Entreprise hasardeuse

(Cet article de P. Mattick jr. est la suite de celui publié dans le n° 126 d’Echanges p 11 sous le titre « En plein brouillard » ; comme ce dernier texte il est extrait de la revue The Brooklyn Rail de novembre et doit être suivi d’un derniers article qui sera traduit dans le prochain numéro d’Echanges)

   Capital_bancaire  Selon le New York Times, dans son principal éditorial du 19 octobre qui illustre bien le ton présentement énergique du journal sur ce sujet, « Désormais, tout le monde sait que le prêt hypothécaire hasardeux et même usuraire a entraîné la débâcle financière. » Aussi grave que soit le désastre de ces « subprimes », ajoutait le Times, il est encore plus grave que « de l’argent facile ait aussi alimenté la boulimie de rachats d’entreprises » avec pour résultat potentiel « une augmentation très sensible des faillites d’entreprises. » Le journal cité en appelait au Congrès pour qu’il en envisage les conséquences en étendant les conditions de paiement des allocations chômage et recherche « quelles réformes seraient nécessaires pour s’assurer que ces catastrophes ne se reproduisent plus. »

     Pendant la Grande Dépression qui avait précédé le vote de la Loi sur la « Social Security »(1), les « soupes populaires » étaient l’unique nourriture de certains chômeurs américains. L’une d’elles (2) était sponsorisée par le gangster de Chicago Al Capone. Cette vision des choses,  très typique des commentaires économiques pour expliquer que la crise financière actuelle serait née d’un mélange délétère de cupidité effrénée et de régulation insuffisante, représente un progrès dans la direction d’un certain réalisme ; elle nous ramène au-delà de la vision du début du XIXème siècle qui prétendait qu’une crise générale du système économique était tout simplement impossible. Ce point de vue avait été remis au goût du jour au cours des dernières décennies par des théoriciens de la rationalité des marchés comme les lauréats du Prix Nobel Milton Friedman et Robert Lucas et a fondé la pratique de règlementation l’ancien directeur de la Fed Alan Greenspan. Mais c’était hier. Aujourd’hui, l’appel en faveur d’une intervention gouvernementale plus vigoureuse n’est bien entendu qu’une reprise des idées de JM Keynes dans sa Théorie Générale de l’Emploi, de l’Intérêt et de l’Argent de 1936, dans la quelle le célèbre économiste admettait à la fois la possibilité théorique d’une crise alors sous-jacente depuis sept ans et affirmait qu’une réaction gouvernementale correcte pourrait y remédier. Mais les critiques néo-keynésiennes actuelles sont bien  loin d’admettre les réalités présentes du capitalisme global.

     On présente généralement les présentes  réalités économiques comme une « crise financière globale ». Mais la crise financière, pour réelle qu’elle soit, n’est qu’une manifestation d’autres problèmes qui n’ont pas encore émergé clairement dans l’opinion publique. Comme je le faisais remarquer dans le premier de ces articles(3) la débâcle des « subprimes » apparue lors de l’éclatement de la bulle immobilière n’est pas sans relation avec la stagnation ou la chute des salaires et la montée du chômage. Au cours des dernières années, ces phénomènes ont fait l’objet d’un questionnement généralisé dans les commentaires économiques : comment était-il possible que tant de gens s’en sortent aussi mal dans une époque prospère ? De telles questions surgissaient à la fois d’une conception étriquée de la prospérité (si la bourse est toujours en hausse c’est que tout va bien) et d’une vision à courte vue : en effet, une compréhension correcte de ce qui se passe dans l’économie aujourd’hui nécessite une vision historique. Même un bref passage en revue des soixante dernières années fera non seulement apparaître les difficultés générées par l’économie capitaliste, mais aussi la capacité limitée  de l’action gouvernementale pour les contrebalancer.

     La Grande Dépression mondiale la plus récente (ce surnom s’appliquait auparavant à la récession internationale de 1873-1896), que par convention on fait débuter avec le krach de la bourse américaine en octobre 1929, se termina peu après la Seconde Guerre Mondiale. Tandis que l’approche de la guerre avait ramené le plein emploi aux États-Unis, ceci n’était dû qu’aux dépenses basées sur le déficit engagées par l’état  pour la production de guerre et non pas à une reprise de l’économie financée par les entreprises privées. On peut en dire autant du Japon de  l’Allemagne qui, de toute façon  comme tout le reste de l’Europe, sortirent de la guerre avec une économie en ruines. Je laisse de côté une discussion plus approfondie du cycle de crise et de prospérité pour un troisième article, mais je veux faire remarquer ici que la renaissance de l’économie capitaliste après cette longue période de dépression économique et de destructions physiques correspondait, en gros, au schéma des épisodes précédents d’écroulement et de régénération économique.

     Selon le rapport de Angus Madisson sur l’Économie Mondiale au XXème siècle (1989), écrit pour l’OCDE, le club des nations capitalistes avancées, « Les années 1950 à 1973 furent un ‘âge d’or’ [témoin] d’une croissance inégalée du PNB (produit national brut, c'est-à-dire la valeur totale des marchandises et services produits en une année donnée exprimée en prix) et  du PNB par tête dans toutes les parties de l’économie mondiale, d’une croissance rapide du commerce mondial, d’une réouverture des marchés mondiaux de capitaux et des possibilités de migration [de la main d’œuvre] internationale. » Ceci n’est pas le point de vue personnel d’un individu : tous les commentateurs s’entendent à décrire cette période comme un âge d’or du capitalisme. Toutefois, cette réussite est moins limpide qu’il n’y paraît (même si nous laissons de côté les années de misère économique et la guerre et ses dizaines de millions de morts, qui en sont la base).

     Pour citer Madisson de nouveau, « Un des traits principaux de l’âge d’or la proportion croissante des dépenses étatiques dans le PNB, » qui « passèrent de 27% du PNB dans les pays de l’OCDE en 1950 à 37% en 1973. » Dans la plupart des pays, ceci reposait largement sur l’augmentation des dépenses de l’état-providence dans des secteurs tels que la retraite, l’éducation et la santé. Aux États-Unis ceci incluait des sommes conséquentes pour la guerre et ses préparatifs. Selon l’économiste Philip A. Klein, qui écrivait pour l’Institut des Entreprises Américaines conservateur, « l’expansion la plus longue en ‘temps de paix’ de l’Amérique – de 1961 à 1969 – fut grandement influencée par la redéfinition du terme ‘temps de paix’ pour y incorporer la guerre du Vietnam et l’augmentation des budgets de la défense passant de $ 50 milliards au cours de l’année fiscale 1965 à $ 80 milliards en 1968. » Ce fut cette expansion américaine qui, à son tour, contribua à alimenter la croissance globale grâce, notamment, à la renaissance du Japon et au décollage de la Corée, particulièrement stimulés pendant la période de guerre du Vietnam.

     En d’autres termes, l’économie capitaliste proprement dite – le système d’entreprises privées – n’était pas, aux yeux des décideurs politiques, capable par elle-même de produire un niveau suffisant de bien-être pour atteindre un niveau politiquement désirable de satisfaction sociale. Ainsi, par exemple, lorsqu’un gouvernement Républicain, agissant selon son idéologie anti-dépenses et pro-libre entreprise, réduisit les dépenses de défense après la guerre de Corée sans compenser par des augmentations de la dépense intérieure, les États-Unis connurent une diminution marquée de leur production et une augmentation tout aussi marquée du chômage. Contrairement à ses intentions, l’administration Eisenhower s’empressa de baisser les taux d’intérêt et d’augmenter les dépenses du gouvernement, y compris les travaux publics (à l’échelle du système d’autoroutes inter-états) ainsi que des projets militaires. Aux États-Unis, en effet, l’économiste politique Joyce Kolko remarqua en 1988 « à peu près la moitié de tous les nouveaux emplois [américains] après 1950 a été créée par les dépenses de l’état, et une réorientation comparable a eu lieu dans les autres nations de l’OCDE. »

     L’idée de Keynes était que le gouvernement emprunterait de l’argent en période de dépression pour remettre l’économie en marche ; lorsque le revenu national augmenterait en réaction à ce stimulus, on pourrait alors instaurer un impôt indolore pour rembourser la dette. En réalité, la gestion de la crise se transforma en « économie mixte » permanente entre l’état et le privé, et la dette nationale, loin d’être remboursée, ne cessa de s’accroître, à la fois dans l’absolu et par rapport au PNB. La croissance de la dette nationale se fit sentir par une tendance à l’inflation, alors que les entreprises augmentaient leurs prix (et que les travailleurs essayaient de suivre) pour compenser la part croissante du revenu national prélevée par le gouvernement, et alors que le Trésor battait monnaie pour financer les opérations du gouvernement américain. En vertu de l’accord d’après-guerre qui liait les nations du monde capitaliste, le dollar, qui représentait une quantité d’or fixe, servait de modèle pour mesurer la valeur des autres monnaies, facilitant ainsi le commerce et les investissements internationaux. Dès 1971, on avait fabriqué tant de dollars aux États-Unis qu’il fallut rompre le lien entre le dollar et l’or afin de couper court à la possibilité de vider Fort Knox de son or au cas où les autres nations décident de convertir leurs billets verts. Tandis que ce changement, contrairement à ce que pensaient beaucoup de gens, n’altéra pas radicalement la nature de l’argent, il marqua bien à quel point le monde de l’économie s’était éloigné du mécanisme autorégulateur imaginé par les partisans enthousiastes du libre marché pour s’acheminer vers un système dépendant de la gestion constante par les autorités de l’état, un système dans lequel tout relâchement de la gestion aurait des conséquences graves.

     Quelles qu’en furent ses limites, l’âge d’or fut réel. Ceci est démontré par le fait qu’il se termina aux alentours de 1973, quand la croissance mondiale se ralentit considérablement. A l’époque, on mit ceci sur le compte d’un « choc » produit par une hausse rapide du prix du pétrole, manigancée par les pays de l’OPEC de concert avec les compagnies pétrolières, pour tenter d’accroître leur part des profits mondiaux et compenser la perte de valeur du dollar, monnaie de fixation des prix du pétrole. Mais le fait qu’une croissance à l’échelle antérieure n’eut pas lieu lorsque l’économie mondiale s’adapta à ce changement (et même lorsque les prix du pétrole baissèrent à nouveau) prouve qu’une modification plus fondamentale de l’économie globale était à l’œuvre. On en distinguait les signes avant-coureurs depuis un moment. Comme l’a observé l’économiste William Nordhaus dans un article publié par la Brookings Institution en 1974, « il est majoritairement admis que les profits des entreprises ont plongé depuis 1966, » même en tenant compte des profits- record des compagnies pétrolières en 1973. « La performance insuffisante des profits des entreprises ne se limite pas aux États-Unis, » poursuivait-il, « Un déclin séculaire [à long terme] de la part des profits s’est aussi produit dans la plupart de l’Europe de l’Ouest. »

     L’entreprise capitaliste est vouée au profit. C’est l’attente d’un profit futur qui décide du niveau d’investissement et des formes que prend cet investissement. Avec le déclin de la rentabilité, il n’est pas étonnant que les entreprises aient utilisé les fonds dont elles disposaient moins pour construire de nouvelles usines et produire plus de marchandises que pour extraire plus de profits de la production existante en investissant dans des équipements économes en énergie et en main d’œuvre et en installant des chaînes de montage dans des zones à bas salaires. (Entre autres conséquences, ceci entraîna un accroissement marqué du chômage en Europe de l’Ouest et dans ce qui est devenu la Ceinture de Rouille aux États-Unis, alors que les usines devenaient plus productives et qu’on les délocalisait au su et à l’étranger.) De plus, on put relever partout le démantèlement accéléré des mesures de sécurité professionnelle et l’extension de la semaine de travail ainsi que le recours croissant à la main d’œuvre temporaire et à temps partiel, qui ont aussi favorisé la baisse du salaire moyen et donc l’accroissement de la rentabilité. Particulièrement aux États-Unis, on a régulièrement encouragé et facilité l’emprunt à la consommation avec les cartes de crédit et les crédits faciles, ce qui, comme l’inflation, était un moyen de baisser les salaires en augmentant les prix : le coût supplémentaire des articles est récupéré par les institutions financières au titre d’intérêts. Les plans d’épargne retraite firent partie des revenus des travailleurs mis à la disposition des organismes de crédit, des banques et des autres institutions financières ; leur remplacement par 401(k)s (4), comme l’affaiblissement ou l’élimination des plans d’épargne santé, fit encore baisser les coûts de main d’œuvre.

     En même temps, les entreprises commencèrent à dépenser les sommes considérables qu’elles auraient autrefois consacrées à l’augmentation de la production pour racheter et réorganiser des entreprises existantes, vendant certaines parties de ces entreprises pour un profit immédiat et manipulant le prix des actions pour faire de l’argent sur les marchés. A la fin des années 1980, on a calculé qu’environ 70% de l’augmentation de la valeur des actions de l’index Standard & Poor  était due aux effets des absorptions et des rachats. Au cours des vingt années suivantes, le surplus du prix des actions par rapport aux valeurs sous-jacentes des entreprises qu’elles représentent a continué à croître. Ainsi le boom des fusions-acquisitions des années 1980 s’est fondu dans un schéma plus vaste de spéculation sur les marchés financiers plutôt que d’investissement dans des entreprises productives. Contentons-nous d’examiner un seul aspect de cette spéculation : la valeur des fonds impliqués dans l’échange, l’achat et la vente de devises de différentes monnaies nationales pour profiter de petites modifications des taux de change est passée de $ 20 milliards en 1973 à $ 1,25 billions en 2000, un accroissement bien plus important que la croissance du commerce des marchandises réelles et des services. Expliquer l’augmentation des acquisitions financées par la dette et les autres modes de spéculation par la cupidité, comme on le fait souvent aujourd’hui, est doublement stupide : non seulement cela n’explique pas l’augmentation soudaine de la cupidité au cours des dernières décennies, mais cela passe aussi sous silence le motif sous-jacent des décisions d’investissement capitaliste qui doivent toujours être guidées par l’attente de profits maximums réalisables à raisonnablement court terme. De la même manière que jouer au loto, malgré sa cote de un contre un multi-million, représente le moyen le plus probable de s’enrichir pour le travailleur moyen, la spéculation offrit tout simplement aux hommes d’affaire de meilleures chances de profits élevés que l’investissement productif.

     La « globalisation » du capital fait partie de ce schéma. Bien qu’on imagine souvent qu’elle est faite de l’expansion mondiale de la production et du commerce, elle s’est surtout manifestée par des flux commerciaux et financiers au sein des pays de l’OCDE, en même temps que la délocalisation de certaines opérations de production dans quelques zones à bas salaires. Les États-Unis étaient encore le premier producteur mondial en 2006, avec presque un quart de la production globale (bien que de plus en plus d’usines aux USA appartiennent à des entreprises étrangères). Par contraste, examinons le dernier sujet d’excitation économique : la production de la Chine représente toujours moins de la moitié de celle des États-Unis et se fonde en grande partie sur l’assemblage final de composants fabriqués ailleurs. Comme l’investissement intérieur, l’export de capitaux – qui, de toute façon est resté majoritairement à l’intérieur des économies capitalistes développées de l’OCDE – a été dirigé, selon les termes de l’analyste en économie Paulo Giussani, « par des secteurs plus ou moins directement liés à la finance et à la spéculation à court terme. »

     Et la totalité de cette activité en est venue à reposer de plus en plus sur la dette. En général, un environnement économique inflationniste encourage l’emprunt, puisque la valeur déclinante de l’argent contribue à baisser les coûts de l’intérêt. Au moment où l’âge d’or prenait fin, le ralentissement de l’investissement productif signifiait une disponibilité croissante de l’argent qu’on pouvait prêter à d’autres fins. Aux États-Unis, les entreprises avaient traditionnellement financé l’expansion à partir de leurs propres bénéfices, mais en 1973, l’emprunt des entreprises dépassait le financement interne et ce n’était que le début. (A peu près au même moment, la France connut un mouvement d’emprunt dans le style étatsunien, mode de financement traditionnel des entreprises en Allemagne.) L’incertitude croissante des affaires économiques conduisit en particulier à l’augmentation de la dette à court terme, bien qu’en soi ceci ait alimenté un taux croissant de faillites d’entreprises, alors que des revirements de fortune subits pouvaient interdire le remboursement des prêts à courte échéance. De plus en plus fréquemment, on empruntait pour financer des fusions et des acquisitions et pour spéculer sur les nombreux marchés financiers. Les perspectives de spéculation furent multipliées par l’invention de nouveaux « instruments financiers » tels que les produits dérivés, les échanges financiers, et la « titritisation» maintenant décriée de diverses formes de dettes, y compris des hypothèques immobilières. Pour se faire une idée des extrêmes atteints par la reproduction imaginative de l’argent réel investi en créant de nouveaux titres négociables, considérons le fait qu’au moment de la crise de la mi-septembre, les actifs financiers mondiaux estimés à $ 167 trillions avaient donné naissance à $ 596 trillions en produits dérivés, simples paris sur les mouvements futurs des prix des actifs.

     Pendant la décennie 1970, on a assisté à la croissance rapide des prêts aux pays sous-développés, alors que les banques commerciales remplaçaient les agences gouvernementales et internationales en tant que sources principales d’emprunts. Entre 1975 et 1982, par exemple, la dette de l’Amérique Latine envers les banques commerciales augmenta de plus de 20% par an. L’intérêt de la dette augmenta même encore plus vite, alors que le refinancement empilait frais sur frais. Il en résulta une succession de crises qui enlisa l’Amérique Latine dès le début des années 1980. Finalement, il devint évident qu’il était tout simplement impossible de rembourser ces dettes ; une conséquence fut l’abandon des projets de développement économique interne dans ces pays en faveur de stratégies économiques orientées vers l’export exigées par les autorités économiques internationales (Banque Mondiale et FMI) qui présidaient à la restructuration de la dette. Un destin similaire attendait  les prêts avancés aux économies de planification centralisée d’Europe de l’Est. Leur implication désastreuse dans le système de la dette, qui semblait à l’origine capable de les sortir du déclin de leurs systèmes contrôlés par l’état, était un pas important vers l’intégration de l’ancien monde « communiste » dans le système capitaliste global. (Il y a quinze ans, je me souviens avoir suggéré à un dissident hongrois, György Konrád, qui venait de terminer l’éloge de l’intégration dans le marché mondial comme solution aux problèmes de son pays, qu’il se pourrait bien que l’Est rejoigne l’Ouest au moment même où les beaux jours de l’économie capitaliste prenaient fin ; il me répondit qu’il avait enfin rencontré en moi quelqu’un de plus pessimiste qu’un Hongrois.) Dès 1984, l’Amérique rejoignit ce club en important plus d’investissements étrangers qu’elle n’exportait, et un an plus tard, les États-Unis étaient devenus débiteurs. Ils devinrent progressivement le récipiendaire mondial d’investissements le plus important et le premier débiteur mondial, très dépendant des prêts étrangers pour financer à la fois ses guerres et sa consommation déséquilibrée d’une grande partie de la production mondiale.

     Sous tous ces aspects donc, la dette – promesse de payer un jour dans le futur – a pris la place de l’argent que l’économie capitaliste en déclin ne pouvait pas produire. Un tel état de choses est nécessairement instable, livré aux perturbations de forces résultant des activités spéculatives individuelles, comme lorsque George Soros a causé une dévaluation de la livre britannique en 1992 (ce qui lui a rapporté environ $ 1,1 milliard) ; à la merci des décisions de nombreuses entreprises de faire circuler l’argent dans et hors des économies nationales et régionales comme lorsque l’affaiblissement du marché immobilier thaïlandais en 1997 a entraîné la chute de la monnaie thaïlandaise, le baht, et des crises du crédit dans des endroits aussi éloignés que le Brésil et la Russie. Entre-temps, la réalité moins apparente à l’origine des variations erratiques de fortunes spéculatives – les profits insuffisants générés par l’argent investi dans la production, relatifs au niveau de croissance économique requis pour incorporer la population mondiale dans un capitalisme prospère – avait de multiples répercussions. Parmi celles-ci, la dépression née de l’éclatement d’une bulle immobilière qui afflige le Japon depuis 1990 ; la permanence d’un taux de chômage élevé dans l’Europe relativement prospère ; la stagnation de l’économie américaine, avec des salaires en baisse, des niveaux de pauvreté en hausse et une dépendance croissante envers la dette – dette personnelle, dette des entreprises et dette nationale – pour ne maintenir qu’un simulacre  du célèbre « standard de vie américain » ; l’enlisement continu dans les difficultés économiques des pays d’Amérique Centrale et du Sud, en dépit de réussites périodiques (mais inégales) pour les maîtriser ; la relégation d’une grande partie de l’Afrique, malgré ses immenses ressources naturelles, dans un état de misère tenace sauf pour la poignée de dirigeants qui planquent les bénéfices du pétrole et des ventes de minéraux dans les banques suisses ; les limites analogues du capitalisme russe et chinois face aux machinations des anciens apparatchiks du parti devenus millionnaires ; et l’entassement, nouveau dans l’histoire de l’humanité, de centaines de millions de chômeurs et de travailleurs pauvres dans les bidonvilles gigantesques où vit actuellement la majorité de la population mondiale. Voici la réalité qui persiste sous l’alternance des contractions et des expansions, des crises de la dette et de leurs solutions temporaires, des chutes de la monnaie et des paniques financières qui se répercutent d’un bout à l’autre du monde depuis trente ans.

     Et c’est cette réalité qui a enfin attiré l’attention des Américains en cette fin septembre. Les Américains ont été déstabilisés par l’attaque réussie d’Al Quaida contre le World Trade Center il y a sept ans, mais la surprise d’apprendre que les États-Unis ont des ennemis, assez capables et décidés à leur infliger de réels dommages, s’est vite dissipée, à toutes fins utiles. La menace actuelle est bien plus sérieuse et aura un impact bien plus important, parce qu’elle ne vient pas de l’extérieur, d’un ennemi étranger qui déteste « nos valeurs », mais de l’intérieur, des ces valeurs mêmes, de l’amour de la liberté, en tout cas de la liberté de faire des affaires.

     C’est exactement pour cette raison que la nature du problème est difficile à comprendre, même pour ceux qui le souhaitent. D’où ces dénonciations constantes de la part des hommes politiques, des experts, des chroniqueurs économiques et des simples citoyens de la rapacité, de l’irresponsabilité des entreprises, du contrôle insuffisant du gouvernement. Notre étude de l’économie d’après-guerre confirme la thèse défendue dans le premier de ces articles, à savoir que le démantèlement des régulations mises en place lors de la Grande Dépression pour limiter les fantaisies financières – sur l’ordre des plus grandes banques dans l’intention de contrôler des opérateurs marginaux mais compétitifs – fut ce qui rendit possible le niveau de bien-être atteint pendant plus de deux décennies ainsi que sa distribution de plus en plus inégale. Sans l’accroissement exubérant du crédit au cours de ces années, nous aurions depuis longtemps été confrontés au déclin économique qui se profilait au milieu des années 1970. Aujourd’hui, les gains économiques d’autrefois fondent comme les glaciers sous l’effet du réchauffement climatique, tandis que des trillions de dollars disparaissent des marchés dans le monde entier et que les neuf plus grandes banques américaines ont perdu plus d’argent en trois semaines qu’elles n’avaient réalisé de profits en trois ans depuis 2004. Malgré la promptitude de publications comme The Economist (dont le numéro du 18 octobre 2008 publiait « Le capitalisme aux abois ») à reconnaître que le système économique est en grand danger en raison des désordres actuels (sans parler de l’horreur qu’éprouvent les politiques Républicains purs et durs en découvrant l’aspect « socialiste » de l’aide du gouvernement aux établissements bancaires), il est toujours difficile pour les gens de comprendre que la crise actuelle est une conséquence non de la rapacité et de la dérégulation, mais bien de la dynamique à long terme du capitalisme lui-même. Le prochain et dernier article explorera cette dynamique dans le but d’aider à la compréhension de la situation dans laquelle nous nous trouvons – situation qui nous met en danger mais nous offre aussi la possibilité d’un changement pour un meilleur système.


Notes:

(1) « Social Security » désigne aux Etats-Unis essentiellement des dispositions légales concernant la retraite.

(2) (source : http://www.ssa.gov/history/acoffee.htlm.)

(3) (voir www.brooklyntrail.org/2008/10/express/up-in-smoke),

(4) «  401(k)s » En 1978,une disposition fut ajoutée au code fiscal américain exemptant fiscalement les revenus différés, c'est-à-dire essentiellement les contributions retraite. Différentes modifications ultérieures firent que ces cotisations concernaient aussi bien les contributions salariés et employeurs, qu’elles pouvaient faire l’objet d’accords d’entreprise, que les placements garantissant ces retraites pouvaient faire l’objet de fonds spéciaux souscrivant des actions de l’entreprise ( voir l’affaire Enron). Ce système de retraite, bien compliqué, était particulièrement intéressant pour les employeurs qui pouvaient en se mettant sous cette législation échapper à des obligations contractuelles. Pour plus de détails on peut consulter l’article « 401 K » sur le site Wikipedia

le texte anglais est sur Internet sur le site « The Brooklyn Rail »