Les émeutes de la faim qui ont éclaté en Egypte, en Algérie et en Tunisie sont à replacées dans le mouvement d' ensemble qui commence à s' exprimer à des degrés divers sur tous les continents. Bien qu'elles prennent comme au Maghreb la forme d' une lutte de tout un peuple ( toute classe confondue) contre le népotisme de tel ou tel dictateur, dont le journal Libération livrait les têtes en première page le 17 janvier 2011 sous le titre « A qui le tour ? »1 .

Ceux qui hier étaient adulés, tant par les capitalistes occidentaux, que par leur peuple comme des démocrates, et hommes de progrès, adhérent même comme Ben Ali à l' internationale socialiste, sont aujourd'ui traités de dictateurs de petits Sadam Hussein... Le lynchage médiatique a toujours été, le moyen de détourner l' attention du dit peuple, des réalités,et comme dit le proverbe « on lâche un os au chien qui veut mordre ».

La situation au Maghreb, a bien des particularités mais celles-ci ne doivent pas masquer le problème d' ensemble qui fait éclater les contradictions dans cette zone. Il nous faut remonter au début des années 1980, date ou les Etats unis décident de lancer la « mondialisation » c' est à dire pour parler simplement le « libéralisme ». Le tandem Ronald Reagan et Margaret Tatcher, ( en fait  Wall street et la City) prend les rênes de l' économie mondiale, qui de crise financière en dévalorisation financière dévaste la planète, paupérise des pays entiers. La « communauté internationale », celle des multinationales et du capital financier; avec ses droits de l' homme, sa démocratie pour les uns et son tribunal pénal international pour les autres pense être enfin le « nouvel ordre mondial » et décrète ouvertement que le capitalisme est la fin de l' histoire. Depuis que la grande crise financière balaye le monde c' est-à-dire  2008, 2009,2010,2011... contrairement aux autres crises la sortie du tunnel bien qu'annoncé régulièrement ne fait que révéler, que les banques, les états, les villes... sont sous un monceau d' endettement du nord au sud et qu' un cataclysme social se pointe à l' horizon.

C' est dans ce cadre, que vont déferler des émeutes populaires au Maghreb.

La « révolution du jasmin » en Tunisie  

Les évènements qui se déroulent en Tunisie, qualifiés de « Révolution du jasmin » ont débutés mi-décembre 2010 suite au sacrifice de Mohamed Bouazzi un jeune marchand ambulant  devenu martyr de la révolution en s'immolant par le feu2   Contrairement à l' Algérie et à l' Egypte qui tant bien que mal, contrôlent le degrés de répression, tout en procédant à des annonces médiatiques positives sur le plan alimentaire . Le régime Ben Ali , va se servir de sa police , le 8 et 9 janvier la police tire dans la foule et commet des exactions digne du TPI; à Kasserine, le bilan est lourd entre 20 et 60 morts.

La ville de Kasserine fer de lance de la rébellion

mourantsCe n' est pas un hasard si les villes minières et industrielles3 (1) de Tunisie ont été le fer de lance de la rébellion, il faut se souvenir de la féroce répression de l' année 2008 qui a inévitablement laissée des traces. Cette répression avait  fait deux morts, des dizaines de blessés, des arrestations et emprisonnement. Des unités blindées de l' armée, adulée actuellement ont fait le siège du bassin minier pendant tout le mois de juin. Le syndicat unique UGTT s'était  rangé  ouvertement du coté de l' ordre et annoncera dans un communiqué l' application de mesures disciplinaires contre les fauteurs de troubles de Gafsa et Kasserine, notamment au sein même du syndicat.

La répression qui c' est de nouveau abattue sur la ville minière de Kasserine en rébellion, c 'est étendue  à l' ensemble du territoire, l'information passera en temps réels , téléphone mobile, internet... court-circuitant toutes les organisations , partis et syndicat par des appels à manifester.

La répression meurtrière ne faisant qu' étendre la contestation vis à vis du régime, Ben Ali annonce des mesures de libéralisation de son régime, et s' engage à quitter le pouvoir en 2014. Mais ce recule ne fait que confirmer la faiblesse du régime qui commence à « céder à la rue ».

Se recul n' est pas anodin, Ben Ali commence à se faire lâcher par les occidentaux et son armée, seul le gouvernement français le soutien encore comme la corde qui soutien le pendu. Voici ce que le site Kapitalis raconte :

« Dans la soirée, les Américains font pression sur les Français pour qu’ils n’accueillent pas le président déchu, alors que Hilary Clinton appelle le prince Nayef Ben Soltane pour accueillir Ben Ali. Au même moment, une réunion houleuse se déroule à Tunis. Le général Rachid Ammar fait savoir que l’armée garantira le respect de la constitution. Les ténors du RCD en viennent aux mains. Ben Dhia est pris d’un malaise. Abdelwahab Abdallah est mis en résidence surveillée chez lui. Aux premières heures du matin, l’ordre constitutionnel est rétabli sous la pression des deux amis Kamel Morjane et Rachid Ammar. Exit donc Ben Ali. L’empêchement se mue en vacance du pouvoir et le président du parlement Fouad Mebazaa, cardiaque et désintéressé, est proclamé par la Cour constitutionnelle président de la République. Pris de cour, le général Sériati et les sbires de Ben Ali fuient un peu partout. Ils veulent organiser le maquis. Ordre leur a été donné de ‘‘brûler’’ la Tunisie.».

Il est maintenant clair, que l' armée tunisienne4 va jouer le rôle clef d'un retour à l'ordre, en s' appuyant sur la petite bourgeoisie et les classes moyennes citoyennes. Le journal  Le monde du 18 janvier 2011 donne déjà le ton «  A Tunis, entre deux tirs, la population acclame l' armée et crie vengeance » et de dire :

« Dans la Tunisie de l' après Ben Ali, l' armée est devenue, en un clin d'oeil, la plus adulée des institutions du pays ? On compte sur elle pour stopper les pillage, mater les milices,protéger les habitants et les édifices publics. »

L' armée dans son opération de rétablissement de l' ordre, est soutenue par des comités de vigilances qui prétendent faire la chasse aux miliciens et policiers de l' ancien régime. Ces comités se présentent comme un double pouvoir, la question  est de savoir s' ils ne vont pas se retourner à un moment contre le prolétariat le plus pauvre, le plus actif à détruire les symboles  de l' état. Tout laisse actuellement à penser que c' est ce qui va se produire. Le 24 janvier, le général Rachid Ammar à fait pour la première fois une déclaration publique face aux manifestants qui exigent le départ du gouvernement de transition. Il a indiqué que l' armée serait garante de la révolution du 14 janvier et de la constitution. Le lendemain on annonce la constitution d' un nouveau gouvernement, et toute une série de mesure visant surtout la petite bourgeoise et une fraction des classes moyennes.

1 - La remise d'une avance directe, demain mercredi 26 janvier 2011, aux familles des martyrs, aux blessés et aux victimes des derniers événements.

2 - Octroi d'une indemnité mensuelle de 150 dinars aux sans emploi parmi les diplômés de l'enseignement supérieur tout en leur assurant une couverture sociale et des tarifs préférentiels pour le transport, en contrepartie d'un travail de volontariat à mi-temps dans les services publics.

3 - Doublement des fonds réservés aux chantiers régionaux

4 - Dissolution des conseils régionaux de développement et leur remplacement par des représentations avec la participation de représentants de l'administration et de la société civile, sous la présidence du gouverneur de la région, conformément aux dispositions de la loi organisant les conseils régionaux.

Le rôle du syndicat unique l' UGTT-

L' UGTT, n' est que le produit des luttes de libération nationales, dont le syndicat ex-CGT à la française c' est autonomisé pour se couler ensuite dans le giron nationaliste et devenir le syndicat unique , du mentor Ben Ali . Déjà en 1957, Habib Bourguiba n' a pas hésité à composer son gourvernement de 50 % de membres de son de son parti et  50 % de l’UGTT.  qui s' occupaient plus spécifiquement des affaires sociales.Officiellement reconnue comme structure d' état c' est à dire  pour la façade démocratique un contre pouvoir légal, représentatif de  la classe exploitée dont il faut veiller qu' elle ne déborde jamais les cadres légaux autorisés par les  lois et la police. Comme la plupart des syndicats l' UGTT est un organe de gestion de la force de travail  dans le meilleur des cas, et un organe  répressif, de corruption, aux ordres de l' état dans d' autres.

Bien entendu quand la situation prend un tournant insurrectionnel, les bureaucrates syndicaux savent s' adapter, après avoir soutenu le benalisme, ils sont capables de monter le ton pour conserver leur pouvoir et se présenter comme des bons serviteurs d' un gouvernement démocratique. La question qui se pose, c' est de savoir si ceux la même qui récusent tous les partisans de Ben Ali et de son parti , vont accepter que par la bande soient cooptés des dirigeants syndicalistes qui il y a encore peu de temps soutenaient le Raïs.

Des bruits courent que le secrétaire général de l’UGTT, Abdessalem Jrad, un fidèle du dictateur déchu et une des dernières personnalités à l’avoir rencontré, quelques heures avant sa fuite, et à lui transmettre « Le soutien inconditionnel de tous les syndicalistes » Mais plus officiellement l’UGTT s' est bien gardée d' appeler à la manifestation du 14 janvier  ayant déjà accepté de faire partie d’un gouvernement de coalition. C’est la pression de la base qui lui fera corriger le tir. Les dirigeants de l UGTT étaient presque tous pro-BEN ALI et utilisaient le syndicat pour "canaliser" le mécontentement ,tout en menant de l' intérieur une chasse aux sorcières contre les militants radicaux qui  subissaient la répression de la police , il n est donc pas surprenant que des membres de l UGTT participent au gouvernement provisoire aux cotés des membres du parti du dictateur ( Le RCD ). Nous verront le 15 janvier L' UGTT faire une déclaration  en 11 points sur une base bien démocratique comme par exemple  le droit aux manifestations pacifiques, et invite les syndicats à former des comités de vigilance pour protéger les locaux de l’Ugtt, les biens publics, les entreprises, les citoyens, les familles et l’ensemble du peuple contre les attaques et le vol.

Le rôle de l' armée

L' armée en Tunisie, joue sur le théâtre des opérations de la « révolution du jasmin »  le rôle des casques bleus de l' ONU. Elle observe les évènements et intervient contre les exactions des milices, tout en empêchant que la population en rage règle ses comptes. Comme cette armée est composée de 22 000 conscrits sur 35800 hommes ses effectifs restent modeste comparés aux 120 000 policiers et 12 000 paramilitaires de la garde nationale. Vu de loin il est difficile de savoir si les interventions des soldats , notamment comme à Kasserine, intervenant pour libérer les prisonniers, sont un fait local  ou un ordre des officiers. L 'armée est souvent intervenue pour empêcher les lynchages de snipers , et de patrons, pour protéger les établissements publics...laissant la police agir, cette même police qui  déguise ses meurtres en accidents automobiles,  n' hésitant pas à foncer dans la foule. 

En résumé

Si les émeutes de la faim de 2008  dans plus de 33 pays en développement ont été tant bien que mal circonscrites par des mesures d' urgence sans gros dommages pour les états, les émeutes au Maghreb de 2011 s'attaquent de nouveau directement au pouvoir politique bourgeois issu  des luttes de libération nationale.

Cette lutte de classe contre le pouvoir bourgeois issu des luttes de libération nationales , s' était manifestée courageusement en janvier 1984 et fut  noyée dans le sang ( 200 morts),   par le régime démocratique de Bourguiba. Sa statue fut déboulonnée à Gabés et le drapeau tunisien brulé.

Depuis Ben Ali a été contraint de laisser vacant le pouvoir par la rue certes , mais aussi par l' armée dont il se méfiait. Dans ces circonstances nous sommes conscient qu'il est improbable que ce mouvement puisse dépasser celui des aménagements démocratiques, et se résume à une passation de pouvoir d'une fraction des classes dominantes à une autre. Mais l' attraction du mouvement est si pleine d' espoir, qu'elle contamine déjà  tout le monde arabe.

G.Bad

« Ce ne fut pas une révolution faite pour transférer ce pouvoir d’une fraction des classes dominantes à une autre, mais une révolution pour briser cet horrible appareil même de domination de classes. Ce ne fut pas une de ces luttes mesquines entre la forme exécutive et la forme parlementaire de la domination de classe , mais une révolte contre ces formes qui se confondent, la forme parlementaire n’étant que l’appendice trompeur de l’exécutif. »(K. Marx La guerre civile en France)

notes

 

1Les photos de Zine al-Abidine Ben Aline, Tunisie, Hosni Moubarak, Egypte, Abdelaziz Bouteflika, Algérie, Muammar al-Kadhafi , Libye, Bachar al-Assad , Syrie et Abdallah II, jordanie sont virtuellement mises sur le billot.

 

2 Des cas d' immolation ont été recensés avant celui de Mohamed Bouazzi le 17 décembre 2010. Depuis le monde arabes est touchés par une vague d'immolations par le feu notamment en Egypte, 

 

3 Il s' agit notamment de Kasserine, Gafsa, Gabés et Sfax.

 

4 Comparativement à ses voisins du Maghreb l' armée tunisienne est sous développée. Ceci tient non seulement à l' histoire et à la dimension du pays mais surtout de la méfiance de Habib Bourguiba et ensuite de Ben Ali vis à vis de l' armée toujours tentée de pratiquer un coup d' état militaire.Cette armée compte 35 800 hommes comportant 22 000 conscrits sur 27 000 des forces terrestres. Par contre l' appareil policier est particulièrement développé 120 000 policiers et une garde nationale de 12 000 hommes.