Paru dans Echanges N°157

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On comprendra que nous ne donnions pas de précisions sur l’origine de ce texte qui vient d’Ukraine, en langue anglaise. Il nous a paru intéressant de le communiquer, malgré ses quelques imprécisions, en raison du peu d’informations sur ce sujet.

Il n’a jamais été facile d’être un travailleur ordinaire en Russie ou en Union soviétique. Dans le « Paradis des travailleurs », les travailleurs se sont toujours trouvés au bas de l’échelle. Antérieurement, ils étaient paysans ou serfs et ne possédaient ni terres ni droits. Les serfs comptaient pour un tiers environ de la population russe ou pour environ la moitié de la paysannerie. Le servage remontait à 1649 et à l’introduction d’un code de loi du Tsar qui conférait au propriétaire terrien une autorité totale pour contrôler de la vie et le travail des serfs qui vivaient sur ses terres ; y compris le pouvoir de leur interdire de partir ailleurs.

En 1861, Alexandre II proclama sa Déclaration d’émancipation qui proposait les 17 lois émancipant les serfs de Russie. Alexandre annonça l’abolition du servage personnel et autorisa tous les paysans à acheter de la terre à leurs propriétaires. L’Etat avancerait l’argent aux propriétaires et le récupérerait auprès des paysans en quarante-neuf annuités connues sous le nom de paiements de rachat. Les paysans et leurs enfants durent financer leur propre émancipation. A l’époque de l’émancipation des serfs, la Russie comptait soixante-sept millions d’habitants. Vingt-trois millions de serfs appartenaient à 103 000 propriétaires terriens. Les inspecteurs du Tsar évaluèrent les terres arables que la paysannerie émancipée devait louer ou acheter au double de leur valeur réelle (342 millions de roubles au lieu de 180 millions) ; les serfs récemment émancipés découvrirent qu’en devenant des hommes libres, ils s’étaient désespérément endettés. Leurs enfants héritèrent de leurs dettes.

La collectivisation

Après la guerre civile russe, les Bolcheviks s’emparèrent de l’ancien Etat russe. Dans la nouvelle Union soviétique, la plupart des terres appartenant aux anciens serfs furent reprises sous le contrôle de l’Etat au cours d’un processus de collectivisation. Dans des régions comme l’Ukraine, la collectivisation fut encore plus dévastatrice. Entre 1932 et 1934, le gouvernement soviétique s’engagea délibérément dans un programme génocidaire à l’encontre des Ukrainiens. En ukrainien, on l’appela l’ « Holodomor ».

L’Holodomor est la famine qui frappa l’Ukraine soviétique pendant la saison agricole de 1932-1933, tandis que d’autres famines dévastaient également plusieurs autres régions de l’URSS. L’Holodomor anéantit la population rurale de la République socialiste soviétique d’Ukraine, et on la considère comme l’une des plus grandes catastrophes nationales de l’histoire moderne de la nation ukrainienne. On estime le nombre total de victimes en Ukraine soviétique entre 7 millions et 7 millions et demi, bien que les médias avancent des chiffres beaucoup plus élevés lors de débats politiques.

Dès la fin de 1932, les Ukrainiens mouraient de faim par milliers. Les usines fermaient, les transports se raréfiaient et les champs n’étaient plus cultivés. La Guépéou construisit des barricades pour empêcher les paysans de s’enfuir ; il fallait des papiers spéciaux pour voyager. Tous les étrangers étaient interdits de séjour en Ukraine et les journalistes étrangers menacés d’arrestation immédiate.

Pendant cette famine, les autorités soviétiques continuèrent à exporter du blé tandis que les Ukrainiens mouraient de faim, étaient emprisonnés et exilés. Dès la fin de 1933, plus de 7 millions et demi d’Ukrainiens étaient morts, la plupart de faim ou de maladies associées.

Le système de travail soviétique

En Union soviétique, tous ceux qui ne travaillaient pas dans l’agriculture devinrent travailleurs de l’Etat-employeur ; un Etat qui accordait plus d’importance à la production qu’aux droits des travailleurs. A cause de la révolution, la Russie était passée du néo-féodalisme au communisme sans passer par le pluralisme économique. C’est la principale faiblesse de l’histoire économique russe, dans laquelle un parti fort ou un groupe domine un Etat faible. Le Parti communiste usait de son contrôle politique pour superviser les fonctions d’une bureaucratie d’Etat parallèle. Sa faiblesse fondamentale fut de substituer les buts du parti à l’efficacité du système. Le contrôle administratif centralisé du système dépendait de personnes qui n’avaient aucune expérience en la matière et la taille même du pays qu’ils gouvernaient ralentissait et déformait les informations qui leur parvenaient.

L’un des facteurs d’échec de cette structure fut sa méthode de stimulation. On récompensait la réalisation des tâches, des projets et des instructions venus d’en haut, quelle que soit leur utilité ou leur pertinence locale. S’il fallait choisir entre se conformer aux exigences et aux quotas ou être efficace et respecter les règles locales, les fonctionnaires choisissaient la première solution.

Il était fréquent qu’on amène des « travailleurs de choc » (udarniki), des gens qui travaillaient extrêmement rapidement, pour fixer le temps de travail nécessaire à une tâche ou dans un atelier. Ces udarniki travaillaient à la limite de leurs forces pendant quelques jours, afin que leur cadence devienne la norme pour tous les autres travailleurs dans un avenir prévisible. Au bout de quelques jours, on les emmenait ailleurs où ils recommençaient. Les travailleurs ordinaires étaient incapables de se conformer aux quotas basés sur leur cadence de travail abusive.

En 1935, on instaura une pratique encore plus étrange lorsque Aleksei Grigorievich Stakhanov réussit à extraire 102 tonnes de charbon en moins de six heures de travail (14 fois son quota). Les communistes instaurèrent un Mouvement stakhanoviste qui fit des émules dans toute la Russie. Les communistes ne tardèrent pas à encourager le Mouvement stakhanoviste par le biais de « l’émulation socialiste » qui produisit des dvukhsotniki (des travailleurs capables de remplir deux fois leur quota en un seul quart) et même des tysyachniki (travailleurs capables de remplir dix fois leur quota en un seul quart). Après la mort de Staline, on dénonça le caractère frauduleux de cette folie, mais elle trouve encore un écho dans les entreprises en Russie.

Les planificateurs et les directeurs d’usines à tous les niveaux voyaient très clairement que l’efficacité soviétique n’était qu’une mascarade, mais on maintint la fiction car les conséquences de l’échec étaient très graves pour les responsables.

Les syndicats soviétiques

Dans le système soviétique, les travailleurs n’avaient pas le droit de s’engager dans une action politique indépendante, et leurs syndicats constituaient l’un des moyens de les en empêcher. Les syndicats soviétiques faisaient partie de l’appareil de l’Etat et du Parti. Les syndicats officiels fonctionnaient en tant que branches du gouvernement. Leur devoir principal consistait à s’assurer de l’exécution des divers « Plans ». C’étaient des « courroies de transmission » entre le gouvernement et les travailleurs. La nomenklatura choisissait leurs chefs et leur fonction première consistait à améliorer la productivité du travail et non à promouvoir les intérêts des travailleurs. Puisque en théorie l’Etat appartenait à la classe ouvrière, ses intérêts étaient intrinsèquement identiques à ceux de l’Etat. Les travailleurs ne pouvaient pas se mettre en grève car c’était faire grève contre eux-mêmes.

Dans le système soviétique et les autres systèmes communistes, les syndicats ne jouaient pas le même rôle qu’à l’Ouest. Les syndicats soviétiques étaient très nettement liés à l’Etat. C’étaient des corps organisés par le gouvernement, contrôlés par l’Etat, qui remplissaient une « double fonction ». Ils avaient une fonction de gestion et d’administration et étaient également chargés de protéger et de défendre les intérêts des travailleurs. Ils étaient conçus à la fois pour représenter les travailleurs et pour accroître la productivité. Les syndicats contrôlaient le logement, les crèches, la santé, l’accès aux lieux de villégiature, de loisirs et lieux culturels et, non moins important, les fonds de la sécurité sociale et des retraites (1).

La classe ouvrière soviétique avait conclu un accord tacite par lequel elle troquait sa sécurité collective contre sa docilité politique, un « contrat social ». Selon ce contrat, le régime promettait le plein emploi pérenne, la modération et la stabilité des prix des produits de première nécessité, un large éventail de services sociaux gratuits (crèches, hôpitaux, écoles, etc.) et une politique salariale égalitaire. En échange de la sécurité économique collective, les travailleurs acceptaient le monopole du Parti pour représenter leurs intérêts, acquiesçait à l’économie centralisée et planifiée ainsi qu’aux diktats du système autoritaire. L’érosion de ce contrat social au cours de la période soviétique tardive aboutit à un système dans lequel les valeurs partagées régressèrent. L’absence de consensus ou d’une tradition de débat sur ce qu’une société ou un gouvernement devrait ou ne devrait pas faire entraîna une hausse dramatique de l’agitation ouvrière et de l’activisme politique (2).

Les syndicats étaient organisés sur une base industrielle par opposition à une base prenant en compte les branches de métiers. Quinze syndicats industriels étaient affiliés à l’organisation syndicale centralisée, le Conseil central des syndicats de l’Union des Républiques socialistes soviétiques (CCS­ URSS, ou VZSPS). L’Etat accordait à ces syndicats un monopole dans leurs branches industrielles respectives. Ce type d’organisation permettait un contrôle maximal du Parti et excluait tout choix de la part des syndiqués. Le CCSURSS était dirigé par de hauts fonctionnaires du Parti ; Alexandre Chélépine (1918-1994), ancien directeur du KGB de 1958 à 1961, devint le dirigeant du CCS­ URSS. Le contrôle du mouvement ouvrier était essentiel pour que le Parti ait la mainmise sur le gouvernement et l’économie.

Cette rupture du « contrat social », ainsi que la fracture entre les travailleurs ordinaires et les fonctionnaires des structures syndicales, furent des facteurs importants dans l’échec des réformes de Gorbatchev. Le meilleur exemple est peut-être la grève des mineurs de 1989. En Union soviétique, les mines de charbon du Donbass en Ukraine avaient toujours été une source de désaccord. Les conditions de travail y étaient effroyables, les statistiques de la sécurité encore pires, et les conditions de vie primitives. Le semblant d’ouverture de la « glasnost » et de la « peres­ troïka » conduisit ces mineurs à chercher à améliorer leurs conditions de vie par le biais de leurs syndicats officiels. Ces syndicats se déclarèrent impuissants et reprochèrent aux travailleurs leur tentative d’organisation hors des structures syndicales établies.

Le dix-neuvième Congrès des syndicats du CCSURSS (octobre 1990) décentralisa la structure syndicale et transforma le CCS­ URSS en une fédération plus souple : la Confédération générale des Syndicats de l’URSS (VKP) sous la direction de Vladimir Shcherbakov. Néanmoins, les travailleurs s’agitèrent de plus en plus. On estime qu’il y eut environ 2 000 grèves en 1988 et 1989, y compris la grève nationale des mineurs de juillet 1989, et une perte de 7 millions de journées de travail. Les grèves s’intensifiaient et duraient plus longtemps, elles surgissaient partout en 1989 – les syndicats officiels étaient totalement dépassés et de nouveaux syndicats alternatifs (des comités de grève à l’origine) se créaient, principalement dans les régions riches en charbon du Donbass (Ukraine), de Karanganda (Kazakhstan), du Kouzbass (Russie), et de Vorkouta (République de Komi en Russie). Les chauffeurs de bus, les travailleurs des chemins de fer,

les métallurgistes, les contrôleurs aériens, et d’autres, se mirent aussi en grève. Ces grèves furent précipitées par des modifications dans les règles du travail et de la compensation, accompagnées d’une réduction du niveau de vie. Les travailleurs étaient pénalisés par des réductions de primes si leur équipement était obsolète et détérioré, si leurs contributions étaient insuffisantes et s’il y avait des retards d’acheminement des produits (3).

En 1991, la vieille fédération syndicale fut dissoute, et ses syndicats affiliés en créèrent une nouvelle, la Fédération des syndicats indépendants (FSIR). Elle se dit indépendante pour souligner son autonomie par rapport au Parti communiste, et Eltsine l’interdit ultérieurement cette même année. La FSIR était la seule organisation nationale de masse, à l’exception de l’armée, qui ait survécu à la transition du socialisme, mais elle n’était pas la seule nouvelle organisation de travailleurs.

Suite à la répression contre des dirigeants de l’Association des syndicats libres, les travailleurs dissidents ouvrirent leur syndicat à une large variété de métiers. Ils formèrent l’Association interprofessionnelle libre des travailleurs (SMOT), qui tenta de faire reconnaître son droit de représentation des travailleurs de l’industrie soviétique sur la scène internationale. En août 1979, le KGB arrêta trois des membres les plus en vue de la direction du SMOT, Vladimir Borissov, Albina Iakoreva et Nicolas Nikitine, accusés de hooliganisme et de résistance lors de leur arrestation. Il s’ensuivit une vague de protestations de la part des syndicats de l’Ouest. En effet, Borissov avait été invité par George Meany de l’AFL-CIO pour s’adresser au Congrès du syndicat, mais les autorités refusèrent de lui accorder un visa.

Le dirigeant de l’US Machinist Union (IAM, syndicat des mécaniciens)] Bill Winspisinger, annula la visite qu’il projetait en URSS à cause de l’arrestation des dirigeants du SMOT. D’autres syndicalistes annulèrent ou retardèrent leur visite pour la même ­ raison.

La FNPR

La FNPR fut créée en 1990, un an avant la dissolution de l’URSS. Après cette rupture et à l’exception de l’armée, la FNPR fut l’une des quelques institutions nationales qui conservèrent leur pouvoir et leurs fonctions, ce qui impliquait les débours liés aux fonds de sécurité sociale, le droit de contester et d’opposer un veto au renvoi des travailleurs, ainsi que les déductions automatiques, ou les prélèvements, liés aux salaires.

La FNPR continua à fonctionner à la manière des syndicats de la période soviétique. Ses membres étaient aussi bien des travailleurs que des dirigeants, et il était fréquent que l’agitation sociale vise le gouvernement plutôt que les employeurs, dans le but de préserver une économie de marché dirigée, par opposition au système de libre marché.

En 1992, Boris Eltsine instaura la Commission tripartite pour la régulation des relations sociales. La FNPR se vit accorder 9 sièges sur 14 au conseil d’administration, et le gouvernement ne tarda pas à désigner ce syndicat comme son partenaire social principal, lui conférant un statut préférentiel par rapport aux autres syndicats.

Mais pendant la crise politique russe du 3 octobre 1993, la FNPR, sous la direction d’Igor Klochkov, se trompa de camp. Klochkov appela à défendre la Maison Blanche de Russie pour soutenir Alexandre Routskoï, le Soviet suprême et le Congrès des Soviets illégalement dissous. Il y eut peu de réactions de la part des travailleurs, et les conséquences ne se firent pas attendre. Le 28 septembre, après le passage de leur motion de soutien à Routskoï, Eltsine fit passer le jour même un décret présidentiel privant le syndicat de son pouvoir de distribuer les fonds de l’assurance et des autres prestations sociales. Après la victoire de Eltsine lors de la partie de bras de fer à la Maison Blanche, parce que le syndicat était menacé de ne plus pouvoir procéder aux prélèvements salariaux obligatoires, Klochkov fut rapidement démis de ses fonctions. Mikhail Chmakov le remplaça le 11 octobre. Bien que le contrôle des fonds de la sécurité sociale soviétique revînt au ministère du travail, il y eut en réalité peu de changement dans l’administration.

En 1998, une grave crise financière frappa la Russie, la FNPR entra à nouveau en conflit avec Eltsine en appelant à sa démission dans une lettre ouverte. Le syndicat lui préférait Evgueni Primakov (1929-2015), le premier ministre déchu, ainsi que la coalition Otechestvo (La Patrie). Ce soutien semble toutefois avoir été relativement faible, car les syndicats régionaux avaient leurs propres positions et intérêts, Vladimir Poutine fut nommé premier ministre et, quatre mois plus tard, président en exercice. En 2001, Poutine introduisit un nouveau code du travail à la Douma. Tous les syndicats sauf un y étaient fortement opposés. De même, dans un discours du 9 juillet à l’Assemblée fédérale, Poutine déclara qu’il n’était plus nécessaire que les syndicats s’occupent de la distribution des prestations sociales. Poutine s’engagea dans une politique de répression à l’encontre des organisations ouvrières qui se poursuit actuellement.

Il existe aujourd’hui deux types de syndicats en Russie : les syndicats « officiels » affiliés à la FNPR héritée du régime soviétique, et les syndicats soi-disant libres ou alternatifs, qui n’appartiennent pas à la FNPR. A maints égards, les syndicats libres diffèrent des syndicats officiels, y compris par la nature de leur militantisme et leur idéologie basée sur le conflit, par leur manière de mobiliser et d’organiser les travailleurs à la base, et par les ressources économiques qu’ils utilisent. On peut aujourd’hui dire que deux méthodes différentes de représentation des intérêts des travailleurs coexistent au niveau de l’entreprise. La première est la méthode distributive basée sur la coopération entre l’employeur et le syndicat, plus caractéristique des syndicats « officiels ». La seconde est la méthode protestataire qui se concentre sur la défense des droits des travailleurs, l’affrontement avec l’employeur, qu’appliquent les syndicats « libres ». Si les syndicats officiels continuent à dominer le secteur syndical, depuis quelques années ils sont confrontés à une concurrence accrue de la part des organisations alternatives.

Le nouveau code du travail antisyndical de Poutine, basé sur le modèle tripartite de dialogue social, a consolidé l’exclusion institutionnelle des syndicats libres du système qui régit les relations entre le capital et le travail et ne laisse à ces organisations pratiquement aucune possibilité d’action légale. Toutefois, selon des observateurs indépendants, on constate ces dernières années une augmentation du nombre total et de l’intensité des actions officieuses. Le contrôle rigoureux que l’Etat exerce sur les syndicats russes s’est quelque peu relâché, mais au niveau des tribunaux et non au niveau du gouvernement.

Le tribunal constitutionnel de la République fédérale a défendu le droit des syndicats à définir leur structure organisationnelle de manière indépendante. Le 24 octobre 2013, elle a rendu son jugement sur la conformité de la loi fédérale sur les syndicats à l’article 3 de la Constitution. Cette délibération avait pour cause les plaintes déposées par le syndicat russe du gaz, de la construction et du pétrole et par le syndicat russe des travailleurs des services et des services publics qui défendaient leur droit à l’existence en dehors de la fédération nationale. En 2010, les syndicats non reconnus introduisirent un certain nombre d’amendements dans leurs statuts afin de préserver leur capacité statutaire à créer des structures unitaires et autres organisations syndicales interrégionales, territoriales (municipales, intermunicipales, et citadines), fusionnées, basées sur le district ou la région – une organisation de base et un regroupement des syndicats.

Etat actuel du syndicalisme russe

Eltsine a joué un rôle décisif dans la modernisation de la législation du travail russe. Cette législation existe à la fois au niveau fédéral et régional ; il y a 83 régions en Russie. Bien que l’on trouve certains aspects des droits des salariés et des devoirs des employeurs dans un certain nombre des statuts du pays, le code du travail de la Fédération de Russie (code du travail russe) promulgué fin 2001, tel qu’il a été amendé, inclut nombre des règlements principaux du pays. Les autres législations qui régissent l’emploi sont la Constitution russe, et les lois fédérales afférentes à certaines questions concernant l’emploi, tels les syndicats et les travailleurs étrangers.

En vertu de sa Constitution et de son code du travail, la Russie interdit la discrimination à l’encontre des postulants et des salariés en fonction de leur race, de leur sexe, de la couleur de leur peau, de leur nationalité, de leur langue, de leur origine, de leur statut social, de leur âge, de leur domiciliation, de leurs croyances religieuses, de leurs convictions politiques de leur appartenance ou non-appartenance à des associations publiques, et des facteurs qui ne relèvent pas de leur compétence professionnelle. En outre, le code du travail déclare que les individus qui pensent avoir fait l’objet d’une discrimination peuvent faire appel aux tribunaux ou aux organismes de l’inspection fédérale du travail afin d’obtenir le rétablissement de leurs droits, y compris « une compensation et un redressement en cas de pertes matérielles » ainsi que des dommages moraux. En juillet 2013, la Russie a promulgué une nouvelle loi fédérale interdisant spécifiquement les offres d’emploi mentionnant des exigences susceptibles d’être discriminatoires parce que basées sur la race, la couleur de la peau, le genre ou d’autres catégories que cette nouvelle loi assujettit à des amendes.

En Russie, les employeurs doivent établir un dossier pour chacun de leurs salariés, ce qu’on appelle des livrets de travail ou d’emploi. Ces livrets sont tenus afin de documenter l’historique intégral de l’emploi d’un salarié. On les utilise pour plusieurs raisons, y compris pour permettre au gouvernement russe de calculer les droits d’un salarié à des prestations sociales lorsqu’il a pris sa retraite. Lorsqu’un salarié quitte son emploi, l’employeur est tenu de produire ce livret le jour de son départ et, sur requête écrite du salarié, de produire des copies des documents concernant son emploi.

Tous les contrats de travail sont des contrats individuels entre l’employeur et le salarié. Le code du travail russe exige un contrat de travail écrit, ainsi que deux copies de cet accord. Chaque copie doit être signée par les deux parties, l’une d’elles est remise au salarié et l’autre reste chez l’employeur. En Russie, les termes et les conditions d’un contrat de travail ne peuvent être amendés qu’avec le consentement écrit des deux parties.

En outre, le code du travail préconise des dispositions spécifiques qui doivent inclure dans les contrats de travail : le nom du salarié ; la date d’entrée dans l’entreprise ; le nom du poste ; la profession ; les droits et les devoirs du salarié et ceux de l’employeur ; la description des conditions de travail ; les compensations ; les prestations pour les tâches dangereuses ; les heures de travail, de repos et les congés (s’ils sont différents des règles générales de l’employeur) ; le salaire ou les accords de salaire ; le type de sécurité sociale et ses conditions s’appliquant directement aux activités de travail. Il n’existe pas d’emploi à la demande en Russie ; les salariés signent aussi bien des CDI que des CDD et ne peuvent être licenciés que pour les motifs fixés par le code du travail. Comme beaucoup d’autres pays, la Russie préfère les CDI qui offrent la meilleure protection aux salariés. C’est la raison pour laquelle les CDD ne sont pas autorisés pour une période excédant cinq ans. Il faut cependant remarquer que ces règles ne reconnaissent pas la fonction des syndicats dans ce système.

En Union soviétique, les conventions collectives avaient été abolies en 1934 puisque les syndicats étaient subordonnés à l’appareil de l’Etat-parti. Il existait en Union soviétique une disposition théorique prévoyant de les réintroduire dans les entreprises industrielles en 1947 et de les codifier dans la loi sur les conventions collectives de 1984. Mais pendant la période soviétique, les conventions collectives n’avaient pas grand-chose à voir avec les termes et conditions d’emploi, qui étaient fixées centralement : elles étaient essentiellement un contrat par lequel les salariés s’engageaient à respecter la discipline de travail, à atteindre et à dépasser leurs quotas de production, et dans lequel la direction s’engageait à réaliser le plan social de développement de l’entreprise. La convention collective ne fixait pas le salaire, puisque les échelles de salaires et les salaires à la pièce étaient déterminés centralement, tandis que toute négociation sur son paiement était basée sur une négociation individuelle informelle entre les travailleurs et leurs responsables hiérarchiques directs. Ce n’est qu’après que les entreprises eurent acquis leur indépendance que la convention collective a pu devenir un instrument de régulation des termes et des conditions d’emploi dans l’entreprise. La loi sur les négociations et les conventions collectives de 1992 étendit la portée des conventions collectives et leur application à toutes les entreprises et organisations. La convention collective demeure toutefois essentiellement un document formel, surtout destiné à énumérer les droits et prestations déjà prescrits par la loi, ainsi que les points supplémentaires qu’impose la direction, et le syndicat réagit de « manière compréhensive » face au non-respect de l’accord, même quand celui-ci implique une grossière violation des obligations légales de la direction, par exemple celle de payer les salaires en temps voulu.

Les conséquences d’un retour graduel des principaux actifs des entreprises sous le contrôle de l’Etat (par les siloviki, par exemple) a encore réduit le rôle des syndicats dans les négociations collectives libres et la rédaction des contrats légalement contraignants entre les syndicats et les ­ employeurs.

Les syndicats « officiels », affiliés à la FNPR héritée de l’époque soviétique, et les soi-disant syndicats libres ou alternatifs qui n’appartiennent pas à la FNPR, ont une approche différente lorsqu’il s’agit de représenter les intérêts des travailleurs. Alors que la FNPR est profondément consciente que l’Etat a le pouvoir de lui retirer son immense empire de propriétés immobilières et de loisir que le syndicat a hérité du CCSURSS en 1991, ainsi que sa position en tant que nouvelle courroie de transmission de la politique économique à destination des travailleurs, elle cherche à atténuer l’agitation sociale plutôt qu’à représenter les intérêts des travailleurs. Les syndicats libres ou alternatifs qui n’appartiennent pas à la FNPR sont d’une nature plus militante et adhèrent à une idéologie basée sur le conflit et des méthodes de mobilisation et d’organisation à partir de la base. Mais leur pouvoir et leur importance sont en train de décliner dans le sillage de la forte récession économique.

Poutine s’est constamment montré hostile au mouvement social hors du cadre de la FNPR et s’est opposé aux tentatives des travailleurs organisés pour faire passer une loi à la Douma interdisant les agences de travail temporaire (embauche à court terme et travail précaire). Tous les syndicats russes, y compris la FNPR, ont fait pression sur la Douma dans ce but, mais Poutine et son parti Russie Unie ont réussi à l’empêcher de passer.

Bref, au cours de l’année écoulée, l’état déjà précaire de la représentation des intérêts (contrats, salaires, négociations, etc.) des travailleurs en Russie s’est considérablement aggravé. La gestion des droits des travailleurs (santé et sécurité, sécurité de l’emploi, procédure permettant aux travailleurs de présenter leurs revendications) est devenue une quête chimérique. Pour leur part, les travailleurs de Russie européenne croient encore qu’ils pourront un jour avoir les mêmes droits que les travailleurs de l’Europe de l’Ouest et de l’Est.

Le marché du travail russe

 

L’une des conséquences les plus sérieuses des sanctions qui pèsent sur les entreprises russes depuis que Poutine s’est aventuré en Crimée et que les prix du pétrole et du gaz ont chuté est la réaction des entreprises russes à ces crises. Les employeurs, en général sous contrat avec l’Etat russe, ont cessé de payer leurs salariés. Dans certains cas, les salaires sont versés avec plus de deux mois de retard. Ceci a entraîné une nouvelle vague de grèves dans toute la Russie que l’Etat s’est avéré ­ incapable de gérer.

A partir de 2006, il y a eu de nombreuses grèves sauvages. L’une des plus importantes a été celle de l’entreprise de construction automobile Ford. L’usine Ford de Vsevolojsk, en Russie, a un syndicat local fort et militant qui a organisé six grèves depuis 2006. Des centaines de travailleurs y ont participé, surtout des jeunes. Pendant la première semaine, l’usine a été complètement paralysée. Puis la direction a réussi à rétablir deux ou trois équipes en faisant appel à des travailleurs non syndiqués, des jaunes. Ceux-ci produisaient quotidiennement entre 50 et 60 voitures, loin des 300 que produit normalement l’usine, donc la grève a été très efficace et l’entreprise a perdu des millions de dollars.

En raison de difficultés financières, certains ont travaillé quelques jours puis se sont remis en grève, avec l’accord du comité de grève. C’est ainsi que la grève a pu durer aussi longtemps. Pendant toute la durée de la grève, le nombre réel de travailleurs en grève a tourné autour de 600 ou 750. Il y a également eu des actions de solidarité de la part des travailleurs en Allemagne, d’où la direction espérait importer en Russie des voitures supplémentaires pour compenser la chute de la production. La direction a réagi brutalement. Ford a annoncé qu’en vertu du code du travail russe, l’entreprise ne paierait pas les salaires pendant la grève puisque les syndicats n’avaient pas donné le préavis légal de dix jours. Et dans le but évident de diviser les travailleurs, ils ont ajouté que les travailleurs qui avaient voté contre la grève toucheraient les deux tiers de leur salaire. La grève a duré un mois. D’autres actions ont eu lieu en 2011 et 2014.

Il est désormais évident que l’Etat russe est incapable de financer ses obligations intérieures, même à Moscou où les médecins se sont engagés dans une grève prolongée (plus proche d’une grève du zèle). La réforme du secteur de la santé engagée l’an dernier a complètement déstabilisé la communauté médicale. Les projets qui ont filtré et prouvent que la municipalité avait l’intention de fermer 28 hôpitaux à Moscou et dans sa région, mettant au chômage plus de 7000 travailleurs du secteur de la santé, ont déclenché d’énormes manifestations de rue des médecins et des infirmières en novembre 2014. La grève a débuté le 24 mars 2015. C’était la première grève des hôpitaux de Moscou depuis celle des ambulanciers en 1993. Elle se poursuit sans qu’une solution soit en vue.

Vague ininterrompue de grèves et de pénuries

En Extrême-Orient, les enseignants se sont mis en grève. En Russie centrale, ce sont les salariés d’une entreprise métallurgique. A Saint-Pétersbourg, les travailleurs de l’automobile ont posé leurs outils. Et sur un site lointain de Sibérie, les ouvriers ont peint leurs revendications en lettres blanches géantes sur les toits de leurs dortoirs.

« Cher Poutine, V.V., » dit le message, « quatre mois sans salaires. »

Après des mois de frustration due à une économie qui croule sous le poids des sanctions internationales et de la chute des prix de l’énergie, tous les travailleurs russes commencent à protester contre les salaires impayés et se mettent en grève, premier retour de manivelle d’ampleur nationale contre les politiques économiques du président Vladimir V. Poutine. De nombreuses entreprises russes confrontées à une grave crise économique tentent d’éviter les licenciements pour limiter les indemnités. Ainsi, alors qu’on s’attend à une contraction de l’économie cette année et l’année prochaine, nombre de travailleurs ne sont pas payés et sont renvoyés des usines pour quelques jours de « vacances » qu’ils n’ont pas souhaitées.

Les salaires impayés, ou les arriérés de salaire, vieux fléau russe, s’élevaient, le 1er avril 2015, à 2,9 milliards de roubles (environ 56 millions de dollars) selon le service russe des statistiques. Cela représente une augmentation de 15 % par rapport à l’année précédente, mais les experts disent qu’elle ne rend pas compte de l’étendue des réductions de salaire des travailleurs mis involontairement au chômage partiel pendant le ralentissement. La presse régionale a décrit la grève des enseignants de fin avril – dans la province de Zabaïkal, mitoyenne avec la Chine – comme la première action de ce genre entreprise par les enseignants en Russie. La grève s’est poursuivie malgré les appels du gouverneur de la région pour que les enseignants travaillent sans salaire dans l’intérêt de la ­ patrie.

Dans les montagnes de l’Oural, les travailleurs de l’usine métallurgique de Kachkanarsk qui enrichit le vanadium, utilisé dans les alliages d’acier, se sont mis en grève du zèle en mars contre les licenciements.

Dans la ville voisine de Tcheliabinsk, la direction de l’usine de tracteurs, qui possède une riche histoire très documentée en tant que vitrine de l’industrie à l’époque communiste, a renvoyé les travailleurs chez eux en leur imposant un jour de congé par semaine, qu’ils passent vraisemblablement dans leurs appartements en hiver (4).

Une autre grève de longue durée, impliquant des ouvriers du bâtiment qui ne sont pas payés, est en cours sur le nouveau cosmodrome que l’on construit à Vostochny. Mais les dirigeants sont partis avec la caisse. La manifestation de ces travailleurs du bâtiment en Sibérie était d’autant plus remarquable qu’elle se produisait sur un site très prestigieux, le nouveau centre spatial national. C’est là, au fond d’une forêt de conifères sur un embranchement du Transsibérien, que les travailleurs coulaient du béton et montaient d’énormes hangars pour les fusées, longtemps après qu’on eut cessé de leur verser un salaire en décembre 2014. Salué par le président Poutine comme le plus gros projet de construction du pays, son budget est estimé à 300 milliards de roubles (5,8 milliards de dollars, 5,3 milliards d’euros).

Les travaux du cosmodrome ont commencé en 2012 dans cette région reculée de l’Amour, en Extrême-Orient. Depuis lors, 10 000 travailleurs ont construit 115 kilomètres (71 miles) de routes dans cette région immense et faiblement peuplée, ainsi que 125 kilomètres de chemin de fer et une ville prévue pour 25 000 habitants.

Mais à la même époque, la Russie a ouvert des dizaines d’enquêtes sur des détournements de fonds, obligeant Moscou à rallonger le budget et même à y déployer des étudiants pour que ce projet vital et hautement stratégique soit terminé en décembre.

Spetsstroi, l’agence chargée de ce projet, est une organisation d’Etat contrôlée par le ministère de la défense et de la sécurité. Poutine a été contraint d’annoncer que le premier lancement d’une fusée depuis le nouveau cosmodrome devra être retardé puisque le travail n’est pas terminé et que les ouvriers sont toujours en grève et leurs salaires impayés.

Une autre conséquence de l’activisme en hausse des travailleurs russes est l’emploi de Coréens du Nord dans toute la Russie extrême-orientale. Des dizaines de milliers d’ouvriers nord-coréens travaillent actuellement en Russie dans l’industrie du bâtiment, dans des conditions que les organisations humanitaires qualifient d’ « esclavage ». Fournir des travailleurs à des pays étrangers constitue l’une des rares sources de revenus d’une économie nord-coréenne fermée sur elle-même, et qui est confrontée à des risques de famine de masse. On rapporte que le président Kim Jong-un a renforcé les effectifs de travailleurs envoyés à l’étranger alors qu’il est l’objet de plusieurs sanctions internationales et redoute une pénurie alimentaire.

Selon le Département d’Etat américain, « le gouvernement nord-coréen envoie des travailleurs à l’étranger, y compris en Russie et en Chine, en signant des contrats bilatéraux avec des gouvernements étrangers », et il ajoute : « Ces travailleurs sont sous la menace de représailles de la part du gouvernement de Corée du Nord s’ils tentent de s’échapper ou de se plaindre à des tiers. Leurs salaires sont déposés sur des comptes contrôlés par le gouvernement nord-coréen, qui en garde la plus grande partie, sous prétexte de diverses contributions “volontaires” aux efforts du gouvernement (5) ».

Cette pénurie d’ouvriers du bâtiment prêts à travailler pour des salaires faibles ou inexistants a d’autres conséquences. Outre le cosmodrome, les Russes ont entrepris un gros projet de construction sur les sites de la Coupe du Monde de football de 2018. L’agence Associated Press (AP) rapporte qu’un législateur, Alexandre Khinshtein, a obtenu le soutien du service russe des prisons pour embaucher les prisonniers du pays à la construction de projets liés au tournoi de football. Cette initiative aiderait à réduire les coûts de la Coupe du Monde, car la Russie verse habituellement 300 euros par mois aux prisonniers pour chaque projet de travail. « Cela nous aidera dans ce sens que nous pourrons acquérir des matériaux de construction à un coût inférieur, » a déclaré Khinshtein à l’AP. « Et en outre, cela nous permettra de mettre les prisonniers au travail, ce qui est une très bonne chose. » On estime le budget total de la Coupe du Monde de 2018 à 638 milliards de roubles, soit plus de 12 milliards de dollars. Cependant, le rouble russe a perdu beaucoup de valeur par rapport au dollar depuis le début de 2014 à cause des sanctions internationales imposées au pays et de la chute du prix du pétrole.

La main-d’œuvre immigrée bat en retraite

Les millions de Kirghizes, d’Ouzbeks et de Tadjiks qui font marcher l’économie moscovite s’en vont. Il y a beaucoup de travailleurs immigrés à Moscou. Ils font tourner le bâtiment, déblaient la neige et conduisent les milliers de taxis sans licences qui reconduisent les Moscovites chez eux la nuit. Plus d’un million de ces travailleurs sont officiellement enregistrés par la ville, pour la plupart issus de l’ancienne Union Soviétique, et leur nombre réel est beaucoup plus élevé. Dans des pays comme le Tadjikistan, importante réserve de main-d’œuvre pour Moscou ; plus de la moitié du PIB provient de l’argent qu’ils envoient chez eux depuis la Russie.

La vie des immigrés est difficile. Leurs salaires sont bas, ils se heurtent à la discrimination et sont mal intégrés dans la société russe. Actuellement, leur vie est plus difficile que jamais. Le rouble est en chute libre, et à cause de la chute des prix du pétrole et des sanctions, la Banque Mondiale prédit que la Russie entrera en récession cette année. Par-dessus le marché, de nouvelles réglementations draconiennes amputent encore davantage les revenus des migrants et les amènent à repenser leur avenir. « Tout le monde s’en va. Les salaires sont bas, beaucoup d’entreprises les diminuent et d’autres licencient. »

Les citoyens des anciennes républiques soviétiques (hormis les pays baltes, la Géorgie et le Turkménistan) peuvent entrer en Russie sans visa. Mais un nouveau système, effectif depuis le 1er janvier 2016, exige que les travailleurs migrants achètent une « patente », ou permis de travail ; pour l’obtenir, ils doivent passer une visite médicale certifiant qu’ils ne sont pas contagieux, prendre une assurance médicale et présenter des papiers d’identité russes. Ils doivent également passer un test certifiant qu’ils connaissent la langue, la culture et l’histoire russes.

Les employeurs embauchent souvent des travailleurs migrants sous le manteau, mais ce nouveau système fait peser l’impôt principalement sur ces derniers. Ils doivent s’acquitter d’une cotisation mensuelle – essentiellement une avance sur impôt – pour que leur permis reste valable. A Moscou, elle coûte 4 000 roubles. C’est beaucoup pour un migrant qui gagne entre 20 000 et 25 000 roubles. Le prix du permis a aggravé une situation déjà difficile pour les travailleurs migrants, souvent confrontés à des employeurs, à des fonctionnaires et à des propriétaires malhonnêtes. Une consultation rapide des annonces de location à Moscou révèle que la plupart d’entre elles sont réservées aux Russes ou aux « Slaves ».

La réduction du nombre de ces travailleurs met l’économie moscovite sous pression. Dans la capitale, les secteurs du nettoyage, de la vente de produits de consommation rapide, et du bâtiment, sont particulièrement dépendants de la main-d’œuvre migrante. A mesure que la population vieillit, moins de personnes travailleront, et peu de Russes veulent des emplois qui échoient habituellement aux migrants. Dans l’ensemble, les sources de main-d’œuvre se contractent. Si l’on prend pour exemple les migrants qui travaillent dans le bâtiment, il est difficile de trouver rapidement des remplaçants. On estime localement que 40 % de ces migrants sont rentrés chez eux. Dans une certaine mesure, ils ont été remplacés par les Ukrainiens qui fuyaient l’Ukraine de l’Est, mais les chiffres diminuent tous les mois (6).

L’exode des Russes de l’Est

Depuis le krach de 2008, la Sibérie et la Russie extrême-orientale subissent une dépopulation massive. Cette évolution modifie non seulement l’équilibre des groupes ethniques qui y vivent – peu de non-Russes s’en vont, et nombre d’entre eux ont un taux de fertilité plus élevé que les Russes – mais également l’équilibre géopolitique de l’ensemble de la région, en raison de l’importance de la population chinoise et de l’implication croissante des entreprises chinoises en Sibérie et en Russie extrême-orientale.

La population totale à l’est du lac Baïkal a crû presque tout au long de la période soviétique, résultant parfois des migrations forcées – par le biais des repeuplements et du Goulag – et plus récemment par le biais de primes spéciales versées à ceux qui acceptaient d’y travailler. Ces deux facteurs ont également fait augmenter la proportion de Russes ethniques dans la région. En 1991, la population de la région s’élevait à 8,1 millions, avec une proportion plus importante de Russes ethniques que dans tout le reste de la Fédération de Russie. Mais avec la disparition de la contrainte et des subventions, les Russes ont commencé à partir en grand nombre. En 2003, la population totale était tombée à 6,6 millions, et la proportion de Russes ethniques avait aussi diminué.

Fin 2010, la situation semblait s’être stabilisée, mais actuellement la population recommencerait à partir à un rythme encore plus soutenu, la population totale tombant à 6 millions avec une proportion de Russes toujours plus réduite. De fait, les Russes en âge de travailler sont partis en si grand nombre que les entreprises et les agences gouvernementales qui veulent développer la région sont contraintes d’importer des travailleurs d’Asie centrale ou de Chine, ce qui pousse encore plus de Russes ethniques au départ et réduit leur nombre proportionnel. Si cette tendance se poursuit, il y aura moins de 5 millions de résidents en Russie extrême-orientale dès la fin de cette décennie, et dans de nombreuses régions, la proportion de Russes ethniques tombera à 50 % ou moins (7).

Alors, si la Russie veut faire passer un pipeline de pétrole ou de gaz en Chine, elle devra importer sous contrat des travailleurs chinois ou nord-coréens pour le construire. L’absence de main-d’œuvre disponible en Sibérie et en Extrême-Orient est un frein puissant pour la croissance russe. Les Russes ne partent pas seulement parce qu’il y a de meilleures offres de travail en Russie occidentale ; ils partent à cause de la dégradation dramatique des services dans la région, de la pénurie alimentaire et de la pénurie d’eau chaude. L’organisation de l’Union Soviétique reposait sur un principe essentiel, à savoir que l’Etat amènerait l’eau chaude et le chauffage dans tous les logements, qu’on pourrait se procurer de la nourriture sur le lieu de travail ainsi que sur le marché, et que tous auraient accès aux soins de santé. Les routes ont toujours été mauvaises et boueuses, donc rien n’a changé de ce côté. Aujourd’hui, il n’y a plus d’argent pour entretenir ces services publics dans la Russie rurale, plus d’entreprises d’Etat qui distribuent la nourriture, plus d’hôpitaux ni de cliniques bien dotés en médicaments et en médecins, et plus de chauffage assuré et abordable. En Sibérie, ce sont des conditions que l’on ne peut pas ­ négliger.

Les sanctions occidentales ont accéléré ce processus car la nourriture est très chère, il n’y a pas assez de médicaments et il est difficile de trouver de l’argent pour des réparations. Les Russes sont étranglés par les sanctions et ils ne semblent pas prêts d’être soulagés. Le ministre russe des finances, Anton Siluanov, a fait naître d’autres inquiétudes sur la santé de l’économie russe fin octobre, en déclarant qu’il n’était pas impossible que l’énorme fonds de réserve du pays soit totalement épuisé en 2016 si les prix du pétrole restent à leur niveau actuel. « Cela signifie que 2016 est la dernière année où nous pouvons dépenser nos réserves de cette manière. Ensuite, nous n’aurons plus de ressources de ce genre, » dit-il en guise d’avertissement. « Si les prix actuels du pétrole et les taux de change se maintiennent en l’état, si le prix du baril de pétrole est autour de 44 dollars pour l’Oural, et le taux de change du rouble de 62 roubles pour 1 dollar, nous pouvons envisager un déficit budgétaire de 900 milliards de roubles. Nous sommes réellement confrontés à ce risque, » a dit le ­ ministre (8).

Les médias gouvernementaux disent sans cesse que Moscou se préoccupe du développement de l’Extrême-Orient et suggèrent que les actions engagées ralentissent l’hémorragie démographique. Mais ce n’est pas le cas. En fait, les initiatives de Moscou gênent le développement de la région et poussent de plus en plus de gens à émigrer vers d’autres régions. Leur examen fournit trois exemples de cette politique contraire au but recherché :

– premièrement, les transports, tant à l’intérieur de la région qu’entre elle et la Russie européenne, sont désorganisés, ce qui empêche les gens d’y créer des entreprises et de les développer ;

– deuxièmement, il y a à présent si peu de travailleurs dans cette région que les investisseurs extérieurs doivent amener leur propre main-d’œuvre. Les entreprises étrangères ont l’habitude d’amener des travailleurs d’Asie centrale ou de Chine, ce qui pousse plus de Russes ethniques à partir ;

– et troisièmement, le soutien du gouvernement aux monopoles crée de véritables obstacles. Il est dorénavant moins coûteux pour une entreprise russe en Extrême-Orient d’acheter en Chine de l’électricité produite en Russie puis exportée que de l’acheter directement au même fournisseur en Russie. Voilà le genre de goulots d’étranglement que le pouvoir central crée dans de nombreux secteurs par son incapacité à satisfaire les besoins de la région, dit Yuri Krnov (9). Il conclut en observant qu’ « on peut parler tant qu’on veut du développement de l’Extrême-Orient, créer diverses administrations et institutions, et distribuer d’énormes sommes à divers bureaucrates et agences, mais rien ne changera » jusqu’à ce que Moscou se concentre sur les besoins des Russes en Russie extrême-orientale. Si le gouvernement ne le fait pas rapidement, la région pourrait finir par se vider complètement de Russes, et même ne plus faire partie du pays dans un proche avenir.

Conclusion

Cette situation n’augure rien de bon pour la stabilité de la Russie et pour son économie. Ce sont les travailleurs russes qui sont le plus durement touchés par le déclin de la Russie qui fragilise trop leurs syndicats pour qu’ils puissent améliorer leur vie. C’est un danger beaucoup plus important pour Poutine que ses ennemis extérieurs.

(traduit de l’anglais par A. G.)

NOTES

(1 ) Sue Davis, Trade Unions in Russia and Ukraine (Les syndicats en Russie et en Ukraine), 1985-1995, Palgrave, NY 20011.

(2) Op. cit.

(3) Walter Connor, The Accidental Proletariat ; et « The Soviet Working Class : Change and Its Political Impact », in Michael Paul Sachs et Jerry G. Pankhurst (ed), Understanding Soviet Society (Allen & Unwin, 1988).

(5) Sinha Shankar, Russia Using Thousands of North Korean “Slave Labour” in Construction Industry, IBT, 22 juillet 2015.

(6) Alec Luhn, « Pourquoi les migrants quittent-ils Moscou ? », Fondation Rockefeller, 8 juin 2015.

(7) Paul Goble, « Russian Flight from Russian Far East Again Increasing », EDM, 4 novembre 2015.

(8) Holly Ellyatt, « Russia’s Reserve Fund could run empty in 2016 », CNBC, 28 octobre 2015.

(9) Cité par Paul Goble, op. cit.

 

 Quelques compléments d’Echanges

Il y aurait eu, ces dernières années, quelque 250 actions de protestation ouvrières par an. Mais beaucoup plus en 2015, avec une extension de ces conflits de l’industrie vers le secteur des services, toujours autour des salaires impayés.

Habituellement, les mauvaises conditions de travail entraînaient un turnover important, mais aujourd’hui il n’y a aucun « meilleur emploi » disponible, tout le monde est à la même enseigne.

De nouvelles grèves ont éclaté en juillet sur le site de construction du Cosmodrome, toujours à cause du non-paiement des salaires par les sous-traitants.