Ce texte est paru dans Echanges n° 133 (été 2010).

Il faut situer la Thaïlande pour prendre la mesure des événements que connaît ce pays depuis le début de l’année 2010 et auxquels on a accordé beaucoup moins d’intérêt qu’à ce qui s’est passé en Grèce dans la même période. Ce n’est pas seulement un effet de la distance géographique mais aussi d’une interprétation étroite de ce que peut être qualifié de lutte de classe. On a pu ainsi lire que la classe ouvrière a été largement absente de tout le mouvement de révolte, qui n’aurait été que celui des « pauvres ruraux et urbains », petits soldats d’une bourgeoisie montante. Pourtant, elle a concerné des paysans en pleine mutation, écartelés entre la relation à la terre, les petits boulots de survie dans les banlieues de la capitale et le travail industriel occasionnel ou permanent : une catégorie spécifique à ces pays en voie d’industrialisation, les migrants, dont on parle beaucoup à propos de la Chine et bien peu ailleurs alors qu’on y trouve des situations et des résistances de classe similaires.

La Thaïlande, c’est, sur 514 000 km2, 63,8 millions d’habitants dont 12 millions dans la zone de la capitale, Bangkok. Presque la taille de la France (64,5 millions d’habitants sur 549 000 km2), pourrait-on dire, sauf que la structure économique de cette économie, la deuxième de tout le Sud-Est asiatique, est totalement différente : l’agriculture y occupe encore 40 % de la population (70 % en 1980) contre 30 % dans l’industrie et 30 % dans les services. Ces chiffres cachent mal une situation en pleine évolution d’autant plus que ce pays, dans l’esprit de la plupart, vivrait du tourisme, alors que cette activité n’assure que 6,5% du PIB.

En fait, la Thaïlande est le dixième exportateur mondial, partie de produits industriels (automobile, textile, chaussures) et agricoles (produits de la pêche, riz). Poussée par des investissements étrangers, l’industrie y est en pleine expansion, employant en 2009, 5 millions de travailleurs et dont le secteur automobile (Toyota, Honda et General Motors) prévoit de livrer 1 600 000 véhicules en 2010, alors que malgré la crise et les événements Ford investit dans une usine qui devrait produire 150 000 voitures en 2011. Ce développement attire même des migrants des pays voisins : 150 000 Birmans sont ainsi exploités dans des usines frontalières.

L’essor économique continue de bouleverser les structures sociales et amène, tant dans la bourgeoisie que chez les paysans et le prolétariat, des mutations et des résistances qui bousculent toutes les hiérarchies antérieures et les structures politiques qui en découlaient. Si le revenu global a triplé en trente ans et si le PIB par habitant (3 400 dollars en 2009) se situe bien en deçà du PIB par habitant en France (22 000 dollars) il est supérieur à ceux du Vietnam (390 dollars), du Bangladesh (470 dollars) et de l’Inde (950 dollars). Sans atteindre le niveau de ceux que l’on a appelé « les tigres asiatiques » (Taïwan, Corée du Sud, Singapour et Hong-Kong), la Thaïlande est sur leurs traces, distançant ses voisins asiatiques.

Cet essor, pourtant, comme partout, ne signifie pas que toute la population en profite également. Les paysans pauvres passent d’une survie impossible sur la terre à la condition de précarité comme travailleur, soit dans le développement industriel soit comme « indépendant » dans une multitude de petits boulots basé sur la marginalité des villes, essentiellement de la capitale ; on ne peut mieux les comparer à la Chine des migrants. Parallèlement, le développement économique et industriel a fait croître une bourgeoisie moyenne qui supporte mal que le pouvoir soit exercé, derrière la façade de la monarchie constitutionnelle, par une classe dominante formée des propriétaires fonciers, des grands bourgeois et des grands bureaucrates d’Etat qui en sont issus (le roi détient lui-même une des premières fortunes mondiales). Leur pouvoir économique se maintient par la corruption et les privilèges partout présents et leur pouvoir politique est garanti par le soutien de l’armée.

Il est historiquement classique (voir par exemple les révolutions du XIXe siècle en France) que les masses en voie de prolétarisation soient les troupes dont l’action de classe sert à la bourgeoisie montante pour la conquête du pouvoir politique contre la mainmise de l’aristocratie foncière. C’est une telle situation qui explique à la fois l’instabilité politique et les poussées de violence comme celle qui vient d’avoir lieu. Paysans pauvres, prolétaires de toutes sortes et ouvriers d’usine forment 65 % de la population qui, faute de mieux, font confiance aux représentants de cette bourgeoisie montante et régulièrement par leur vote leur donnent un pouvoir politique supposé améliorer leur condition.

Cette situation est la cause d’une intervention constante de l’armée qui, chaque fois que des élections portent cette nouvelle majorité au pouvoir légal, intervient par un coup d’Etat pour consolider la position de la classe dominante. Depuis 1932, le pays a connu ainsi 18 coups d’Etat, 27 premiers ministres. Le dernier, nommé en 2006 après que son prédécesseur eut été chassé par une junte militaire, a exclu du pouvoir un populiste « démocratiquement » élu et qui a dû se réfugier à l’étranger sous des accusations de corruption (qui est générale, à tous les échelons de la société).
Depuis cette éviction, les troubles politiques sont récurrents, mais la crise mondiale a considérablement aggravé la situation des prolétaires de toutes sortes et particulièrement des migrants. Le 24 mars, la Banque de développement asiatique relevait qu’en 2009 la crise financière a particulièrement affecté ces migrants (en majorité venant des régions agricoles pauvres du Nord-Est), notamment les femmes employées dans la confection, le textile et l’électronique, entraînant des licenciements pratiquement sans indemnisation, des réductions de salaires et d’horaires de travail.

Une miniguerre civile

Qu’aurait-on dit si, dans des pays comme la Roumanie, la Grèce ou l’Iran, le centre financier de la capitale avait été transformé en camp retranché pendant neuf semaines, avant d’être conquis par l’armée au moyen d’un assaut frontal ayant fait 85 morts et plus de 2 000 blessés ?

Sans doute le conflit était-il, à l’origine, uniquement politique, pacifique, semblant uni derrière un Front uni pour la démocratie et contre la dictature (UDD) ne revendiquant que la tenue de nouvelles élections. C’était du moins son apparence, sur laquelle les médias ont insisté, laissant de côté l’arrière-plan social d’une classe de prolétaires assez hétérogène, formée de paysans pauvres tombant dans la précarité urbaine salariée surexploitée ou dans une marginalité de petits boulots. Le caractère prolétarien du mouvement ne fait aucun doute. Ces « chemises rouges » revendiquent tous la qualité de « pral », nom donné autrefois aux serfs, avec un slogan « Nous sommes tous des prals ». Mais aussi des revendications qui pour être vagues n’en définissent pas moins l’ampleur d’un mouvement qui dépasse les simples revendications électorales : « Le seul combat, c’est que la société accepte que nous sommes des êtres humains » ou « La société déshumanise les gens, la majorité comprend maintenant pourquoi nous combattons contre la classe des élites ».

Autour de cette revendication double d’élections libres et de « reconnaissance » de la part des « élites », le mot désignant la classe dominante au pouvoir, près de 100 000 manifestants regroupant des paysans pauvres venus du Nord-Est, les sous-prolétaires de la banlieue de Bangkok et les migrants ouvriers d’usine marchent sur le centre de la ville et occupent, le 14 mars 2010 le quartier des affaires de Ratchaprasang qui est aussi le quartier riche (tout un symbole) : ils s’y installent et campent un peu partout, s’y barricadent. Des pourparlers s’engagent entre la tendance modérée de l’UDD et le gouvernement. Sans succès.

Le 10 avril, l’armée tente un premier assaut, qui ne réussit pas à franchir les barricades de pneus et de bambous mais laisse des morts (une quinzaine) et des blessés en même temps que des sortes de guérillas apparaissent dans toute la ville.

Il semble que du côté du pouvoir, une fraction des dirigeants inclinerait à la conciliation pour débrancher le mouvement. Ces concessions éventuelles tiennent vraisemblablement au fait qu’une fraction radicale se développe chez les manifestants (« chemises noires » pour se distinguer des « rouges ») soutenus plus largement par cet amalgame d’exclus mais aussi par certains ralliements des forces engagées dans la répression :
- un général est passé du côté des émeutiers et serait le chef des « chemises noires » (il sera opportunément tué par un sniper le 13 mai dans cette période de flottement) ;
- une colonne de militaires du contingent aurait été mise en déroute par des manifestants armés seulement de cocktails Molotov et d’armes blanches, abandonnant sur place matériel, armes et munitions (ce qui pourrait signifier que la base de l’armée n’est pas fiable, sans prendre ouvertement le parti des émeutiers), ce qui fait que ces derniers disposent maintenant d’armes et commencent à amplifier la guérilla urbaine ;
- les émeutes s’étendraient en province, notamment dans la région pauvre du Nord-Est où des mairies sont attaquées.

Le 3 mai, le gouvernement accepte de tenir des élections en novembre, mais la fraction dure des manifestants n’accepte que sous la condition que le général qui a ordonné l’assaut meurtrier soit poursuivi, ce qui fait capoter cette approche de règlement pacifique.

Le 14 mai l’armée renforce le blocus, coupant totalement l’électricité et le ravitaillement en vivres.

Le 20 mai, l’assaut est finalement donné alors qu’il ne reste plus dans ce réduit que 5 000 à 10 000 manifestants décidés à lutter jusqu’au bout. Il semble qu’un tri ait été fait dans les troupes qui lancent cet assaut. Un des « émeutiers » déclarera : « Les soldats qui tirent sur nous ne sont pas des Thaïlandais, ils ont été engagés pour nous tuer ».

L’infériorité des défenseurs du réduit est évidente et ils sont rapidement submergés dans l’attaque. Avant de se rendre, le dernier carré va incendier des dizaines de bâtiments, mais pas n’importe lesquels : non seulement des bâtiments gouvernementaux, mais tout un centre commercial qui appartient à une grande famille, la Bourse, l’immeuble de la Bangkok Bank qui appartient à un conseiller du roi, en quelque sorte l’éminence grise du pouvoir.

Un millier de combattants de ce dernier carré pensent avoir la vie sauve en se réfugiant dans un temple bouddhiste : un certain nombre seront massacrés par des tirs au hasard, certains à bout portant. Bilan de ces assauts : 85 morts et plusieurs milliers de blessés.

Un couvre-feu est proclamé de 20 heures à 6 heures du matin, dans la capitale et dans le tiers des provinces. Il est difficile de chiffrer le nombre des arrestations et des poursuites (500 ?). De l’aveu de nombreux observateurs, le massacre n’a rien réglé et le feu couve sous la cendre.

Cette « reprise en mains » fait le bonheur des investisseurs étrangers en leur garantissant, au moins pour un temps, une paix sociale. C’est le moment, comme nous l’avons dit, que Ford choisit pour des investissements massifs. Après tout, les économistes chiffrent déjà le coût de ces six mois de contestation et de destruction : 0,5 % du PIB.

Mais l’essentiel n’est pas là : la Thaïlande n’est qu’un élément parmi tous ces pays du Sud-Est asiatique soumis de façon identique à l’exploitation d’une force de travail à bas coût par le capital occidental sous la protection de régimes totalitaires. Tous se trouvent confrontés à une lutte de classe qui, pour prendre des formes différentes selon chaque pays, ne pose pas moins les limites de cette globalisation mondiale du capital ; c’est un des éléments de la crise, et cette résistance de classe rend ces limites infranchissables.

H. S.