Extraits de Dans le monde une classe en lutte mai 2012

RUSSIE- La crise frappe la Russie dont l’activité économique dépend aujourd’hui essentiellement des exportations de matières premières (dont le pétrole et le gaz en forment 40 %). De 2006 à 2010, 20 % des emplois ont disparu dans l’agriculture, et la production industrielle a chuté de 17 % ; pendant la même période, l’exode des capitaux vers l’étranger s’est accentué. Le gouvernement, pour prévenir les faillites, a injecté des fonds, principalement dans le secteur bancaire. Le fossé entre riches et pauvres, comme partout, s’est élargi : s’il y a 30 % de plus de milliardaires, 53 % de la population doit vivre avec moins de 400 euros par mois. La frange classe moyenne gagnant entre 1 000 et 1 400 euros mensuels ne représente que 7 % de la population. Entre 20 et 25 % de la population active travaille au noir, sans aucune garantie sociale. C’est dans cette dernière couche sociale que semblent se manifester les oppositions récentes. Les médias ont donné une large place aux manifestations qui se sont récemment déroulées à Moscou notamment, les 10 et 24 décembre dernier et de nouveau en février, réunissant des oppositions diverses d’une foule relativement importante mais au point de représenter une vague susceptible d’ébranler le régime (de telles manifestations ne furent pas rares dans le passé récent en 1991, 1992 et 2005). Elles se sont répandues dans différentes villes de province mais avec une faible participation. Elles regroupent en général des citoyens ordinaires non activistes, mais en majorité des classes moyennes autour de revendications « démocratiques » qui ne permettent pas de dissimuler l’hétérogénéité des groupes ou partis (le plus souvent de droite) appelant à ces manifestations (transparence et honnêteté politiques, critique du tandem dirigeant, peu de confiance dans le système politique actuel). Il peut s’y mêler aussi des revendications plus concrètes comme le niveau de vie, l’amélioration des services sociaux. La crise, pour les travailleurs, signifie une pression sur les éléments de l’exploitation, notamment sur les salaires (comme dans bien des pays, leur diminution et/ou des délais de paiement ou le non-paiement). On ne possède guère de détails sur les résistances ouvrières mais seulement des chiffres globaux qui en témoignent : entre janvier et septembre 2011, il a été dénombré 200 grèves contre 158 pour la même période de 2010 .

Quelques exemples récents : Tout compris Kaluga (150 kilomètres au sud-ouest de Moscou) – Usine Benteler (sous-traitant de Volkswagen). 400 travailleurs en grève totale (début mars, une grève du zèle n’avait donné aucun résultat) pour les salaires et les conditions de travail, pendant trois jours. Déclarée illégale, elle se termine sur intervention policière. Contraints de quitter l’usine qu’ils occupent, ils se replient sur la cafétéria alors que l’usine est encerclée par les militaires. Un accord serait intervenu sur les salaires mensuels qui passeraient à 458 euros. Toujours Kaluga – 13/04/2012 – Grève à l’usine de pièces détachées Faurecia aussi pour les salaires et les conditions de travail.

ÉGYPTE-Entre les affrontements politiques autour du pouvoir de l’armée, la montée de l’islamisme radical, les revendications ouvrières non résolues malgré de nombreux conflits, la fuite des capitaux et les réticences des investisseurs étrangers, le chaos économique n’a été qu’en s’aggravant depuis une année. D’où le recours au FMI et à la Banque mondiale qui prétendent imposer les médecines habituelles : privatisations (auxquelles s’opposent les travailleurs des entreprises d’État et l’armée qui en a le contrôle de presque la moitié). Plus de 40 % de la population vit avec moins de 1,60 euro par jour. Chômage et inflation endémiques réduisent encore plus cette misère. Les salaires mensuels oscillent entre 30 et 200 euros. L’effondrement économique amène les militaires à solliciter l’aide du FMI qui prétend imposer des privatisations et la suppression de l’aide alimentaire. D’un côté, les manifestations répétées de Tahrir Square regroupent des éléments qui peuvent s’opposer par ailleurs. La dernière en date, le 20 avril, réunissait contre le pouvoir militaire les éléments qui s’estiment dépossédés de leurs espoirs profonds de changement, et les islamistes qui voudraient que les militaires leur laissent une place plus importante dans la direction du pays. D’un autre côté, malgré une répression de plus en plus dure contre les « leaders » des grèves (arrestations sous le coup de la criminalisation des conflits de toute façon illégaux), malgré la condamnation des autorités religieuses, les grèves se poursuivent dans tous les secteurs quasi quotidiennement. Il est pratiquement impossible de les citer toutes, le plus souvent centrées sur les salaires mais aussi contre les mesures de privatisation. Un simple aperçu des grèves dont le mouvement, indépendamment des affrontements politiques, est irrépressible :
 28/02/2012 – Nile Cotton Giuning Co à Minya (Haute-Égypte). Pour obtenir le paiement des salaires impayés depuis six mois, les travailleurs bloquent régulièrement la voie ferrée, immobilisant plus de 1 700 trains.
 3/03/2012 – Mine d’or de Sakari dans le désert, est du pays. Grève déclarée illégale pour les salaires et les conditions de travail.
 25/03/2012 – Des centaines d’agents des transports publics de la région du Caire manifestent devant le Parlement pour un rattachement au ministère des Transports, ce qui signifierait un changement de statut, en particulier de salaires.
 27/03/2012 – 1 500 chauffeurs de bus en grève dans 27 garages dans la zone du canal de Suez ; la grève se termine en dix jours après l’échec d’une tentative de l’armée sur un service de remplacement. Accord sur les salaires mais rien sur la volonté d’un remplacement des dirigeants désignés par l’ancien gouvernement.

États-Unis-Pratiquement aucun changement dans l’ensemble de la situation (voir précédent bulletin) malgré les déclarations d’une « reprise », le taux de chômage notamment reste constant. Alors que le mouvement Occupy (Wall Street ou autres lieux sur tout le territoire) s’estompe à la fois par la répression, les récupérations, le manque d’extension et le défaut de perspective, d’autres luttes semblent prendre le relais et/ou des liaisons luttes ouvrières et des militants d’Occupy semblent s’établir (voir précédent bulletin avec Occupy Oakland).

À la persistance de la crise correspond une montée des grèves (chiffres donnés seulement pour les entreprises de plus de 100 travailleurs par le Labor Statistics) :
 2009 – 13 000 travailleurs avec 124 000 jours de grève
 2010 – 45 000 travailleurs avec 302 000 jours de grève
 2011 – 113 000 travailleurs avec 1 million de jours de grève.

Quelques exemples parmi d’autres :
 7/03/2012 – À l’appel du collectif Occupy Education Evolution, une marche de 10 000 étudiants (99 miles march or Education and Social Justice) contre une augmentation de 300 % des droits universitaires et des privatisations converge sur Sacramento, capitale de la Californie. Ils sont accueillis par plusieurs centaines de flics qui les virent sans ménagement lorsqu’ils tentent d’occuper le Capitole, siège du gouvernement de l’État. 76 arrestations.
 2012 – Les infirmières de différents trusts hospitaliers de Californie déclenchent actions après actions pour leurs conditions de travail et la sécurité des patients, compromise par les restrictions d’effectifs. Le 15 février, 17 000 infirmières d’un des syndicats du trust Kaiser Permanente se mettent en grève de solidarité avec les infirmières d’un autre syndicat ; le trust poursuit le syndicat qui ne s’était pas opposé à cette grève. Le 21 mars, les 4 000 infirmières de San Francisco du trust Sutter Health Hospitals, après des mois de discussion sans résultat sur les mêmes problèmes de sécurité et de conditions de travail, se mettent en grève dix jours. 23/02/2012 – Republic Doors and Windows à Chicago. Cette usine de portes et fenêtres avait été occupée en décembre 2008 par ses 250 travailleurs pour protester contre leur licenciement sans indemnités. Il leur avait fallu six jours de cette occupation, qui avait eu un grand écho dans le pays, pour trouver un repreneur et contraindre une banque à octroyer un crédit. Le même scénario s’est répété le 23/02 après une annonce de fermeture et de licenciement. Immédiatement, les seuls 70 travailleurs survivants de l’opération antérieure se sont mis en grève avec occupation de l’usine. Ils ont été soutenus par des militants d’Occupy mais c’est seulement après onze heures d’occupation qu’il leur a été accordé un délai de trois mois pour trouver un repreneur (est-ce ce soutien extérieur qui a accéléré cette décision ?). Certains parlent de former une coopérative dans ce but.