Ci dessous un extrait d'un des meilleurs textes sur les évènements contre la Loi El Khomri. Cliquer sur le lien pour voir tout l' article (18 pages)

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"LE MONDE OU RIEN" Remarques sur l'agitation sociale en ...

lundi.am

(Ce texte a été écrit à l’intention de camarades latino-américains qui, du Mexique à l’Argentine, me demandent des éléments d’information et d’analyse sur l’agitation en France. Ce qui explique que beaucoup de précisions y soient formulées qui n’ont évidemment pas raison d’être pour des camarades français.)

 

« LE MONDE OU RIEN » Remarques sur l’agitation sociale en France au printemps 2016

par Alèssi Dell’Umbria

paru dans lundimatin#70, le 29 août 2016

Alèssi Dell’ Umbria est l’auteur entre autres d’une Histoire universelle de Marseille, De l’an mil à l’an deux mille (Agone, 2006) et de C’est de la racaille ? Eh bien, j’en suis ! À propos de la révolte de l’automne 2005 (L’Échappée, 2006). Sollicité par des amis latino-américains, il a rédigé à leur attention une analyse de la situation politique française.

(Ce texte a été écrit à l’intention de camarades latino-américains qui, du Mexique à l’Argentine, me demandent des éléments d’information et d’analyse sur l’agitation en France. Ce qui explique que beaucoup de précisions y soient formulées qui n’ont évidemment pas raison d’être pour des camarades français.)

"Le confort est la pire chose qui puisse arriver à un mouvement social, et c’est ce qui a accablé l’insurrection de Gezi. Pour qu’un mouvement reste en mouvement, il faut que quelque chose d’insupportable continue de le démanger, jour et nuit. Si rien ne vous gêne, si au contraire vous commencez à prendre vos aises, vous allez vous arrêter, et c’est normal ; le besoin de repères, de stabilité, est naturel. Or, se révolter, c’est être prêts à lutter contre ses propres besoins naturels. Pour se révolter, il faut se sentir fort mais démuni, démuni mais fort. L’inconfort est la seule force qui nous incitera à aller de l’avant."
Kenan Görgün, Rebellion Park.

L’agitation a commencé en mars contre un projet de loi sur le travail, dite loi El Khomri du nom de la ministre du Travail. "La controverse suscitée par la loi sur le travail dérive vers une crise idéologique et un rejet du système dans son ensemble" selon une note interne du Service Central du Renseignement Territorial en date du 28 avril, jour où se produisirent quelques-unes des manifestations les plus dures. "Contre la loi travail et son monde" disaient certaines banderoles... Cette loi arrive aussi après une longue série de mesures gouvernementales en rupture flagrante avec les promesses de campagne électorale de François Hollande, candidat du Parti Socialiste élu président de la République au printemps 2012... Elle a finalement été adoptée le 21 juillet, après que le Premier ministre Manuel Valls ait eu recours, pour la troisième fois dans cette affaire, à l’article 49.3 de la Constitution, qui permet une adoption sans vote parlementaire. Elle a été publiée au Journal Officiel le 9 août. Reste à voir si les décrets d’application verront le jour...

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La loi El Khomri fait partie de ces mesures législatives qui font date. En France, nous vivons la fin de tout le cycle ouvert par le pacte stalino-gaulliste de la Libération. La notion de contrat entre le capital et le travail, qui fondait ce pacte, et assurait à la main d’oeuvre le bénéfice de certaines protections sociales dans le cadre de son exploitation, est à présent caduque. L’institutionnalisation des syndicats, après l’abandon définitif de toute référence à un saut qualitatif (la fameuse "grève générale insurrectionnelle" prônée par le syndicalisme révolutionnaire de jadis), installait ceux-ci dans un rôle de co-gestionnaires de la force de travail au sein du capitalisme, ce qui allait fonctionner durant toute la période fordiste, les syndicats disposant alors d’une capacité de négociation inédite. Celle-ci ne suffisait pas toujours à empêcher des grèves sauvages dans l’industrie fordiste des années 1970, qui pouvaient exprimer parfois un véritable refus du travail. Mais pour l’essentiel, en France les luttes ouvrières restèrent contenues par ce cadre syndical, qui fut si souvent débordé dans certains pays voisins...

Dans cette régulation des conflits, des protagonistes aux intérêts opposés se retrouvaient indissolublement liés. L’opposition du travail et du capital ne devait jamais se transformer en contradiction, sous peine que les conflits sociaux ne débouchent sur un conflit politique comme cela se produisit en 1968... L’opposition pouvait prendre des formes aiguës, mais qui devaient toujours se résoudre de façon contractuelle, par des accords de branche (le modèle restant les accords de Grenelle qui, fin mai 1968, devaient court-circuiter la grève générale sauvage qui paralysait le pays). Cette dynamique conflit-négociation entre le capital et le travail, qui fonctionnait dans le cadre d’un marché intérieur et d’une monnaie nationale, entra doublement en crise : d’abord avec le déclin du système fordiste qui commença en France à la fin des années 1970, et ensuite avec la constitution du marché unique européen. L’instauration de la zone euro aura marqué la sortie irréversible du capitalisme hors du cadre étatique-national, avec la subordination du marché intérieur aux règles d’un marché commun et aux impératifs d’une monnaie supranationale.

Il n’existe d’économie que politique. L’économie n’est pas une catégorie du monde, comme le sont l’argent, la marchandise, le salariat et le capital : l’économie n’est que la pensée bourgeoise et bureaucratique sur le monde. Mais pour s’exercer, cette pensée nécessite un champ d’application -ou plutôt, c’est l’apparition d’un tel champ qui nécessite un certain type d’expertise qui fonctionne ensuite comme discours dominant. L’économie politique est née historiquement avec la constitution de l’État-nation, qui instaura un champ de gouvernance traversé par une tension entre l’intérieur et l’extérieur du marché qu’il s’agissait de réguler. Mais à présent la gouvernance a été transférée vers des institutions internationales qui constituent le véritable pouvoir politique, FMI, Banque Mondiale, OMC sans oublier évidemment l’Union Européenne. La tension entre pouvoir et richesse, qui déterminait toute l’activité de l’État, s’est donc déplacée et s’exerce désormais selon d’autres paramètres que ceux de l’économie politique classique -celle qui s’étendait de l’école mercantiliste jusqu’à Keynes. Les gouvernements n’ont d’autre voie que de se raccrocher aux dictats de la gouvernance mondiale : finiront-ils par signer les accords de libre échange transatlantique, qui les déposséderont encore plus de leurs prérogatives ? Probablement, puisqu’il en va de "la croissance" et de "l’emploi"...

 

Le 22 septembre, deux étudiants boulonnais sont convoqués au Tribunal de Grande Instance pour leur action lors des mobilisations contre la “ Loi Travail ”.

Le 18 octobre ce sera le tour d’une camarade de Calais investie de longue date en solidarité avec les sans-papiers.

Ces trois personnes, comme des dizaines d'autres partout sur le territoire : ouvriers, étudiants, chômeurs, précaires, lycéens... affronteront dans les semaines à venir la justice d'un système qui n'a plus à offrir qu'une réponse policière et judiciaire à la désolation sociale qu'il répand partout sur la planète.

Demain, ce sera peut-être le tour de n’importe lequel d’entre nous. Soyons nombreux à nous rassembler lors de ces deux dates afin de montrer à l’Etat que ces camarades ne sont pas seuls, que nous ne sommes pas seuls. La solidarité est notre arme.

 

Boulogne-sur-mer le 12/09/2016