Nous reprenons le flambeau d’un long débat qui ébranle le cognitif intellectuel des club marxistes. Ils sont maintenant de plus en plus nombreux (relativement à leur nombre) à déserter la théorie du prolétariat auquel ils tirent leur révérence. Mais avant de faire leurs adieux au prolétariat à pester sur les dégâts du progrès ils ont férocement argumenté leur départ, Marx à l’appui pour certains. Le dernier en date est Claude Bitot avec son livre « Repenser la révolution ».

 Dans le texte qui suit nous nous efforcerons de montrer que la classe ouvrière, malgré l’introduction gigantesque du travail mort (automation, technologies de l’information, techno-science...) est toujours en expansion relative.

 Nous avons déjà longuement débattu sur ce que Marx désignait par prolétaire, et sur ce point la définition était bien claire : « est prolétaire celui qui n’a que sa force de travail à vendre. » C’est une définition large, elle inclut pratiquement tout le salariat, les chômeurs, les sans-travail, c’est une définition sociale. Si tout travailleur productif est salarié, en revanche tout salarié n’est pas un travailleur productif. Certains salariés sont mêmes des exploiteurs, dès lors qu’ils administrent le système d’exploitation de l’homme par l’homme, les managers par exemple.

 « Par rapport au capitaliste financier, le capitaliste industriel est un travailleur, travailleur en tant que capitaliste, c’est-à-dire un exploiteur du travail d’autrui. » (Le Capital, chapitre 23, t.3.)

 Le prolétariat, nous l’assimilons avec certaines restriction à la population active qui comprend les chômeurs.

 Passons maintenant à la définition économique du prolétaire créateur de plus-value.

 « Pour distinguer le travail productif du travail improductif, il suffit de déterminer si le travail s’échange contre de l’argent proprement dit ou contre de l’argent-capital. » (Un chapitre inédit du « Capital », éd. 10/18, p. 238.) A partir de cette définition Marx (Un chapitre inédit du « Capital », p. 233) donne l’exemple du littérateur prolétaire de Leipzig, de la cantatrice qui, travaillant pour un patron, deviennent des travailleurs productifs en ce qu’ils valorisent le capital ; il dira la même chose dans une note du tome I du Capital sur un enseignant qui travaille dans le privé.

En effet on a trop souvent cette idée que seul le prolétariat industriel est créateur de plus-value parce qu’il créé des objets/marchandises. Marx,et c’est tout l’objet du Capital, démontre que seul « est donc productif le travail qui valorise directement le capital ou produit de la plus-value. »(Un chapitre inédit du « Capital », p. 224.)

 A contrario, un artisan par exemple produit une marchandise X ou un produit Y, il fait un travail productif, mais du point de vue de la production capitaliste il n’effectue pas de travail productif.

 Ces jalons posés nous pouvons maintenant voir ce que représente au niveau mondial le prolétariat (population active) le prolétariat occupé (en déduisant les chômeurs) et le prolétariat créateur de valeur (ce qui est plus compliqué, les statistiques mondiales à ce niveau sont difficiles à déchiffrer).

 Seulement, par élimination nous allons essayer de donner une vision plus large que les statistiques du Bureau International du Travail et de l’Organisation Internationale du Travail et pour la France du Tableau de l’économie française de l’Insee qui lui est plus précis.

 En ce qui concerne l’approche mondiale, nous reproduisons un document de Michel Husson (1). Ce document ne tient pas compte du fait que, selon l’OCDE, plus de la moitié de la population active mondiale travaille au noir (travail ayant recours principalement à une exploitation sur la base de la plus-value absolue, c’est-à-dire utilisant un capital constant très faible). Nous avons là une importante contre-tendance à la baisse du taux de profit à laquelle il faut ajouter les 168 millions d’enfants officiellement exploités dans le monde.

 Il ne faut pas oublier que l’agriculture est le premier pourvoyeur d’emplois de la planète, 40 % de la population active mondiale. Il y a forcément dans ces 40 % une part importante d’ouvriers agricoles.

Document de Michel Husson

Durant les années 1990, un phénomène décisif s’est produit avec l’entrée sur le marché mondial de la Chine, de l’Inde et de l’ancien bloc soviétique, qui a conduit à un doublement de la force de travail confrontée à la concurrence sur le marché mondial (2).

Les données de l’OIT (3) permettent une estimation du salariat à l’échelle mondiale. Dans les pays « avancés », il a progressé d’environ 20 % entre 1992 et 2008, puis stagne depuis l’entrée en crise. Dans les pays « émergents », il a augmenté de près de 80 % sur la même période (graphique 1).

Graphique 1 : Salariat mondial (Base 100 en 1992 ; source : OIT)

 

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On retrouve le même type de résultat, encore plus marqué, pour l’emploi dans l’industrie manufacturière : entre 1980 et 2005, la main-d’œuvre industrielle a augmenté de 120 % dans les pays « émergents », mais baissé de 19 % dans les pays « avancés » (4).

Le même constat ressort d’une étude récente du FMI (5) qui calcule la force de travail dans les secteurs exportateurs de chaque pays. On obtient une estimation de la force de travail mondialisée, celle qui est directement intégrée dans les chaînes de valeurs globales. La divergence est encore plus marquée : entre 1990 et 2010, la force de travail globale ainsi calculée a augmenté de 190 % dans les pays « émergents », contre 46 % dans les pays « avancés » (graphique 2).

 Graphique 2 La force de travail mondialisée

 

 

Base 100 en 1990. Source : FMI

La mondialisation conduit donc tendanciellement à la formation d’un marché mondial et aussi à celle d’une classe ouvrière mondiale dont la croissance se fait pour l’essentiel dans les pays dits émergents. Ce processus s’y accompagne d’une tendance à la salarisation de la force de travail. Le taux de salarisation (la proportion de salariés dans l’emploi) augmente de manière continue, passant de 33 % à 42 % au cours des vingt dernières années. On vérifie également que cette tendance est plus marquée pour les femmes (graphique 3).

Graphique 3

Taux de salarisation dans les pays
« émergents » (Source : OIT)

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La dynamique de l’emploi dans le monde est illustrée par le graphique 4 et peut être résumée ainsi : quasi-stabilité ou faible progression de l’emploi dans les pays « avancés », augmentation seulement dans les pays « émergents » : +40 % entre 1992 et 2012, avec salarisation accrue (salariat : +76 %, autres emplois : +23 %).

 Graphique 4
Répartition de la force de travail mondiale

Pour l’année 2012, les données de l’OIT conduisent à la répartition suivante de l’emploi mondial en milliards :

 

Emploi dans les pays « avancés »

0,47

Emplois salariés dans les pays « émergents »

1,11

Autres emplois dans les pays « émergents »

1,55

Emploi mondial

3,13

 Cette classe ouvrière mondiale est extraordinairement segmentée, en raison d’écarts de salaires considérables, mais sa mobilité est limitée alors que les capitaux ont obtenu une liberté de circulation à peu près totale. Dans ces conditions, la mondialisation a pour effet de mettre potentiellement en concurrence les travailleurs de tous les pays. Cette pression concurrentielle s’exerce aussi bien sur les salariés des pays avancés que sur ceux des pays émergents et se traduit par une baisse tendancielle de la part des salaires dans le revenu mondial (graphique 5).
Moyenne des pays suivants :

Allemagne, Australie, Autriche, Belgique, Canada, Danemark, Etats-Unis, Espagne, Finlande, France, Irlande, Italie, Japon, Pays-Bas, Royaume-Uni, Suède.Retour ligne automatique
Argentine, Brésil, Chili, Chine, Costa Rica, Kenya, Mexique, Namibie, Oman, Panama, Pérou, Russie, Afrique du Sud, Corée du Sud, Thaïlande, Turquie.

Note Hussonet n° 64, 18 décembre 2013 : La formation d’une classe ouvrière mondiale (http://hussonet.free.fr/classow.pdf).Retour ligne automatique

Graphique 5
Part des salaires dans le revenu mondial 1970-2010

 

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(En pourcentages du PIB. Calculs propres à partir de Stockhammer, 2013 [6])

 Nous voyons déjà par cette première approche que nous sommes encore loin d’une disparition du prolétariat – et il ne s’agit que d’une première approche ; si nous ajoutons le travail informel en forte progression, les ouvriers agricoles, les ouvriers des transports (créateurs de valeur), les enfants (officiellement 168 millions) et tous ceux qui font fructifier un capital (artistes, enseignants...) nous avons là un premier tableau qui ne nécessite pas plus d’explications.Retour ligne automatique
Cependant, nous devons voir s’il s’amorce un début de déclin de l’ emploi dans les pays émergents, ce qui ne serait pas une surprise s’ils passent au stade d’un renouvellement inévitable de leur appareil productif (cas de la Chine et d’autres). Retour ligne automatique
Cela fera l’objet de la deuxième partie.

 G. Bad

Pour toute correspondanceechanges.mouvement@laposte.net

 Notes

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[1]Michel Husson, statisticien et économiste français travaillant à l'Institut de recherches économiques et sociales, connu pour ses travaux sur la politique de l'emploi. Né le 3 avril 1949 à Lyon, il a milité au PSU puis à la LCR et est aujourd'hui militant altermondialiste.Wikipédia.

 [2] Richard Freeman, « China, India and the Doubling of the Global Labor Force: Who Pays the price of Globalization? », The Globalist, Juin 2005.

 [3] ILO, Key Indicators of the Labour Market (KILM)

 [4] John Smith, « Imperialism and the Law of Value », Global Discourse [Online], 2: I, 2011.

 [5] FMI, Jobs and growth: analytical and operational considerations for the Fund, Mars 2013.

 [6] Engelbert Stockhammer, « Why have wage shares fallen? », ILO, Conditions of Work and Employment Series No. 35, 2013.

 

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