Paru dans Echanges N°157

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Quand on tente de voir clair dans ce qui se passe en Chine, avec le peu d’informations directes dont on dispose, on doit tenir compte non seulement de la censure pesante, des manipulations de l’information, des rivalités des clans du Parti, des interférences étrangères et de la subjectivité des informateurs. C’est dire que le texte qui suit est tout sauf précis et exact mais qu’il tente imparfaitement une approche des faits, et, à partir de ce que l’on peut trouver ainsi dans les médias, une analyse de la situation économique, politique et sociale.

Tant de contrevérités ont été énoncées dans tous les milieux politiques sur la « révolte de Wukan », en 2011 puis en 2016, qu’il nous a paru souhaitable de tenter de démêler quelle était l’exacte situation des différents protagonistes. Nous sommes bien conscients des limites de cette tentative pour les raisons que nous avons exposées ci-dessus et dont nous assumons la marge d’erreur qu’elle peut comporter. A l’échelle de la Chine (près de 1,4 milliard d’habitants), Wukan n’est qu’un bien petit village de 13 000 habitants, sur la côte est du Guangdong. Autrefois, les habitants y vivaient de la pêche et de l’agriculture, mais la nécessaire expansion de la province fait de l’expropriation des terres agricoles un objectif incontournable. Avec l’expansion de toute la zone du delta de la rivière des Perles (DRP, fraction de la province du Guangdong qui s’étend jusqu’à Hongkong) qui devient particulièrement encombrée, le petit port de pêche peut permettre de décongestionner les ports de commerce existants : le transfert de l’occupation du sol ne concerne pas seulement le port, mais toutes les infrastructures et toutes installations qu’accompagne un tel développement.

Une bonne partie des fréquents conflits dans la Chine actuelle touchent le monde paysan, non dans la propriété du sol mais dans son utilisation. Malgré différentes réformes, le régime foncier y est toujours caractérisé par l’absence de propriété privée du sol. Pour l’essentiel, il reste basé sur deux modes de propriété, établis à l’époque de la constitution de l’Etat maoïste. L’un est fondé sur la propriété d’Etat qui seul a le pouvoir d‘en disposer. L’autre est fondé sur les propriétés collectives. Les pouvoirs locaux – essentiellement l’unité territoriale (essentiellement la commune) peut décider de l’attribution de leur utilisation. Personne ne peut vendre ou acheter la terre. Par contre, en fonction de l’étendue de leurs pouvoirs respectifs, les autorités locales peuvent en autoriser et en distribuer l’usage. L’accélération du développement capitaliste d’Etat pose le problème aigu de l’éviction des occupants primaires, paysans ou autres villageois et d’un transfert de l’utilisation des terres au profit de toutes les implantations nécessaires à ce développement. De cette façon, ce processus d’éviction des paysans des terres se rattache au processus fondamental du capital qui, par tous moyens violents (Grande-Bretagne, URSS) ou progressifs, transfère les producteurs de la période économique antérieure (paysans, artisans et auxiliaires divers) et les fait devenir des prolétaires producteurs de plus-value. Ce transfert doit être pris au sens le plus large, c’est-à-dire en y incluant des opérations spéculatives qui n’ont guère à voir avec l’industrie (opérations immobilières, centres de loisirs divers, etc.). S’y ajoutent, dans les protestations locales, les nuisances de proximité causées par les pollutions diverses d’implantions industrielles voisines.

Ce type d’expropriation d’occupants de terres par le capital pour une implantation quelconque n’est pas particulier à la Chine. On le retrouve partout dans le monde avec des formes juridiques diverses permettant de passer outre les règles de protection de la propriété privée, avec le concours de l’Etat ; des recours et résistances, soit juridiques soit d’action directe sont toujours possibles pour faire annuler, modifier, bloquer les projets concernés. Mais généralement la « puissance publique » finit par triompher. En Chine, des affrontements de cette nature sont innombrables, à la démesure du développement économique, mais seuls les plus sérieux entraînant des réactions importantes franchissent les barrières des médias et de la censure. Fin 2011, 80 000 incidents concernant le foncier avaient été recensés au cours des dix années précédentes. Habituellement, les autorités provinciales ou le pouvoir central envoient des émissaires autorisés qui règlent le problème par quelques concessions, par des paiements supplémentaires, par des sanctions ­diverses et parfois l’arrestation des responsables locaux ; souvent, avant ces règlements, la répression a pu s’abattre sur les protestataires avec l’intervention violente de la police et des arrestations, le règlement final pouvant comporter la libération de ces protestataires emprisonnés.

Il faut être très attentif dans l’analyse portant sur la nature réelle de ces conflits. Le schéma habituel, classique sous le capital, c’est cette éviction des paysans de « leur » terre, en fait de leur seul moyen de subsistance, et la mutation des travailleurs vivant de l’agriculture (paysans, artisans, compagnons et ouvriers agricoles) en ouvriers industriels. Si un tel schéma peut être encore valable pour certaines régions reculées de Chine, ce type de mutation ne s’applique plus dans les régions (pas seulement côtières) ayant connu un développement industriel au cours des cinquante dernières années. L’affaire de Wukan est le parfait exemple de la nature complexe des conflits qui peuvent surgir à propos de la terre dans une région qui, depuis deux générations, a connu un développement économique exponentiel, et qui subit la dure loi de l’économie capitaliste moderne.

Le compagnon habituel de cet accaparement des terres pour ces diverses implantations capitalistes est une corruption d’un niveau inégalé. Pratiquement, tous les échelons du Parti communiste chinois (PCC) en bénéficient, et la prétendue lutte anticorruption proclamée par le président Xi Jinping, secrétaire général du PCC et président de la République, ne vise pas tant à la réduire qu’à éliminer quelque concurrent politique. (Sous des formes diverses, la famille Xi Jinping aurait accumulé une fortune de près de 400 millions d’euros en utilisant les paradis fiscaux, selon les révélations des « Panama Papers ». Ces révélations n’ont pourtant guère entamé le pouvoir du président.) La période actuelle se prête particulièrement bien à de telles opérations d’élimination d’un concurrent politique grâce à des accusations de corruption. En 2017, le puissant organe qui pratiquement contrôle directement et indirectement toute la politique économique et sociale et les instances du Parti et de gestion administrative, le Comité permanent du Bureau politique (une instance de sept membres dont le président est Xi Jinping) doit être presque totalement renouvelé. Touchés par la limite d’âge de 68 ans, cinq des membres du Comité permanent doivent le quitter et être remplacés : les jeux sont ouverts ; Xi Jinping doit choisir parmi les têtes du Parti, parmi lesquelles deux protagonistes de l’affaire de Wukan, Wang Yang et Hu Chunhua, font tout ce qu’ils peuvent pour démontrer à tous les membres du Parti qu’ils sont « à la hauteur », mais aussi qu’ils sont des fidèles de la politique de Xi Jinping.

 L’une des 22 provinces de Chine, le Guangdong, dans le Sud-Est du pays, compte 106 millions d’habitants sur 177 000 km² (deux fois plus d’habitants que la France sur une surface égale au tiers de ce pays). Souvent appelée « l’usine du monde », cette province doit accomplir une mutation industrielle, et passer des industries traditionnelles consommatrices de main-d’œuvre bon marché (textile, jouets, chaussures), menacées par les hausses de salaires (effet pervers du vieillissement de la population et de la lutte de classe) et les délocalisations, à des industries high-tech et aux services. Après un demi-siècle d’essor économique vertigineux, cette province est en passe de perdre son premier rang dans l’économie chinoise au profit du Jiangsu (bordant la ville de Shang­haï à l’ouest et au nord), et un plan de développement industriel « Remplacer les hommes par des robots » a été élaboré, que le tout-puissant secrétaire du Parti de la province est chargé de mettre en œuvre. Deux d’entre eux vont se succéder sans cette province : Wang Yang de 2007 à décembre 2012 et Hu Chunhua de 2012 jusqu’à ce jour.

Non seulement le Guangdong doit opérer cette mutation industrielle, mais l’ensemble : crise, hausse des salaires et fermetures d’entreprises délocalisées entretient une agitation sociale constante ; entre juin et août 2016, on a dénombré plus d’un conflit social par jour. La nécessité des restructurations conduit à une expansion économique par le développement de territoires nouveaux et c’est ce qui va provoquer le conflit de Wukan. La crise économique et ses conséquences sociales ont quelque peu malmené la sphère politique. Le développement non seulement de conflits sociaux divers mais aussi d’une opposition au sein du Parti communiste et dans des structures plus ou moins clandestines ; cette instabilité a conduit Xi Jinping à envoyer des directives dans toute la Chine pour renforcer les contrôles sociaux s’opposant fermement à la carte d’une libéralisation politique quelconque. Ce sont seulement des faits apparemment isolés qui témoignent des remous dans les hautes sphères du Parti. Par exemple, le « suicide » le 30 juin 2016 de Zhu Tiezhi (56 ans), le chef adjoint de la grande revue théorique du parti, Qiushi (recherche de la ­vérité) .

 A Wukan, pendant près de quarante ans, un petit groupe a exercé un contrôle total sur le village : ils fabriquaient les élections tous les trois ans pour s’assurer que leur pouvoir restait concentré dans leur cercle étroit. Ils sont au cœur des décisions et de la corruption lorsque s’installe la complexité capitaliste. En 2009, c’est pratiquement depuis longtemps chose faite dans laquelle il est difficile de démêler l’écheveau des intérêts, de la finance, de la corruption des membres du Parti tant au plan local que national. Comme partout en Chine, ce sont les responsables locaux du PCC qui vont tirer profit d’une nouvelle opération immobilière.

Le chef du village est accusé d’avoir détourné à son profit un terrain de plus de

200 ha (2 km², environ la superficie du 9e arrondissement de Paris). Et les villageois concernés n’ont pratiquement rien touché. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Il est difficile de situer la dimension de telles opérations qui, sans être nouvelles, restent dans le secret d’une collusion entre la municipalité tenue par le Parti et un trust immobilier d’un capitaliste de Hongkong, Harbour Industrial Development Corporation, qui aurait dépensé 110 millions de dollars pour utiliser des terres agricoles alors que chaque villageois concerné n’aurait reçu que 87 dollars. Cette collusion aurait commencé à la fin des années 1990 avec des résistances mais c’est la dernière opération, en 2009, qui a déclenché une opposition beaucoup plus importante. Ce grignotage des terres agricoles par le capital via les instances du Parti dure depuis plus de trente ans : ce n’est pas seulement cette dernière manipulation qui déclenche la révolte, mais une situation beaucoup plus complexe, pour une bonne part causée par la crise.

Le fait que le siège de Wukan par la police qui interviendra plus tard ait menacé rapidement la population d’être affamée en quelques jours confirme que ce n’était plus un « village paysan », au sens qu’il aurait été auto-suffisant, car presque toute la nourriture devait être achetée hors du village. La seule activité agricole de Wukan au moment des faits était l’aquaculture pratiquée par des entrepreneurs extérieurs au village auxquelles la collectivité louait des plots en mer. Le conflit ne pouvait être interprété en aucune façon comme une lutte de paysans contre l’expropriation de leur moyen essentiel de vie. Ce n’était pas non plus une simple dispute entre propriétaires sur la manière de tirer un profit d’un développement commercial. Comme Zhuang Liehong , un des « leaders » de la révolte, le mentionnera plus tard dans une interview, le déclin de l’activité industrielle dans le delta de la rivière des Perles avait fait revenir au village bien des jeunes au chômage qui tentaient de se lancer dans l’aquaculture ou qui vivaient temporairement aux crochets des vieux restés au pays. Le loyer qu’ils auraient pu percevoir de l’usage de la terre collective représentait un apport crucial dans leurs perspectives précaires pour conserver un standard de vie acceptable après qu’ils auraient épuisé les économies accumulées en deux générations de migrations. Ceci explique que tant de travailleurs qui œuvraient encore récemment dans le delta et qui auparavant n’accordaient guère d’intérêt aux affaires du village et ne se souciaient guère de la terre se précipitèrent à Wukan, risquant même leur vie à jouer un rôle actif dans une lutte qui n’avait rien à voir avec l’agriculture.

En 2009, un petit noyau de villageois – y compris un migrant cordonnier, Zhuang Liehong –veut mener une enquête sur ce qui est arrivé aux terres. Ils forment un groupe dénommé Ligue des jeunes patriotes au sang chaud de Wukan, impriment des cartes d’adhésion et jurent de « mener une vie morale, d’aimer [leur] pays et de combattre pour la démocratie et la justice ». On peut s’étonner de voir utiliser la fibre patriotique dans ces appels, tout comme on verra dans maintes manifestations d’opposants des forêts de drapeaux rouges du régime. L’explication peut être double. D’une part, bien que manifestant contre les autorités locales, il s’agit de ne pas paraître se distancier du Parti pour éviter le délit suprême d’attaque contre le régime. D’autre part, la révolte ne touchant que les cadres locaux, la fidélité au régime reste entière, avec l’espoir que les dirigeants nationaux sanctionneront ces exécutants locaux. Entre 2009 et mars 2011, les « Jeunes patriotes de Wukan » envoient au moins neuf pétitions à diverses autorité locales et de la province, qui restent toutes lettres mortes. Ils confectionnent et répandent des vidéos sur leurs investigations et pétitions, cherchent à obtenir le soutien de la population. En vain. Jusqu’en septembre 2011, la plupart des villageois n’avaient aucune idée de la manière dont se faisait l’accaparement des terres. L’exploitation agricole des terres ne concernait qu’à peine les ressources de la moitié de la population. De plus en plus une part importante de la population vivait des salaires gagnés par les migrants originaires de Wukan qui étaient partis se faire exploiter dans le delta de la rivière des Perles, à quelque 200 km de là. Quand l’économie de la province commença à décliner, une bonne partie des familles se tourna de nouveau vers le village d’origine et commença à se soucier du problème de l’accaparement des terres. Le 10 septembre 2011, ils purent voir qu’une équipe d’ouvriers du bâtiment commençait des travaux sur les terres agricoles aux portes même de Wukan. Les ouvriers déclarèrent qu’ils travaillaient pour Country Garden, un trust de l’immobilier qui avait acheté le terrain, le dernier et plus important morceau de terre agricole restant dans le village. Il s’agissait d’une ferme, Fengjian, et des terrains environnants ; les villageois s’aperçoivent que les bâtiments ont été saccagés pour empêcher toute occupation par les exploitants et ils font tout pour ameuter la population, bloquant les routes avoisinantes, ce qui entraîne l’intervention de la police.

Le lendemain, quelques douzaines de villageois marchent vers les bureaux du gouvernement du district, à cinq kilomètres, brandissant des bannières blanches, signe de mort en Chine. Personne ne voulant les recevoir, ils commencent à bloquer les routes, attaquent les bâtiments et vandalisent un site industriel proche. La police intervient et arrête. Le lendemain des centaines de villageois s’en prennent au commissariat local avec des armes de fortune. La police des émeutes et des hommes de main blessent nombre de manifestants.

Les villageois élisent un Conseil provisoire de Wukan qui, le 23 septembre, demande à négocier avec les autorités régionales la question des terres. Le gouvernement du district demande aux villageois de désigner treize délégués pour négocier leurs revendications. Le 21 novembre, puis le 3 décembre, plus de 5 000 villageois manifestent à Wukan.

Après deux mois de palabres, aucun progrès n’a été enregistré, mais le gouvernement du district annonce ce même 3 décembre que le conflit est « en passe d’être résolu ». Le même jour la police arrête Zhuang Liehong, qui a fait circuler par tract diffusé dans les boîtes à lettres un manifeste qui devient la pierre angulaire du mouvement. Les villageois répondent à cette arrestation en kidnappant plusieurs officiels pour les détenir jusqu’à la libération de Zhuang Liehong. Le 9 décembre les autorités du district de Shanwei, dont dépend Wukan, interviennent. Ils annoncent qu’ils ont limogé deux dirigeants du Parti de Wukan, gelé temporairement le transfert des terres à Contry Garden, mais que le conseil du village est totalement illégal. Le même jour, cependant, plusieurs délégués de Wukan sont kidnappés par des policiers en civil. Deux jours plus tard, l’un des prisonniers (Xue Jinbo, un boucher de 43 ans) meurt dans les locaux de la police. Un policier responsable déclare qu’il a été terrassé par une crise cardiaque ; la famille n’est pas autorisée à voir son corps mais pense qu’il a été torturé. Les jours suivants, comme la nouvelle de ce meurtre se répand, la révolte éclate ; les villageois chassent les officiels et les flics du village bloquent toutes les routes permettant de communiquer avec l’extérieur. Le 14 décembre, un millier de policiers font le siège de Wukan, coupent l’eau et l’électricité et refusent de laisser passer toute marchandise. Les villageois parviennent quand même à communiquer avec l’extérieur.

Le 17 décembre, le conseil « illégal » remet aux autorités une liste de revendications, essentiellement la restitution des terres à leurs occupants initiaux. Le 19 décembre le secrétaire régional du Parti annonce une négociation à ce sujet, mais elle ne concerne que 0,06 % des terres accaparées du village. Les deux dirigeants du Parti du village, qui ont dû prendre la fuite, sont expulsés du Parti mais les emprisonnés ne sont pas libérés et une marche sur la ville de Shanwei (dont, rappelons-le, dépend administrativement Wukan) est projetée.

Finalement, le 21 décembre 2011 le vice-secrétaire de la province, Zhu Minguo, émissaire du secrétaire du PCC pour la province Wang Yang, se déplace à Wukan pour rencontrer Lin Zulian, 70 ans, hommes d’affaires à la retraite, membre du Parti promu leader de la rébellion. Zhu Minguo promet de relâcher les prisonniers, accepte l’élection démocratique d’un nouveau comité de village et de faciliter les négociations concernant les terres. La police se retire, toutes les barricades sont démantelées. Lin Zulian est désigné comme nouveau secrétaire du parti à Wukan et les villageois organiseront indépendamment l’élection d’un nouveau comité de village à bulletins secrets pour le 3 mars 2012, Lin Zulian en restant obligatoirement le président. Trois autres élections sont prévues, qui désigneront les 100 membres d’une sorte d’assemblée populaire contrôlant le comité ainsi élu. Le 11 février, 6 500 villageois de Wukan élisent 107 de ces représentants, parmi eux la fille du villageois assassiné par les policiers. D’après un témoin étranger, l’élection n’a pas montré d’intervention ouverte ou secrète du Parti communiste.

Ce qui se passe à Wukan a été et est totalement ignoré par les médias nationaux, mais il n’en est pas de même au niveau du Guangdong. Au contraire, tout y est décrit dans le détail et pratiquement les contestataires d’affaires similaires sont encouragés à se lancer dans ces pratiques « démocratiques », ce qui ne manque pas de s’amorcer, timidement à cause des résistances du Parti, mais cela déborde aussi hors de la province. L’homme derrière ce changement radical des pratiques habituelles du Parti dans la solution de toute contestation est Wang Yang, chef de file du courant libéral dans le Parti, favorable au recul du secteur public, nommé secrétaire du Parti dans cette province en novembre 2007. Il doit résoudre la crise économique et ses conséquences sociales particulièrement aiguës dans cette province hyperindustrialisée, et joue son avenir politique dans la course au comité permanent du Parti en refusant l’intervention accrue de l’Etat et en prétendant nettoyer encore plus les écuries d’Augias de la corruption dans le Parti, heurtant ainsi de front les intérêts des clans locaux du PCC.

Le nouveau comité de Wukan ne réussit pas à récupérer plus d’un quart des terres accaparées parce que la plus grande partie de celles-ci, cédées abusivement à des compagnies privées, avaient déjà été utilisées comme garantie pour des prêts bancaires consentis à des fins spéculatives à ces accapareurs : il était impossible de détricoter tout l’édifice immobilier, industriel ou commercial édifié à partir de ces cessions illégales. En outre, quand plus d’une centaine de villageois furent convoqués par les représentants démocratiquement élus pour discuter de ce que deviendrait leurs terres en 2012, la plupart d’entre eux votèrent pour ne pas rendre ces terres à leur fonction d’origine, la production agricole, mais pour la poursuite des plans spéculatifs déjà en place. La seule différence avec la situation actuelle était de toucher une part égale de la location de ces terres, ce qu’ils étaient théoriquement déjà en droit de percevoir antérieurement. L’agriculture avait été abandonnée des années auparavant sur ces terres, sauf pour les jardins entretenus par les vieux. La plus grande partie des jeunes passaient presque tout leur temps dans la zone industrielle et urbanisée du delta de la rivière des Perles, travaillant pour des salaires ou gérant une petite boutique ; bien peu travaillaient réellement dans le secteur de Wukan dans les hôtels ou les usines construits sur leurs terres occupées par le ­capital.

Le retour des villageois des zones urbaines pour participer à cette lutte rurale et la participation à cette lutte de migrants agricoles installés àWukan en provenance de provinces pauvres voisines fit que les divisions habituelles, qui limitent le potentiel explosif de telles révoltes paysannes, n’existaient plus. Cette caractéristique fit que la révolte de Wukan « mit le feu à la plaine », inspira et encouragea au moins trois révoltes similaires dans des villages ou villes du Guangdong et même, semble-t-il, dans d’autres provinces. Si, par crainte d’une répression plus violente, les villageois de Wukan s’interdirent d’appeler à s’unir avec d’autres luttes rurales, le fait est qu’ils y pensèrent et en discutèrent, montrant par là le potentiel de solidarité concrète entre les luttes rurales et urbaines. Il y avait là un grand risque que toute la hiérarchie du Parti, à commencer par son leader Xi Jinping, ne pouvait accepter.

 La riposte ne se fit pas attendre. Dans la lutte pour le pouvoir à la tête du Parti communiste, Xi Jinping a finalement consolidé sa mainmise sur l’appareil, et amorcé une reprise en mains que la crise et ses conséquences sociales rendent d’autant plus nécessaire. En décembre 2012, Wang Yang est démis de ses fonctions dans le Guangdong et envoyé exercer la même fonction dans une autre province chinoise, la Mongolie intérieure (il disparaît aussi de la liste des possibles membres du Bureau politique). Il est remplacé par Hu Chunhua, qui va faire tout rentrer dans l’ordre du Parti, avec les méthodes habituelles de la manipulation politique et de la répression. Il pouvait s’appuyer sur la désillusion des villageois de voir que la pratique « démocratique » ne pouvait répondre à aucune des revendications sur la terre. Un villageois peut déclarer en février 2013 : « On a viré les officiels corrompus pour que nos terres nous soient retournées, mais nous n’avons rien reçu et le nouveau comité de village ne nous a donné aucune explication. » Il est évident que le comité ne peut pas restituer les droits des villageois sur les terres à cause des situations juridiques complexes déjà signalées mais ne veut pas aller au-delà, ce qui supposerait une véritable rupture avec le régime et la promesse d’une répression de grande ampleur.

Lin Zulian, qui fut le leader accepté à la fois par le secrétaire du Parti Wang Yan et par les villageois, exprime sa désillusion : « Je suis vieux. Je ne peux résister à la pression et remplir tous les espoirs qu’ils ont pu avoir. Je n’ai rien gagné dans une telle campagne. Je n’aurais pas dû y prendre part. La démocratie est quelque chose à laquelle chacun doit aspirer mais sa mise en pratique doit être graduelle et il doit y avoir un environnement qui la rend possible. On ne peut pas la laisser survenir brusquement. » Il ajoutait que les villageois n’étaient pas très clairs sur leurs droits réels, exigeant par exemple que le comité révèle tous les détails des contrats qu’il pouvait signer. Dans cette situation, certains des villageois pensaient, eux, aller au-delà : ils parlaient de virer par la violence tous les occupants des terres et de démolir tout ce qui avait été construit dessus. La situation à Wukan n’en est pas moins inquiétante pour le contrôle social, car elle ne représente pas un incident isolé : le rapport pour 2013 de l’Académie chinoise des sciences sociales évalue à 100 000 le nombre des protestations impliquant plus de 100 participants, plus de la moitié de ces protestations concernant la confiscation des terres ou la démolition d’immeubles pour assurer le développement économique. Pour ne citer qu’un seul exemple ; dans un village proche de Wukan, Shangpu, le même scénario qu’à Wukan vient de se reproduire, en 2016, avec la même révolte contre la dévolution quasi clandestine de terres à un groupe industriel et la même répression violente pour étouffer toute tentative de mise en place d’un comité indépendant du Parti.

 Peu à peu le nouveau secrétaire du Parti, Hu Chunhua, tisse sa toile pour redresser la situation à Wukan et rétablir la mainmise du PCC contre les tendances de gestion plus ou moins autonome du village. La situation à Wukan devient de plus en plus tendue et les signes prémonitoires d’une « liquidation » du mouvement se précisent. Tout cela va se concrétiser début 2014. D’un côté, le secrétariat local du Parti est renforcé avec la réinstallation des responsables chassés en 2011, d’un autre côté de nouvelles élections sont annoncées pour le conseil de gestion du village pour remplacer l’ancien. On ne sait trop ce que veut Lin Zulian mais, malgré son âge avancé (70 ans) et ses désillusions, il reste fidèle au Parti et, ayant promis de « travailler avec le nouveau comité pour renforcer les règles du parti », il lui est fait la promesse que de toute façon il restera à la tête du nouveau comité. Sage précaution de l’organisation locale du Parti, étant donné la popularité de Lin Zulian. Les élections du 11 mai 2014 sont complètement truquées, hors de tout contrôle des villageois, et le nouveau comité est entièrement dominé par le Parti.

La situation peut sembler alors, tout au long de 2015, quelque peu stabilisée, mais rien ne se produit quant à la dévolution des terres. Au contraire, les édiles du Parti rétablis dans leur pouvoir local peuvent continuer à tramer les manœuvres plus ou moins secrètes quant aux terres. Les villageois, désorientés, sont de plus en plus divisés quant aux solutions pratiques pour parvenir à leurs fins qui restent la restitution des terres. Lin Zulian finit par se lasser de couvrir tout ce qu’il a combattu antérieurement et, alors que la coupe déborde, rompt le contrat tacite qui le maintenait à la tête du comité. Passant par-dessus la tête du comité local, même inféodé au Parti, les autorités de Shanwei ont arbitrairement attribué une terre de Wukan

– 110 000 m² – à un promoteur immobilier, Hua Hui Real Estate, sans en référer à quiconque à Wukan. Pour Lin Zulian, c’en est trop. En décembre 2015, il adresse plusieurs lettres au promoteur, dont il ne reçoit que des réponses évasives. De guerre lasse, le 2 mars 2016, il publie une lettre ouverte dans laquelle il dénonce la corruption dans le transfert des terres « volées par le pouvoir, l’argent et les gangsters », et peu de temps après appelle les villageois à une manifestation de protestation pour le 18 juin.

Ce même 18 juin 2016, Lin est arrêté lors d’un raid nocturne violent à son domicile et, interrogé pendant douze heures sans relâche et sans ménagement, finit par craquer et par s’avouer « coupable » de corruption, accusation fallacieuse imaginée par le Parti. Cette « confession » est immédiatement diffusée sur les médias. Mais personne n’est dupe à Wukan où, le 26 juin, des milliers de villageois manifestent (toujours avec une forêt de drapeaux rouges chinois et affirmant leur soutien au Parti) réclamant toujours les terres et la libération de Lin Zulian. Plusieurs douzaines de villageois poursuivent les officiels du Parti qui doivent se barricader dans une école. La police intervient avec la dernière violence.

Le 8 septembre Lin Zulian, ayant plaidé coupable, est condamné pour corruption à trois ans et un mois de prison et à une amende de 200 000 yuan. Condamnation confirmée en appel le 20 octobre, bien que Lin Zulian ait rétracté ses « aveux » obtenus sous la ­violence policière.

A Wukan, les manifestations de soutien à Lin et pour les terres sont quasi quotidiennes, ce qui motive une répression massive. Le 13 septembre, plus de 1 000 policiers débarquent de nuit dans le village, envahissent les habitations, cassent, fouillent, et dans la journée la révolte éclate de nouveau à Wukan, avec les affrontements habituels et plus de dix arrestations. Le village est pratiquement sous occupation policière permanente. Depuis, les manifestations à Wukan restent récurrentes mais sporadiques, et pour le moment la reprise en mains est effective malgré toutes les résistances, car rien n’a été fait pour la repossession des terres spoliées et cette spoliation peut continuer en toute ­impunité.

Cette « reprise en mains » par un pouvoir fort relativement à la dévolution des terres apparaît aussi bien nécessaire pour l’avenir des campagnes chinoises. L’agriculture chinoise se trouve face à deux problèmes essentiels qui obèrent l’alimentation de la population : d’une part le vieillissement de la population, qui fait que les terres attribuées à tel ou tel sont délaissées, d’autre part et pour cette même raison, le morcellement de millions de petites parcelles qui ne sont plus cultivées comme autrefois. D’où un impératif de réforme pour accroître la production agricole ; les tentatives antérieures pour répondre à ce problème ont toutes échoué. L’objectif cette fois est de constituer de grandes fermes, par une concentration qui permettrait une agriculture industrialisée. Est ainsi envisagée la constitution de grandes fermes édifiées après un contrat entre le comité de village (le seul en principe habilité à disposer des terres du village) et une entreprise unique qui exploiterait la totalité des terres du village ; le contrat comporterait une garantie d’emploi et de salaire aux villageois qui ne conserveraient que leur jardin privatif. La mise en œuvre d’un tel plan entraînera bien des résistances et la reprise en mains des résistances actuelles dans les campagnes devient une étape cruciale. D’où l’importance de l’isolement et de la normalisation de Wukan.

Quelle leçon tirer de la révolte de Wukan ?

Par-delà les revendications premières et ce que le contexte a pu faire apparaître, ce sont les ambitions réelles et les perspectives que cette révolte a pu exprimer qui peuvent donner la dimension révélatrice de la contestation en Chine.

Il ne faut pas s’attacher seulement à l’étroite limite de la revendication, ou à ces manifestations patriotiques ou d’affirmation de fidélité au Parti dont nous avons souligné l’ambiguïté. L’Histoire nous apprend par de nombreux exemples que des événements de grande ampleur, voire révolutionnaires, sont partis de revendications élémentaires bien terre à terre, qu’elles ont pu emprunter au départ les sentiers battus des idéologies de la domination sociale, pour les contredire dans l’action et prendre conscience de leur démesure dans la répression brutale du système

Le fait que les villageois aient pensé qu’une assemblée « démocratiquement élue » et le collectif en émanant auraient pu constituer une forme de gestion de leurs intérêts contre la domination du Parti allait-il au-delà du plan local et constitue-t-il une contestation globale du système ? Le fait qu’à différentes reprises, la violence ait percé contre les personnes et symboles qui représentaient la domination du Parti communiste exprimait-il une radicalité, plus qu’un ras-le-bol de l’inefficacité de ce qui avait été fait jusqu’alors ? Il est difficile de le dire d’autant plus que le mouvement a toujours hésité entre d’une part l’espoir d’une solution venant des autorités supérieures et d’autre part des tendances autogestionnaires plus ou moins radicales (il ne semble pas y avoir eu d’affirmation d’une indépendance totale de tout pouvoir). Il est difficile de le dire car l’intervention des mêmes autorités a prévenu l’extension de la contestation d’abord par la répression, puis par l’intégration, puis par une formule mixte intégration-répression, puis jusqu’à aujourd’hui par la répression. C’est la seule dynamique dans l’extension d’un mouvement qui en modifie les perspectives et les ambitions politiques. Sous cet angle, le mouvement n’a pratiquement jamais atteint un stade plus large et a finalement stagné dans l’impossibilité d’une solution locale. Le pouvoir central du PCC était bien conscient du danger potentiel et de la dynamique que représentait une extension (même limitée au départ) de ce type de contestation foncière et les quelques révoltes style Wukan ont été réprimées brutalement.

Wukan peut apparaître comme une étape positive d’on ne sait quel avenir émancipateur, car de tels mouvements ne sont plus à part du fait qu’ils se rattachent à la terre, mais font partie des résistances globales au système ; ils émanent, malgré les apparences, de prolétaires laissés pour compte par le ­système.

H. S.

Sources. L’ensemble de cet article se réfère à une masse de documents sur la Chine et la révolte de Wukan. Plutôt que d’utiliser le système habituel des notes de bas de page, nous avons préféré citer les plus importants de ces documents auxquels nous avons emprunté. Chacun disposant d’Internet pourra s’y référer mais nous pouvons en adresser copie, par courrier électronique ou traditionnel, à qui en fera la demande. Précisons que la plupart de ces documents sont en anglais.

u « Wukan municipal election, 2012 » Wikipedia, 3 mars 2012, avec liens vers d’autres articles

u « Wang Yang, l'étoile montante du Parti communiste chinois », Le Monde, 13 août 2012

u « Wukan : Citizens Fight to Keep Land / Human Rights in China », de Paul Mooney, 18 décembre 2012 (www.hrichina.org/en/crf/article/6454)

u « The New Hu in Town », The Diplomat, 20 décembre 2012 (http://thediplomat.com)

u « Wukan democracy leaves village divided », South China Morning Post, 15 février 2103 (http://www.scmp.com/news/china/article/1150517)

u « Filmmakers View : Wukan, hope and reality », Lynn Lee, 2014 (http://www.aljazeera.com/ programmes/specialseries/2015/02/wukan-votes-150225163032470.html)

u « Wukan: new election, same old story », Stanley Luhman, Wall Street Journal, 27 mars 2014

(http://blogs.wsj.com/chinarealtime/)

u « Wukan votes in new election amid fears of government pressure » Yan Fan, RFA’s Mandarin Service, 31 mars 2014 (http://www.rfa.org/ english/news/china/wukan-03312014153648.html)

u « Cleaning the welfare fields. Rural struggles in China since 1959» Chuang, n°1 , 2016 (http://chuangcn .org /journal/one/gleaning-the-welfare-fields/)

u « Xi Jinping, ou l’épuration permanente », Brice Pedroletti

et FrançoisBougon, Le Monde, 28 avril 2016

u « Xi’s China : The rise of party politics » Tom Mitchell, Financial Times, 26/7/2016 (https://www.ft.com/content/57371736-4b69-11e6-88c5-db83e98a590a)

u « Guangdong struggles to keep top spot as China’s economic powerhouse while Jiangsu closes in », South China Morning Post, 24 janvier 2016 (http://www.scmp.com/news/china/policies-politics/article/1904755/)

u « Hopes for democracy crushed in the Chinese rebel village of Wukan », James Pomfret, Reuters, 1er juillet 2016 (http://www.reuters.com/article/us-china-wukan-idUSKCN0ZG3A4)

u « En Chine, la délicate mutation de l’usine du monde », Le Monde, 1er septembre 2016

u « Chinese censors are blocking all information about a bloody crackdown in a fishing village in Guangdong », Isabella Steger, Reuters,14 septembre 2016 (http://qz.com/781276/)

u Sur la Chine, Echanges a publié des articles et brochures. Parmi les brochures récentes, toujours disponibles : La Chine débarque dans l'UE ; La Question syndicale en Chine.

On peut se reporter à l’ouvrage de Bruno Astarian Luttes de classes dans la Chine des réformes (1978-2009) (éd. Acratie).

u On peut aussi retrouver une partie des remous dans les hautes sphères du Parti communiste chinois dans la polémique à propos de l'ouvrage La Commune de Shanghaï, ouvrage qui, à notre avis, a été destiné à justifier la reprise en mains et le durcissement de la répression (« Sur la commune de Shanghaï », Echanges n° 153 [automne 2015]).