IRAK L’occupation militaire américaine

 

Cet article est paru dans Echanges n° 113, p. 16, été 2005

 

« En ce temps-là, les places dans le Guomindang, même dans les services d’espionnage, étaient virtuellement à vendre à la plus forte enchère. Quelques-uns achetaient des postes pour protéger leurs familles d’un enrôlement dans l’armée et du harassement des pillards, d’autres pour pouvoir extorquer de l’argent. A cause de l’importance stratégique de la ville, il y avait beaucoup d’officiers à Jinzhou, ce qui facilitait les infiltrations des communistes dans le système… Au printemps de 1948, le Guomindang commença à construire autour de Jinzhou un nouveau système de défense, fait de blocs de ciment enserrés dans des cadres en acier… Mais le projet ne fut jamais terminé, en partie à cause du manque de matériaux et d’une mauvaise planification, principalement à cause de la corruption. Celui qui était chargé de l’exécution du projet détourna les matériaux de construction pour les revendre au marché noir ; les ouvriers n’étaient pas suffisamment payés pour manger à leur faim. En septembre, quand les forces communistes commencèrent à isoler la ville, seulement un tiers du système avait été terminé, le plus souvent des petits fortins non reliés entre eux. D’autres parties avaient été assemblées à la hâte avec de la boue prise sur les murs de la vieille ville... Chang Kaï-shek... était incapable d’imposer une stratégie cohérente à des généraux. Il plaçait tous ses espoirs dans une intervention américaine plus importante. Le défaitisme s’infiltrait dans les plus hautes sphères... »

(Wild Swans, Three Daughters of China, Jung Chang, La Bataille pour la nouvelle Chine, 1947-1948.)

Plus de cinquante ans après :

« … Les troupes irakiennes ont affaibli l’insurrection, déclare le lieutenant colonel Mark Kerry, un conseiller américain attaché à la brigade, l’ayant persuadé que cela devenait trop dangereux pour elle d’opérer dans la rue Haifa (un quartier de Bagdad) et la contraignant à aller opérer ailleurs dans l’ouest de Bagdad.

Il déclare que maintenant, le principal, pour les Irakiens, est d’accroître leurs forces et leur support logistique pour pouvoir battre les insurgés dans plusieurs districts à la fois.
Aujourd’hui, les gardes patrouillent quotidiennement dans le secteur, observant tout signe d’une infiltration des insurgés tout en s’occupant des disputes de voisinage... "Il n’y a pas de police ici, alors c’est nous qui sommes la police. Nous sommes le gouvernement", déclare le capitaine Fadhel. "Nous faisons tout." Mais en dépit de ses succès sur le terrain, le 302e Bataillon de la Garde nationale est un assemblage plutôt trouble... Au quartier général du bataillon, le brigadier général en charge d’une unité voisine est venu faire un discours sur des allégations de corruption parmi les officiers... Quelques instants plus tard, un des vieux officiers de cette section sourit amèrement quand il est informé de cette intervention : "Les officiers tirent le plus d’avantages qu’ils peuvent de leur position. Je n’ai jamais vu quelque chose qui ressemble à ça."

Quelques officiers vendent à leurs amis des grades dont le prix débute à 500 dollars (400 euros) pour un poste de lieutenant, et imposent une entrée à 100 dollars aux simples recrues qui viennent s’enrôler : ils prennent des pots-de-vin pour faire évader les suspects arrêtés "qui ont toujours assez d’argent"…

Un autre soldat déclare qu’il a refusé 3 000 dollars d’un Syrien suspect seulement pour apprendre que ce prisonnier transféré dans une autre unité avait été élargi après paiement de cette même somme. La corruption des militaires est devenue une question nationale alors que l’armée mène son offensive. Lors des récentes opérations dans Bagdad, les résidents de la capitale se sont plaints d’avoir vu leur maison pillée par des soldats irakiens prétendant chercher des armes et des suspects... Bien que des habitants de la rue Haifa s’en soient plaints, ils préfèrent ça au chaos qui régnait auparavant. "Ils sont prêts à accepter un certain niveau de corruption comme prix de la paix", déclare un résident du quartier..." »

(Extrait d’un article du Financial Times 9 juin 2005 intitulé : « Les douceurs remplacent les balles dans une rue de Bagdad. »)

La plus puissante armée du monde vue par un déserteur (extrait d’entretiens publiés dans Le Monde 2, no° 68 du 4 au 10 juin).

« .J’ai débarqué au Koweit le 10 avril et nous sommes restés stationnés dans le désert jusqu’au 27. Dans la fournaise. Avec deux bouteilles d’eau par jour au lieu des six nécessaires et une seule ration alimentaire, au lieu des trois réglementaires. On ne comprenait pas : comment l’armée la plus puissante du monde, la mieux équipée sur le plan technologique, manque de nourriture et d’eau pour ses troupes ? On se déshydratait, on avait faim ; dans les dunes et dans le sable qui s’infiltrait partout, on attendait, on nettoyait nos armes...

Le 27, après un détour de quelques heures par Bagdad, on a filé vers Ramadi...
A peine arrivés, on nous a ordonné de partir en patrouille... Et j’ai commencé les patrouilles de nuit à travers la ville…

La mitraillette à la main. Cela rendait fous les habitants et je crois bien que c’était le but. Les provoquer, créer le foutoir, afin qu’ils tirent sur nous et qu’on puisse tirer sur eux...
Le plus souvent bien sûr, on nous crachait dessus, on nous jetait des pierres. Et puis les coups de feu, les tirs de roquettes, les attaques à la grenade se sont multipliés. Là ce fut vraiment le cauchemar. Des camarades disparaissaient les uns après les autres…
Et on rêvait d’être blessé pour rentrer à la maison... Plusieurs gars se sont tiré dans le pied ou dans la jambe…

Au point que le commandement a publié un mémo précisant que si vous êtes surpris à vous blesser volontairement ou à inventer un moyen de rentrer chez vous, sachez que vous serez réexpédié ici dans douze ou dix-huit mois...

On stationnait toujours au centre des villes sans eau courante, ni douches ni toilettes. Nos uniformes étaient tachés de sang, on brûlait nous-mêmes nos déchets... En fait, on manquait continuellement de sommeil, je crois que c’était voulu. Cela nous rendait nerveux, anxieux, prêts à tirer sur tout ce qui bougeait, toujours sur le qui-vive... Nous avions l’ordre de mettre tout le monde en joue... N’importe qui pouvait être mis en prison à tout moment... N’importe quelle voiture pouvait sauter. On tire d’abord, on réfléchit ensuite. Combien d’Irakiens ont été rués simplement à cause de la barrière de la langue…

La nuit, on se disait entre nous : quand tu penses qu’on est là pour le pétrole... Si vous saviez l’attention et le personnel dévolus à la protection des puits de pétrole alors qu’on manquait de gens pour la sécurité des villes et que des hommes y mouraient en permanence.... »

(Un témoignage parmi d’autres de quelques centaines de déserteurs américains, la plupart réfugiés au Canada et participant au « War Resisters Program », organisation d’entraide aux déserteurs et d’incitation à la désertion.)

L’état de l’armée américaine
vu par les généraux

Plus d’un million d’hommes ont été déployés depuis 2001 en Afghanistan et en Irak, 45 % de ces effectifs sont composés de réservistes ou de « soldats du dimanche » de la garde nationale.
Le général Helmly qui commande les 200 000 hommes de la réserve pense que son unité est en train de « dégénérer en une force brisée ». Même les unités d’entraînement ont été envoyées en Irak. Les problèmes tiennent aussi à l’usure du matériel. Le Pentagone dépense des milliards de dollars pour équiper les troupes de gilets pare-balles et de véhicules mieux blindés mais ne parvient pas à le faire assez vite.« Nous étions sous-équipés avant que la guerre commence. Cette situation ne s’est pas améliorée. Elle a même empiré. »

(Général Steven Blum devant le Congrès, commentaires d’après Le Monde du 22 mars 2005.)

Pour faire face à l’ensemble de ces problèmes - en effectifs et en matériel - le Pentagone (secrétariat d’Etat à la Défense) envisage un total redéploiement de ses forces stationnées dans le monde entier. 70 000 hommes et 100 000 familles seraient ainsi rapatriés d’Allemagne et de Corée du Sud. D’autres bases américaines (par exemple à Okinawa) seraient également touchées par ce qui peut apparaître comme un affaiblissement de la domination américaine (un article du Financial Times du 10 mai souligne la complexité, le coût et surtout le dilemme politique posé par une situation difficilement acceptable après cinquante ans de domination mondiale, alors que parallèlement la situation économique et financière des Etats-Unis marque en d’autres termes le déclin de cette grande puissance).