Le texte qui suit a été rédigé par un camarade américain suite au rejet à une infime majorité par les travailleurs de l’usine automobile Volkswagen de Chattanooga dans le Mississipi d’une tentative du syndicat de l’automobile UAW de s’en assurer la représentativité. On doit ici rappeler le système américain: il n’y a pas de critères nationaux ou autre de représentativité syndicale automatique et les travailleurs, sans la représentativité syndicale définie ci-après, en sont réduits à subir l’arbitraire patronal quant aux conditions de travail. Un syndicat ne peut gagner la ésentativité dans une seule usine (non extensible aux autres usines du groupe) que si une majorité des travailleurs la lui accorde dans un vote; le syndicat doit alors conclure un contrat collectif pour cette seule entreprise, contrat limité dans le temps qui doit être, à son tour, approuvé par les travailleurs. A l’expiration du contrat, un nouveau contrat doit aussi être approuvé par les travailleurs et bien des luttes présentes tournent autour de ces renouvellements de contrats. Pour l’automobile, la situation est bien particulière. Les usines d’automobiles d’abord japonaises, puis d’autres pays asiatiques, puis européennes se sont installées dans le Sud des Etats-Unis pour échapper à toute sujétion syndicale et trouver une main d’œuvre docile

à tout point de vue. Il en est résulté un déclin des «grands» (General Motors, Chrysler et Ford), accessoirement la ruine de la région d’implantation autour de Détroit, quasi - faillite et restructurations drastiques.

Le syndicat dominant UAW a été victime de ce déclin et, pour maintenir son pouvoir rétréci, a joué le partenaire «» de toutes les restructurations impliquant une réduction drastique de l’ensemble des conditions de travail dans un secteur où il avait la représentativité. Cette perte d’influence, l’UAW tente de la compenser en cherchant à prendre la représentativité des usines automobiles du Sud des Etats-Unis. C’est en ce sens que le vote à l’usine Chattanooga prenait une valeur de symbole et, d’une certaine façon, pouvait ouvrir la porte pour s’assurer la représentativité dans d’autres usines automobiles de cette même région.

Un point pourtant reste assez mystérieux quant à la tenue de ce vote et à son importance, non pas tant en termes de victoire ou de défaite que l’on accorde éventuellement aux combats de classe. Il n’y avait pas eu du tout de combat comme dans le passé lorsque les travailleurs menèrent des grèves parfois très dures pour imposer une présence syndicale pour la défense de leurs intérêts de classe. D’une certaine façon les délocalisations dans le Sud des Etats-Unis permettaient aux entreprises d’échapper aux contraintes que la présence d’un syndicat représentatif pouvait leur imposer. Lors de ces délocalisations, les nouvelles usines pouvaient embaucher aux conditions fixées unilatéralement par les entreprises une main- d’œuvre locale non qualifiée comme le requérait alors l’organisation du travail sur les chaînes de montage. On peut considérer que chaque poste de travail consistant à répéter le même geste rythmé par l’avancement de la chaîne de montage ne nécessitait guère l’intervention du syndicat pour régler les conditions de travail. Le développement de l’automatisation des éléments de la chaîne requière des emplois plus qualifiés nécessitant une plus grande participation du travailleur d’où le besoin d’une autre structure de gestion. Cela peut expliquer pourquoi Volkswagen voulait étendre à cette usine américaine le système de cogestion appliqué en Allemagne. Pour récupérer son influence l’UAW était tout prêt à accepter ce système qui n’était nullement contradictoire avec la «volonté» qu’il avait manifestée lors des restructurations des «grands».

C'est alors qu'est apparu un conflit purement juridique: un accord entre VW et UAW pour l'établissement de conseils de gestion était illégal eu égard à la loi américaine car un syndicat ne peut entrer dans l'entreprise que par la porte de la représentativité dans l'usine après un vote majoritaire. Pour ce faire, un accord préliminaire avait été conclu entre VW et l'UAW

VW s’engageait à ne formuler aucune position lors du vote, un secret de polichinelle car chacun savait que l’entreprise était favorable à la représentativité pour l’UAW. De son côté l’UAW s’engageait à ne pas faire du porte-à -porte pour recruter des voix, à ne pas remettre en cause l’ensemble des conditions de travail dans l’usine et à accepter la présence de représentants non syndiqués dans le conseil de gestion de l’usine,

On vit une levée de bouclier tant des dirigeants des autres usines que des politiciens républicains. contre la représentativité de l’UAW : tous ne craignaient pas tant une percée de l’UAW (bien ce que pût être le cas) que l ’extension d’un mode de gestion lié à l’évoltion des techniques de production.

Mais laissons la parole à un commentateur américain bien au fait du déroulement des opérations et des réactions qui suivirent le rejet du projet VW –UAW. H.S.

 

Volkwagen, une élection syndicale

La plus grande défaite depuis….

Un «Conflit» qui n‘en était pas du tout un.

Chacun d’entre nous qui nous intéressons à cette question savons que l’United Auto Workers Union le «grand» syndicat américain de l’automobile) a perdu une élection à l’usine Volkswagen de Chattanooga dans le Tennessee, élection dans laquelle il cherchait à obtenir la représentativité pour agir en tant qu’intermédiaire dans le marchandage des conditions d’exploitation des travailleurs de l’usine en question. Le résultat a déclenché les lamentations de la «gauche» avec de sinistres prédictions sur les répercussions qui pouvaient en résulter pour les autres usines automobiles du sud des Etats-Unis en particulier Nissan à Canton (Mississipi), là où l’UAW tentait la même opération.

L’élection de Chattanooga fut serrée: 712 contre, 626 pour, avec une participation de 89 %. Les experts de la «gauche» attribuent la défaite à l’ingérence des politiciens de la droite républicaine qui auraient alimenté la crainte des travailleurs que Chattanooga ne devienne un autre Détroit où les salaires élevés auraient entraîné la faillite de l’industrie automobile et celle de la ville. Un de ces éminents commentateurs de «gauche» soulignait qu’en votant «non», les travailleurs avaient abandonné toute chance de discussion collective et d’avoir une possibilité d’intervention dans la fixation de leurs conditions de travail. J’ai travaillé dans des usines couvertes par la représentativité de l’UAW et ne me suis jamais trouvé dans une situation où l’UAW m’aurait donné voix au chapitre; la seule voix que nous avons pu exprimer, mes camarades de travail et moi, était le résultat d’actions hors du syndicat et souvent contre lui – grèves sauvages, sabotages, grèves perlées, etc. Quant aux négociations collectives, les officiels du syndicat négociaient les contrats avec la compagnie et c’était tout.

Les syndicats et les activistes de«gauche» ont déployé de grands efforts pour persuader les ouvriers du Mississipi de voter «oui» et tentent de provoquer un nouveau vote à Chattanooga dont ils espèrent une issue plus favorable. C’est une longue tradition à l’UAW de tenter de redresser la démocratie avec toujours plus de démocratie: cela veut dire que si les travailleurs rejettent un contrat, le syndicat organise un nouveau vote, et un autre, et encore un autre jusqu’à ce que finalement les travailleurs votent «comme il faut». Cette technique sera utilisée pour que l’UAW soit certifiée pour être l’intermédiaire dans le marchandage sur la force de travail.

Un fait gênant que la plupart des «gauchistes» préfèrent ne pas évoquer c’est la reconnaissance du syndicat en 1936 à l’usine Chevy de Flint (banlieue de Détroit) seulement après l’occupation de l’usine organisée par les militants syndicaux face à des espions, à des hommes de main armés, à des décisions de justice à la police. Aujourd’hui ce que recherche Volkswagen avec ses conseils’usine (rien à voir avec les conseils ouvriers du passé) c’est un arrangement qui stabilise et rende les travailleurs bien payés et syndiqués plus productifs comme en Allemagne (c’est une fameuse ironie d’entendre dire que les dirigeants de Volkswagen en Allemagne ont menacé de ne plus construire d’autres usines aux Etats-Unis si les ouvriers de Chattanooga votaient pour le syndicat). Cela ne risque pas car les dirigeants de l’UAW «professent constamment qu’un syndicat combatif appartient au passé» et soutiennent maintenant que le « modèle ded’usine est bien dans la ligne de la collaboration réussie de l’UAW avec les constructeurs américains et sa vision de ce que doit être un syndicat du XXIième siècle». C'est un tel partenariat qui a conduit l'UAW à faire adopter le «two tier system» chez les «trois grands» en 2007 et à abandonner tout droit à la retraite pour les entrants dans ce même contrat (Jane Slaughter, Labor Notes, 11/2/2014)

Le syndicat a perdu par 86 voix. Un déplacement de 45 voix aurait amené le syndicat à s’en glorifier au lieu de se lamenter. Puisque 45 voix peuvent faire la différence entre victoire et défaite, c’est reconnaître que l’UAW n’est devenu rien de plus qu’un bureau tout comme une agence de l’Etat pour l’emploi. Penser que 45 voix puissent faire la différence dans l’affrontement avec une corporation globale, c’est être à cent lieues de toute réalité.

De tous les dogmes qui infectent les radicaux, le plus répandu et le plus pernicieux est celui des travailleurs «arriérés». Des membres de la classe ouvrière ont toujours de bonnes raisons pour ce qu’ils font, y compris en ne votant pas pour leur affiliation à l’UAW.

Un coup d’œil sur le passé: en 1919, 36500 travailleurs de la sidérurgie menèrent une grève nationale conduite par un comité de coordination de 24 représentants des syndicats d’usine de l’AFL ayant à sa tête W.Z Foster. Au cours de la grève 22 ouvriers furent tués, des centaines battus et blessés par balles, des milliers furent arrêtés et un million de personnes réduites à la famine. Après trois semaines de lutte, le comité de grève dut admettre sa défaite. Un des facteurs ayant conduit à cette défaite avait été l’attitude des ouvriers noirs qui avaient traversé les piquets de grève. Probablement, agirent-ils ainsi pour plusieurs raisons mais un des facteurs qui joua certainement un grand rôle était le refus de la plupart des 24 syndicats impliqués d’admettre parmi leurs membres les Noirs sur un pied d’égalité.

Ces travailleurs noirs étaient-ils «érés»? Je ne le pense pas. Par leur attitude dans la grève de la sidérurgie en 1919 ils montraient leur détermination à rejoindre le syndicat en parfaite égalité ou à s’en abstenir sans cette garantie; ils étaient tout autant héroïques et agissaient finalement exactement dans l’intérêt de la classe ouvrière toute entière, tout comme ceux qui étaient en grève. Ils n’étaient pas «érés», ils lançaient un défi aux travailleurs blancs, un défi qui malheureusement ne fut pas pris en considération.

Je ne voudrais pas suggérer que ce qui est posé à Chattanooga se pose de la même façon (je n’ai trouvé aucune information à ce sujet mais je ne serai pas du tout surpris d’apprendre qu’une plus grande proportion de travailleurs noirs que de blancs votait pour l’UAW).

Un autre exemple peut-être moins évident: au cours de la grève récente des travailleurs du nettoyage de New York, un des soutiens parmi les plus radicaux de la grève fut désorienté quand il vit les travailleurs du piquet de grève (qui était en fait purement symbolique et ne visait nullement à bloquer totalement le service) applaudir des cadres de niveau inférieur lors de leur entrée sur le lieu de travail en traversant le piquet. Ce supporter posa alors la question: «pouvaient-ils être aussi«arriérés» avec ce soutien amical à des «» qui sapaient leur grève? C’était la bonne question.

Selon moi, ce que ces travailleurs vouaient dire en agissant ainsi, c’était qu’ils savaient que la grève ne visait pas loin, qu’ils resteraient dans ce piquet symbolique peut-être pour des semaines avant que le conflit ne fasse l’objet d’un règlement et qu’alors ils devraient retourner au boulot comme ils auparavant peut-être dans des conditions pires (c’est d’ailleurs ce qui est arrivé). Dans une telle situation, pourquoi auraient-ils rompu l’amitié qu’ils pouvaient porter à des cadres inférieurs qui pour la plupart étaient sortis du rang et avaient été des travailleurs comme eux, qu’ils connaissaient parfois depuis des décennies, pour agir dans le rituel d’un conflit social qui n’en était pas vraiment un.

J’inclinerais à penser qu’à Chattanooga ceux qui votèrent «non» n’étaient guère différents de ceux qui votèrent «oui». Ils savaient tous qu’il aurait fallu beaucoup plus qu’une section syndicale pour que change vraiment leur condition fondamentale. En d’autres termes, ils savaient tous que cela ne pourrait se faire seulement que par un mouvement des opprimés à l’échelle mondiale. Le problème c’est qu’ils ne croient pas qu’un tel mouvement soit possible, ou bien ils pensent que si cela se produisait, ils en seraient une nouvelle fois déçus. Pourquoi feraient-ils un pas quelconque vers ce qui leur apporterait si peu, voire mettrait en question le peu qu’ils ont actuellement? La conséquence de tout cela est qu’ils versent dans la passivité ou dans le conservatisme

Le mouvement révolutionnaire n’est pas pour le développement des luttes réformistes mais pour leur négation. J’y inclurais tous ceux pour qui seule une lutte pour un changement radical vaudrait la peine d’être menée, y ajoutant la plupart de ceux qui peuvent rester sourds à tout appel à soutenir des luttes réformistes. Quand une lutte surgit, elle pose la possibilité d’un monde nouveau: ceux qui votèrent «non» pourraient bien être à l’avant-garde. C’est une erreur d ‘attacher autant d’importance à la manière dont les travailleurs ont voté dans cette élection spécifique (comme dans toute autre d’ailleurs).

Une des conséquences les plus dommageables de cette campagne autour de la représentativité est qu’elle tend à diviser les travailleurs en deux camps hostiles séparés uniquement par la nature de leur vote. Peut-être apparais-je comme trop pessimiste, peut-être les travailleurs, avec leur humour infaillible et leur sens des réalités qui caractérise leur classe, comprendront-ils que ce vote n’est pas une guerre civile, qui jetterait frères contre frères dans une cause morale et que tout cela ne vaut pas tripette.

Si je faisais partie d’une organisation révolutionnaire nationale (ce qui n’est pas le cas) et si je connaissais des gens qui travaillent à Chattanooga à l’usine Volkswagen (ce qui n’est pas le cas là encore) je ferais tout mon possible pour que les travailleurs qui ont voté «oui» , ceux qui ont voté «non» et ceux qui se sont abstenus ( qui étaient sans doute les plus sages d’entre tous) se parlent calmement (hors de tous les «conseilleurs» aussi bien de gauche comme de droite qui viennent leur dire ce qui est mieux pour eux) et voient ensemble la manière dont ils pourraient sortir de cette merde dans laquelle nous sommes tous..

(Un travailleur américain anonyme traduit par H.S.)