaient leurs valises. A cette heure-là, des maçons, des ajusteurs, des monteurs, des charpentiers, étaient déjà maîtres de la rue. Le Columbushaus [immeuble de bureaux et commerces de neuf étages construit sur la Potsdamer Platz entre 1930 et 1932, incendié en juin 1953, détruit en 1961, NDE]  n’était pas encore en feu. On ne le brûlerait pas avant l lendemain. Mais tout ce que les autorités avaient pu rêver était parti en fumée. Le pouvoir total ne se trouvait pas encore entre les mains de la classe ouvrière mais déjà le Parti et le gouvernement ne le détenait plus.

Ce pouvoir,  les bolchevistes allemands ne pouvaient le reconquérir que grâce à l’armée et aux chars russes. S’ils n’étaient pas entré en action à Berlin et dans beaucoup d’autres villes insurgées, si les Russes n’avaient pas instauré l’état de siège, s’ils n’avaient pas procédé à des arrestations en masse, et exécuté pas mal d’ouvriers, le sort du régime était décidé.

En décembre 1905, les cosaques du tsar Nicolas II, sous le commandement d’un général Semionov, avaient mis fin à l’insurrection des ouvriers de Moscou. En juin 1953, ce fut aussi un Semionov, haut commissaire de l’URSS, qui mit fin à l’insurrection en Allemagne de l’Est. Des soldats russes tirèrent sur la foule, des ouvriers furent écrasés sous les chenilles des chars russes, auxquels ils tentaient de s’opposer sans armes et d’une manière héroïque qui était un exemple pour leurs camarades qui était un exemple pour leurs camarades d’autres pays (21). Au cours de l’été 1953, le bolchevisme perdait de nouveau son masque. Jamais depuis l’insurrection de Cronstadt en mars 1921, la contradiction entre la classe ouvrière et la dictature du parti bolchevique n’était apparue d’une manière aussi aiguë et aussi ouverte. Jamais un nombre aussi imposant d’ouvriers n’avaient ainsi fait l’expérience directe de la barrière et de l’ennemi impitoyable qu’était le bolchevisme sur le chemin de leur libération.

Des divisions de chars russes entraient dans la lutte vers la fin de l’après-midi du 17 juin, dans un grand déploiement de force. Mais ils ne réussirent pas directement à étouffer  la résistance. Le commandant du secteur soviétique de Berlin, le général Dibrowa, instaura à 13 heures l’état de siège dans la ville. Celui-ci fut bientôt étendu à toutes les villes de l’Allemagne de l’Est. Ce qui ne mit pourtant pas fin à la lutte. Il est vrai que le 18 juin les rues de Berlin étaient vides, mais les grèves continuaient.

Ce même 18 juin, dans tout le pays, les actions s’étendaient aux usines qui jusqu’alors n’étaient pas entrées en lutte. A Warnemünde, les ouvriersdes chantiers navals Warnow cessaient le travail. A Dresde, Chemnitz, Rostock, les ouvriersde toute une série d’usines «populaires» se mettaient en grève. A Potsdam, les fonctionnaires faisaient de même, Dans un certain nombredevilles ily eut des dévastations considérables. Sur les voies fluviales toute la circulation des bateaux était stoppée.

Au soir du 18 juin une division de 800 policiers « populaires » occupait les mines de charbon de Zwickau et de Œlsnitz (Saxe). La police avait en  face d’elle 15 000 mineurs qui réclamaient la libération de leurs camarades arrêtés. Aux usines Leuna, proches, les manifestations continuaient : 300 policiers se mirent du côté des manifestants. L’infanterie russecommenaç à tirer et occupa les bâtiments de l’usine. Un peu plus tard, une patie de ces bâtiments éait incendiée par les ouvriers.

Ce même 18 juin, la région minière de la Erzebirge [Monts Métallifères, le long de la frontière tchèque], qui était restée calme jusqu’à ce moment, commençait à e révolter. Les 80 000 mineurs se mettaient en grève, manifestaient, prenaient d’assaut les bureaux du Parti, les mairies et les locaux de l’administration régionale. A Johanngeorgenstadt, Marienberg, Eibenstock, Falkenstein et Oberschlema se déroulaient de furieuse bataille de rue avec la police poplaire et les Russes bien armés.

Le 19 juin, toute la région minière était en pleine insurrection. 100 000 hommes faisaient grève et manifestaient. Pas moins de 65 puits des mines d’uranium furent sabotés à l’explosif, d’autres firent noyés. Les Russes se voyaient forcés d’utiliser dans ce seul coin de la RDA plus de forces qu’ils n’en avaient utilisées en 1945 pour la conquête de Berlin (22). Il s’ensuivit une vague d’arrestations et des fusillades, mais la révolte se prolongeait quand même. Le dimanche 21 juin, l’état de siège fut encore plus strict. En réponse, les ouvriers lynchèrent un certain nombre de policiers. Les Russes ne restèrent maître de la situation qu’après dix jours de furieux combats.

Le vendredi 19 et le samedi 20 juin, dans toutes les autres régions d’Allemagne de l’Est, les ouvriers étaient toujours en lutte. Warnemünde et Rostock étaient le théâtre de conflits violents. A Dessau, en amont de l’Elbe, il n’y avait plus de pain dans toute la ville mais les ouvriers ne pensaient pas à capituler pour ça. A Meclenbourget dans le Hartz, de fortes divisions  de la police populaire refusaient de tirer sur les ouvriers et commençaient à se retirer. A la fin de la semaine, de nouvelles grèves s’étendaient dans plusieurs villes, cette fois dans de petites entreprises. Cette fois aussi, les ouvriers formaient tout de suite des comités de grève. C’étaient eux qui déclaraient qu’il ne reprendraient pas le travailavant que l’état de siège ne soit levé et avant que les soldats quittent les usines.

En fin de compte, les masses ouvrières durent capituler devant les forces supérieures des Russes. Ils furent poussés à leurs postes de travail, mitraillettes dans le dos. Après cela, les dirigeants du SED seremettaient mal de leur pezur : la force que la classe ouvrière avait montré dans sa révolution les avaient fait trembler. Maintenant commençait la vengeance. Après la marée de la révolution, une marée de terreur s’abattait sur l’Allemagne de l’Est.

Les contradictions sociales d’où avait surgi la résistance ouvrière subsistaient bien sûr. Les forces qui étaient apparues pendant l’insurrection de juin ne pouvaient pas être détruites. Elles étaient au cœur même de la classe ouvrière allemnde, en raison de sa place dans le processus de production. Tant que n’importe quelle société se base sur le travail salarié, une révolte des salariés est l’épée de Damoclès pendue au-dessus de cette société. Comment une telle révolte peut se produire, les ouvriers de l’Allemagne de l’Est l’ont précisément montré.

NOTES

(1) La Stalinallee (avenue Staline), avant-guerre Frankfurtallee, et qui retrouva ce nom lors de la déstalinisation, était en 1952-1953 un immense chantier de reconstruction pour déblayer les ruines de la guerre et en faire le centre de Berlin et du régime.

(2) RDA, République démocratique allemande, par opposition à la République fédérale allemande, RFA.

(3) Contrairement à ce qu’affirme la propagande d’Allemagne de l’Ouest qui a fait du17 juin une fête légale, les cadres, petits bourgeois, paysans, toutes les classes non ouvrières, sont restées totalement à l’écart de l’insurrection.

(4) C’est ainsi que les paroles de Lénine sont toujours citées. En réalité, la citation n’est pas tout-à-fait correcte. Dans Que faire, Lénine écrit : « Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire » (Editions en langues étrangères, Moscou, 1954, p. 28). L’idée est la même parce que, pour Lénine, la pratique révolutionnaire et le mouvement (des révolutionnaires professionnels bien sûr) sont une seule et même chose.

(5) Les deux propagandes paraissent s’opposer mais en réalité sont complémentaires, les mensonges de l’une étant reprises comme des réalités par les mensonges de l’autre.

(6) Parmi les autres articles accessibles en français citons la meilleure étude parue sur ce sujet : « Combats ouvriers dans l’avenue Staline », Les Temps modernes n° 95 (octobre 1953), de Benno Sarel, texte repris dans La Classe ouvrière d’Allemagne orientale (Les Editions ouvrières), ainsi qu’une note de lecture du livre Le 17 juin 1953, d’Arnul Baring Der 17. Juni 1953 (Kiepenheuer & Witsch, Cologne, 1965). Sous une forme un peu romancée la fin de l’ouvrage Berlin, de Theodor Plievier Berlin (trad. fr. Flammarion, 1955 – dernier tome d’une trilogie après Stalingrad et Moscou), contint une évocation de ces journées.

(7) Dans la critique du livre d’Arnulf Baring Der 17. Juni 1953  publiée dans ICO n° 43 (novembre 1965), il est rapporté qu’Ulbricht refusa de prendre la paroe devant les grévistes en arguant qu’il pleuvait et que les manifestants ne tarderaient pas à se disperser. Gustav Noske, lui aussi, au début de la révolution allemande, comptait sur la pluie pour faire rentrer les manifestants chez eux (cf Von Kiel bis Kapp, de Noske, 1920, p. 17).

(8) Action révolutionnaire des masses, de Henriette Roland-Holst (1869-1952), Rotterdam 1918, p. 372.

(9) Rosa Luxemburg, lettre à Mathilda Wurm du 16 février 1917, écrite dans la prison de Wronke, citée par Paul Frölich, Rosa Luxemburg, sa vie et son œuvre, L’Harmattan, 1991.

(10) Certains ont voulu rechercher les « traditions ». Le chef social-démocrate Willy Brandt a soutenu que « les couches pur sang du vieux mouvement ouvrier syndicaliste et politique » ont influencé les événements. D’autres ont même cru bon de remonter jusqu’à 1919 et 1921. Selon Baring, rien ne permet de conclure dans ce sens, le soulèvement ayant eu lieu aussi bien dans les régions qui élisaient des députés communistes dans les années 1930 comme dans les autres. « En tout cas, dans la rue, la “tradition” incarnée par les “anciens” était absente (les sociaux-démocrates de Weimar, puis les nazis, enfin le Guépéou assassinèrent pratiquement tous les ouvriers actifs) » (ICO p.19). Sans compter tous les « anciens » restés sur les champs de bataille.

(11) Joachim G. Leithäuser, Der Monat, octobre 1953, p. 46.

(12) Ibid., septembre 1953, p 613.

(13) Adenauer était chancelier de l’Allemagne fédérale (chrétien démocrate) ; Ollenhauer président du SPD, Kaiser chef du parti chrétien-démocrate et Reuter bourgmestre socialiste (SPD) de Berlin-Ouest.

(14) Le SED a hésité longtemps avat de décider si oui ou non une telle réunion serait autorisée. Au dernier moment il donna le feu vert. Voilà commet se pratique le «bon droit à une libre expression garanti par la loi» dont parlait plus tard le nommé Kuba dans Neues Deutschland.

(15) Citation du Leipziger Volkszeitung, 25 mai 1953.

(16) Témoignage d’un ouvrier du bâtiment, Der Monat, septembre 1953, p. 601.

(17) Les Méthodes de lutte de la révolution sociale, de Henriette Rland-Holst, Amsterdam, 1916, p.16.

(18) On a pu voir le même phénomène pendant la révolution hongroise en 1956, pour ne pas mentionner la révolution allemande de 1918 ou d’autres révolutions.

(19) Les usines chimiques Leuna sont les plus grandes usines de l’Allemagne de l’Est.

(20) La critique du livre d’Arnulf Baring, Le 17 juin 1953, publiée dans ICO n° 43 (novembre 1965) souligne que d’après cet auteur seulement 5 % à 7 % du total des salariés d’Allemagne de l’Est participèrent au soulèvement et ajoute : « Certes il est possible que la proportion réelle fut supérieure, mais, en tout cas, ce pourcentage exprime un ordre de grandeur très vraisemblable. » Les différentes sources citées précédemment infirment ces estimations sans donner de pourcentages précis. A plusieurs endroits de son livre très documenté, Stefan Brant (Der Aufstand – L’Insurrection) parle de « toute la classe ouvrière » qui se levait. L’auteur de cette brochure estime de plus que l’ampleur des événements montre qu’un nombre beaucoup plus important d’ouvriers que celui « avoué » par les dirigeants de l’Allemagne de l’Est fut impliqué dans l’insurrection de juin 1953.

(21) Plus de trois ans plus tard, fin octobre-début novembre 1956, l’exemple allemand était suivi en Hongrie. Les ouvriers de Budapestet d’autres villes hongroises savaient mettre hors de combat les chars russes au moyen de cocktails Molotov qu’ils fabriquaient eux-mêmes.

(22) Le chiffre est donné par Der Monat d’octobre 1953. En plus du nombre des troupes russes, les informations donnaient des précisions sur leurs faibleses : les officiers et soldats russes éprouvaient une certaine sympathie pour les ouvriers en lutte. Quelques officiers russes comme quelques policiers allemands, à cause de cette sympathie, passèrent devant le peloton d’exécution. D’autres purent s’enfuir à l’Ouest. Parmi ces derniers se trouvait le major russe Nikita Ronschin. Selon son témoignage, au moins 18 militaires russes furent fusillés (Der Monat, octobre 1953, p. 66).

 

 

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07 juillet 2017

INFOBREF N°490- cheminots-islamisme

INFOBREF N°490

juin 2017

Les cheminots du Bourget en grève illimitée par période de 59 minutes

Après trois mouvements de grève carrée depuis janvier, les cheminots agents circulation au triage du Bourget sont en grève illimitée par période de 59 minutes par service, depuis le 2 mai. La direction propose un rendez-vous jeudi prochain.

Correspondants cheminots



lundi 29 mai

Les cheminots, qui avaient déjà mis en place la modalité de « grève surprise » réinventent aujourd’hui la grève avec des nouvelles modalités, et sont déterminés à aller jusqu’au bout.

Une grève qui démontre créativité et détermination sans faille

Les cheminots du triage du Bourget sont en lutte depuis janvier pour des revendications plus que légitimes. La direction avait d’abord accepté de répondre favorablement à deux revendications importantes, concernant la requalification d’un poste et la non-suppression d’un autre poste. Ces premières avancées étaient le fruit du succès des premières grèves, qui ont été massives avec un taux de plus de 90% de grévistes sur l’ensemble de l’unité opérationnelle du Bourget. Mais la direction a refusé de répondre favorablement à une revendication centrale, celle d’avoir l’équivalent d’un panier repas par mois et par agent. Tout à fait légitimement, les cheminots réunis massivement en assemblée générale ont donc décidé de continuer la lutte et de ne pas baisser les bras.

Plus de 600 heures de retard et de nombreux trains supprimés 

Pour éviter que la direction ne s’organise suffisamment pour pallier les effets de la grève, les cheminots ont décidé de réinventer les modalités de la lutte, et ont commencé, depuis le 2 mai dernier, une grève illimitée par période de 59 minutes par service. Après un mois de grève, avec plus de 600 heures de retard, de nombreux trains supprimés, l’impact est bien réel. Les collègues des autres sites, d’autres agents circulation mais aussi des cheminots d’autres corps de métier, commencent à vouloir se renseigner sur la grève, sur les revendications et sur les modalités, se demandant s’ils pourraient se joindre au mouvement. En effet, la possibilité que cette grève s’étende au-delà du triage du Bourget serait un véritable cauchemar pour la direction qui, depuis des années maintenant, met en place une politique qui cherche à diviser les cheminots de différents métiers et établissements, avec un objectif clair : créer les conditions pour mettre en place les réformes prévues.

Une direction qui cherche à ignorer les revendications mais qui se retrouve en difficulté

La direction joue la politique de l’épuisement depuis la dernière grève carrée au mois d’avril. Après des négociations qui n’ont pas abouti, notamment car la direction a refusé de répondre favorablement aux revendications légitimes des cheminots, elle avait décidé de rompre le dialogue et d’arrêter toutes les négociations. Elle a ensuite cherché à pallier les conséquences de la grève, en faisant remplacer quelques grévistes par les cadres dirigeants, en jouant souvent très dangereusement avec la sécurité des circulations, des cheminots et de la population. Il n’y a pas besoin d’avoir un BAC+7 en sécurité ferroviaire pour se rendre compte qu’un accident ferroviaire dans un triage où circulent des trains avec des marchandises dangereuses serait une véritable catastrophe. La direction, au lieu de s’asseoir autour d’une table et discuter des problématiques légitimes des cheminots, préfère jouer avec la sécurité.

Aujourd’hui, la direction doit faire face à la réalité. La détermination des cheminots du Bourget ne faiblit pas et l’impact de la grève commence à jouer son rôle. La direction a donc convoqué une réunion de négociation pour jeudi prochain. Pour l’instant, rien n’indique que la direction veuille réellement trouver une solution en répondant favorablement aux revendications, mais les cheminots sont conscients qu’il va falloir se battre jusqu’au bout et sont prêts à continuer la grève, tout en construisant la solidarité, les liens avec d’autres secteurs qui les soutiennent, ainsi que le soutien financier pour qu’aucun collègue ne se voit obligé d’arrêter pour des raisons financières.

Une grève qui doit gagner ! Solidarité avec les cheminots du Bourget en lutte !

Malgré le mépris affiché de la direction, cette grève, qui a déjà inspiré d’autres mouvements comme celui des cheminots de Trappes, a démontré une nouvelle fois la détermination et la conviction des cheminots. Elle a aussi démontré qu’avec de la créativité et une organisation, il est possible de contourner les plans de la direction et faire en sorte que la grève, outil des travailleurs par excellence pour faire valoir leurs droits et leurs revendications, marche et soit efficace. Alors, si cette grève gagne, elle renforcera non seulement les cheminots du Bourget qui se battent depuis plusieurs mois pour des revendications tout à fait légitimes, mais elle renforcera également l’ensemble de cheminots en faisant la démonstration qu’il est possible de relever la tête, de se battre et de gagner face au patron. On devrait tous et toutes soutenir les cheminots du Bourget.

Ce serait très important dans un contexte où le nouveau gouvernement Macron est en train d’organiser une casse orchestrée du Code du travail, dont les cheminots seront l’une des cibles avec les réformes concernant les régimes spéciaux de retraites.

Les pays du Golfe et les Etats-Unis ont entretenu des groupes djihadistes 

Par  Georges CORM. Le 19.06.2017.  Sur  Le Grand Soir & l’Humanité.

 Économiste et historien, Georges Corm vient de publier aux éditions La Découverte La nouvelle question d’Orient, une « plongée historique dans le destin tragique des sociétés de l’Est de la Méditerranée et du monde arabe ». Il livre ici son analyse sur la crise diplomatique qui secoue la péninsule arabique entre sponsors sunnites du « terrorisme », sous l’œil du parrain militaire étasunien.

Comment analysez-vous la crise diplomatique actuelle et la mise en quarantaine du Qatar, accusé de soutenir le « terrorisme » ?

Georges Corm : Heureusement que le ridicule ne tue pas : depuis la première guerre d’Afghanistan, les pays du Golfe comme les Etats-Unis ont armé et entretenu des groupes de prétendus « djihadistes » qui ont été déployés d’un pays à l’autre, en fonction des intérêts géopolitiques de Washington et de ses alliés. Ceci dit, ce n’est pas la première crise entre l’Arabie Saoudite et le Qatar, qui ont en commun comme doctrine d’Etat le wahhabisme. Et qui ont été ces dernières années en compétition très forte, en particulier depuis les soulèvements arabes de 2011, pour recueillir le fruit du détournement de ces révoltes en soutenant différentes mouvances de l’islam politique. L’influence du Qatar, via notamment ses centres d’études, ses think tanks et sa chaîne de télévision al-Jazeera, a visiblement pris trop d’importance pour une Arabie Saoudite qui cherche aujourd’hui, sans aucun complexe, à affirmer son emprise absolue et totale sur les pays arabes et aussi tous les Etats se définissant comme musulmans. Une emprise qui a débuté avec l’envolée des prix du pétrole en 1973, et qui a permis à Riyad de créer toutes les institutions nécessaires à cet effet – Ligue islamique mondiale, Banque islamique de développement, Conférence des Etats islamiques, etc. – qui ont été créé dès l’origine pour être des outils majeurs de lutte contre l’influence de l’URSS et du marxisme dans les rangs des jeunesses musulmanes, arabes ou non arabes de ce que l’on appelait alors le tiers-monde.

Les Frères musulmans sont désignés par l’Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis comme la principale entité terroriste sponsorisée par le Qatar…

Georges Corm : Pourtant, aux Emirats arabes unis, la Confrérie n’a qu’un impact limité, et historiquement, l’Arabie Saoudite a toujours été la base arrière des Frères musulmans comme de n’importe quel mouvement se réclamant de l’islam politique. L’événement qui a peut-être contribué à déclencher la contradiction actuelle, c’est le fait que l’Egypte a renversé le régime des Frères musulmans installé par les élections de 2013, avec la bénédiction des Saoud. Autant il peut être utile d’instrumentaliser une mouvance islamique, autant qu’une organisation qui a une telle importance historique arrive au pouvoir dans le plus grand des pays arabes, l’Egypte, l’Arabie Saoudite ne peut pas le tolérer.

L’Iran a réagi très durement aux propos de Donald Trump qui a déclaré que la République islamique avait « récolté ce qu’elle avait semé ». Que vous inspire l’attitude du président américain dans cette séquence diplomatique ?

Georges Corm : Ce n’est pas simplement l’attitude de Donald Trump qui pose problème. La thèse selon laquelle le terrorisme au Moyen-Orient serait d’origine iranienne est devenue très prégnante, alors que c’est une contre-vérité. C’est l’Irak qui a attaqué l’Iran en 1980, encouragé par les pétromonarchies, les Etats-Unis ou la France. L’Iran, qui ne parvenait pas à acheter des armes, a utilisé à cette époque des modes d’actions qualifiés de terroristes (enlèvement d’otages au Liban, attentats contre les locaux de l’ambassade américaine, ainsi que ceux contre le contingent militaire américain et celui de la France au Liban. Sitôt terminée la guerre Iran – Irak fin 1988, ces opérations se sont arrêtées. Cependant, le maintien de cette accusation, 20 ans après ces évènements et 30 ans après la prise de l’ambassade américaine à Téhéran, permet par exemple de classer le Hezbollah libanais ou le Hamas comme des organisations terroristes, alors qu’il s’agit avant tout de mouvements de résistance à une occupation, qui reçoivent des soutiens multiforme de l’Iran.

Quelles peuvent être les conséquences de cette brusque montée en tension pour le Liban ?

Georges Corm : Pour le moment, heureusement, la scène libanaise demeure relativement gelée. Les services de sécurité, qui travaillent avec le Hezbollah, ont réussi à mettre fin à la vague terroriste qui a touché le pays en 2013, 2014 et 2015. Même les partis politiques financés par l’Arabie Saoudite ne contestent pas le fait que le Hezbollah est une composante importante de la vie politique et sociale libanaise, et nul ne songerait à qualifier ce parti de « terroriste ». D’ailleurs, nous assistons heureusement depuis quelques mois à la disparition de la forte polarisation transcommunautaire de la vie politique libanaise depuis 2005. Il s’agissait des deux grands blocs parlementaires, l’un pro-occidental et pro-saoudien (dit bloc du « 14 mars »), dirigé par la famille Hariri d’un côté, et de l’autre le bloc dit du « 14 mars » anti-impérialiste et pro-résistance libanaise et palestinienne contre l’Etat d’Israël, dit bloc « du 8 mars ». C’est l’approche des élections parlementaires ainsi que l’arrivée du Général Michel Aoun à la présidence de la République à la fin de l’année dernière et celle de Saad Hariri comme premier ministre et allié du président qui a permis la recomposition du paysage politique libanais. Ce qui ne veut pas dire que les problèmes politiques ont disparu, comme l’a prouvé la pénible et très longue période de gestation d’une nouvelle loi électorale en vue d’élections prochaines.

Propos recueillis par Marc de Miramon
Journaliste à L’Humanité Dimanche

»» http://www.humanite.fr/georges-corm-les-pays-du-golfe-comme-les-etats-…

 

Accalmie pour Mathieu à l'horizon

SNCF. Le ministère du travail refuse le licenciement de Mathieu : victoire contre la répression !

2 juillet | Après plus d'un an de procédure pour chercher à licencier Mathieu pour faits de grève, la direction de la SNCF perd son pari. Le licenciement de Mathieu, délégué du personnel Sud Rail à Strasbourg, (...)

 

 

 

 

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03 juillet 2017

Surcapacité mondiale de l' industrie automobile: fermetures d' usines et concentration.

« La surpopulation relative est d’autant plus frappante dans un pays que le mode de production capitaliste y est développé. » ( K.Marx ,T. 3,. p. 251)

 Sacrifices humains sur l' autel du moloch capital

Nous venons d' apprendre que Général Motors, premier constructeur mondial passe une alliance avec le « français » PSA huitième producteur mondial et cela sous la barbe de tous les franchouillards qui veulent revenir à l' époque de notre bon capitalisme français de la « France Forte ». La réalité c' est que pour le capital la France est « morte », elle lui a servi un temps à son expansion y compris sous sa forme impérialiste, mais le capital à base française s'est internationalisé et même mondialisé. La France n' est plus qu'une région du monde, la réforme de l' État n' est que l' expression de cette dilution des états nation dans de grandes entités continentales, comme le pronostiquait déjà Pierre Souyri dans son livre « la dynamique du capitalisme au XX siècle»1. Le capital finira par rejeter les béquilles des modes de production antérieurs sur lesquelles il s' était appuyé 2 de même que les superstructures leur correspondant et notamment l' état nation.

Au grand dam de Marine Lepen , Montebourg ,D.Aignant et autres la bourgeoisie capitaliste n' a pas de frontière. « Au grand désespoir des réactionnaires, elle a enlevé à l'industrie sa base nationale. Les vieilles industries nationales ont été détruites et le sont encore chaque jour. » ( Le manifeste communiste de 1848)3

Le protectionnisme et le cocorico des candidats aux élections ne sont qu' un moyen pour effectuer la transhumance du troupeau électoral vers les urnes. Nous avons des faits, et les faits sont têtus, les profits de nos champions nationaux d' Europe se font à l' international,c’est le cas pour VW en Chine et au Brésil, de Fiat en Amérique du Sud , de Renault hors d’Europe voire pour PSA en Chine.

Cette marche d'un capital devenu apatride, Marx l'avait (comme nous venons de le voir) anticipé dés le manifeste communiste, sans doute un peu vite, deux guerres mondiales allaient provoquer le choc des nations et projeter les Etats-Unis sur le devant de la scène mondiale ainsi que l' Union soviétique chacun devenant gestionnaire de leur zone capitaliste respective , économie mixte d' un côté , capitalisme d' état de l' autre. La descente aux enfers de « l' axe du mal » l' URSS allait ouvrir la voie à un repartage du monde toujours opérant. On parla de la pensée unique tout en se réclamant d' un monde multipolaire, ce qui signifiait que dorénavant la lutte concurrentielle au sein du capital total prenait la forme de bloc continentaux se disputant ou se partageant l' éternel accès aux matières premières ( mines, énergies et terres).

La concentration centralisation du capital, ( les fusions acquisitions) qui n' avait cessée d' agir allait d' un coup suite à la crise « financière 2008..... » devenir de nouveau le seul moyen pour les capitalistes survivants de reprendre les rênes, pour capter les profits en sacrifiant selon le rituel de toujours les faibles au profit des forts, la planche à billets servant de fouet artificiel ou de mitrailleuse pour liquider les concurrents.

La force de travail , prolétarienne apparaissant de plus en plus comme l'excrément, de la redoutable révolution technique et scientifique, la machinerie et le capital fixe emportant tout sur leur passage en arrive malgré lui à abolir en masse le salariat. Celui ci n' est plus seulement une armée industrielle de réserve, car le capital n' a que faire de cette « réserve » elle se présente en face de lui comme le résultat de toutes ses métamorphoses, elle est le précariat dans sa grande masse il n' a même plus ses chaînes à perdre, le capital le libère chaque jour du travail salarié et en fait un pauvre, le capital lui offrant « le droit à la paresse »4 pour les uns et l' aliénation jusqu'au suicide pour les autres.

le tocsin a sonné pour l' humanité.

« Le travail vivant se trouve subordonné au travail matérialisé, qui agit de manière autonome. Dés lors, l' ouvrier est superflu, à moins que son action ne soit déterminée par le besoin du capital. »(K. Marx,Grundrisse, 3, chapitre du Capital, ed. 10/18,p.331 )

 Cette subordination du travail vivant ( la force de travail humaine) à la machinerie, Marx la qualifiera de domination réelle , il en théorise le mouvement sans pouvoir dire quand il va finir par buter sur sa contradiction. Cette contradiction, c' est que le capital n' est que du travail vivant accumulé, que la production capitaliste n' est que production de plus value; la machine ne fait que transférer la plus value qu' elle contient, mais ne produit aucun travail gratuit, et peut dévaloriser le capital investi d' un coup.

 Il en résulte, que le capital en procès est aussi une contradiction en acte, sa tendance est de réduire constamment le travail nécessaire tout en augmentant le surtravail d' où les brailleries des sarkosistes contre les 35 heures.

«  Cependant, il tend ( le capital n.d.l.r) toujours lui-même à créer du temps disponible d' un côté, pour le transformer en surtravail de l' autre. S'il réussit trop bien à créer ce temps disponible, il souffrira de surproduction, et le travail nécessaire sera interrompu, parce que le capital ne peut plus mettre en valeur aucun surtravail. Plus cette contradiction se développe, plus il se révèle que la croissance des forces productives ne saurait être freinée davantage par l' appropriation du surtravail d' autrui. (K. Marx,Grundrisse, 3, chapitre du Capital, ed. 10/18, p.347/348)

 Théoriquement la fin du capital et donc du travail salarié est ici pronostiqué, la question est de savoir si ce processus est actuellement entamé, en apparence cela prend dans les pays occidentaux une allure de vérité ( désindustrialisation, délocalisation, chômage, précarité). Ce qui fait dire à A. Gorz

«  La question de la sortie du capitalisme n’a jamais été plus actuelle. Elle se pose en des termes et avec une urgence d’une radicale nouveauté. Par son développement même, le capitalisme a atteint une limite tant interne qu’externe qu’il est incapable de dépasser et qui en fait un système qui survit par des subterfuges à la crise de ses catégories fondamentales: le travail, la valeur, le capital.»

 Le théoricien des « adieux au prolétariat » reprend de manière plus radicale, ce que Eugène Varga en son temps avait observé . La question de toujours est de savoir si le capital est entré dans une phase de crise finale ou s'il a encore une possibilité de sortir de la crise. Il est un fait que chaque crise devient plus difficile à surmonter, la concentration centralisation du capital ( comme socialisation du capital) restreint le champ de l' accumulation capitaliste.

Nous avons, avec l' industrie automobile en hyper concurrence un exemple de cette difficulté à accumuler de la valeur, mais ce n' est qu'un exemple..

 « Début février, lors de leur audition au Sénat, Denis Martin de PSA puis Carlos Tavares pour Renault ont insisté lourdement sur la difficulté qu’il y a à gagner de l’argent en Europe et ont l’un après l’autre remis en débat la fameuse question des surcapacités de production. En indiquant que "l'on ne peut pas imaginer que toutes les usines restent". »5

 Le ton est donné, l' alliance GM/PSA de ce point de vue est une alliance, contre les ouvriers une alliance visant à l' abolition du salariat pour les uns et un surtravail pour les autres. GM possède déjà Opel, et PSA avec ses 12 usines européennes tourne à 85% de ses capacités. D' ou l' annonce faite par PSA de liquider 6000 emplois en Europe, il est même question de fermer les usines d' Aulnay et Sevelnord. Chez Opel même programme il est question de réduire les effectifs de 8 000 personnes et de fermer deux de ses huit usines européennes, en Allemagne et au Royaume-Uni.

 Ce qui n' empêche pas par ailleurs de construire de nouvelles usines, par exemple Suzuki envisage construire une usine dans le sud Vietnam, elle entrera en activité en 2013 à une cadence de 5 00 véhicules par an initialement, qui sera progressivement portée à 20 000 unités. Audi compte augmenter les capacités de production de son usine indienne de 50 %. Le russe Igor Komaov, président d’AvtoVAZ, pense que le contrôle d’AvtoVAZ par Renault-Nissan va propulser la production annuelle de 600 000 unités à plus d’un million d’ici à cinq ans, tout en améliorant la productivité de 30 % . Ford vient d' inauguré une deuxième usine en Thaïlande, à Rayong. dans le . Il commencera en juin à assembler la nouvelle Focus. La nouvelle usine de Ford créera 11 000 emplois.Toyota va investir 30 millions de dollars dans son usine de moteurs du Kentucky pour en accroître les capacités de production de 100 000 unités, à 540 000 unités par an, d’ici à août 2013.

Kia a posé le 29 juin la première pierre d’une nouvelle usine en Chine, à Yancheng. Le site, dont la construction doit être achevée en 2014, sera doté d’une capacité de production de 300 000 véhicules par an. Le constructeur prévoit d’y assembler des modèles compacts et de dimensions moyennes.

 En pleine surcapacité mondiale, la concurrence fait rage pour savoir finalement, qui va rester sur le marché, on ferme sur un continent pour produire plus et à moindre prix ailleurs. L' UE n' est plus en mesure d' absorber la production. Il est donc préférable aujourd'hui pour les capitaliste de se rapprocher des lieux de consommation.

 

G.Bad juillet 2012

 1Après la deuxième guerre mondiale P. Souyri constate « Les firmes ne s' affrontent plus seulement pour conquérir des positions de monopole sur le marché national et ses dépendances impériales protégées. Elles sont en compétition à l' échelle de marché continentaux et intercontinentaux et cet élargissement du champ de leur activité, qui d' ailleurs est rendu nécessaire par le gigantisme même des unités de production, a fait apparaître le retard relatif de la concentration internationale du capital. Celle-ci progresse désormais rapidement avec le développement des firmes et des banques multinationales. » P. 87 (P. Souyri est mort le 14 juillet 1979, alors qu'il était entrain d' achever son livre.

2 « Aussi longtemps que le capital est faible, il s' appuie simplement sur des béquilles prises dans les modes de production passés ou en voie de disparition à la suite de son développement. Sitôt qu'il se sent fort, il rejette ces béquilles et se meut conformément a ses propres lois. » Grundrisse chap. du capital edt. 10/18,p.261

3« Par l'exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. Au grand désespoir des réactionnaires, elle a enlevé à l'industrie sa base nationale. Les vieilles industries nationales ont été détruites et le sont encore chaque jour. Elles sont supplantées par de nouvelles industries, dont l'adoption devient une question de vie ou de mort pour toutes les nations civilisées, industries qui n'emploient plus des matières premières indigènes, mais des matières premières venues des régions les plus lointaines, et dont les produits se consomment non seulement dans le pays même, mais dans toutes les parties du globe. A la place des anciens besoins, satisfaits par les produits nationaux, naissent des besoins nouveaux, réclamant pour leur satisfaction les produits des contrées et des climats les plus lointains. A la place de l'ancien isolement des provinces et des nations se suffisant à elles-mêmes, se développent des relations universelles, une interdépendance universelle des nations. » ( Le manifeste communiste 1848)

4En référence au livre de Paul Lafargue

5-extrait de la chronique de Bernard Jullien, directeur du Gerpisa, réseau international de recherche sur l’industrie automobile et conseiller scientifique de la Chaire de Management des Réseaux du Groupe Essca.

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17 juin 2017

Les bouleversements internes du capital: quelques exemples non limitatifs

Les bouleversements internes du capital: quelques exemples non limitatifs

Nous venons d’ apprendre qu’ Emmanuel Macron l’ ancien ministre de l’ Economie, de l’ Industrie et du numérique du gouvernement Hollande est élu Président de la franchouillardise tricolore. Ce dernier ne se cache pas, comme ses prédécesseurs de vouloir créer des emplois en liquidant des emplois et de vouloir précariser le salariat pour créer des emplois avec des contrats de travail liés à la personne, en fait d’ adapter les structures juridiques à la précarisation en cours.

Notre nouveau Président fut l’ initiateur des cars Macrons qui devaient créer à terme 20 000 emplois, tout en transportant la jeunesse et les vieux indigents. Le résultat ne fut pas brillant puisque Mégabus a fait faillite licenciant 175 salariés.

Le nouveau Président, veut mettre le paquet avec « les barbares » sur la « destruction créatrice » que les nouvelles technologies devraient engendrer, il a derrière lui une petite armée d’ adeptes qui visent à monter des plates formes et « créer de la valeur avec rien ».
Ces plate-formes ne sont pas créatrice de valeur au sens marxiste du terme, elles se présentent symboliquement comme une sangsue technologique sur leurs utilisateurs.

Comme les actifs financiers de ces plateformes ne valent rien, elles peuvent s’installer sans encombre dans les paradis fiscaux. Quand ses actifs prennent de la valeur, ils sont hors d’atteinte et comme elles n’ ont pas d’ actionnaires c’est tout bénéfice pour elles, d’où des décollements boursiers spectaculaires pour ce capitalisme qui se développe en dehors des clous des réglementations établies. Les valeurs captées par ces nouveaux venus du 21 éme siècle sont concentrées dans les paradis fiscaux et dans la Silicon Valley. Leurs capacités à phagocyter l’ économie productive de plus value est telle que les GAFA+NATu (Google, Apple, Facebook, Amazon, Netflix, Airbab,Tweter, Uber …). deviennent une menace interne au capital historique.

La numérisation a pour le moment fait sa principale pénétration dans le domaine des services ,mais désormais,elle déborde et s’étend à des secteurs qui semblent plus difficiles à phagocyter du fait de barrières réglementaires,que les Barbares veulent soumettre cycle de conférence les Barbares attaquent, et agissent pour que tous les secteurs passent sous les fourches caudines et monopolistes des GAFA.

La numérisation de l’industrie n’ est pas une évidence

La grande crainte des industriels est de voir s’introduire les trublions de la Silicom Valley dans le partage des profits. En effet il suffit de voir comment le phénomène des « plate forme »1 est devenu une véritable sangsue sur certaines professions. Les plus marquantes concerne l’ industrie touristique et plus particulièrement l’ hôtellerie et la concurrence déloyale d’ Uber. En tant qu’intermédiaire, la plateforme s’impose comme une infrastructure indispensable visant une position monopolistique. Il y a une résistance assez globale à l’ expansion des plateformes, les procès sont nombreux2 et des luttes dans les rues se manifestent ,les taxis contre Uber…Mais aussi l’industrie hôtelière qui s’ est rendu compte de l’ inconvénient de transférer de plus en plus ses activités sur internet.

Il en est de même pour les banques et assurances

Il a été effectivement aisé pour les GAFA de gagner leurs procès contre les hôteliers et autres
mais dès qu’ils se sont attaqués aux banques et assurances le vent a tourné.

« Plus important encore : Google n’a pas réussi à convaincre les grands assureurs et les grandes banques de participer au projet, ceux-ci n’ayant aucune envie de partager leurs profits avec les champions de la Silicon Valley. Les internautes ne pouvaient donc comparer les prix que de petits acteurs. Les banques et assureurs étant de gros annonceurs sur Google, celui-ci n’a pas forcément voulu prendre le risque de les froisser avec ce nouveau service. » extrait de https://www.lesechos.fr/24/02/2016/LesEchos/22136-121-ECH_assurance---fin-de-partie-pour-google-compare.htm

Contrairement à la France, l’ Allemagne la championne des biens d’ équipements et de l’ industrie mécanique se tenait à l’ écart de la dite « révolution 4,0 » et même la négligeait. Seulement la numérisation tout comme l’ informatisation ne connaissent pas de frontières, elles pénètrent partout dans la société civile et même sur les êtres vivants l’homme compris.

Malgré leur réticence, les industriels allemands se trouvent contraints bon gré malgré d’ entrer dans la danse de l’innovation numérique. Une des caractéristiques de ses innovations, est la mise en réseau de tous les éléments du processus de production afin de construire l’usine ultra connectée du futur. Autrement dit, l’industrie 4.0 reposerait sur l’interconnexion de machines intégrées dans un univers éclaté, parcellisé mais globalisé dit système Cyber physique3 qui impose d’ avoir une approche globale et transversale des différents domaines techniques. Une sorte d’ architecture toile d’ araignée s’ auto régulant à l’ échelle mondiale. Les machines, les pièces usinées ayant la capacité d’interagir et de se reconnaître mutuellement par pilotage intégré. Une superstructure gigantesque dite «  système productif cyber-physique » qui agit mondialement par le truchement des communication radio, l’ emploi de capteurs, de puces RFID…

Les entraves au Cyber-physique.

Les industriels allemands craignent d’ être phagocytés

« Néanmoins la vraie menace, l’épouvantail de chaque manifestation Industrie 4.0 en Allemagne reste Google présenté comme le concurrent n°1. Les industriels allemands craignent, qu’à l’aune d’autres secteurs comme l’édition ou l’hôtellerie, les géants de l’internet n’imposent une relation exclusive avec le client final. Détenant l’accès aux données d’usage et des interfaces guidant le choix des consommateurs, ils seraient alors en position de force pour capter une part importante de la marge, quand ils ne chercheraient pas directement à concurrencer les industriels, à l’image de la voiture autonome. » ( La numérisation de l’industrie dans les entreprises du Mittelstand allemand )

Récemment le constructeur automobile Porche a pris les devants,

« Selon Lutz Meschke, l’essor de l’autopartage et des services de type VTC (voiture de transport avec chauffeur) devrait à terme, d’ici sept à 10 ans, rendre l’utilisation à temps partagé d’une voiture « aussi commode que le fait d’en posséder une ». Une tendance qui d’après lui devrait impacter le volume des ventes de véhicules neufs. »

Plus récemment nous apprenons, que des patrons viennent de saisir la commission européenne sur le sujet :

Le 5/5/2017-Ce sont quelques-unes des plus belles réussites de la tech européenne qui ont pris la plume : les emblématiques licornes Deezer et Spotify, l’investisseur allemand Rocket Internet, mais aussi LeKiosk, Qobuz… Dix patrons qui, dans un courrier adressé à à la Commission européenne et que Les Echos ont pu lire, dénoncent les pratiques des plates-formes en ligne. Sans jamais nommer explicitement Google et Apple, ils appellent l’exécutif européen à sévir contre les géants américains du Web, les Gafa.4
L’ Europe des 15 au 27 n’ est pas une entité fiable et solide et Mitterrand en avait conscience, il avait surtout conscience du poids de l’administration américaine sur l’ Europe , tant sur son économie que sur ses capacités militaires. Dans ces circonstances il serait bien étonnant que l’ UE s’attaque aux GAFA (un des objectifs de E. Macron). La puissance de corruption des GAFA est à la hauteur de sa puissance financière et monopoliste, ceux ci sont élevés au rang d’une puissance diplomatique, le Danemark vient de nommer un ambassadeur auprès des GAFA.
L’Irlande et le Luxembourg sont les repaires fiscaux de ces nouveaux pirates, Apple y est installé ainsi que Google et Facebook, quant à Amazon elle est domiciliée au Luxembourg
Le 4 février 2016 la valorisation de ces GAFA est de 1650 milliards de dollars

A titre de comparaison, leur valorisation est à peu près égale au PIB de la France, 6ème puissance mondiale derrière le Royaume Uni.
Les médias ne cessent de dénoncer, les GAFA et les tribunaux européens d’ exiger de Google et Apple des milliards d’arriérés d’impôts, rien n’y fait et la pieuvre continue d’ étendre ses tentacules.

Ce texte, vise essentiellement à attirer l’ attention des camarades sur les contradictions internes du capital et de l’influence des nouvelles technologies sur le monde du travail à terme, les réformes visant les codes du travail , les retraites, l’ achèvement de ce qui reste de l’ état providence et la préparation à une gestion généralisée de la précarisation/paupérisation des dites classes moyennes, d’où une mutualisation dite universelle, des revenus, des retraites…

G.Bad mai 2017

 

 

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08 juin 2017

INFOBREF N°489-spécial nouvelle technologie

INFOBREF N°489



2016 - 19 articles
Le paiement sans contact n'est pas sans risque , 10/12/2016
Les piratages informatiques se multiplient , 30/11/2016
PC, tablette, mobile, tv... en plein marasme , 04/11/2016
Une attaque majeure contre Dyn paralyse une partie du Web , 22/10/2016
Bataille pour le marché des messageries d'entreprise , 17/10/2016
Comment (re)chiffrer internet… sans le rendre indéchiffrable , 23/09/2016
GAFA: La bataille de l'intelligence artificielle fait rage , 11/08/2016
Des runners connectés: le business model de Nike , 04/08/2016
Le big business du big data , 23/07/2016
Un ralentisseur sur la route de la voiture autonome , 03/07/2016
Un Triby dans votre cuisine. La vie avec Amazon , 29/04/2016
Apple est entré dans le rouge , 29/04/2016
La soif d'apprendre du robot Tay le fait devenir raciste , 26/03/2016
Atlas et Spot, les derniers robots sortis de Google X , 26/02/2016
NSA vs Apple: un conflit crypté , 23/02/2016 
Google, fer de lance du transhumanisme , 06/02/2016
Le déclin inéxorable de Yahoo! , 04/02/2016 
Un joueur de go professionnel perd contre une machine , 29/01/2016
Pourquoi Twitter se meurt , 28/01/2016



SITE SUR LA REVOLUTION TECHNIQUE ET SCIENTIFIQUE



 

Une nouvelle cyberattaque de grande ampleur en cours

13h35, le 17 mai 2017, modifié à 18h08, le 17 mai 2017

"Des centaines de milliers d'ordinateurs" pourraient avoir été infectés lors de cette nouvelle cyberattaque, selon des experts. Le logiciel WannaCry avait déjà frappé plus de 300.000 ordinateurs ce week-end.

Une deuxième cyberattaque de grande ampleur était en cours mercredi après que plus de 300.000 ordinateurs dans plus de 150 pays aient déjà été infectés en fin de semaine dernière. Baptisé Adylkuzz, le logiciel utilisé pour mener cette attaque exploite les mêmes failles de sécurité que WannaCry, et enrichit les pirates en créant de la monnaie virtuelle.

Des centaines de milliers d'ordinateurs visés

"On ne connaît pas encore l'ampleur (des dégâts) mais des centaines de milliers d'ordinateurs" pourraient avoir été infectés, a expliqué Robert Holmes, vice-président Produit chez Proofpoint, qui assure que l'attaque est "de bien plus grande envergure" que WannaCry et a débuté avant cette dernière, le 2 mai voire le 24 avril. Proofpoint affirme avoir d'ailleurs détecté Adylkuzz en enquêtant sur WannaCry, ce virus qui a frappé de très nombreux ordinateurs en fin de semaine dernière paralysant notamment les services de santé britanniques et des usines du constructeur automobile français Renault.

Concrètement, Adylkuzz s'introduit dans des PC vulnérables grâce à la même faille de Windows utilisée par WannaCry, un problème détecté par la NSA (l'agence de sécurité nationale américaine) mais qui a fuité sur le net en avril. La divulgation des données avait été revendiquée par le groupe de pirates "Shadow brokers". Le "malware" exploite alors l'ordinateur contaminé pour créer de façon invisible, des unités d'une monnaie virtuelle appelée Monero, comparable au Bitcoin. Même si le Bitcoin, la plus connue des monnaies virtuelles, garantit un fort anonymat à ses utilisateurs, ses transactions restent traçables. Monero va elle encore plus loin dans l'opacité puisque la chaîne de transactions est complètement cryptée, ce qui en fait un outil prisé des pirates.

Une attaque quasi-invisible

Avec Adylkuzz, les ordinateurs créent de la monnaie, "ce n'est pas de l'argent qui est volé" à qui que ce soit, résume Gérôme Billois, expert au cabinet Wavestone. L'attaque, elle, est quasi-invisible pour l'utilisateur, expliquent aussi différents experts. "Les symptômes de l'attaque sont un accès plus difficile aux contenus partagés Windows et un ralentissement des performances de l'ordinateur", précise Proofpoint dans une note de blog, selon laquelle l'attaque pourrait remonter au 2 mai, voire au 24 avril et est toujours en cours.

Paradoxalement, cette attaque "est moins impactante que WannaCry pour les entreprises puisqu'elle n'entraîne pas d'interruption des services", poursuit Gérôme Billois. "Elle ne met pas les entreprises à genoux comme WannaCry" qui crypte les documents en exigeant une rançon pour les dévérouiller, ajoute-t-il.

Vers une multiplication des attaques ?

En fin de semaine dernière, WannaCry a frappé plus de 300.000 ordinateurs dans quelque 150 pays depuis vendredi, selon les autorités américaines et des spécialistes de sécurité informatique estiment avoir découvert un lien potentiel entre la Corée du Nord. Et les attaques risquent bien de continuer, préviennent-ils aussi. Quand les failles de sécurité de Windows - et les moyens de les exploiter - ont été divulguées le mois dernier, il y a eu chez les experts en cybersécurité "un week-end de panique parce qu'on savait que cela ouvrait un énorme potentiel" d'attaques, indique encore Gérôme Billois.

Un autre expert français, sous couvert d'anonymat, confirme que "le problème, c'est qu'on n'a toujours pas de certitude sur l'origine de l'infection" de ces attaques, qui n'ont pas été lancées via des mails de phishing (hameçonnage) comme c'est souvent le cas. "Deux grandes campagnes d'attaque utilisent maintenant les 'vulnérabilités' sophistiquées de la NSA et nous nous attendons à ce que d'autres suivent", résument Nicolas Godier, expert chez Proofpoint.

D'autant que selon un texte publié sur un blog et présenté comme provenant du groupe de pirates Shadow brokers compte "divulguer des informations tous les mois" à partir de juin, permettant selon eux de pirater le système d'exploitation Windows 10 - qui juste là est épargné par ces attaques - ou d'accéder à des informations sur les programmes nucléaires de plusieurs pays, dont la Corée du Nord.



Sur le même sujet :

« Les barbares attaquent ! », ou la transition numérique en marche

Marc Mousli 17/12/2015

Chaque jour on apprend le lancement d’une start-up plus ou moins insolite. La dernière en date, Stuart, s’attaque à une activité des plus ordinaires : aller faire des achats et les livrer à domicile, sept jours sur sept et de huit heures à minuit. Il suffira de passer commande via une application mobile, un opérateur repérera le coursier le mieux placé (géolocalisé grâce à son smartphone) et l’enverra acheter l’objet, qu’il livrera au donneur d’ordre. Le coursier – à pied ou en vélo – sera rémunéré à la distance parcourue et au temps passé.

Personne ne peut dire si Stuart deviendra un nouvel Uber, si elle aura disparu dans six mois… ni même si elle réussira à démarrer. Quel que soit son avenir, on retrouve dans son projet les caractéristiques des entreprises du numérique qui réussissent : un investissement minimal, une application performante et très peu de personnel salarié – les coursiers pourront être des étudiants, des retraités, des chômeurs… et n’auront pas de contrat de travail avec la société.

Un business model simple



Les dirigeants de la Poste ou des grands coursiers internationaux ignorent probablement la naissance de ce concurrent, ou jettent un regard condescendant sur les ambitions de cette petite équipe de bricoleurs, exactement comme le patron d’une grande chaîne hôtelière internationale pouvait ignorer en 2008 les trois jeunes gens qui avaient eu l’idée – peu prestigieuse ! – de créer un site Web pour mettre en relation le voyageur peu fortuné et le Californien disposant d’un canapé accueillant ou d’une chambre d’amis disponible. Trois ans plus tard, Airbnb fêtait sa millionième réservation et levait 7,2 milliards de dollars auprès de fonds d’investissement, et en 2015 le loueur de matelas pneumatique de 2008 (le « Air » de Airbnb) est devenu une organisation mondiale qui fait trembler les plus grandes chaînes hôtelières et peut aussi bien louer une chambre modeste à Aubervilliers qu’un château en Ecosse ou une villa en Toscane.

Son business model est resté fort simple : elle fournit la plate-forme où se rencontrent les offres et les demandes, sécurise le paiement en le faisant transiter par ses caisses, recueille l’évaluation du loueur par le locataire et vice versa. Sa force : avoir réussi en peu de temps à constituer le plus important réseau international de la profession en donnant confiance aux loueurs et aux voyageurs.

Le premier atout des start-up du numérique est leur logiciel et leur second un réseau aussi vaste que possible
Twitter

On peut trouver des dizaines d’exemples du type de Stuart ou d’Airbnb. La plupart de ces entreprises sont créées sur le même schéma : jeter son dévolu sur une activité quelconque mettre le paquet sur la conception, le fonctionnement et l’amélioration permanente de son logiciel, sécuriser les transactions et transformer son site en plate-forme attirant des professionnels – sur le modèle désormais classique de l’Applestore, qui concentre des milliers de développeurs d’applications, ou d’Amazon, qui accueille des librairies d’occasion sur son site. Et pour le reste s’organiser au moindre coût – pour nombre d’entre eux, en faisant réaliser le travail matériel par d’autres, dont on exige des prestations impeccables (évaluées sans complaisance par le client).

« Size matters », seule la taille compte

On notera que le métier choisi a peu d’importance. Stuart informatise la course que l’on fait pour la voisine, et Jeff Bezos, travaillant sur ce qui allait être Amazon, voulait « créer une supersociété en mettant à profit ses connaissances technologiques et commerciales »1 ;

il a trouvé que les livres étaient un bon produit pour démarrer un e-commerce, mais son choix aurait pu s’arrêter sur n’importe quoi. Les start-up sont avant tout des entreprises numériques. Leur premier atout est leur logiciel, et leur second un réseau aussi vaste que possible, démultiplié à marche forcée en levant un maximum de fonds auprès de capital-risqueurs. La taille est en effet un atout majeur, car les seules activités permettant de devenir (très) riche sont celles que l’on désigne, dans le jargon de l’économie 2.0, comme « scalables », autrement dit qui ont une rentabilité fortement croissante : on peut beaucoup accroître son activité avant de devoir embaucher ou investir, ce qui procure une augmentation des recettes nettement plus rapide que celle des charges.

Pour faire émerger le Google ou l’Amazon français de demain, The Family, une société́ d’investissement créée en 2013, prend une part minoritaire au capital de « jeunes pousses » prometteuses et les accompagne dans leur développement. Elle a déjà plusieurs dizaines de start-up en portefeuille, et reçoit des centaines de propositions. Pour former ses petits entrepreneurs et faire découvrir la transition numérique à des cadres de grandes organisations qui n’y comprennent pas grand-chose, The Family organise des conférences décrivant l’impact de cette transition dans tous les domaines. Une trentaine de thèmes a déjà été traitée, dont l’agriculture, l’assurance, l’automobile, le consulting, l’édition, l’immobilier ou le tourisme. Le titre général de ces conférences est « Les barbares attaquent »2.

Les barbares ébranlent l’ordre économique ancien, incapable de s’adapter à leurs stratégies, leurs méthodes et même à leurs ambitions
Twitter

Pourquoi « les barbares » ? « Parce qu’ils viennent de l’extérieur, parce qu’ils ne se soucient pas des conventions habituelles, parce qu’ils semblent s’exprimer dans une langue neuve ». Les barbares « ébranlent l’ordre économique ancien, incapable de s’adapter à leurs stratégies, à leurs méthodes et même à leurs ambitions ».3

Ce portrait des nouveaux barbares colle parfaitement avec la personnalité d’un Travis Kalanick, qui a semé la panique en France l’été dernier en s’attaquant frontalement aux taxis avec Uber, sa société de transport de personnes à la demande. On y reconnaît aussi facilement Jeff Bezos, le dérangeant patron d’Amazon, qui, moins de vingt ans après avoir créé son premier site, a réalisé en 2014 un chiffre d’affaires de 89 milliards de dollars et se permet des bras de fer épiques avec les éditeurs, les libraires, les gouvernements…

La partie est presque gagnée

L’un des barbares les plus en vue, Elon Musk, est entré en scène en 2006, au salon Satellite, à Washington. Il est monté sur le podium, en jean et tee-shirt, et s’est présenté : « Salut à tous, je m’appelle Elon Musk, je suis le fondateur de SpaceX. Dans cinq ans, vous êtes morts» Même s’il se vantait quelque peu, sa compagnie, en 2014, a gagné 9 contrats sur 18 sur le marché commercial des satellites géostationnaires, face à Arianespace. Et Tesla, sa voiture électrique haut de gamme bourrée d’électronique et hyperconnectée, fait un tabac dans plusieurs pays. L’industrie automobile et l’aérospatial sont pourtant deux secteurs dans lesquels le ticket d’entrée est particulièrement coûteux.

Devant leur vitalité et leur intrépidité, Nicolas Colin, le créateur de The Family, pense que ces nouveaux entrepreneurs numériques qu’il a lui-même nommés « barbares » sont en train de gagner la partie, d’abattre les vieux empires, et il finit par se dire que « ces guerriers nomades ne sont pas des barbares, mais au contraire les véhicules d’un art de vivre, presque d’une civilisation, parallèle au vieux monde, mais dans lequel nous avons tous – certes à des degrés divers – basculé »4. Autrement dit, ce qui nous attend au-delà de la transition numérique.

  • 1. Amazon. Les secrets de la réussite de Jeff Bezos, par Richard L. Brandt, Télémaque, 2011, p. 62.

  • 2. Leur site web : http://barbares.thefamily.co

  • 3. L’âge de la multitude. Entreprendre et gouverner après la révolution numérique, par Nicolas Colin et Henri Verdier, Armand Colin, 2015 (2e édition), p. 29.

  • 4. Ibid., p. 34.



Le container et l’algorithme : la logistique dans le capitalisme global



Moritz Altenried sur Periode

La mondialisation capitaliste est souvent envisagée comme une extension considérable des échanges à l’échelle mondiale, accompagnée par une importante dérégulation et liberté de circulation des capitaux et des marchandises.
Cette nouvelle séquence a un envers technologique aujourd’hui incontournable : le développement des industries logistiques.
Ainsi, quand on parle de « capitalisme de l’information », il ne faut pas seulement se figurer la prégnance du « travail immatériel », mais aussi tout un réseau d’infrastructures, coordonnées de façon complexe, qui articulent production, circulation et consommation en temps réel.
Dans ce texte, Moritz Altenried présente ces nouveaux dispositifs, et livre une image du capitalisme aux antipodes du fantasme d’une production dématérialisée, d’un avenir sans travail et sans travailleurs.
Si la logistique moderne a été un puissant moyen d’écraser le monde du travail, elle est peut-être aussi un terrain crucial des luttes d’aujourd’hui et de demain.


J’entends commencer par une remarque intéressante de Thomas Reifer selon laquelle Marx débuterait Le Capital de nos jours en notant que la richesse des nations contemporaines apparaît de plus en plus comme une immense collection de conteneurs (Reifer, 2007). Même si l’on peut objecter qu’un conteneur et une marchandise appartiennent à des catégories conceptuelles différentes, cette déclaration provocatrice est très révélatrice car elle fait ressortir l’importance de la logistique non pas seulement en tant qu’industrie mais en tant que perspective pour comprendre le capitalisme contemporain.

En conséquence, je propose de différencier trois sens du terme « logistique ». Premièrement, la logistique est un secteur industriel ou marchand spécialisé dans le déplacement des choses ayant gagné en importance et qui constitue en tant que tel un objet de recherche fascinant. Deuxièmement, la logistique est devenue en quelque sorte une logique – ou un dispositif au sens foucaldien – qui a dépassé le secteur au sens étroit et fonde le capitalisme contemporain. Ce dernier peut alors être compris comme un capitalisme de « chaîne d’approvisionnement » pour reprendre l’expression d’Anna Tsing (Tsing, 2009). Si cela est avéré, alors la logistique, troisièmement, devient une perspective de recherche. Je souhaite défendre l’idée qu’elle peut servir comme une sorte de prisme qui nous aide à comprendre de manière critique la transformation en cours du capitalisme global. Cela sans pour autant affirmer qu’elle constitue – ou devrait être – la seule perspective possible.

Pour les besoins de cet article, je souhaite mobiliser cette perspective en me penchant sur deux technologies qui ont drastiquement changé à la fois la logistique et, comme je l’avance, le capitalisme global : le conteneur et l’algorithme.

Le conteneur ou la révolution logistique

Les développements de la logistique ou du transport depuis la seconde guerre mondiale ont souvent été qualifiés de « révolution logistique », « la révolution la plus sous-étudiée du XXe siècle » comme l’affirme Deborah Cowen (Cowen, 2014, p.33). L’expression « révolution logistique » entend décrire la manière dont le secteur a dramatiquement changé depuis la Seconde Guerre mondiale tout en devenant le centre d’un nouveau régime d’accumulation globalisé.

Il existe de nombreuses manières de raconter l’histoire de la révolution logistique – par exemple en se penchant sur la façon dont la pensée managériale d’abord centrée sur la production a évolué vers le management de l’intégralité de la chaîne d’approvisionnement, incluant le design et les commandes, le transport et l’entreposage, les ventes, le re-design et les nouvelles commandes, ou en dépeignant la manière dont la logistique s’est en même temps muée en une discipline universitaire. Cependant, je souhaite ici me pencher sur un objet technologique qui incarne l’avènement de la logistique moderne peut-être mieux que tout autre : le conteneur.

Le système de conteneur actuel trouve ses origines aux États-Unis. En octobre 1957, le premier porte-conteneur navigua de Port Newark, New Jersey vers le sud de Miami chargé de boîtes en acier standardisées pour le transport intermodal et développées par les entrepreneurs logistiques Malcom Mc Lean et Roy Fruehauf.
Cela faisait plus de cent ans que des systèmes de conteneurs et des tentatives de standardisation existaient mais ce fut le système de Mc Lean et Fruehauf qui prit racine, ne serait-ce qu’en raison de son adoption par l’armée américaine afin de répondre aux nécessités logistiques de la guerre du Vietnam.
Leur modèle de conteneur se réduisait à une boîte en acier empilable pouvant être transférée par des grues spéciales des trains ou camions vers les bateaux.
Mais il généra un changement spectaculaire : il permit non seulement d’économiser beaucoup de temps et d’espace requis pour charger et décharger dans chaque port mais aussi de se passer d’un nombre immense de travailleurs portuaires.
Les syndicats à travers le monde tentèrent de combattre le processus ; en 1980 le Syndicat international des débardeurs défendait devant la cour suprême ce qu’il considérait comme son droit de décharger les cargaisons sur les docks. Bien sûr, il échoua.

Aujourd’hui, la circulation globale des marchandises repose sur le conteneur maritime standardisé. 90% des marchandises hors-vrac circulent en conteneurs.
L’unité de standard est l’EVP (Équivalent vingt pied).
Wal-Mart importe autour de 700 000 EVP chaque année, ou en d’autres termes, environ 30.000 tonnes par jour (Bonacich & Wilson, 2008 , p. 25).
Un grand port comme Hambourg ou Rotterdam gère plus de 25 000 de ces conteneurs chaque jour.

Cette industrie génère d’énormes profits, un port comme Hambourg par exemple a dégagé en 2014 une valeur ajoutée brute de 20 milliards d’euros. L’entreprise de conteneurs danoise Maersk compte à elle seule pour environ 20% du PNB du Danemark. Maersk exploitent plus de 600 navires soit une capacité totale de 2,6 millions d’EVP, dispose de bureaux dans plus de 100 pays et d’un nombre immense d’employés.

Malgré son statut d’entreprise transnationale gigantesque, elle reste méconnue comme beaucoup d’entreprises de logistique. Nonobstant leur couverture de nombreux espaces, les opérations et infrastructures logistiques sont ainsi rarement reconnues par la plupart des gens (une fois que l’on connait le nom Maersk cependant, on aperçoit ses conteneurs partout).
La logistique peut alors être envisagée comme une partie de « l’inconscient politique » du capitalisme global, pour reprendre un concept de Nigel Thrift (Thrift, 2005, p. 213).

Même si l’avènement de la logistique ne peut-être expliqué par le seul conteneur, celui-ci a joué un rôle immense. Le pouvoir combiné de la standardisation et de l’intermodalité a écrasé le travail sur les docks, et permis d’énormes économies de coût et de temps et une accélération massive de la circulation.
Ainsi, le conteneur et son infrastructure globale constituent des présupposés de la globalisation telle que nous la connaissons.

L’observation de la technologie et de l’infrastructure peut parfois nous aider à comprendre ce qui se joue dans le capitalisme global (dans les récits de la globalisation, l’accent tend à être mis plutôt sur les accords de libre échange et les programmes d’ajustement structurel).
Ou pour parler comme Marx : « tandis donc que le capital tend, d’une part, nécessairement à abattre toutes les barrières spatiales qui s’opposent au trafic, c’est-à-dire à l’échange, et à conquérir la terre entière comme son marché, il tend d’autre part, à anéantir l’espace par le temps, c’est-à-dire à réduire à un minimum le temps que coûte le mouvement d’un lieu à un autre. Plus le capital est développé – et donc plus le marché sur lequel il circule et qui constitue l’itinéraire spatial de sa circulation est étendu – plus il recherche en même temps une plus grande extension spatiale du marché et un plus grand anéantissement de l’espace par le temps » (Marx, 2011, p. 500).

Les conséquences de la révolution logistique sont spectaculaires et trop variées pour être discutées en profondeur ici. Il faut cependant mentionner deux dimensions.

La première est le transfert de pouvoir des producteurs aux vendeurs. La société Wal-Mart constitue l’exemple le plus frappant. Son pouvoir de marché provient en grande partie du fait qu’elle est non seulement un géant de la logistique mais aussi et peut-être même d’avantage de l’orientation logistique de sa stratégie. Sa planification spatiale organisée autour de ses centres de distribution, son contrôle étroit de l’intégralité de la chaîne de distribution, son management informatisé de l’inventaire innovant et l’agencement du tout afin d’accélérer le turnover des biens et de minimiser les coûts d’entreposage constituent des facteurs cruciaux qui font de Wal-Mart une des plus grandes sociétés du monde.

La deuxième dimension concerne l’évolution de la manière dont le capital envisage la logistique. Conçu initialement en terme de minimisation des coûts post-production, elle devient un secteur dans lequel d’énormes profits peuvent être générés.
Il ne s’agit pas là bien sûr d’une nouveauté dans la mesure où Marx savait déjà que le changement de localisation d’une marchandise donnée peut être une marchandise en soi. Toutefois, la re-conceptualisation capitaliste du transport, son évolution d’un processus post-production dont les frais doivent être réduits au maximum vers une intégration de la production, de la circulation et, de manière croissante, de la consommation s’avère centrale pour la révolution logistique.

Cela engendre un brouillage de la distinction entre production et circulation, manufacture et transport ou réalisation et circulation. Aujourd’hui, les marchandises sont de plus en plus « manufacturées sur toute l’étendue de l’espace logistique, plutôt que dans un seul lieu. » (Cowen 2014a ; p. 2). Cette tendance s’exprime dans des modèles comme celui de la production juste-à-temps, une philosophie de production qu’on peut décrire comme « logistique ». Ou, pour parler de nouveau avec Marx, la logistique devient de plus en plus une « présupposé englobant et un moment de la production » (Marx, 2011, p. 388)

L’algorithme ou la seconde révolution

Pour simplifier, on pourrait affirmer que l’informatisation de la logistique implique une seconde révolution logistique qui bouleverse une nouvelle fois l’industrie et avec elle le capitalisme globalisé de manière spectaculaire.
La numérisation de la logistique comprend une multitude de dimensions comme les logiciels d’expédition, les progiciels de gestion intégré (PGI), le GPS, le code barre, les technologie plus récentes de radio-identification (RFID) et les infrastructures associées.

Tous ces éléments constituent autant de technologies pour organiser, capturer et contrôler le mouvement des personnes, de la finance et des choses.
En voie d’intégration croissante, y compris dans les chaînes de distribution, elles affectent aussi la production.
Conçus pour surveiller, mesurer et optimiser la productivité du travail et les opérations des chaines de distribution, les médias logistiques « tentent de standardiser l’accumulation capitaliste du niveau micro des dispositifs algorithmiques au niveau macro des infrastructures globales » (Rossiter, 2014, p. 64).
Ces systèmes restent relativement fermés et opaques y compris pour les personnes qui les opèrent. Même si les architectures systèmes sont parfois incroyablement complexes, elles suivent une certaine logique qui tend à abstraire et standardiser.
Les protocoles, les paramètres, les standards, les normes et les références jouent un rôle clef dans l’organisation des marchandises et du travail vivant par des systèmes de management semi-automatisés. Ainsi, nous devons comprendre ces systèmes comme des « boîtes noires algorithmiques » ayant également une multitude d’implications pour l’organisation de la politique et du travail.

Les progiciels de gestion intégré (PGI) illustrent bien l’importance de la gouvernance algorithmique.
Il s’agit de plateformes numériques en temps réel qui intègrent en un programme toutes les fonctions d’une entreprise telles que le management financier, la logistique, les ventes et la distribution, les ressources humaines, le management des matériaux et le planning des flux de travail.
Ce type de software spécialisé pour la gestion de la chaine d’approvisionnement est généralement un logiciel propriétaire extrêmement cher produit par une poignée d’entreprises.
L’entreprise allemande SAP constitue un des joueurs les plus importants. Elle affirme fournir ses logiciels variés à 87 % des entreprises du classement Forbes Global 2000. D’après Martin Campbell-Kelly, si les PGI produits par SAP venaient à disparaitre, « l’économie industrielle du monde occidentale serait immobilisée, et il faudrait des années pour que des substituts puissent colmater la brèche dans l’économie en réseau. Si les produits de Microsoft se vaporisaient en une nuit, cela prendrait seulement quelques jours ou semaines pour trouver des substituts, et la disruption économique serait modeste » ( Campbell-Kelly 2003 : 197).

Nous pouvons observer ici une contradiction importante du secteur de la logistique, du logiciel, et, selon moi, du capitalisme numérique en général : tandis qu’un PGI ouvert et communicatif permettrait une communication ininterrompue sans conflits de protocoles entre entreprises et solutions logicielles, il mettrait aussi en danger le pouvoir de marché de SAP. D’où le choix par SAP de systèmes propriétaires fermés et ses ambitions monopolistiques.
Il s’agit là d’une stratégie dangereuse qui doit être constamment réévaluée et gérée de manière flexible afin de ne pas mettre en danger l’exploitabilité générale de l’ensemble des programmes SAP.
Se manifeste ici un problème général du software et dans le cas de la logistique nous voyons combien il s’agit là d’un enjeu matériel : les décisions portant sur les protocoles standardisés et les paramètres, que ce soit le code ou la taille du conteneur, peuvent générer des sentiers de dépendances qui concernent toute l’industrie. Nous observons ici une contradiction, qu’il convient de souligner, entre la coopération et la concurrence qui est profondément inscrite à la fois dans la logique de la logistique capitaliste et dans celle du software.
Elle constitue peut-être l’une des contradictions les plus importantes du capitalisme contemporain.

Des logiciels tels que les PGI incorporent une quantitaté massive de données portant à la fois sur des processus internes tel que le travail, les stocks, les finances, etc., ainsi que sur des facteurs externes tels que la météo, le coût du carburant ou les fluctuations de devises.
Le programme qui gère le « Worldport », un hub UPS à Louisville, Kentucky, coûte des centaines de millions de dollars et effectue deux fois plus de calculs en une heure que la bourse de New York en une journée d’échanges boursiers intense (Kasarda & Lindsay, 2011).
Les infrastructures en réseaux et les programmes tracent et pistent chaque mouvement de marchandise et de travail vivant. Aujourd’hui, chaque bien envoyé n’est pas seulement numériquement codé mais aussi rendu de plus en plus traçable, surtout grâce à la technologie RFID.
Les ordinateurs de Wal-Mart identifient plus de 20 millions de transactions chaque jour et ses centre de données tracent quotidiennement plus de 680 millions de produits distincts (Dyer-Witheford, 2015, p.84). Par ce biais, Wal-Mart exerce sur ses fournisseurs une pression afin d’équiper tous les produits de puces RFID permettant de tracer les produits du champ à la table du client.
Tandis que le code-barre standard autorise seulement le transfert d’informations relativement simples concernant des classes d’objets (Pasta, 1,95 €), la RFID rend possible l’identification de chaque objet. Inventé dans les années 1990, la RFID peut transférer de l’information portant sur l’histoire et les propriétés d’un objet donné (à distance dans la mesure où l’étiquette n’a pas besoin d’être dans la ligne de visée du lecteur).
Combinée à l’infrastructure informationnelle et aux centre de données, elle permet de suivre la trajectoire des objets à travers le temps et l’espace d’une manière inédite. La tendance au développement d’objets RFID intelligents laisse présager une intensification de la communication et de l’interaction objet-à-objet qui aura pour résultat un « un accroissement massif de la production de savoir inter-machines portant sur le statut et la position de millions d’objets physiques dans le temps et l’espace » (Kitchin & Dodge 2011 : 51).
Ce développement constitue le fondement d’une nouvelle génération de technologies logistiques automatisées qui ne fonctionnent plus seulement sur le mode du juste-à-temps mais deviennent aussi de plus en plus spéculatives.

La production et la logistique contrôlées par des infrastructures algorithmiques incorporant de grands ensembles de données et la mesure en temps réel de tous les mouvements de biens et de travail vivant génèrent une énorme accélération de la circulation. Ceci affecte bien sûr massivement les conditions de travail. Si vous parlez à de vieux travailleurs en logistique, quelque soit le secteur, tout le monde évoquera l’accélération ininterrompue de la vitesse de circulation qui a changé l’industrie de la logistique dans les trente dernières années et, en conséquence, les conditions du travail en logistique.

Le travail, mort et vivant

Il est très facile d’oublier le travail quand on traite de la logistique, en particulier si l’on devient fasciné par les infrastructures et technologies gigantesques de cette dernière. La quantité de travail mort incorporée dans le capital constant tel que les grues, les bateaux, les ports et les conteneurs semblent réduire le travail vivant à l’état de nain. Cependant, comme nous le savons tous, le capital ne peut pas vivre sans exploiter le travail vivant et le travail reste un facteur important en logistique.
UPS emploie par exemple 395 000 personnes soit presqu’autant que l’armée américaine.
En dernière instance, la logistique contemporaine incarne surement « le fantasme selon lequel le capital pourrait exister sans le travail » comme l’affirme Harney et Moten (Harney & Moten, 2013, p.90). Mais il ne le peut pas et ne le pourra jamais.

Le conteneur comme l’algorithme constituent des innovations technologiques qui soumettent le travail (et le travail organisé ) à une pression énorme. Les innovations technologiques au service des infrastructures logistiques du capital « ne produisent pas seulement une image matérielle d’un agencement contemporain de la lutte de classe. Ils sont aussi une expression des victoires passées du capital » (Williams, 2013).

Le conteneur en particulier a engendré une énorme perte d’emplois et a efficacement écrasé les syndicats les plus militants des États-Unis. Dans le cas de la numérisation, il est frappant de voir comment l’organisation algorithmique de la logistique intensifie le contrôle des travailleurs individuels afin d’augmenter la survaleur relative.
Les conducteurs UPS voient chacun de leurs déplacements tracés par une multitude de senseurs situés dans leur camion de livraison et sont mis en concurrence les uns avec les autres. Chaque mouvement, chaque pause peut-être scruté. Les travailleurs des entrepôts d’Amazon travaillent avec un appareil portatif qui les guident à travers l’entrepôt.
Ce dispositif trace chaque pas et peut déclencher une alarme chez le « leader d’équipe», au cas où un travailleur serait inactif pendant une période prolongée. Des objectifs journaliers et des standards à atteindre, tous contrôlés et organisés par un logiciel, sont fixés.
Il s’agit là seulement de deux exemples de technologies numériques utilisées pour accélérer la circulation et exploiter le travail vivant de manière plus efficace.

L’optimisation des processus de travail informatisée produit un système de surveillance en temps réel et l’organise à travers diverses formes de références, de procédures opérationnelles standardisées, d’objectifs et de mécanismes de remontée d’information instantanés. Brett Neilson affirme que ce processus en matière de logistique numérisée vise à l’élimination de la distinction entre travail concret et abstrait :
« La tension entre le travail vivant et abstrait, qui dérive du fait que la multiplicité et l’aspect concret du premier ne peuvent être totalement réduits au second, s’est intensifiée sous le capitalisme contemporain. La logistique met en avant le fantasme d’une élimination de cette distinction à travers des processus techniques de coordination et de mesure » (Neilson, 2014, p. 88).

Tout sauf ininterrompu

La circulation ininterrompue et transparente constitue peut-être le but de la logistique mais en réalité il s’agit là davantage d’un fantasme productif que d’une réalité.
Il existe une multitude de dysfonctionnements, d’obstacles et de nombreuses formes de différence qui font que la logistique globale est tout sauf une machine fonctionnant de façon ininterrompue.
L’activité de la logistique n’est pas tant la production d’un espace global lisse, « son objectif n’est pas d’éliminer les différences mais d’oeuvrer au travers celles-ci, de construire des passages et des connexions dans un monde toujours plus fragmenté.
Les fossés, les divergences, les conflits et les rencontres ainsi que les frontières sont comprises non comme des obstacles mais comme des paramètres à partir desquels des gains d’efficacité peuvent être générés »
(Mezzadra & Neilson, 2013).
Par conséquent, la production de l’espace à travers la circulation logistique globale de marchandises évolue et se fragmente en permanence et est constamment traversée de contradictions, à la fois interne et externe au rapport capitaliste.

La plus importante de ces contradictions, celle du capital et du travail, a récemment regagné en visibilité. Le secteur logistique a été frappé par une vague de conflits ouvriers dans les dernières années. De la fermeture du port d’Oakland, – on peut argumenter qu’il s’agissait là du moment le plus puissant de tout le mouvement Occupy – à Hongkong ou Valparaiso.
En Europe on peut mentionner les luttes des travailleurs d’Amazon en Allemagne, Pologne ou France ou les luttes militantes et puissantes de travailleurs migrants dans les hauts lieux logistiques de l’Italie du Nord.

Si ma proposition s’avère exacte, à savoir que la circulation des marchandise n’a jamais été aussi importante et que la logistique constitue un secteur plus crucial que jamais pour l’accumulation globale du capital, c’est aussi une bonne nouvelle pour les travailleurs des docks, des navires, des entrepôts et des camions. En effet, parallèlement à l’importance croissante de leur travail pour le capital, leur pouvoir de négociation s’est accru de façon significative.

Traduit de l’anglais par Memphis Krickeberg.

Bibliographie

Bonacich, Edna et Wilson, Jake B., 2008, Getting the Goods: Ports, Labor, and the Logistics Revolution, Cornell University Press, Ithaca et Londres.

Campbell-Kelly Martin, 200, From Airline Reservations to Sonic the Hedgehog: A History of the Software Industry, The MIT Press, Cambridge, MA.

Cowen Deborah, 2014, The Deadly Life of Logistics: Mapping Violence in Global Trade, University of Minnesota Press, Minneapolis/Londres.

Dyer-Witheford Nick, 2015, Cyber-Proletariat: Global Labour in the Digital Vortex, Pluto Press, Londres.

Harney Stefan, Moten Fred, 2013, The Undercommons: Fugitive Planning & Black Study, Minor Compositions, New York.

Kasarda John D., Lindsay, Greg, 2011, Aerotropolis: The Way We’ll Live Next, Farrar, Straus and Giroux,New York.

Kitchin Rob, Dodge Martin, 2011, Code/Space: Software and Everyday Life, MIT Press, Cambridge, MA.

Marx Karl, Manuscrits de 1857-1858, dits « Grundrisse », Éditions sociales, trad. J.P Lefebvre, 2011.

Mezzadra Sandro, Neilson Brett, 2013, Border as Method, Or, the Multiplication of Labor, Duke University Press, Durham et Londres.

Neilson Brett, 2014, « Beyond Kulturkritik: Along the Supply Chain of Contemporary Capitalism. Culture Unbound », 6(1), p. 77-93.

Reifer Thomas, « Unlocking the Black Box of Globalisation. », papier presenté à The Travelling Box: Containers as the Global Icon of our Era, Université de Californie, Santa Barbara, 8-10/11/2007.

Rossiter Ned, 2014, « Logistical worlds », Cultural Studies Review, 20(1), P. 53-76.

Thrift Nigel, 2005, Knowing Capitalism, SAGE, Londres.

Tsing Anna, 2009, « Supply chains and the human condition », Rethinking Marxism, 21(2), p. 148-76.
Williams Evan Calder, 2013, Invisible Organization: Reading Romano Alquati. Viewpoint Magazine no. 3. Url: http://viewpointmag.com/2013/09/26/invisible-organization-reading- romano-alquati/ [1.2.2014].

Edité le 07-03-2016 à 23:26:50 par Xuan


 

Première partie : https://alencontre.org/societe/histoire/la-revolution-finlandaise-de-1918-i.html

Deuxième partie : https://alencontre.org/societe/histoire/histoire-finlande-rouge-contre-finlande-blanche-ii.html

 

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25 mai 2017

SNCF, ce n' est pas de la terreur, ni de l' acharnement contre les cheminots et cheminotes alors c' est quoi ?

 -c' est quoi de voir un de ses camarades comme Edouard choisir de se donner la mort en se jetant sous un train.

 -c'est quoi, cet acharnement particulier contre les cheminotes militantes syndicalistes en charges de famille.

 nathalie

 

Tous le 6 juin 2017- DEVANT LE CAMPUS RESEAU A SAINT- DENIS A PARTIR DE 11H30 POUR SAUVER NATHALIE DES GRIFFES DES CHAROGNARDS

 

-c'est quoi, cette terreur managériale permanente qui pousse au suicide nombre d' entre nous, c'est du terrorisme insidieux de la terreur au goutte à goutte.

 

-c'est quoi cet acharnement contre Mathieu, en procédure disciplinaire depuis une année , sorte de couloir de la mort pour ceux qui ne tiendront pas la coup et se suicideront.

 

-Terreur et acharnement juridique ne visent qu'un objectif radier (licencier) ceux qui peuvent entraver les plans de liquidation de nombreux cheminots et cheminotes. Ils sont actuellement 18 nos camarades en instance de licenciement et d' autres vont suivre.

 

-Etat d' urgence pour la classe ouvrière, la convergence des répliques est notre meilleure sécurité. Le droit bourgeois, les pétitions ne sont que le résultat de notre impuissance à nous unir.

 

Les cheminots de La Souterraine et les GM&S montrent la voie


Video sur l' acharnement anti prolétarien  

Il n' y a pas que la CGT qui est réprimée, la preuve

 

 

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18 mai 2017

VERS LE STADE UBER DU CAPITALISME

Article de "Courant alternatif", mensuel anarcho-communiste n° 269 - avril 2017.

Etoile
On ne parle plus que d’ubérisation, d’économie digitale ou de capitalisme de plate-forme ... Quelles réalités se dissimulent derrières ces formules nébuleuses ? Le capitalisme serait-il entré dans une nouvelle phase de développement, celle de la prétendue “révolution numérique” ? En fait de bouleversement, nous assistons à l’accroissement et à l’aggravation de l’exploitation de la force de travail ; à l’éclatement de celle-ci en une multitudes de sous-conditions pires les unes que les autres.

C’est dans un contexte particulier pour l’économie mondiale qu’apparaît le capitalisme de plate-forme, celui d’une sur-accumulation de capitaux et d’une crise de la réalisation de la plus-value. Les moyens mis en œuvre pour contrecarrer cette tendance, qu’il s’agisse des ressorts déployés en Asie et en Amérique latine, de la ventilation de produits financiers tous azimuts ou encore de la spéculation foncière, se heurtent tous à leurs limites. Ils entretiennent à l’échelle de la planète une instabilité chronique autant politique qu’économique dont les populations endurent les effets à des degrés variables.
 

L’État, la technologie, la précarité

Plusieurs facteurs facilitent l’apparition et la diffusion de cette forme contemporaine d’exploitation de la force de travail. D’abord, l’expansion du numérique et de ses outils ainsi que des modes de relations sociales qu’il engendre au quotidien : le repli sur la sphère privée et domestique, la médiatisation des relations interpersonnelles ou collectives, la marchandisation des pratiques de sociabilité qui y échappaient encore ... Tout cela tend à brouiller les frontières temporelles établies auparavant entre d’un côté le travailleur et de l’autre le consommateur. Par le travail gratuit qu’il fournit dans certaines circonstances (caisses automatisées, cartes bleues, etc ...), ce dernier tend à devenir à son tour un producteur de plus-value. Les nouvelles formes de travail avec la précarité qui leur est associée doivent être interrogées pour ce qu’elles mettent en jeu aujourd’hui plutôt qu’être envisagées comme un simple retour vers le dix-neuvième siècle.

Vient ensuite la politique d’austérité et de désengagement des États doublées d’attaques répétées contre la protection sociale au nom de la relance par la croissance. C’est dans ce contexte que l’État va légaliser les pratiques courantes du travail informel et créer un appel d’air en direction d’une masse pléthorique de surnuméraires (1). Sur le fond, rien ne change. Il s’agit toujours d’une lutte autour du coût de la force de travail. C’est sur la forme qu’il convient dorénavant de s’interroger, en particulier sur la singularité de certaines de ces luttes dont les acteurs réclament à (re)devenir des salariés. Enfin, ces transformations technologiques contribuent à polariser l’emploi à ses deux extrémités : d’un coté une minorité de techniciens très qualifiés, de l’autre une masse croissante d’employés à la productivité relativement faible pour le système lui-même. Entre les deux, de nombreuses tâches intermédiaires sont désormais prises en charge par les outils informatiques. Mais là encore, contrairement à ce qui se dit, cette précarité n’est pas liée à la technologie car aucune technologie n’implique intrinsèquement la précarité, celle-ci est d’abord le résultat d’un rapport social.

A quel phénomène a-t-on affaire ?

L’ubérisation apparaît comme un phénomène relativement nouveau qui s’est rapidement propagé dans de nombreux domaines d’activité comme le commerce, le bâtiment, les transports et même l’éducation. Son cœur de cible, ce sont les services qui depuis 2013 représentent la moitié des emplois à l’échelle mondiale. En particulier ceux liés aux entreprises et à la personnes qui avec 52 millions d’emplois domestiques dans le monde laissent entrevoir de substantielles marges de progression (2).

Une fois encore, la nouveauté n’est qu’apparente. Depuis le début des années 90 certaines entreprises ont recherché et développé de nouvelles stratégies organisationnelles. L’appel à la sous-traitance, le recours en nombre à des travailleurs dit indépendants ne datent pas d’aujourd’hui et l’emploi atypique n’est pas l’apanage des “métiers du Web”. Dans quelques secteurs bien précis, comme celui de la téléphonie, le phénomène avait explosé bien avant. On pourrait même affirmer que l’ubérisation a toujours existé, du moins illégalement.

En fait, ce qui semble surprendre c’est la soudaineté et le retentissement qui accompagnent l’événement dont les effets, il est vrai, restent difficiles à évaluer à terme. Et quoi qu’en disent ses instigateurs, il demeure une forme tout ce qu’il y a de plus ordinaire et prédatrice de capitalisme.

Selon leur propre définition, ces entreprises sont des start-up de l’économie collaborative, du partage et de la connaissance. Leur fonction est de mette en relation des particuliers qui cherchent à échanger entre eux des services marchands ou non marchands. La rhétorique rappellerait presque celle des “Systèmes d’ Échanges Locaux de services”, les SEL, très à la mode il y a encore quelques années. En réalité, l’économie du partage est une jungle dans laquelle règne une concurrence débridée et où la propriété et le profit sont les seules valeurs qui ont court.

Autre imposture et non des moindre : pour être viables, ces start-up réputées être des sociétés innovantes, se doivent d’atteindre une masse critique grâce à une croissance aussi rapide qu’élargie de leur capital. Face à de grands groupes qui disposent d’une importante masse d’avoirs, seule l’exploitation violente de la force de travail afin de réaliser d’importants volumes de productions leur permettra d’y parvenir. La réponse ne s’est pas fait attendre. De Delhi à Paris en passant par New-York les grèves de chauffeurs Uber ont éclaté après que la commission prise par la compagnie sur leurs revenus soit passée en quelques semaines seulement de 10 à 20, puis 25 %

Le cas Uber

Penchons-nous sur le cas précis de l’entreprise Uber : sept ans après sa création et son entrée en bourse, elle n’aurait toujours pas gagné d’argent. Elle aurait même perdu plus de 4 milliards de dollars. Tout cela est impossible à vérifier mais la société tiendrait le coup grâce aux avances de ses financiers qui commencent à s’impatienter. Le miracle tiendrait d’avantage encore au fait que la start-up n’a jamais payé d’impôts, ni en France ni ailleurs, grâce à de classiques montages fiscaux. Depuis quelques mois, l’Urssaf poursuit la société pour “travail dissimulé” et “détournement de statut”. Les charges les plus lourdes pour Uber ne sont évidemment pas les salaires mais les dépenses de communication et de publicité. Elles devancent celles de l’investissement en recherche et développement. D’ailleurs Uber est propriétaire de son algorithme, c’est à dire du calculateur qui établit, impose et surveille dans les moindres détails les cadences de travail de ses chauffeurs. Coincé entre l’évaluation permanente de son donneur d’ordre et la notation du client qu’il sert, le travailleur ubérisé est en permanence à la merci de la sanction qui le conduira vers la porte de sortie.

Dernière péripétie en date, le conflit qui oppose Uber à Google. Elle est signifiante à plus d’un titre. Marchant sur les traces de leurs aînées, les start-up poursuivent la quête chimérique d’un capitalisme sans ouvrier. Cette fameuse anticipation “du coup d’après” que l’on attend toujours. Pour Uber, cela passe par le développement des véhicules sans chauffeur. Cette fois encore, Uber n’a pas trouvé la solution dans ses labos de recherche. La start-up s’est contentée de subtiliser les brevets au nez et à la barbe du concurrent. Comme quoi, les vieilles pratiques sont souvent les plus efficaces ... A plus d’un titre, la “révolution numérique” relève du mythe. Les gains de productivité promis n’existent pas, la relance qu’elle devait enclencher ne viendra pas.

Par contre, s’il est un domaine ou le secteur est efficace c’est dans la production du discours idéologique.

Devenir son propre patron !

Un patronat en position de force impose de fait ses conditions et son discours. Il diffuse son idéologie au travers d’un catéchisme rebattu sur la prétendue disparition des classes sociales et l’avènement de l’individu. Le pouvoir de l’idéologie c’est d’obtenir le consentement autour de notions prétendument acceptées et partagées par le plus grand nombre, le cas échéant en prétextant de leur caractère inéluctable ; on se souvient du slogan de Thatcher : “There is no alternative”. Dans le cas présent, l’économie collaborative s’offre comme la réponse aux attentes de salariés qui réclameraient à “travailler autrement”, à être “plus autonome” ... On sait les capitalistes passés maîtres dans l’art de récupérer, neutraliser et recycler des revendications disputant leur pouvoir. Ils nous livrent ici leur mouture du sujet postfordistes, flexibles et mobiles” des thèses d’un Négri dernière période. Ils transposent à leur profit la critique “artiste” et bohème pointée contre le travail salarié, celle de la précarité revendiquée.

En flattant la responsabilité et l’initiative personnelle, ils entretiennent une rhétorique libérale qui s’est d’abord construite contre les “perdants et les assistés” afin de diviser profondément et durablement le prolétariat. Il y a quelques années, la présidente du Medef déclarait : “« La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? ». La précarité obéirait pour le patronat à une loi naturelle dont on ne réchappe que par l’effort individuel et le renoncement à tout ce qui avait permis aux travailleurs d’échapper un tant soit peu et collectivement aux aléas de leur condition d’exploité. Cette idéologie de l’entrepreneuriat aux petits bras, celle du “se mettre à son compte” ne date pas d’aujourd’hui. Elle rôde autour du prolétariat depuis ses origines. Dans une période d’éclatement du collectif ouvrier, de la perte de ses repères, il n’est pas étonnant qu’elle refasse surface. A plus forte raison quand la marge de manœuvre n’existe pas. C’est ainsi que le patron d’Uber en France peut se vanter d’offrir une chance aux jeunes dont personne ne veut sur le marché du travail, en particulier à ceux issus de l’immigration.

Tous auto-entrepreneurs ?

Actuellement en France, il n’y a jamais eu autant de salariés : 86 %. Évidemment tous ces salariés ne sont pas des prolétaires. Selon les chiffres de la DARES l’emploi “atypique” sous ses multiples aspects représente désormais plus de 25 % des postes dans l’hexagone (3). Le phénomène apparaît peu visible car il touche d’abord les premiers licenciés quand la situation se dégrade. Il est toutefois en augmentation et on l’observe dans beaucoup de pays industrialisés. Par comparaison, le salariat ne représente dans le monde que la moitié des emplois et les formes de travail atypiques progressent partout. En Grande-Bretagne, depuis 2010, 44% des postes créés relèvent du régime des travailleurs indépendants. Aux États-Unis, les free-lance compteraient pour plus d’un tiers des effectifs.

Les nouveaux statuts de travailleurs indépendants comme celui de l’auto-entrepreneur ne permettent pas de vivre. S’ils ne paient rien jusqu’à un certain seuil, les auto-entrepreneurs en contre-partie ne gagnent rien. 90 % d’entre eux touchent moins que le SMIC tout en ne bénéficiant d’aucun des acquis sociaux d’un salarié. La fonction sert d’abord à maquiller les chiffres du chômage. C’est pour cette raison que des entreprises comme Uber ont tout de suite senti l’intérêt qu’elles pouvaient en retirer, laissant miroiter une porte de sortie à une frange de travailleurs sans perspective. Le travailleur indépendant sous statut d’auto-entrepreneur se retrouve en réalité sous une dépendance accrue, dans une relation de travail déguisée qui légalise cette vieille figure du “travail au noir”.

Luttes, composition de classe et revendications

Les luttes existent dans les secteurs ubérisés. Il y a celles qui ont été médiatisées comme le mouvement des chauffeurs de VTC à Paris. Il y en a d’autres qui le sont moins, comme celles des livreurs employés à Londres ou à Lyon par les sociétés Deliveroo, Foodora, Uber-Eats, Stuarts ... Elles sont d’autant plus intéressantes qu’elles éclatent là où on les attend le moins, là où les syndicats traditionnels ne sont pas présents. En France l’UNSA et la CFDT assument d’accompagner l’ubérisation des emplois en proposant de rattacher les chauffeurs de VTC au fameux “compte personnel d’activité” de la loi travail. Aux USA, les plate-formes ont préféré payer 84 millions de dollars aux chauffeurs qui réclamaient à devenir salariés plutôt que de céder sur le statut de travailleur indépendant. En Grande Bretagne, les luttes de travailleurs précaires se sont multipliées dans les services et ont obtenu gain de cause sur les salaires, les congés maladie et le remboursement des outils. Ceux de l’entreprise Deliveroo organisés dans le petit Syndicat des Travailleurs Indépendants de Grande Bretagne (IWGB) ont décroché une augmentation de 28 % de leur salaire. La particularité de ces luttes tient au fait qu’elles sont minoritaires et se déroulent en dehors de tout cadre légal prévu par le droit du travail. La plupart du temps, elles prennent l’aspect de grèves sauvages soutenues par de petits syndicats qui rappellent les méthodes des Woobblies. Elles mettent en action essentiellement des jeunes, étudiants pour la plupart, diplômés pour certains, pour qui le “job” censé n’être qu’occasionnel devient en définitive “le travail” et la principale source de revenu.

Dans un environnement individualisé et segmenté, il n’y a d’homogénéité ni dans les revendications, ni dans la manière de s’organiser ou de penser le rapport au travail. Pour beaucoup de ces travailleurs qui espèrent encore passer à autre chose, seule la paie justifie l’activité. Pour d’autres l’état d’esprit semble différent. Dans le témoignage que rapportent les livreurs à vélo organisés de Lyon, certains d’entre eux, bien que précaires, se font une idée précise de leur travail et se vivent comme des “professionnels” (4). Il souhaitent pérenniser leur métier et revendiquent un savoir faire. On peut retrouver ce phénomène chez certains types de salariés qui travaillent dans les grandes surfaces de produits sportifs ou culturels, par exemple. Depuis 2015, les livreurs lyonnais ont créé un club et ouvert un local pour s’organiser puisqu’ils n’ont droit ni au chômage, ni à la retraite, ne touchent aucune prime de risque et n’ont aucune couverture sociale en cas d’accident. Mais là encore il n’y a pas de consensus sur l’objectif à atteindre. Certains d’entre eux réclament un CDD ou un CDI, d’autres souhaitent rester auto-entrepreneur mais avec un statut qui serait plus encadré.

La généralisation de la sous-traitance, du travail précaire, de l’intérim et de la flexibilité isolent les individus et entravent l’apparition d’un sentiment d’appartenance collective. Pourtant apparaît un nouveau monde ouvrier. Il ne forme pas un tout homogène, sa composition évolue en permanence, dans le temps et l’espace au gré des évolutions techniques, des crises économiques et des restructurations, des conflits sociaux et politiques. S’il reste invisible aux yeux de ceux qui font profession de nous expliquer la marche du monde, c’est d’abord parce qu’on ne trouve que ce que l’on cherche réellement.

Xavier.
Boulogne-sur-mer, le 19/03/17

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13 mai 2017

INFOBREF N°488-GM&S les ouvriers détruisent les machines

INFOBREF N°488

 

Les réformes du marché du travail, en partie promues par la BCE, ont contribué à l'essor du travail à temps partiel, offrant aux employeurs une plus grande souplesse dans la gestion de leurs effectifs. Les entreprises privilégient désormais ce type d'embauches plutôt que d'accroître la charge de travail de leurs employés.

Le nombre de postes à temps partiel ou à durée déterminée a augmenté de près de quatre millions dans la zone euro depuis la crise financière alors même que l'emploi total n'a pas augmenté.

La BCE estime qu'environ 3,5% de la population en âge de travailler est statistiquement inactive même si cette fraction pourrait rapidement revenir sur le marché du travail. Une autre fraction de 3% est sous-employée, c'est-à-dire travaille moins qu'elle ne le souhaiterait.

Avec ces deux catégories, le sous-emploi dans la zone euro est encore supérieur de trois points de pourcentage à son niveau d'avant-crise, indiquent les données de la BCE. (sources BCE,AFP=



Les élections présidentielles de 2017 se caractérise par la victoire des abstentions 25,38 % des blancs 6,34% et des nuls 2,24% au total= 33,96%

 

Emmanuel Macron est élu avec seulement 43,63 % des inscrits

les ABN abstentions blancs et nuls totalisent 33,96% des inscrits

Marine Lepen totalise 22,42 % des inscrits

 Emmanuel Macron, est l' homme de l'institut Montaigne, un repaire de patrons venant de la fondation Saint simon ; l'homme du temple, c' est à dire du Grand Orient de France dont il a symboliquement fait état devant la pyramide du Louvre. Il est aussi celui des barbares attaquent ces champions de la numérisation.

Les conséquences des "accords" de compétitivité: le cas de PSA

Au mois de juin 2017, la « modernisation » de l’usine Peugeot à Mulhouse arrive à sa fin. Quatre ans après la signature du plan de compétitivité « Nouveau Contrat Social » (NCS), les conditions de travail se sont fortement dégradées, rendant l’ambiance sur le site invivable. Cet exemple donne en quelque sorte un avant goût de ce à quoi il faut s’attendre sous un futur gouvernement Macron.

Alice Leiris mercredi 10 mai 2017

Les nouvelles chaînes de montage

Pour rendre plus compétitives ses usines, PSA a choisi une politique de « plateformes », c’est-à-dire de construire des ateliers de montage compacts qui peuvent assembler plusieurs modèles sur une seule ligne. A Mulhouse pendant des décennies jusqu’à 13 000 ouvriers ont travaillé sur deux lignes de montage qui assemblaient des Citroën et des Peugeot. Mais, depuis mars 2017, la nouvelle ligne assemble un nouveau modèle, en attendant que l’ancienne ligne Peugeot ferme, avec à la clef plusieurs centaines d’emplois supprimés. L’ « usine modèle » dont s’enorgueillit la direction du site de Mulhouse est une usine « compacte », mais aussi une usine aux cadences infernales. Les ouvriers ont désormais moins d’une minute pour accomplir leurs gestes lorsque la nouvelle ligne tourne à plein régime. Ils ne peuvent cependant pas savoir la vitesse exacte à laquelle tourne le nouvel atelier, car la vitesse de ligne n’est plus affichée. Ceci constitue un recul considérable des conditions de travail car les ouvriers se trouvent ainsi dessaisis de tout repère. Les grèves et les conflits sociaux qui ont eu lieu par le passé portaient justement entre autres sur cet affichage des cadences.

L’overtime et les samedis obligatoires

On trouve de tout dans le NCS de PSA. Mais parmi toutes ses mesures, c’est l’ « overtime » et les samedis obligatoires qui sont devenues la bête noire des ouvriers de PSA. L’overtime permet de rallonger de dix minutes la journée de travail normale lorsque la production journalière n’a pas été atteinte. L’overtime peut alors avoir lieu pendant la pause du matin, réduisant celle-ci de 31 à 21 minutes. Qu’on ne s’étonne pas dès lors de voir les ouvriers n’avoir fréquemment plus le temps de terminer leur repas, sans parler des relations avec les collègues qui sont réduites au strict minimum. Entre aller aux toilettes, manger, fumer une cigarette et parler aux collègues, PSA dit à ses salariés : il fut choisir ! D’autant qu’une panne, un défaut d’approvisionnement d’un sous-traitant ou tout autre prétexte peut être invoqué pour justifier le recours à l’overtime.
Dix minutes n’ont l’air de rien dans une journée de sept heures. Mais ces dix minutes de travail supplémentaires après une journée à la chaîne paraissent interminables. Mises bout à bout, ces dix minutes deviennent une heure par semaine quand la direction impose l’overtime tous les jours. Mais cela fait des années qu’à PSA on fait plus de 35 heures. Pour faire rattraper des voitures ou pour faire face à une augmentation des commandes, l’entreprise peut exiger des ouvriers de travailler les samedis, voire certains jours fériés. Récemment, c’est le 8 mai que les ouvriers ont dû travailler à l’usine de Mulhouse. A quand le 25 décembre ou le 1er janvier ?

La chasse aux salariés malades
L’ « usine modèle » n’est pas une usine pour tout le monde. Plus on travaille rapidement, plus la charge de travail s’alourdit, plus la santé des salariés se dégrade. Mais PSA ne voit pas d’un très bon oeil les salariés protégés par des restrictions médicales qui ralentissent la production dans sa nouvelle ligne de montage. Dans le NCS était prévu un plan de départ pour les salariés de plus de 57 ans, or on commence à ressentir dès 50 ans les effets d’avoir passé une vie à travailler à la chaîne. Et ces effets se ressentent encore plus avec l’augmentation de la vitesse de ligne, l’overtime et les samedis obligatoires. Les salariés âgés de plus de 50 ans qui ne peuvent bénéficier d’un départ anticipé sont pris entre le marteau et l’enclume. PSA ne sait plus trop quoi faire d’eux et les pousse doucement vers la sortie, par la petite porte. Il ne fait pas bon être malade dans l’ « usine modèle ».

Emmanuel Macron a annoncé que son premier projet en tant que président sera de réformer encore plus en profondeur le Code du travail avec une Loi travail 2, à coup d’ordonnances. « Simplifier », « flexibiliser », travailler plus, gagner moins, les salariés de PSA savent déjà ce que c’est. Ils savent aussi ce que c’est que lutter contre car ils ont été plusieurs centaines à débrayer au printemps 2016 contre la loi El Khomri.
Nous avons rapidement évoqué dans cet article quelques conséquences du plan de compétitivité de PSA. Macron promet aux ouvriers de PSA la même chose, en pire. Mais sa légitimité en tant que président est faible et ses attaques contre le monde ouvrier risquent de rencontrer une véritable résistance.

À bout, les GM&S de La Souterraine (Creuse) piègent leur usine et détruisent des machines

Publié
le 11/05/2017-Les salariés de GM&S haussent le ton. Depuis ce jeudi matin, ils mènent une action coup de poing sur le site de leur usine, basée à La Souterraine. Bien décidés à dénoncer l'échec des négociations de reprise de leur entreprise et de la hausse des commandes auprès de PSA et Renault, ils ont promis de découper une ou plusieurs machines par jour et ont piégé l'usine avec des bouteilles de gaz. 

Ce jeudi matin, les salariés de GM&S ont passé la vitesse supérieure en terme d'action coup de poing. Opérations escargot sur l'A20 et la RN145, blocages des sites et plate-formes logistiques des constructeurs PSA et Renault à Poissy, au Mans, à Villeroy, à Dompierre-sur-Besbre, manif sur les Champs Élysées, ils avaient multiplié les actions pour se faire entendre.

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Aujourd'hui, ils sont à bout et comme ils l'ont répété maintes fois, ils n'ont « plus rien à perdre ». A commencer par leur usine, leur travail et les machines et outils qui vont avec. Alors ce jeudi, comme un symbole, ils ont décidé de détruire deux machines qui servent à fabriquer les pièces commandées par PSA et Renault.

 

 

Après l'outil d'emboutissage, les salariés se sont réunis dehors pour détruire un îlot robotisé au transporteur.

Piégé l'usine avec des bonbonnes de gaz

Il ont aussi « piégé l'usine avec des bonbonnes de gaz et des jerrycans d'essence qui vont être mis dans les fosses, sous les machines », et comptent rester là, jour et nuit.

« On est chez nous, on connaît excessivement bien les locaux, on a tous entre 25 et 30 ans d'ancienneté donc il ne faudrait pas qu'on essaie de nous envoyer quelqu'un, je pense que ça se terminerait très mal. On va surveiller l'usine, et si nécessaire, on fera ce qu'il faut si rien ne bouge. »

GM&S destruction d'outil

A 11 h 30, tous les salariés ou presque étaient réunis dans l'usine autour d'un outil d'emboutissage de carters. « C'est un outil qu'on met sous presse, qui sert à produire les carters de PSA. Ça va être plus que symbolique puisque c'est un outil de production donc il y a un moment où ça va coincer. »

Une heure plus tard, et plusieurs relais au chalumeau, l'imposant outil d'une dizaine de mètres de long et de 250.000 euros était coupé en deux, rendu inutilisable.

A l'entrée du site, c'était ensuite au tour d'un îlot robotisé de subir le même sort que l'outil d'emboutissage. Dans le même temps, la direction a pris la décision de bloquer la fabrication des pièces de PSA et de Renault.

"On va aller plus loin que ce que l'on a franchi depuis des années"

Yann Augras, représentant syndical du personnel

« On n'a pas le choix de toute façon parce qu'aujourd'hui, ce qu'on nous annonce et ce qui se profile, c'est la liquidation de l'entreprise. Donc on va aller plus loin que ce que l'on a franchi depuis des années, explique Yann Augras, l'un des représentants du personnel. Petit à petit, il y aura des outils stratégiques à la fois chez PSA et Renault qui vont être découpés puisqu'ils ne veulent pas se mettre autour de la table et que quand ils s'y mettent, ils essaient de gagner du temps. Le temps, clairement,on ne l'a plus aujourd'hui. »

Des négociations qui n'aboutissent pas

Les négociations entre la direction par intérim pendant la période d'observation et les constructeurs qui devaient donner une première direction le 2 mai, n'ont toujours pas avancé.

« A part l'augmentation du prix des pièces, rien n'a avancé depuis trois, quatre mois, rien de concret n'a été acté, aucune garantie de reprise, aucune chose ferme », ajoute-t-il.

Le préfet de la Creuse, Philippe Chopin, a informé mercredi les salariés qu'« il souhaitait organiser une réunion avec les constructeurs mardi ou mercredi prochain ».

Réponse des syndicats : « Là aussi, c'est du foutage de gueule. Faire une réunion en préfecture de Creuse avec tous les élus locaux, les constructeurs, le repreneur, ça ressemble à un enterrement de première classe. Nous, ce que l'on veut, ce sont des réunions sérieuses. Tout de suite. On lui a dit hier, il n'en a encore une fois pas tenu compte. »

GM&S destruction d'outil Labrousse Augras

« On va aller jusqu'au bout. » Tous les jours, ils ont l'intention de découper un ou plusieurs outils, « sans avancée de la part des constructeurs » qu'ils espèrent rencontrer « très rapidement pour discuter sérieusement des perspectives du site ». Ce qu'ils veulent n'a pas changé : faire réagir, être entendus, sauver leur travail et leur usine. Encore et toujours.

Liquidation judiciaire le 23 mai ?

« On espère que les choses vont bouger dans les prochaines heures, dans les prochains jours, explique Vincent Labrousse, représentant syndical. Ce que l'on a décidé avec les salariés, c'est de se battre jusqu'au bout et c'est ce que l'on va faire. On sent que l'on est dans un processus qui ressemble à une liquidation, ils sont en train de la préparer mais c'est pas encore trop tard. Il est possible de faire autrement. »

Il reste une grosse semaine avant le 23 mai, date à laquelle sera prononcée ou non la liquidation judiciaire par le tribunal de commerce de Poitiers si aucun repreneur ne s'est clairement manifesté.

Un repreneur potentiel, GMD, n'a pas bougé d'une ligne sa proposition officieuse, qui n'entend conserver qu'entre 90 et 100 emplois sur les 277, ce qui est très loin de satisfaire les salariés. « On sait que des rencontres ont lieu entre le directeur de transition et GMD, mais on n'en sait pas plus. »

"Ca ne nous amuse pas, c'est à contre cœur qu'on les détruit, vous voyez le visage des salariés, leur détermination, c'est pour envoyer un message, qu'on se laissera pas crever comme ça"

Vincent Labrousse, représentant syndical du personnel

Si pour l'instant rien n'est joué, le silence des constructeurs, qui devaient avoir rendez-vous avec les salariés ce mercredi mais ont annulé, semble, pour les syndicats, annonciateur de mauvaise nouvelle.

« On devait avoir un comité d'entreprise ce jeudi matin avec Maître Gladel, l'administrateur judiciaire, qui n'a pas eu lieu. Il nous le propose jeudi prochain, à cinq jours de l'audience. Pour nous, c'est du foutage de gueule. On a pris la décision d'agir. » 

Ces deux premiers outils sont les premiers de 800 autres à passer sous le chalumeau. « Ca ne nous amuse pas, c'est à contre cœur qu'on les détruit, vous voyez le visage des salariés, leur détermination, c'est pour envoyer un message, qu'on se laissera pas crever comme ça. On est là, on ne bouge pas. » 

A partir de lundi, les salariés promettent de hausser encore le ton. Mardi, à partir de 17 heures, ils ont lancé un appel aux populations de Haute-Vienne, Creuse et Indre pour un rassemblement devant la mairie de La Souterraine. Ils prévoient également de monter à Paris pour d'autres blocages de sites constructeurs et interpeller Emmanuel Macron sur leur situation.

Julie Ho Hoa

 

Posté par spartacus1918 à 07:10 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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