Article de "Courant alternatif", mensuel anarcho-communiste n° 269 - avril 2017.

Etoile
On ne parle plus que d’ubérisation, d’économie digitale ou de capitalisme de plate-forme ... Quelles réalités se dissimulent derrières ces formules nébuleuses ? Le capitalisme serait-il entré dans une nouvelle phase de développement, celle de la prétendue “révolution numérique” ? En fait de bouleversement, nous assistons à l’accroissement et à l’aggravation de l’exploitation de la force de travail ; à l’éclatement de celle-ci en une multitudes de sous-conditions pires les unes que les autres.

C’est dans un contexte particulier pour l’économie mondiale qu’apparaît le capitalisme de plate-forme, celui d’une sur-accumulation de capitaux et d’une crise de la réalisation de la plus-value. Les moyens mis en œuvre pour contrecarrer cette tendance, qu’il s’agisse des ressorts déployés en Asie et en Amérique latine, de la ventilation de produits financiers tous azimuts ou encore de la spéculation foncière, se heurtent tous à leurs limites. Ils entretiennent à l’échelle de la planète une instabilité chronique autant politique qu’économique dont les populations endurent les effets à des degrés variables.
 

L’État, la technologie, la précarité

Plusieurs facteurs facilitent l’apparition et la diffusion de cette forme contemporaine d’exploitation de la force de travail. D’abord, l’expansion du numérique et de ses outils ainsi que des modes de relations sociales qu’il engendre au quotidien : le repli sur la sphère privée et domestique, la médiatisation des relations interpersonnelles ou collectives, la marchandisation des pratiques de sociabilité qui y échappaient encore ... Tout cela tend à brouiller les frontières temporelles établies auparavant entre d’un côté le travailleur et de l’autre le consommateur. Par le travail gratuit qu’il fournit dans certaines circonstances (caisses automatisées, cartes bleues, etc ...), ce dernier tend à devenir à son tour un producteur de plus-value. Les nouvelles formes de travail avec la précarité qui leur est associée doivent être interrogées pour ce qu’elles mettent en jeu aujourd’hui plutôt qu’être envisagées comme un simple retour vers le dix-neuvième siècle.

Vient ensuite la politique d’austérité et de désengagement des États doublées d’attaques répétées contre la protection sociale au nom de la relance par la croissance. C’est dans ce contexte que l’État va légaliser les pratiques courantes du travail informel et créer un appel d’air en direction d’une masse pléthorique de surnuméraires (1). Sur le fond, rien ne change. Il s’agit toujours d’une lutte autour du coût de la force de travail. C’est sur la forme qu’il convient dorénavant de s’interroger, en particulier sur la singularité de certaines de ces luttes dont les acteurs réclament à (re)devenir des salariés. Enfin, ces transformations technologiques contribuent à polariser l’emploi à ses deux extrémités : d’un coté une minorité de techniciens très qualifiés, de l’autre une masse croissante d’employés à la productivité relativement faible pour le système lui-même. Entre les deux, de nombreuses tâches intermédiaires sont désormais prises en charge par les outils informatiques. Mais là encore, contrairement à ce qui se dit, cette précarité n’est pas liée à la technologie car aucune technologie n’implique intrinsèquement la précarité, celle-ci est d’abord le résultat d’un rapport social.

A quel phénomène a-t-on affaire ?

L’ubérisation apparaît comme un phénomène relativement nouveau qui s’est rapidement propagé dans de nombreux domaines d’activité comme le commerce, le bâtiment, les transports et même l’éducation. Son cœur de cible, ce sont les services qui depuis 2013 représentent la moitié des emplois à l’échelle mondiale. En particulier ceux liés aux entreprises et à la personnes qui avec 52 millions d’emplois domestiques dans le monde laissent entrevoir de substantielles marges de progression (2).

Une fois encore, la nouveauté n’est qu’apparente. Depuis le début des années 90 certaines entreprises ont recherché et développé de nouvelles stratégies organisationnelles. L’appel à la sous-traitance, le recours en nombre à des travailleurs dit indépendants ne datent pas d’aujourd’hui et l’emploi atypique n’est pas l’apanage des “métiers du Web”. Dans quelques secteurs bien précis, comme celui de la téléphonie, le phénomène avait explosé bien avant. On pourrait même affirmer que l’ubérisation a toujours existé, du moins illégalement.

En fait, ce qui semble surprendre c’est la soudaineté et le retentissement qui accompagnent l’événement dont les effets, il est vrai, restent difficiles à évaluer à terme. Et quoi qu’en disent ses instigateurs, il demeure une forme tout ce qu’il y a de plus ordinaire et prédatrice de capitalisme.

Selon leur propre définition, ces entreprises sont des start-up de l’économie collaborative, du partage et de la connaissance. Leur fonction est de mette en relation des particuliers qui cherchent à échanger entre eux des services marchands ou non marchands. La rhétorique rappellerait presque celle des “Systèmes d’ Échanges Locaux de services”, les SEL, très à la mode il y a encore quelques années. En réalité, l’économie du partage est une jungle dans laquelle règne une concurrence débridée et où la propriété et le profit sont les seules valeurs qui ont court.

Autre imposture et non des moindre : pour être viables, ces start-up réputées être des sociétés innovantes, se doivent d’atteindre une masse critique grâce à une croissance aussi rapide qu’élargie de leur capital. Face à de grands groupes qui disposent d’une importante masse d’avoirs, seule l’exploitation violente de la force de travail afin de réaliser d’importants volumes de productions leur permettra d’y parvenir. La réponse ne s’est pas fait attendre. De Delhi à Paris en passant par New-York les grèves de chauffeurs Uber ont éclaté après que la commission prise par la compagnie sur leurs revenus soit passée en quelques semaines seulement de 10 à 20, puis 25 %

Le cas Uber

Penchons-nous sur le cas précis de l’entreprise Uber : sept ans après sa création et son entrée en bourse, elle n’aurait toujours pas gagné d’argent. Elle aurait même perdu plus de 4 milliards de dollars. Tout cela est impossible à vérifier mais la société tiendrait le coup grâce aux avances de ses financiers qui commencent à s’impatienter. Le miracle tiendrait d’avantage encore au fait que la start-up n’a jamais payé d’impôts, ni en France ni ailleurs, grâce à de classiques montages fiscaux. Depuis quelques mois, l’Urssaf poursuit la société pour “travail dissimulé” et “détournement de statut”. Les charges les plus lourdes pour Uber ne sont évidemment pas les salaires mais les dépenses de communication et de publicité. Elles devancent celles de l’investissement en recherche et développement. D’ailleurs Uber est propriétaire de son algorithme, c’est à dire du calculateur qui établit, impose et surveille dans les moindres détails les cadences de travail de ses chauffeurs. Coincé entre l’évaluation permanente de son donneur d’ordre et la notation du client qu’il sert, le travailleur ubérisé est en permanence à la merci de la sanction qui le conduira vers la porte de sortie.

Dernière péripétie en date, le conflit qui oppose Uber à Google. Elle est signifiante à plus d’un titre. Marchant sur les traces de leurs aînées, les start-up poursuivent la quête chimérique d’un capitalisme sans ouvrier. Cette fameuse anticipation “du coup d’après” que l’on attend toujours. Pour Uber, cela passe par le développement des véhicules sans chauffeur. Cette fois encore, Uber n’a pas trouvé la solution dans ses labos de recherche. La start-up s’est contentée de subtiliser les brevets au nez et à la barbe du concurrent. Comme quoi, les vieilles pratiques sont souvent les plus efficaces ... A plus d’un titre, la “révolution numérique” relève du mythe. Les gains de productivité promis n’existent pas, la relance qu’elle devait enclencher ne viendra pas.

Par contre, s’il est un domaine ou le secteur est efficace c’est dans la production du discours idéologique.

Devenir son propre patron !

Un patronat en position de force impose de fait ses conditions et son discours. Il diffuse son idéologie au travers d’un catéchisme rebattu sur la prétendue disparition des classes sociales et l’avènement de l’individu. Le pouvoir de l’idéologie c’est d’obtenir le consentement autour de notions prétendument acceptées et partagées par le plus grand nombre, le cas échéant en prétextant de leur caractère inéluctable ; on se souvient du slogan de Thatcher : “There is no alternative”. Dans le cas présent, l’économie collaborative s’offre comme la réponse aux attentes de salariés qui réclameraient à “travailler autrement”, à être “plus autonome” ... On sait les capitalistes passés maîtres dans l’art de récupérer, neutraliser et recycler des revendications disputant leur pouvoir. Ils nous livrent ici leur mouture du sujet postfordistes, flexibles et mobiles” des thèses d’un Négri dernière période. Ils transposent à leur profit la critique “artiste” et bohème pointée contre le travail salarié, celle de la précarité revendiquée.

En flattant la responsabilité et l’initiative personnelle, ils entretiennent une rhétorique libérale qui s’est d’abord construite contre les “perdants et les assistés” afin de diviser profondément et durablement le prolétariat. Il y a quelques années, la présidente du Medef déclarait : “« La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? ». La précarité obéirait pour le patronat à une loi naturelle dont on ne réchappe que par l’effort individuel et le renoncement à tout ce qui avait permis aux travailleurs d’échapper un tant soit peu et collectivement aux aléas de leur condition d’exploité. Cette idéologie de l’entrepreneuriat aux petits bras, celle du “se mettre à son compte” ne date pas d’aujourd’hui. Elle rôde autour du prolétariat depuis ses origines. Dans une période d’éclatement du collectif ouvrier, de la perte de ses repères, il n’est pas étonnant qu’elle refasse surface. A plus forte raison quand la marge de manœuvre n’existe pas. C’est ainsi que le patron d’Uber en France peut se vanter d’offrir une chance aux jeunes dont personne ne veut sur le marché du travail, en particulier à ceux issus de l’immigration.

Tous auto-entrepreneurs ?

Actuellement en France, il n’y a jamais eu autant de salariés : 86 %. Évidemment tous ces salariés ne sont pas des prolétaires. Selon les chiffres de la DARES l’emploi “atypique” sous ses multiples aspects représente désormais plus de 25 % des postes dans l’hexagone (3). Le phénomène apparaît peu visible car il touche d’abord les premiers licenciés quand la situation se dégrade. Il est toutefois en augmentation et on l’observe dans beaucoup de pays industrialisés. Par comparaison, le salariat ne représente dans le monde que la moitié des emplois et les formes de travail atypiques progressent partout. En Grande-Bretagne, depuis 2010, 44% des postes créés relèvent du régime des travailleurs indépendants. Aux États-Unis, les free-lance compteraient pour plus d’un tiers des effectifs.

Les nouveaux statuts de travailleurs indépendants comme celui de l’auto-entrepreneur ne permettent pas de vivre. S’ils ne paient rien jusqu’à un certain seuil, les auto-entrepreneurs en contre-partie ne gagnent rien. 90 % d’entre eux touchent moins que le SMIC tout en ne bénéficiant d’aucun des acquis sociaux d’un salarié. La fonction sert d’abord à maquiller les chiffres du chômage. C’est pour cette raison que des entreprises comme Uber ont tout de suite senti l’intérêt qu’elles pouvaient en retirer, laissant miroiter une porte de sortie à une frange de travailleurs sans perspective. Le travailleur indépendant sous statut d’auto-entrepreneur se retrouve en réalité sous une dépendance accrue, dans une relation de travail déguisée qui légalise cette vieille figure du “travail au noir”.

Luttes, composition de classe et revendications

Les luttes existent dans les secteurs ubérisés. Il y a celles qui ont été médiatisées comme le mouvement des chauffeurs de VTC à Paris. Il y en a d’autres qui le sont moins, comme celles des livreurs employés à Londres ou à Lyon par les sociétés Deliveroo, Foodora, Uber-Eats, Stuarts ... Elles sont d’autant plus intéressantes qu’elles éclatent là où on les attend le moins, là où les syndicats traditionnels ne sont pas présents. En France l’UNSA et la CFDT assument d’accompagner l’ubérisation des emplois en proposant de rattacher les chauffeurs de VTC au fameux “compte personnel d’activité” de la loi travail. Aux USA, les plate-formes ont préféré payer 84 millions de dollars aux chauffeurs qui réclamaient à devenir salariés plutôt que de céder sur le statut de travailleur indépendant. En Grande Bretagne, les luttes de travailleurs précaires se sont multipliées dans les services et ont obtenu gain de cause sur les salaires, les congés maladie et le remboursement des outils. Ceux de l’entreprise Deliveroo organisés dans le petit Syndicat des Travailleurs Indépendants de Grande Bretagne (IWGB) ont décroché une augmentation de 28 % de leur salaire. La particularité de ces luttes tient au fait qu’elles sont minoritaires et se déroulent en dehors de tout cadre légal prévu par le droit du travail. La plupart du temps, elles prennent l’aspect de grèves sauvages soutenues par de petits syndicats qui rappellent les méthodes des Woobblies. Elles mettent en action essentiellement des jeunes, étudiants pour la plupart, diplômés pour certains, pour qui le “job” censé n’être qu’occasionnel devient en définitive “le travail” et la principale source de revenu.

Dans un environnement individualisé et segmenté, il n’y a d’homogénéité ni dans les revendications, ni dans la manière de s’organiser ou de penser le rapport au travail. Pour beaucoup de ces travailleurs qui espèrent encore passer à autre chose, seule la paie justifie l’activité. Pour d’autres l’état d’esprit semble différent. Dans le témoignage que rapportent les livreurs à vélo organisés de Lyon, certains d’entre eux, bien que précaires, se font une idée précise de leur travail et se vivent comme des “professionnels” (4). Il souhaitent pérenniser leur métier et revendiquent un savoir faire. On peut retrouver ce phénomène chez certains types de salariés qui travaillent dans les grandes surfaces de produits sportifs ou culturels, par exemple. Depuis 2015, les livreurs lyonnais ont créé un club et ouvert un local pour s’organiser puisqu’ils n’ont droit ni au chômage, ni à la retraite, ne touchent aucune prime de risque et n’ont aucune couverture sociale en cas d’accident. Mais là encore il n’y a pas de consensus sur l’objectif à atteindre. Certains d’entre eux réclament un CDD ou un CDI, d’autres souhaitent rester auto-entrepreneur mais avec un statut qui serait plus encadré.

La généralisation de la sous-traitance, du travail précaire, de l’intérim et de la flexibilité isolent les individus et entravent l’apparition d’un sentiment d’appartenance collective. Pourtant apparaît un nouveau monde ouvrier. Il ne forme pas un tout homogène, sa composition évolue en permanence, dans le temps et l’espace au gré des évolutions techniques, des crises économiques et des restructurations, des conflits sociaux et politiques. S’il reste invisible aux yeux de ceux qui font profession de nous expliquer la marche du monde, c’est d’abord parce qu’on ne trouve que ce que l’on cherche réellement.

Xavier.
Boulogne-sur-mer, le 19/03/17