Sur la soit disante contradiction entre les états nation et la mondialisation /globalisation

 Echanges N°138-Automne 2011jorion_101_bernanke_crise_dollar

« Parmi ces collectifs, associations, syndicats, partis, comment ne pas faire une place spéciale à l’Etat, Etat national ou, mieux encore, supranational, c’est-à-dire européen (étape vers un Etat mondial), capable de contrôler et d’imposer efficacement les profits réalisés sur les marchés financiers et, surtout, de contrecarrer l’action destructrice que ces derniers exercent sur le marché du travail, en organisant, avec l’aide des syndicats, l’élaboration et la défense de l’ intérêt public qui, qu’on le veuille ou non, ne sortira jamais, même au prix de quelque faux en écriture mathématique, de la vision de comptable (en un autre temps, on aurait dit d’« épicier ») que la nouvelle croyance présente comme la forme suprême de l’accomplissement humain. » (Pierre Bourdieu)

Nous avons, avec la citation ci dessus, tout le discours lénifiant, visant au rafistolage du Capital soit par un retour à l' Etat-nation soit par une sublimation social-démocrate d' un Etat mondial opposé au vilain capital financier et pouvant dompter celui-ci.Tous, du socialiste Arnaud Montebourg à Marine Le Pen du Front National en passant par Pierre Bourdieu, Jean-Pierre Chevénement ou le gaulliste François Aignan....nous chantent le même refrain national. Il nous faut donc clairement nous délimiter de ces courants politiques et affirmer le point de vue de classe sur l' état.

Jusqu'à présent, les dépréciations du capital argent, faisaient office de purge du système financier (son capital fictif) tout en étant un moyen de centraliser et concentrer la richesse financière. Le niveau atteint actuellement est de plus en plus contraint de faire appel à l' Etat pour sauver le capital-argent. Et comme le rôle de l' état est de sauver son maître le capital financier, celui-ci s' exécute. Seulement, depuis la globalisation financière le maître n' est plus l' Etat national, mais la puissance des marchés financiers émergents (MFE) et les firmes multinationales. Ces marchés comme le faisait remarquer Michel Camdessus , peuvent assécher dans l' instant un pays 1 .Sur le plan politique, plus aucun homme d' Etat en place, n 'est capable de mener une politique nationale indépendante des MFE, mieux : ils en sont les agents et relais et poussent l' endettement des peuples jusqu' à la banqueroute de l' Etat. C 'est alors qu'interviennent le FMI et la Banque mondiale, comme facteur aggravant avec leurs plans de sauvetage et leurs «aides » pour recouvrer les créances mises sur le dos des peuples. Avec la dite mondialisation, qui n' est au fond que le développement normal du capital déjà anticipé par K. Marx dans le manifeste communiste,qui après s' être appuyé sur les béquilles de l' état nation contre le monopole féodal, va les rejeter et se lancer sur le marché mondial.

 « Par l'exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. Au grand désespoir des réactionnaires, elle a enlevé à l'industrie sa base nationale. Les vieilles industries nationales ont été détruites et le sont encore chaque jour. » « A la place de l'ancien isolement des provinces et des nations se suffisant à elles-mêmes, se développent des relations universelles, une interdépendance universelle des nations. » ( Le manifeste communiste)

 Cette opposition entre le politique et l' économique, c'est-à- dire entre l' état nation et l' expansion du capital hors frontière, n' est certes pas nouvelle, elle va alimenter la propagande des nationalistes et être à la base des deux guerres mondiales. Si après la seconde guerre mondiale, les reconstructions vont s' effectuer sous l' égide de l' Etat-nation et du plan Marschall, les capitaux accumulés issus de la forte productivité de l' appareil productif du fordime et taylorisme, vont de nouveaux buter sur les limites d' un développement strictement national.

Dans les pays de l' OCDE, l' heure de la désindustrialisation des grandes entreprises nationales avait sonné préparant ; préparant une nouvelle division internationale de l' appareil productif et agricole. Les masses financières nécessaires pour relever les nouveaux défits de productivité , devenaient si importantes que la plupart des Etats ( saufs les Etats-Unis) n' avaient pas la capacité financière pour s' équiper pour faire face à la concurrence : il fallait que les entreprises soient en mesure d' avoir « la taille critique »..

 En France, cela c' est traduit par l' abandon du programme commun de la gauche PC/PS/Radicaux de gauche, sacrifié sur l' autel de la constitution de Union Européenne et de la mise en place de l' euro. A l' échelle mondiale, il n' était déjà plus question de développement « uniquement national » la finance était déjà globalisée et agitait l' étendard de  la mondialisation ,la communauté internationale  émergeait comme étant le poing armé de dissolution du nationalisme, qui devait se résoudre a n'exister que sous une forme régionale.

 « Ce que le concept de mondialisation souligne, par rapport à celui d'internationalisation, plus utilisé dans le passé, ce n' est pas tant le triomphe universel du capitalisme que l' émergence d'un marché mondial autorégulateur. Celle-ci traduit une inflexion profonde des rapports de force entre les marchés et les Etats, entre les lois de l' accumulation du capital et celles qui régissent les sociétés. » (Jacques Adda, La Mondialisation de l’économie. Genèse et problèmes, La Découverte, coll. « Repères », 2006. )

Cette contradiction entre les marchés et l' Etat n'est qu' apparente puisque, ce sont les Etats qui déroulent le tapis de l' endettement des peuples. Tout Etat voulant résister à la « communauté internationale » celle du « nouvel ordre mondial », finira comme la Yougoslavie, la Serbie, l' Irak, la Libye2...ou deviendra comme l' Ukraine un point névralgique facteur de guerre. Les états et leurs gouvernements sont tous dépendants de forces économiques et politiques supranationales dont ils sont les relais serviles, par exemple la remise en cause de la retraite est une directive de l' OCDE.

Le début des années 1980 fut marqué par le retournement monétariste ( économiste Friedman) ; les tenors de ce courant n' avaient plus de mots pour euthanasier le Keynésianisme, ils pensaient la fin de l' histoire à leur portée. Cependant à aucun moment ils se posérent la question de savoir pourquoi le capital se trouvait sans cesse balloté entre l' inflation et la déflation, entre l' explosion de la masse monétaire et sa contraction.

Les ténors du monétarisme commençérent leur croisade au Chili3, puis gagnérent le monde anglo-saxon et allaient rallier, dés 1979, Mme Margaret Thatcher à la bonne cause. Mais Mme Thatcher fut aussi celle qui allait allumer le bûcher sur lequel le monétarisme allait griller. En relevant les taux d' intérêts, afin de préserver la valeur de la monnaie,le monétarisme va aussi restreindre le crédit ( l' émission de monnaie privée) et provoquer une contraction de la masse monétaire qui devait à terme exploser par manque de liquidités.

Les monétaristes étaient parfaitement conscients de la menace d' une bulle spéculative pouvant engendrer un effondrement financier mondial , la zone latino américaine venait de le prouver et confirmait à leur yeux qu'il fallait tout faire pour sauver la valeur de la monnaie , sa représentation en réduisant sa quantité pour quelle corresponde au final aux valeurs réellement valorisables. Le moment est alors venu où par la crise, il fallait faire table rase du passé, et engager le monde dans une nouvelle restructuration et ce fut la phase dite des trois D ( Dérèglementation, Désintermédiation, Décloisonnement) appuyé et aidé par tous les états de l' OCDE. Le résultat, « la lutte contre l' inflation » dépassa toutes les espérances ; la représentation de l' argent avait été sauvé par contraction de la masse monétaire.

La fin de l' histoire du monétarisme, toujours fustiger avec vigueur par James K. Galbraith, allait bientôt sonner. Friedman lui même, dans avec le Financial Times, reconnaît dès 2003 que «  le recours à la quantité de monnaie comme objectif n' a pas été une réussite. Aujourd'hui, je ne suis pas sûr que je le recommanderais aussi vigoureusement que par le passé ». Le resserrement monétaire des années 2005-2007 va avec la crise du subprime exploser, la Fed est contrainte de faire marcher la planche à billet à outrance, son président Ben Bermanke sera même surnommé « Hélicopter Ben » celui- ci volant au secours des marchés en injectant massivement des liquidités.

Dans l' Union européenne les critères de Maastricht, ne tiennent plus la route ; la Banque centrale européenne essaye tant bien que mal de gérer les dérapages inflationnistes, Jean-Claude Trichet dans la pure lignée du ce que l' on appelle actuellement le « consensus monétariste » intervient à tire larigot pour racheter des obligations souveraines. Ce rachat de dettes souveraines va avoir des répercutions très visibles , les décideurs de la BCE sont accusés par les fidèles du monétarisme de plonger l' UE dans la débacle financière et économique. Jurgen Stark, un des chefs économistes de la BCE, démissionne, pendant que Axel Weber, Président de la Bundesbank n' en fini plus de monter au créneau contre les programmes de rachats de dettes souveraines par la BCE (143 milliards d' euros actuellement). Il accuse la BCE d' accroître la masse monétaire par le truchement d' une monétisation de la dette publique facteur d' inflation.

Tout cela démontre, s'il en est besoin, que nous touchons à la fin des rafistolages. Prisonnier de la dualité visant à choisir entre Keynes ou Friedmann , ils finissent dans « le consensus monétariste » c' est- à- dire l' aveu de leur impuissance à gérer ce monde.

« La dette publique, en d’autres termes l’aliénation de l'État, qu’il soit despotique, constitutionnel ou républicain, marque de son empreinte l’ère capitaliste. La seule partie de la soi-disant richesse nationale qui entre réellement dans la possession collective des peuples modernes, c’est leur dette publique. » (Karl Marx, Le Capital, t. 1, Éditions de Moscou p. 721)

 Gérard Bad le 20 sept 2011

 Références ; James K.Galbraith, « La fin du « nouveau consensus monétaire ».La crise financière et l’héritage de Milton Friedman » 

1« Nous sommes dans un monde dans lequel les marchés peuvent changer leur jugement sur un pays, et assécher le financement extérieur de ce pays dans l’instant. » (Audition de Mr Camdessus cité dans le J.O. du vendredi 8 mars 1996 ,Avis du conseil économique et social.)

2Selon le journal Challenges du 15 septembre 2011, la Monnaie de Paris réalise une étude de marché pour battre la nouvelle monnaie libyenne.

3 Le département économique de l'Université de Chicago a formé de nombreux technocrates latino-américains, dont les plus célèbres, les Chicago Boys, qui avaient mis en place les politiques économiques chiliennes pendant la dictature d'Augusto Pinochet.