Ce texte est paru dans Echanges n°122 (automne 2007). Il a été rédigé à la demande de camarades allemands pour un ouvrage à paraître en Allemagne sur l’immigration chinoise dans le monde

Depuis long­temps, la France est une terre d’immi­gra­tion (1). Elle fut la pre­mière nation à établir, avant la guerre de 1914, un contrôle bureau­cra­ti­que de sa popu­la­tion (avec une carte d’iden­tité) (2) et à définir un modèle d’immi­gra­tion contrôlée capa­ble de rép­ondre aux rigi­dités du marché du tra­vail.

fleur_de_nuitLa poli­ti­que intéri­eure de la bour­geoi­sie franç­aise, notam­ment après la Commune de 1871 consis­tait à s’appuyer sur les clas­ses moyen­nes et pay­san­nes, à éviter un exode rural et à conser­ver ainsi une base poli­ti­que per­met­tant de conte­nir et de contre­ba­lan­cer poli­ti­que­ment les clas­ses prolé­tari­ennes, les clas­ses dan­ge­reu­ses. Une telle poli­ti­que était à l’opposé par exem­ple de celle des Etats-Unis - qui sont nés de l’immi­gra­tion de peu­ple­ment mêmes’ils n’accep­tent plus les mou­ve­ments plus récents des « lati­nos » - ou de celle du Royaume-Uni qui, bien aupa­ra­vant, avait par des mesu­res dras­ti­ques (les « enclo­su­res ») contraint les pay­sans à deve­nir des prolét­aires.

Evolution et situa­tion géné­rale de l’immi­gra­tion en France En France, la pre­mière loi défin­issant cette poli­ti­que d’immi­gra­tion de sub­sti­tu­tion à la main-d’œuvre locale fut votée dès 1880 (3).

Même avec ces ten­dan­ces bureau­cra­ti­ques à orien­ter et à contrôler l’entrée des étr­angers, une esti­ma­tion des différents cou­rants d’immi­gra­tion était, et est encore, dif­fi­cile. Une des prin­ci­pa­les rai­sons est l’impos­si­bi­lité pra­ti­que d’empêcher les mou­ve­ments de popu­la­tion à tra­vers des fron­tières ter­res­tres étendues, dans des zones de plai­nes ou mon­ta­gneu­ses, pra­ti­que­ment sans l’obs­ta­cle de fron­tières natu­rel­les. Il en rés­ulte que les chif­fres que nous pou­vons citer doi­vent être pris avec bien des préc­autions et ne peu­vent donner que des esti­ma­tions très approxi­ma­ti­ves : actuel­le­ment, il est pra­ti­que­ment impos­si­ble de connaître le nombre exact des immi­grants vivant en France « illé­ga­lement ».

Cette obser­va­tion est encore plus vraie pour l’immi­gra­tion chi­noise, parce qu’elle ne cor­res­pond nul­le­ment aux critères définis ci-dessus pour une immi­gra­tion contrôlée et parce que ses caractères spé­ci­fiques de forts liens per­son­nels fami­liaux, géog­rap­hiques et éco­no­miques lui permet d’éluder les dif­fi­cultés habi­tuel­les de l’immi­gra­tion clan­des­tine. Considérant l’impor­tance de l’immi­gra­tion totale (toutes ori­gi­nes confon­dues) en France depuis pres­que un siècle, l’immi­gra­tion chi­noise appa­raît rela­ti­ve­ment modeste et ne suit pas, en général, le même schéma que la plu­part des autres immi­gra­tions. Pour ces der­nières, le schéma général entre les deux guer­res mon­dia­les est celui de l’essor sans pré­cédent d’une immi­gra­tion voulue et contrôlée, afin de com­pen­ser le manque de main-d’œuvre agri­cole et indus­trielle causé par la sta­gna­tion de la popu­la­tion, aggravée par les énormes pertes en vies humai­nes et en inva­li­des de la pre­mière guerre mon­diale.

L’impor­tance de cette immi­gra­tion peut être donnée par le fait qu’aujourd’hui, un quart envi­ron de la popu­la­tion franç­aise (près de 15 mil­lions) a des ascen­dants immi­grés. Dans ce nombre, on peut comp­ter envi­ron 1 mil­lion de Français d’ori­gine asia­ti­que dont les deux tiers seraient d’ori­gine chi­noise. Pour donner un élément de com­pa­rai­son, pen­dant un siècle jusqu’en 1996, la seule immi­gra­tion ita­lienne est évaluée à plus de 4 mil­lions de per­son­nes. Selon les esti­ma­tions offi­ciel­les 450 000 Chinois vivraient actuel­le­ment en France ; il fau­drait y ajou­ter, tou­jours selon les chif­fres offi­ciels 50 000 clan­des­tins (ils seraient en fait plus de 100 000 illégaux chi­nois) ; il est estimé qu’un mini­mum de 6 000 tra­ver­sent les fron­tières chaque année, ce qui est très en deçà de la réalité (en 2003, 22 000 Chinois auraient demandé offi­ciel­le­ment à béné­ficier du droit d’asile).

La France, d’après le Conseil de l’Europe, comp­tait en 2000 l’immi­gra­tion chi­noise la plus forte de l’Europe, qui tota­li­se­rait 200 000 légaux et de 600 000 à 900 000 irré­guliers.

L’avant-garde des immi­grants tem­po­rai­res

Sauf durant la pre­mière guerre mon­diale, l’immi­gra­tion chi­noise ne fut pas une immi­gra­tion voulue par le pays d’accueil, et elle ne fut pas orga­nisée pour rép­ondre aux besoins de l’éco­nomie capi­ta­liste. L’arrivée de Chinois en France fut plus la conséqu­ence d’évé­nements poli­ti­ques qui condi­tionnèrent son ori­gine, ses loca­li­sa­tions et ses acti­vités éco­no­miques. A cause de ces caractères spé­ci­fiques, jusqu’à réc­emment, les différ­entes vagues de cette immi­gra­tion chi­noise ne se sont pas mêlées entre elles, pas plus d’ailleurs qu’elles ne se sont mêlées au reste de la popu­la­tion franç­aise.

Avant la pre­mière guerre mon­diale, il n’est guère pos­si­ble d’appe­ler immi­gra­tion le petit nombre de Chinois vivant en France : un recen­se­ment de 1911 évalue leur nombre à 283, la plu­part d’entre eux étudiants. Ils étaient envoyés par Sun Yat-sen après la chute de l’Empire et la pro­cla­ma­tion de la République pour par­faire une « for­ma­tion démoc­ra­tique » à l’occi­den­tale. Même après que la monar­chie fut rétablie après 1916, une « Société pour l’édu­cation franco-chi­noise » put fonc­tion­ner jusqu’en 1921 et envoyer des étudiants chi­nois bour­siers en France : la plu­part étaient de jeunes intel­lec­tuels des milieux bour­geois ; en France ils deve­naient « étudiants-ouvriers » soit à Paris, soit dans cer­tai­nes villes de pro­vince. 400 d’entre eux passèrent ainsi plu­sieurs années à Montargis dans le Loiret tra­vaillant dans une usine de pro­duits de caou­tchouc (4). Quand ils per­di­rent tout sou­tien finan­cier en 1921, la plu­part retournèrent en Chine, mais quel­ques-uns s’ins­tallèrent en France (peut-être 500).

Il existe pour­tant alors une autre immi­gra­tion chi­noise à des­ti­na­tion de l’Europe dont la France. Bien que très réd­uite, elle n’en sera pas moins l’amorce d’une immi­gra­tion impor­tante ultéri­eure, celle des Wenzhou. En 1876, plu­sieurs puis­san­ces étrangères dont la France imposèrent à la Chine une conven­tion par laquelle cinq ports chi­nois devaient s’ouvrir au com­merce inter­na­tio­nal. Wenzhou (situé à envi­ron 350 km à vol d’oiseau au sud de Shanghaï) était l’un d’eux, et les com­merçants de la région en pro­fitèrent pour envoyer en Europe de 3 000 à 4 000 col­por­teurs pour vendre des objets sculptés dans la pierre de Qingtian, ville située à 60 km de Wenzhou. Ce fut la pre­mière des filières d’immi­gra­tion vers la France. Venus pour par­ti­ci­per à l’effort de guerre en Europe : trompés, ces « volon­tai­res » durent sou­vent « tra­vailler » à l’arrière du front sous les bom­bar­de­ments.

Un deuxième groupe préc­urseur fut celui de « volon­tai­res » qu’on ne peut vrai­ment considérer comme des immi­grants, même tem­po­rai­res, mais ils furent, d’une cer­taine façon, et invo­lon­tai­re­ment, l’amorce de la pre­mière vague d’immi­gra­tion chi­noise en France. Ces tra­vailleurs chi­nois furent recrutés durant la pre­mière guerre mon­diale, théo­riq­uement comme main-d’œuvre agri­cole et indus­trielle pour rem­pla­cer les tra­vailleurs français mobi­lisés. Ils furent enrôlés « volon­tai­re­ment » par le gou­ver­ne­ment chi­nois après un accord passé en 1916 avec les gou­ver­ne­ments Français et Britanniques.

Ils devaient être âgés entre 25 et 35 ans et aptes à un dur tra­vail (5), devaient rester en France pour cinq ans, étaient payés et devaient être rapa­triés en Chine gra­tui­te­ment. 150 000 jeunes Chinois vin­rent ainsi en France, la plu­part d’entre eux affectés dans les tâches les plus dan­ge­reu­ses, soit dans les indus­tries de guerre fabri­quant des explo­sifs, obus et bombes, soit à l’arrière des lignes de front pour « net­toyer » le champ de bataille des blessés, cada­vres, mines. Certains auraient même été engagés dans des com­bats au prin­temps 1918. Le silence est quasi-total sur les grèves et réb­ellions qui mar­quèrent la colère contre ces pro­mes­ses non tenues : à Dunkerque, où les affron­te­ments des dockers chi­nois avec la troupe firent des morts, au Creusot dans une usine de muni­tions. La plu­part étaient par­qués dans des sortes de camps de concen­tra­tion. Beaucoup furent tués et d’autres mou­ru­rent de mala­die notam­ment de l’épidémie de grippe espa­gnole à la fin de la guerre (6). En 1919 ils furent rapa­triés en Chine, mais cer­tains réus­sirent à rester en France (peut être 3 000).

Ces « sur­vi­vants » à l’effort de guerre s’étab­lirent pour une bonne partie à Paris, dans un quar­tier limité près de la Gare de Lyon à Paris (là où ils étaient sup­posés pren­dre le train pour s’embar­quer à Marseille, le port de départ pour la Chine). Ce petit sec­teur appelé « l’Îlot Chalon » devint ainsi le pre­mier « quar­tier chi­nois » de la capi­tale. Ils furent suivis bientôt entre 1925 et 1935 par de « véri­tables » immi­grants venant prin­ci­pa­le­ment de la pro­vince côtière du Zhejiang et plus par­ti­cu­liè­rement de la ville de Wenzhou, vrai­sem­bla­ble­ment par des rela­tions fami­lia­les ou de proxi­mité. Il semble que ces nou­veaux venus furent poussés à émigrer par une crise éco­no­mique qui frappa alors ce dis­trict de Chine. Une bonne partie de ceux qui étaient ainsi restés en France, tout comme les nou­veaux arri­vants, étaient des ouvriers d’usine, dans la conti­nua­tion des emplois qu’ils avaient pu occu­per pen­dant la guerre.

La crise éco­no­mique des années 1930 entraîna bien des licen­cie­ments : les tra­vailleurs immi­grés en furent les pre­mières vic­ti­mes (ceux que l’on avait fait venir pour « redres­ser la France » furent réexpédiés par trains entiers dans leurs pays d’ori­gine). Les Chinois durent trou­ver de nou­veaux moyens de survie et ils eurent recours à des pra­ti­ques habi­tuel­les pour eux, ce que l’on appelle aujourd’hui les « petits bou­lots ». Beaucoup devin­rent ainsi col­por­teurs, ven­dant les objets usuels à bas prix sou­vent importés du Japon classés comme bim­be­lo­te­rie. Leurs pour­voyeurs étaient des gros­sis­tes juifs du quar­tier du Marais à Paris (3e arron­dis­se­ment). Comme une bonne partie de ceux-ci furent déportés au cours de la seconde guerre mon­diale, ces Chinois, poussés par leur propre néc­essité, trouvèrent l’oppor­tu­nité de rem­pla­cer ceux avec les­quels ils étaient en rela­tions d’affaire (non sans quel­que sus­pi­cion d’avoir pro­fité de cette situa­tion). Toujours est-il que non seu­le­ment leur condi­tion sociale s’en trouva modi­fiée, mais qu’en plus ils quittèrent l’Îlot Chalon pour s’établir dans le quar­tier des « Arts et Métiers ».

Leur acti­vité se trans­forma éga­lement dans la pro­duc­tion et le com­merce de gros et de détail de toutes sortes d’acces­soi­res en cuir et en plas­ti­que. Il s’y cons­trui­sit toute une struc­ture éco­no­mique où l’on trou­vait, venant de la même région chi­noise, aussi bien des petits patrons, des com­merçants, des ouvriers œuvrant dans de petits ate­liers, que des arti­sans ou des tra­vailleurs à domi­cile. Cette situa­tion per­dura après la pre­mière guerre mon­diale, malgré le chaos occa­sionné par les luttes intes­ti­nes de pou­voir en Chine et l’inva­sion japo­naise, car Wenzhou resta un port « ouvert » en raison des accords inter­na­tio­naux ; il semble que l’ins­ta­bi­lité poli­ti­que et guer­rière entraîna une recru­des­cence d’immi­gra­tion de cette région de Chine. Par contre, en 1949, l’acces­sion au pou­voir du Parti com­mu­niste chi­nois entraîna la fer­me­ture totale des fron­tières, et l’immi­gra­tion fut pra­ti­que­ment stoppée jusqu’en 1978. A partir de cette date, elle reprit mais pour des rai­sons plus éco­no­miques que poli­ti­ques.

Ainsi, dans la foulée du même dével­op­pement de fortes rela­tions fami­lia­les, de clans, de vil­la­ges, il y eut un cou­rant régulier de nou­veaux immi­grés de la même ori­gine géog­rap­hique, le Zhejiang (Wenzhou), vers ce quar­tier des Arts et Métiers, autour des mêmes acti­vités et mêmes struc­tu­res éco­no­miques. Mais leur nombre fit d’une part que les acti­vités se diver­si­fièrent notam­ment vers le tex­tile et d’autre part que la zone géog­rap­hique s’étendit vers le nord (Belleville) par la rue du Temple et la rue du Faubourg-du-Temple vers l’est par le bou­le­vard Voltaire et, par les gares de l’Est et du Nord, jusqu’aux ban­lieues de Paris.

Bien des ate­liers (clan­des­tins ou pas), où les Chinois établis exploi­tent dure­ment leurs com­pa­trio­tes, se sont déplacés vers ces ban­lieues plus dis­crètes où les contrôles de police ou de l’ins­pec­tion du tra­vail étaient moins contrai­gnants. Les « Wenzhou », comme on les dén­omme, étaient évalués à 20 000 en 1974 et seraient aujourd’hui entre 60 000 et 100 000 (peut-être un tiers d’immi­grants illégaux). Ils seraient majo­ri­tai­res dans l’immi­gra­tion chi­noise totale actuelle. Comme on peut le voir pour les autres com­mu­nautés d’immi­grants chi­nois, les nou­veaux venus reç­oivent le sou­tien - finan­cier, d’accueil et d’exploi­ta­tion du tra­vail - de leur propre com­mu­nauté et essai­ment éga­lement hors de leur champ tra­di­tion­nel pour s’inves­tir dans les res­tau­rants (avec la confec­tion et la maro­qui­ne­rie dénommés les sec­teurs des « trois cou­teaux » ) l’ali­men­ta­tion, la bijou­te­rie, dans des sec­teurs où ils entrent en compé­tition avec les mem­bres des autres vagues d’immi­gra­tion chi­noise.

Aujourd’hui, en Chine même, les filières d’immi­gra­tion des Wenzhou drai­nent des popu­la­tions venant des pro­vin­ces voi­si­nes du Zhejiang, ce qui contri­bue encore plus à leur expan­sion dans la région pari­sienne. Les Wenzhou cons­ti­tuent la partie la plus pauvre de l’immi­gra­tion chi­noise en France, tra­vaillant au sein de leur com­mu­nauté dans des ate­liers clan­des­tins dirigés par leurs com­pa­trio­tes qui sou­vent les exploi­tent sans ver­go­gne.

Un refuge pour les Chinois du Sud-Est asia­ti­que

La seconde vague d’immi­grants chi­nois était très différ­ente de la pre­mière. Elle est dénommée « teo­chew » en rela­tion avec le dia­lecte du Chaozhou, région du Guangdong dont ils sont les ori­gi­nai­res par­fois loin­tains. C’était une conséqu­ence de la déco­lo­ni­sation, de l’acces­sion au pou­voir du Parti com­mu­niste en Chine et au Vietnam. Les pre­miers arrivés, autour de 1955, appar­te­naient à la dia­spora chi­noise de tout le Sud-Est asia­ti­que, fuyant tous les pays ravagés par la guerre ou les répr­essions poli­ti­ques eth­ni­ques liées à la poli­ti­que mon­diale de contin­gen­te­ment de la Chine maoïste (prin­ci­pa­le­ment le Vietnam, le Laos et le Cambodge, mais aussi Hong Kong, Taiwan et la Thaïlande). Une partie n’était pas des immi­grants pau­vres quit­tant leur pays pour des rai­sons éco­no­miques, mais pour des rai­sons poli­ti­ques et la crainte d’un ostra­cisme voire de confis­ca­tion de leurs patri­moi­nes. Il est dif­fi­cile de dire si, au-delà du sou­tien moral et poli­ti­que qu’ils pou­vaient trou­ver auprès des auto­rités franç­aises et de la popu­la­tion comme vic­ti­mes de la guerre et du « com­mu­nisme », ils béné­ficièrent de faci­lités d’ins­tal­la­tion que ne connais­saient pas les autres immi­grés, mais le fait est qu’ils purent rapi­de­ment s’établir dans un autre sec­teur dis­tinct de Paris, dans le 13e arron­dis­se­ment, qui devint le trian­gle de Choisy (du nom de la rue prin­ci­pale du quar­tier) et le nou­veau quar­tier chi­nois.

Dans les années 1960 et 1970, cet ancien quar­tier indus­triel et ouvrier de Paris fut tota­le­ment restruc­turé avec le dép­la­cement des usines et la cons­truc­tion, selon les critères archi­tec­tu­raux d’alors, de tours d’habi­ta­tion. L’opé­ration immo­bi­lière était un semi-échec et l’arrivée de ces immi­grants offrait au gou­ver­ne­ment une oppor­tu­nité de rem­plir les bâtiments plutôt vides. Les nou­veaux immi­grés y trou­vaient une struc­ture adaptée à leurs com­po­si­tion sociale : cer­tains achetèrent les appar­te­ments pour les occu­per ou les louer à ceux qui n’avaient rien, bou­ti­ques et ate­liers purent s’ins­tal­ler dans les locaux prévus pour une acti­vité éco­no­mique soit com­merç­ante, soit entre­pre­neu­riale, soit de tra­vailleurs en ate­lier ou à domi­cile.

Ces nou­veaux Chinois n’arrivèrent pas tous en même temps, mais au rythme des évé­nements du Sud-Est asia­ti­que. Les pre­miers arrivèrent après que la France eut évacué l’Indochine en 1954-1955, les seconds après que les trou­pes amé­ric­aines eurent évacué le Vietnam en 1975. Entre-temps et ensuite vin­rent ceux qui fuyaient leur pays - les fameux « boat people », dont quel­ques-uns fuyaient la Chine dominée par le Parti com­mu­niste. L’ensem­ble de cette popu­la­tion était assez hétérogène socia­le­ment. Certains avaient été impli­qués dans des acti­vités de négoce dans le pays d’où ils venaient et y avaient conservé des rela­tions qu’ils pou­vaient uti­li­ser pour s’établir en France. Si quel­ques-uns avaient de l’argent (plutôt parmi les pre­miers venus) et l’esprit d’entre­prise, l’expéri­ence du com­merce et des rela­tions com­mer­cia­les, une bonne partie des autres, sur­tout les der­niers arrivés, ne pou­vaient être que des tra­vailleurs sans moyens contraints de s’empi­ler jusqu’à huit ou dix dans de petits appar­te­ments et de se faire exploi­ter dure­ment à n’importe quelle condi­tion.

En raison de cette concen­tra­tion géog­rap­hique d’une popu­la­tion socia­le­ment struc­turée, le sec­teur est devenu une véri­table ville dans la ville, avec toutes les faci­lités de vie pour cette com­mu­nauté chi­noise, atti­rant les Chinois des autres quar­tiers de Paris (et les nou­veaux immi­grants) de même que la popu­la­tion franç­aise cher­chant « l’exo­tisme ». Les Chinois et les non-Chinois pou­vaient trou­ver dans ce quar­tier tout ce qui parais­sait néc­ess­aire pour une vie chi­noise à l’étr­anger - bou­ti­ques d’ali­men­ta­tion tra­di­tion­nel­les mais aussi ban­ques, médecins, juris­tes, agen­ces de voya­ges, jour­naux, etc. tous axés sur la Chine, jus­ques et y com­pris des super­mar­chés, des gangs et des mafias chi­noi­ses. Et dans ce décor, les tra­di­tion­nels ate­liers aux condi­tions d’exploi­ta­tion extrêmes pour­voyant non seu­le­ment à ce qui était néc­ess­aire pour ce com­merce local chi­nois, mais aussi pour les autres sec­teurs chi­nois de la capi­tale, tra­vaillant notam­ment dans la confec­tion.

Le « trian­gle de Choisy » ne manqua pas de s’étendre vers les ban­lieues limi­tro­phes de Choisy, Ivry, Vitry, intégrant quel­que peu la nou­velle vague d’immi­grés parce que, comme la pre­mière, elle était déjà for­te­ment struc­turée. Naturellement, ces nou­veaux venus étaient ceux qui subis­saient le plus dure­ment l’exploi­ta­tion car la plu­part arri­vaient sans rien et sou­vent cou­verts de dettes. Cette forte struc­tu­ra­tion autour d’une hiér­archie sociale imposée au besoin par la vio­lence peut être attestée par le fait que les auto­rités franç­aises inter­ve­naient bien moins que dans les autres sec­teurs de la capi­tale, se repo­sant pour le main­tien d’un contrôle et d’une paix sociale sur l’orga­ni­sa­tion ad hoc qui s’était ainsi cons­ti­tuée.

La troi­sième vague res­sem­ble plus aux immi­grants de toutes les par­ties du monde

Au contraire des deux pre­mières vagues d’immi­grants chi­nois, la troi­sième n’était pas struc­turée au départ, était plus hétérogène et sou­vent devait recher­cher à s’intégrer dans les com­mu­nautés exis­tan­tes, non sans quel­que dis­cri­mi­na­tion. Une bonne partie de cette troi­sième immi­gra­tion ont une ori­gine géog­rap­hique différ­ente et éga­lement un arrière-plan social dis­tinct. Pour l’essen­tiel ils ne vien­nent pas pour tenter leur chance ou pour des rai­sons poli­ti­ques mais étaient poussés par la pré­carité de leur condi­tion, à la suite des restruc­tu­ra­tions dras­ti­ques et des pri­va­ti­sa­tions des sec­teurs indus­triels d’Etat. La plu­part vien­nent du Nord de la Chine - d’où leur nom de « Dongbei » (Nord-Est en man­da­rin) (pro­vin­ces du Liaoning, Hebei et Jilin, par­ties de l’ancienne Mandchourie), vieille pro­vince indus­trielle (indus­tries lour­des) ; ils sont plus ins­truits que les pay­sans-arti­sans du Zhejiang et ont sou­vent occupé des postes de res­pon­sa­bi­lité dans les sec­teurs dém­antelés (tech­ni­ciens, employés, contre­maîtres, etc.).

Comme nous l’avons signalé, le nombre des immi­grants venant d’autres par­ties de la Chine pour des rai­sons iden­ti­ques conti­nuent de s’accroître, avec une ten­dance domi­nante des « Wenzhou ».

Géographiquement, à Paris, on peut trou­ver cette troi­sième vague d’immi­grants indiffér­emment dans tous les quar­tiers pré­céd­emment occupés par des Chinois. Mais une grande partie a fini par se retrou­ver autour de Belleville ou dans les ban­lieues du nord de Paris, où ils sont en compé­tition ave les « Wenzhou ». Naturellement, à leur arrivée en France, même s’ils ont pu amener quel­ques sub­si­des, ces immi­grants sont contraints pour sur­vi­vre de pren­dre un tra­vail éloigné de leurs qua­li­fi­ca­tions antéri­eures (les femmes se trou­vant par­fois obligées de recou­rir à la pros­ti­tu­tion). Peut-être parce qu’ils n’ont pas comme les autres Chinois des rela­tions fami­lia­les ou de clan, ils sont des proies faci­les pour l’exploi­ta­tion dans les ate­liers des autres com­mu­nautés chi­noi­ses.

Ils sont arrivés pro­gres­si­ve­ment, à partir des années 1980, mais leur nombre (qu’il est dif­fi­cile d’évaluer) s’est accru réc­emment, entraînant une répr­ession plus grande de la police dans la chasse aux clan­des­tins, dans la mesure où ils ne sont pas « protégés » par leur propre com­mu­nauté. Nous avons déjà signalé que ces inter­ven­tions poli­cières ne s’appli­quent guère au trian­gle de Choisy, bien struc­turé hiér­arc­hiq­uement, alors que le sec­teur de Belleville connaît une per­sis­tante « chasse au Chinois ».

Dès lors, ces nou­veaux immi­grants Chinois, plus que les pré­cédents sont condamnés à se faire exploi­ter dans les ate­liers chi­nois établis en France et qui, pour diver­ses rai­sons, ont pu se faire une place dans l’éco­nomie franç­aise en raison des liens d’affai­res qu’ils ont pu établir en France ou qu’ils ont conservés en Chine ou dans le Sud-Est asia­ti­que. L’essor des acti­vités tra­di­tion­nel­les et l’expan­sion des com­mu­nautés, fami­lia­les ou de clan, a fait que réc­emment on a pu voir ces acti­vités com­mer­cia­les quit­ter les sec­teurs dans les­quels ils s’étaient can­tonnés jusqu’alors pour s’ins­tal­ler notam­ment dans les com­mer­ces qui exi­gent un tra­vail dur et cons­tant pres­que sans limi­ta­tion d’horai­res et désertés par les Français en raison de leur faible ren­ta­bi­lité : cafés-tabacs, res­tau­rants, import-export de tex­ti­les liés à des « sweat­shops » devant s’adap­ter et com­plém­ent­aires de la pro­duc­tion venant de Chine.

Naturellement, cette expan­sion peut se faire parce que les intéressés chi­nois peu­vent obte­nir des crédits à tra­vers le système de finan­ce­ment chi­nois (7) et parce qu’ils peu­vent trou­ver dans les nou­veaux immi­grants (dont ils sont par­fois l’abou­tis­se­ment de filières clan­des­ti­nes) qui sont contraints (à la fois pour sur­vi­vre dans des condi­tions très préc­aires et pour rem­bour­ser des dettes dont ils res­te­ront pri­son­niers pen­dant des années) de tra­vailler dur à n’importe quelle condi­tion, ce qui garan­tit la ren­ta­bi­lité de telles opé­rations. Tout comme cette expan­sion s’est faite hors des sec­teurs tra­di­tion­nels, le nombre crois­sant d’immi­grants et d’ins­tal­la­tions com­mer­cia­les a fait que l’on peut la noter dans les ban­lieues nord et nord-est de Paris (Aubervilliers, La Courneuve), là où les émeutes de novem­bre 2005 et l’insé­curité per­ma­nente ont fait fuir une partie des habi­tants et com­mer­ces : encore une fois, les Chinois com­blent le vide là où les condi­tions de vie sont plus dures, mais il est dif­fi­cile de dire com­ment les nou­veaux venus sont accueillis dans ces tours de Babel. Il est un sec­teur limité mais cons­tant, où cette expan­sion est visi­ble sur tout le ter­ri­toire, c’est celui des res­tau­rants chi­nois que l’on trouve même dans de peti­tes villes et qui peu­vent aussi employer une frac­tion des nou­veaux immi­grants.

Quelques enquêtes ont essayé de savoir ce qui dans la pér­iode réc­ente pousse les Chinois à immi­grer et elles ont dis­tin­gué trois caté­gories :

- tao zhai : éch­apper à la dette ;
- tao hun : émigrer après un divorce ;
- tao jin : « tami­ser de l’or », ce qui signi­fie cher­cher for­tune ailleurs.

Comme par­tout dans le monde, le « recru­te­ment » des can­di­dats à l’immi­gra­tion recou­vre un large champ de pos­si­bi­lités, sans comp­ter les « immi­grants volon­tai­res » (en fait poussés par quel­que pro­blème per­son­nel ou social). Quelques-uns peu­vent être séduits par le mirage qu’en ren­voient les immi­grants déjà en France (une atti­tude bien connue d’orgueil per­son­nel) ou par la vision dorée per­sua­sive des agents recru­teurs des réseaux d’immi­gra­tion très lucra­tifs (cela va du contact per­son­nel aux peti­tes annon­ces dans les jour­naux locaux). Mais trom­per ainsi les gens vulné­rables à ces sirènes n’est pas la seule filière : mena­ces, chan­tage, enlè­vements peu­vent aussi entrer en ligne de compte. Sous de tels angles, la Chine n’a rien à envier aux filières mon­dia­les clan­des­ti­nes de pour­voyeurs inter­na­tio­naux d’escla­ves pour les « pays avancés ».

Quels que soient leurs espoirs ou les contrain­tes, leur che­mi­ne­ment vers la Terre pro­mise est à peu près iden­ti­que. Les plus chan­ceux peu­vent venir direc­te­ment par avion, ayant pu avoir (ou acquérir) un visa de tou­risme pour la France ou un pays limi­tro­phe et ayant peut-être un pécule pour amor­tir les iné­vi­tables dif­fi­cultés d’« ins­tal­la­tion ». La plu­part ont dû avoir recours aux filières que nous venons d’évoquer. Celles du nord de la Chine sont plutôt des agen­ces de voyage, fenêtres de réseaux dont l’itinér­aire varie en fonc­tion des pro­blèmes sur­gis­sant tout au long de la chaîne, four­nis­sant, contre argent ou dettes à repayer soit en Chine soit en France, tout le néc­ess­aire, depuis les papiers jusqu’aux trans­ports et aux pas­seurs (la police franç­aise a dém­antelé en 1998 dix-huit de ces réseaux ache­mi­nant des illégaux chi­nois). Celles du centre de la Chine se for­ment plus autour des famil­les ou des clans. Pour tous, le voyage vers la France est une épr­euve pleine de dan­gers et d’incer­ti­tu­des. Personne ne sait à l’avance quels pays seront tra­versés (actuel­le­ment, il sem­ble­rait que ce trajet passe par l’Afrique), com­bien de temps cela va pren­dre (par­fois plu­sieurs mois), ni même si le but sera jamais atteint. Ils peu­vent en chemin être pri­son­niers dans les pires condi­tions, être rançonnés (8), battus, affamés, violé(e)s... Sans papiers, sans autres contacts que des com­pa­gnons d’infor­tune, ne connais­sant pas la langue des pays tra­versés et contraints de se plier aux condi­tions de ceux qui sont censés les pren­dre en charge, ils sont en per­ma­nence dans la plus vulné­rable des situa­tions.

Travailler dans des ate­liers clan­des­tins

Les immi­grants chi­nois , comme bien d’autres, doi­vent emprun­ter trois types de tra­jets pour par­ve­nir au but, que l’on peut clas­ser d’après leur dan­ge­ro­sité :

- la voie directe, avec un visa de tou­riste ou com­mer­cial, la plus facile mais aussi la plus onér­euse ;
- la voie « para­chutée » , qui consiste à arri­ver dans l’espace Schengen avec un pas­se­port (vrai ou faux) avec un visa pour une fausse des­ti­na­tion ;
- « pa shan » (« esca­la­der la mon­ta­gne »), par voie ter­res­tre en uti­li­sant tous moyens de trans­port ima­gi­na­bles, à la dis­crétion de pas­seurs maîtres des itinér­aires ;
- la plu­part de ces immi­grants arri­vent en France avec un lourd far­deau, celui de leur situa­tion finan­cière. Ils doi­vent, sou­vent sous la menace de sanc­tions phy­si­ques contre eux et leur famille restée en Chine, rem­bour­ser par leur tra­vail leur dette, se trou­vant ainsi seu­le­ment nour­ris et logés (sou­vent pas même avec le strict mini­mum) ; il a été déc­ouvert, sou­vent par hasard car se plain­dre, fuir ou se livrer expose à d’autres vio­len­ces ou à l’expul­sion, de nom­breux exem­ples de débiteurs pri­son­niers (par­fois enchaînés) dans des ate­liers clan­des­tins où ils doi­vent tra­vailler pen­dant des années, à la merci de leur « employeur ». Naturellement, la loi du silence est la règle abso­lue.

Le voyage se ter­mine donc sou­vent par l’épr­euve plus ou moins longue du tra­vail forcé. Mais même s’ils sont libérés de cet escla­vage ils doi­vent tou­jours raser les murs pour ne pas être pris par la police car ils sont « sans papiers » et leur condi­tion depuis leur arrivée ne leur four­nit aucun élément pour obte­nir une régu­la­ri­sation. Deux exem­ples parmi tant d’autres car les vic­ti­mes se confient rare­ment :

« ...en avril 1999, une équipe du GIR (9) déc­ouvre sept ate­liers clan­des­tins dans un bloc d’immeu­bles en cons­truc­tion de Seine-Saint-Denis. De jour, ces ate­liers de petite dimen­sion emploient des tra­vailleurs « réguliers » c’est-à-dire déclarés et en règle. De nuit, les machi­nes conti­nuent à tour­ner avec des immi­grés clan­des­tins, quel­ques-uns contraints de tra­vailler jusqu’à 105 heures par semaine... » (10)

« ...Lors de son arrivée à Paris, M. Go com­mence à cher­cher du tra­vail. Un ate­lier de confec­tion l’embau­che. Comme il ne connaît rien à ce tra­vail, il doit avoir une “for­ma­tion” sur le tas, sans être payé, pen­dant un mois. Le deuxième mois, son salaire est de 460 euros et il doit tra­vailler par­fois de 8 heures du matin jusqu’à 3 heures dans la nuit du len­de­main. Ils sont trois à tra­vailler dans ces condi­tions et il leur est inter­dit de sortir. Chaque fois que le patron est absent, ils sont enfermés. Souvent, M. Go saigne du nez. En vingt-trois jours il est auto­risé à sortir seu­le­ment une fois pour télép­honer à sa famille. Ecœuré par une telle situa­tion, il quitte ce tra­vail. Il réussit à trou­ver un autre employeur qui ne veut l’enga­ger que pour six mois en lui confis­quant son pas­se­port. Il refuse et trouve un autre emploi dans un res­tau­rant pour faire la plonge. Il y tra­vaille six jours par semaine pour 300 euros par mois. Il peut manger et dormir dans le res­tau­rant. Ses mains sont com­plè­tement ruinées et il doit encore 9 000 euros pour le “voyage”... (11). »

Il est pra­ti­que­ment impos­si­ble de déc­rire toutes les condi­tions de tra­vail de ces immi­grés exploités par d’autres Chinois (sou­vent une ques­tion de langue), tra­vaillant de lon­gues heures, par­fois sept jours sur sept, vivant dans des condi­tions extrê­mement préc­aires dans des loge­ments sor­di­des, ne gagnant pas suf­fi­sam­ment pour manger à leur faim, eux et leur famille, devant sou­vent passer d’un tra­vail à l’autre, d’un loge­ment sor­dide à un autre. Non seu­le­ment ils doi­vent sou­vent tra­vailler dans des ate­liers clan­des­tins mais ils peu­vent aussi pren­dre du tra­vail à domi­cile (12).

Récemment, les entre­pre­neurs chi­nois du tex­tile ont dû faire face à la concur­rence de la Chine intéri­eure. Comme une des bases impor­tante du com­merce tex­tile chi­nois est basé sur l’import-export, à tra­vers des rela­tions fami­lia­les, de clan et d’affaire, les ate­liers clan­des­tins ont dû se trans­for­mer pour n’être plus que le com­plément d’adap­ta­tion de ce com­merce global, ce qui signi­fie une aggra­va­tion (si c’est pos­si­ble) des condi­tions de tra­vail exis­tan­tes (prin­ci­pa­le­ment des lon­gues heures de tra­vail pour de brèves pér­iodes d’acti­vité, les com­man­des devant être satis­fai­tes d’urgence pour pal­lier les caren­ces du cir­cuit prin­ci­pal), avec une exten­sion du tra­vail aux pièces à domi­cile. Cela donne la mesure non seu­le­ment de la dureté du tra­vail mais aussi de sa pré­carité. Naturellement de telles condi­tions de vie entraîne pour les plus fai­bles toutes sortes de mala­dies, sans comp­ter les acci­dents du tra­vail ; si les plus séri­eu­sement atteints peu­vent aller à l’hôpital, le plus sou­vent ils doi­vent trou­ver une solu­tion de for­tune, d’autant plus que sou­vent ils sont licen­ciés sans recours.

Les sec­teurs éco­no­miques où ces immi­grants peu­vent trou­ver du tra­vail sont seu­le­ment ceux où exer­cent les entre­pre­neurs chi­nois : cette situa­tion contraint les immi­grants à vivre dans des sec­teurs géog­rap­hiques limités, comme des pri­son­niers dans la ville ou les pro­ches ban­lieues, d’autant plus que tout dép­la­cement hors du lieu de vie et de tra­vail entraîne un énorme risque de se faire contrôler par la police. Ces sec­teurs d’acti­vité éco­no­mique où ils ris­quent de se faire exploi­ter sont la confec­tion, la res­tau­ra­tion et le fast-food, les ser­vi­ces domes­ti­ques et le bâtiment.

Historiquement, la concen­tra­tion dans quel­ques sec­teurs d’acti­vité était due, pour tous les immi­grés, au marché du tra­vail, à la ség­régation sociale et aux bar­rières admi­nis­tra­ti­ves. Pour les immi­grants légaux ou illégaux, quelle que soit leur ori­gine, le choix était stric­te­ment limité par ces oppor­tu­nités éco­no­miques et par l’inter­dic­tion d’accéder à cer­tai­nes acti­vités, offi­ciel­le­ment ou à cause de dis­cri­mi­na­tions racis­tes. En conséqu­ence, même s’ils avaient des qua­li­fi­ca­tions séri­euses dans leur pays d’ori­gine, les immi­grants chi­nois, comme les autres, ne pou­vaient les uti­li­ser pour gagner leur vie.

Quant à la fréqu­ence accrue des contrôles poli­ciers, elle peut d’un côté entraîner une dimi­nu­tion de l’immi­gra­tion, mais d’un autre per­met­tre aux patrons chi­nois d’en pro­fi­ter pour impo­ser des condi­tions de tra­vail et de salai­res plus dures, les « exploités » se trou­vant dans une posi­tion encore plus fra­gile.

Ce pro­blème était même encore ren­forcé par des ques­tions de lan­gage. Les immi­grants du Zhejiang ne par­lent guère que le dia­lecte local ; ceux venant d’Asie du Sud-Est par­lent en général le can­to­nais et ceux du Nord de la Chine par­lent le man­da­rin. Parfois même on peut trou­ver des com­mu­nautés lin­guis­ti­ques limitées, comme ces bou­ti­quiers venant de la pro­vince chi­noise du Fujian, autour de la ville de Xiamen (sud-est de la Chine) par­lant un dia­lecte local, le chaoz­han.

La vie sociale et les rés­ist­ances à la dis­cri­mi­na­tion et à l’exploi­ta­tion

La même ques­tion du lan­gage règle toute la vie sociale des immi­grants, même si celle-ci est limitée par les condi­tions de tra­vail et de vie et le manque d’argent. Naturellement, ce sont les pre­mière et deuxième immi­gra­tions, ins­tallées depuis long­temps et for­te­ment struc­turées, qui ont développé des liens autour d’orga­ni­sa­tion tra­di­tion­nel­les : asso­cia­tions, églises, rituels, céléb­rations, écoles... Si cette vie sociale permet cer­tai­ne­ment de tisser des contacts et des liens de soli­da­rité, il est dif­fi­cile de connaître leur fonc­tion­ne­ment, leur dimen­sion et leurs conséqu­ences sur les rés­ist­ances à l’exploi­ta­tion du tra­vail et à la répr­ession omni­prés­ente du « pays d’accueil ».

Plus impor­tante a été la for­ma­tion de col­lec­tifs d’immi­grants chi­nois sans papiers qui réun­issent les plus exploités pour tenter de sortir de l’irré­gu­larité qui les main­tient dans une situa­tion de sujétion éco­no­mique. Constitués dans ce seul but, ces col­lec­tifs ont pu s’élargir en grou­pes d’entraide ou même d’ensei­gne­ment du français par exem­ple. Ces actions cons­ti­tuent les pre­mières et impor­tan­tes dém­arches pour deve­nir des « tra­vailleurs comme les autres » et sortir de la sujétion totale qui dét­er­mine leur exploi­ta­tion. En ce sens, elles s’appa­ren­tent à la lutte de classe.

Mais ils ne se mêlent pas aux immi­grants d’autres ori­gi­nes. Même dans les mani­fes­ta­tions de sou­tien aux sans-papiers, ils res­tent entre eux. Leur iso­le­ment, par raport aux autres immi­grants et par rap­port aux tra­vailleurs en général, marque les limi­tes de cette forme de soli­da­rité de classe.

La seconde géné­ration est prise entre l’influence des cou­tu­mes du pays d’accueil et l’héri­tage cultu­rel des parents, conflit ren­forcé par la cohér­ence des différ­entes com­mu­nautés chi­noi­ses. Le poids de la piété filiale au sein du clan fami­lial est ren­forcé par les néc­essités de survie, l’entraide finan­cière et l’exploi­ta­tion du tra­vail, la migra­tion appa­rais­sant comme une entre­prise fami­liale et finan­cière.

Dans ce cadre, l’édu­cation par la fréqu­en­tation sco­laire de l’ensei­gne­ment public est plus vue comme un moyen pour aider la famille dans son projet d’ins­tal­la­tion autour d’une acti­vité pro­fes­sion­nelle que comme un moyen d’intég­ration dans la société franç­aise ; les enfants aux termes de la sco­la­rité obli­ga­toire doi­vent, quelle que soit leur réus­site sco­laire, s’insérer dans l’acti­vité pro­fes­sion­nelle fami­liale.

Récemment, pour­tant, des formes de soli­da­rité sont appa­rues dans des situa­tions par­ti­cu­lières qui ont conduit des Français à inter­ve­nir de façon spon­tanée pour tenter d’empêcher l’inter­ven­tion des auto­rités dans l’appli­ca­tion de la lég­is­lation aux immi­grants illégaux. C’est ainsi que s’est créé spon­tanément le Réseau édu­cation sans fron­tières (RESF), qui pro­pose un sou­tien actif aux dém­arches de régu­la­ri­sation des parents d’enfants sco­la­risés et s’oppose aux actions poli­cières. On a pu voir aussi, dans d’autres cas, toute une popu­la­tion locale s’oppo­ser à l’expul­sion d’illégaux résidant et tra­vaillant en France depuis des années.

Dans tout ceci, on ne peut parler de soli­da­rité de classe, car il s’agit plus d’actions huma­ni­tai­res tou­chant toutes les caté­gories socia­les. Cela ne concerne pas seu­le­ment les Chinois mais, pour eux éga­lement, cette ouver­ture active d’une partie de la popu­la­tion ne peut que les confor­ter dans leur propre lutte de tra­vailleurs exploités.

H.S.

NOTES

(1) Contrairement à une idée reçue, divers recen­se­ments ont tenté d’évaluer l’impor­tance d’une immi­gra­tion impor­tante, dès 1830. Ainsi a-t-il été dén­ombré offi­ciel­le­ment 180 000 Allemands parmi 380.000 immi­grants en 1843, 380 000 et 250 000 fron­ta­liers en 1851. En 1901, la prés­ence de 400 000 Italiens entraîne des conflits par­fois vio­lents avec les natio­naux lors de chaque crise éco­no­mique, notam­ment dans le sud de la France. En 1911, on comp­tait 1 132 000 étr­angers.

(2) Une loi du 8 août 1893 avait ins­ti­tué un « regis­tre pour les pro­fes­sions itinér­antes » avec obli­ga­tion de se signa­ler lors du pas­sage dans une com­mune. En appli­ca­tion de cette loi, un recen­se­ment de 1895 avait dén­ombré 400 000 « vaga­bonds » et 250 000 « noma­des en bandes ». Une loi du 16 juillet 1912 a ins­ti­tué le carnet anthro­pomét­rique pour les « noma­des, vaga­bonds et étr­angers » qua­li­fiés de « popu­la­tion poten­tiel­le­ment dan­ge­reuse ; cette loi n’a été modi­fiée qu’en 1969.

(3) En 1880 sont pris des décrets pro­tec­tion­nis­tes qui visent à frei­ner l’exode rural, au main­tien d’une base de la domi­na­tion de la bour­geoi­sie et à l’intro­duc­tion d’une immi­gra­tion contrôlée.

(4) Quelques-un de ces « tra­vailleurs-étudiants » sont deve­nus plus tard célèbres. A Montargis, il y a encore la trace du pas­sage pen­dant quel­ques années de Zhou Enlai, Li Fuchun, Chen Yi, Ba Jin, Deng Xiaoping, Cai Hesen, Xiang Jinyu où ils purent ren­contrer Ho Chi Minh et Pol Pot. La petite ville est deve­nue un lieu de pèle­ri­nage des tou­ris­tes chi­nois en France.

(5) Il était spé­cifié qu’il devait s’agir de « per­son­nes du Nord qui ne souf­fri­raient pas du froid en France, ni des fortes cha­leurs ». Mais une contre-pro­pa­gande (que cer­tains disaient ali­mentée à partir des conces­sions alle­man­des) fit que les quotas prévus furent loin d’être atteints ; aussi le recru­te­ment s’étendit-il à toute la Chine dont la région de Wenzhou, où des réseaux préex­istaient.

(6) Beaucoup de ces « volon­tai­res » sont inhumés dans un cime­tière spécial près de la petite ville de Noyelles-sur-Mer (dans la baie de Somme), qui est un site visité par les tou­ris­tes. Un mis­sion­naire ayant exercé en Chine et embau­ché dans les camps de « chi­nois tra­vailleurs » comme inter­prète a raconté que les camps étaient si près du front que les bombes y tom­baient régul­ièrement avec leur cortège de tués et de blessés (cité dans « Chinois de France », Hommes et Migrations n° 1254, mars-avril 2005, p. 10).

(7) Le finan­ce­ment de toutes sortes d’opé­rations finan­cières pour les immi­grants chi­nois sont four­nis par un système chi­nois appelé « ton­tine », une sorte de mutuelle qui fonc­tionne de manière non offi­cielle, hors des cir­cuits ban­cai­res, basée sur la seule cir­cu­la­tion en espèces, des prêts et pro­mes­ses non écrites et impli­quant éventu­el­lement l’usage de la vio­lence si les enga­ge­ments ne sont pas res­pectés.

(8) Les immi­grants peu­vent payer jusqu’à 12 000 euros par per­sonne, et plus sui­vant la lon­gueur du « voyage » et plus encore si des dif­fi­cultés sur­gis­sent en cours de route. Pour une famille entière le mon­tant peut attein­dre jusqu’à 60 000 euros. Tous les systèmes de paie­ments peu­vent exis­ter, sou­vent la moitié avant le départ et le reste à l’arrivée par la famille en Chine ou par le tra­vail en France. Cela devient bien plus com­pli­qué en cas d’emprunt pour finan­cer le voyage ou si le paie­ment du reli­quat n’a pas été versé : c’est alors sou­vent le tra­vail forcé pen­dant des années.

(9) Le GIR (Groupe d’inter­ven­tion rég­ional) est une équipe spéc­iale asso­ciant poli­ciers, agents du fisc, doua­niers et ins­pec­teurs du tra­vail, tous capa­bles de rele­ver toutes sortes d’infrac­tions dans leur domaine répr­essif par­ti­cu­lier.

(10) Business Week, 27 novem­bre 2000, www.busi­ness­week.com/2000/00_48/b37....

(11) Le Trafic et l’Exploitation des immi­grants chi­nois en France, Gao Yun et Véronique Poisson, BIT 2005.

(12) Il est dif­fi­cile de connaître le salaire des tra­vailleurs immi­grés per­ma­nents mais aussi le taux du tra­vail aux pièces à domi­cile car leur situa­tion préc­aire les contraint à « accep­ter » les condi­tions imposées par le patron. Le salaire peut varier de 300 euros jusqu’à 600 euros men­suels (bien sûr, il s’agit d’un salaire net puis­que ce tra­vail au noir n’impli­que aucune rete­nue sociale donc aucune garan­tie mala­die ou autre) pour des journées de 12 heures par­fois, six jours par semaine. Le tra­vail aux pièces peut rele­ver de la confec­tion mais il peut s’agir aussi de condi­tion­ne­ment de pro­duits pour la res­tau­ra­tion(par exem­ple les ravio­lis). Pour obte­nir le même mini­mum qu’un tra­vail « per­ma­nent » en ate­lier, l’immi­grant « aux pièces » doit sou­vent tra­vailler du matin jusqu’à minuit chaque jour.