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UN TRAIN PEUT EN CACHER UN AUTRE

Avant d’engager les réformes nécessaires pour le capitalisme français, le gouvernement et sa Chambre introuvable vont se donner les moyens de maîtriser le combat social prévisible. C’est le but réel de textes prévus sur la « sécurité ». Parallèlement sont annoncés les textes sur les relations de travail. Les lois répressives permettront — éventuellement — de maîtriser tout mouvement d’opposition sauvage. La loi sur la moralisation de la vie publique est la pilule de diversion masquant quelque peu l’offensive sociale prévisible.

Il est évident que la France de 2017 n’est plus la France de 1945. Les structures d’encadrement de l’exploitation de la force de travail ne sont pas du tout ce qu’elles étaient alors après la guerre, le capitalisme français avait besoin de l’effort des travailleurs et de leur paix sociale. Les fameux « régimes spéciaux » axés sur la pénibilité du travail et son importance économique pouvaient également justifier quelque peu des «pièges ». Des garanties de sécurité d’emploi, de santé et de retraite pouvaient emporter l’adhésion de l’ensemble des travailleurs. Aujourd’hui, mis à part ce qui touche la fonction régalienne de contrôle-répression (elle aussi touchée par l’évolution des techniques), le régime général et tous les régimes spéciaux sont devenus ou inexistants (il n’y a plus de mines) ou totalement anachroniques d’autant plus que, face à la crise et au tarissement des ressources, le recours à des travailleurs précaires s’est fait de plus en plus important, même dans les secteurs «privilégiés ».

On pourrait multiplier les exemples de tels anachronismes dont le coût global impose d’être réduit voire supprimé car consommant inutilement de la plus-value, ce qui créé d’une part des situations de conflit permanent (on comprend bien que les intéressés défendent bec et ongle leurs « acquis ») et d’autre part une incitation revendicative dans le secteur général. Si pour les travailleurs en CDI, et surtout ceux des régimes spéciaux, le « des avantages acquis » est au centre de l’action revendicative, celle-ci peut prendre une multitude de formes tant générales (par exemple le maintien pour l’essentiel de l’ensemble des garanties sociales) que spécifiques. L’accumulation de cet ensemble fait que présentement en France la survie du travailleur, quel que soit son niveau de précarité, est bien meilleure que dans les États voisins qui eux, ont pu imposer des réformes drastiques sur l’ensemble des conditions d’exploitation de la force de travail.

Cela explique l’insistance constante des taux des prélèvements sur le PIB — en fait sur cette plus-value — pour le fonctionnement de l’État, et la redistribution sociale (nécessaire tant pour garantir la paix sociale que pour assurer un minimum de fonctionnement au système dans le cadre national voire européen) : ce taux des prélèvements sociaux atteint 46 % et le taux global de la dépense publique 56 % du PIB (la moyenne européenne est de 40 % et 37 % pour l’Allemagne.

Bien sûr cette situation a des causes. Ce n’est pas tant la récurrence des grèves locales et localisées qui pouvaient inciter à la prudence récurrente des dirigeants dans la voie d’une réforme de fond, que le capital appelle à grands cris. Ce que confirme avec insistance une économiste : « La France est entrée en 2016 dans une longue période de conflits sociaux » (3 millions de jours de grève en France, Manon Meisterman, 31/03/2016, Fondation Ifrap). Si l’on veut aller au-delà et trouver des chiffres sur ce sujet dans des sources diverses plus ou moins fiables touchant le nombre de grèves dans la période récente : 81 grèves en 2014, 966 en 2015, 800 en 2016. Mais ce décompte ne dit pas grand-chose car il inclut sous une seule unité les grèves locales (les plus nombreuses), les plus difficiles à cerner et à résoudre. Les intérimaires eux-mêmes ne s’écrasent pas du fait de leur précarité : ils ressortent d’autres possibilités de lutte plus sournoises. Ils biaisent constamment avec le règlement et malgré stress, fatigue et mauvaises conditions de travail (et parfois des raisons touchant le vie personnelle), ils font un usage constant de tous les dopants possibles et le tout a des incidences évidentes sur la sacro-sainte productivité. Le vol de petits outils et, lorsque c’est possible, de matériel, le vol de temps en prenant des pauses diverses sévissent tout autant qu’ailleurs.

Si toutes ces résistances concernent le monde de l’exploitation directe de la force de travail, il est un autre champ

de résistance qui recoupe les impasses dans lesquelles les tentatives de marche en avant du système en France sont tout autant bloquées. Il est de fait que plusieurs « projets » du développement capitaliste se heurtent à des résistances telles qu’elles conduisent à des blocages.

Chacun peut avoir connaissance des oppositions globales à l'exploitation du gaz de schiste, à l'expansion du tout nucléaire ou encore les « rouges » en Bretagne, ou les blocages plus ponctuels comme à Notre-Dame-des-Landes, Sivens, Roybon, le site de Bure et autres avec la formation de ZAD. Mais ces oppositions existent également dans le détail de la mise en œuvre locale de politiques touchant tous les secteurs de la vie sociale, dont on n'a connaissance souvent qu'au hasard de contacts personnels.

Ainsi, le blocage dans l’expansion et la modernisation de capital en France rejoint les blocages dus aux résistances ouvrières. Elles contribuent d’une part à faire fuir les industries, tant par leurs difficultés d’expansion que par les coûts de production qui ne supportent pas la concurrence étrangère, d’autre part dans la méfiance des investisseurs étrangers devant une réputation amplifiée par la médiatisation mondiale d’incidents sociaux comme ceux de Goodyear ou d’Air France.

Comme nous l’avons déjà souligné, l’ensemble des résistances de toutes sortes — que pas plus la droite que la gauche n’ont voulu affronter directement ou ont échoué dans les rares tentatives — n’ont pas permis de réduire le taux de prélèvements, alors que les tentatives d’augmenter la plus-value extraite directement (voir toutes les restructurations du cadre de l’exploitation de la force de travail) ne donnaient que des résultats mitigés car soulevant plus de problèmes qu’ils n’en résolvaient et créant d’autres formes de résistance.

L’impasse que nous avons soulignée devient question de survie pour le capital en France, et elle implique de réduire drastiquement d’une part les limites à l’exploitation directe de la force de travail (d’où les projets touchant tant les embauches et les licenciements que les facilités de licenciement et leur indemnisation éventuelle,) d’autre part les « accessoires » du salaire (financement et réorganisation de la gestion des avantages sociaux).

Ce qui se passe sur le plan politique peut s’assimiler d’une certaine façon à une union nationale. Dans le passé, les unions nationales n’ont jamais présagé rien de bon pour l’ensemble de la population et plus particulièrement la classe ouvrière. Il s’agit d’imposer des sacrifices tels qu’ils apparaissent absolument nécessaires pour leur survie même, comme en temps de guerre. La « capitaliste française » est-elle si menacée face aux ennemis que représentent les autres capitalismes nationaux et mondiaux. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit : dans le sauvetage patriotique de l’union nationale, l’ennemi qu’il s’agit de vaincre est l’ensemble de ceux qui peu ou prou font que le capital en France se sente assez menacé pour lancer cette expérience de sauvetage national.

Il reste une question non négligeable dans tous ces projets, celles des « sociaux ». Pas seulement les syndicats mais toutes les représentations de la société civile dont l’irruption dans les processus de blocage a été déterminante mais dont il est difficile de prévoir un avenir, tant il s’agit d’un domaine imprécis tant dans ses objectifs que dans ses formes d’action. Par contre, le rôle des syndicats dans l’encadrement de la gestion de la force de travail n’est plus à faire, même s’il se limite plus aujourd’hui à une force légale qu’à une force d’adhésion. Qu’ils soient patronaux ou salariés, les syndicats restent un maillon légal incontournable, au cœur de l’activité économique : ce sont eux qui sont les premiers à être consultés en vue des réformes essentielles.

Ce ne serait pas nouveau mais c’est abstraire l’ensemble du mouvement de grèves nationales et de grèves générales, le nombre de travailleurs concernés, la durée de la grève et son niveau de violence. Un seul chiffre pour donner une idée de la multiplicité des grèves : dans une semaine de mai 2017, on dénombre 13 grèves en France dans l’enseignement, les collectivités locales, la santé, la métallurgie, les postes, la SNCF et autres transports terrestres et aériens.

Dans les luttes dans une entreprise, sur un objectif précis, d’autres facteurs, par exemple un ressentiment quant à l’atmosphère générale de la boîte, peuvent donner plus de force et de cohésion à l’action. Il en est de même pour les grèves nationales d’une branche ou une grève générale toutes branches confondues. L’exemple récent le plus marquant est donné par les actions de 2016 contre la loi el Khomri qui procédaient aussi d’un malaise général du monde du travail qui pouvait aussi apparaître dans d’autres secteurs.

S’il est un domaine où il est particulièrement difficile de faire une évaluation c’est précisément le niveau de mécontentement, d’une part parce que les éléments qui pourraient permettre une approche dépendent des pouvoirs économiques et politiques qui n’ont aucun intérêt à le faire apparaître dans des chiffres, d’autre part parce que les actions ou manifestations qui peuvent en témoigner sont très diverses et parcellaires — les grèves n’en étant

qu’une partie. L’abstention politique en est une autre.

De 1990 à 2015, en France, le taux de pauvreté mesuré en pourcentage du revenu moyen d’un salarié est passé de 1990 à 2015 à 8 % de la population (pour un revenu à 50 %, le nombre de ces pauvres étant passé de 4 à 5 millions) et à 15% (pour un revenu à 60%, le nombre des pauvres, passé de 7,millions à 9 millions). Ce dernier chiffre représente environ 3 % de la population âgée entre 15 et 64 ans mais près de 10 % si l’on considère qu’un quart de cette population n’a aucune activité professionnelle.

Si l’on considère les trois millions de chômeurs (10 % de la population active), les 15 % qui sont dans des situations précaires (CDD et intérimaires), le temps partiel qui atteint 20 % des actifs, le million d’auto-entrepreneurs à la situation mouvante et précaire, tous ces éléments qui s’associent ou se surajoutent à la précarité de l’emploi et à d’autres facteurs pesant dans la vie quotidienne comme le logement, on peut comprendre pourquoi s’est développée au cours des années l’inquiétude de basculer d’une situation relativement stable dans une des catégories de précarité et de difficultés.

En regard d’une telle situation — qui s’exprime par une désaffection de la politique en général et par l’abandon de toute adhésion aux structures (partis et syndicats) supposées adapter les relations de travail aux nécessités du capital mais qui s’avèrent impuissantes à le faire — des résistances se manifestent avec une certaine efficacité car, jusqu’à aujourd’hui, le capital n‘a pas réussi par ses relais politiques à imposer en France une austérité de choc, qui fait florès dans nombre de pays européens.

La grève reste ainsi une des premières formes de résistance. Elle a pu prendre dans un passé récent la forme de mouvements illimités nationaux, comme en 1995 contre la réforme des régimes de retraite ou en 2006 avec le mouvement anti-CPE ; la révolte des banlieues de 2005 ou le mouvement contre la loi travail lié à Nuit Debout de 2016 qui n’étaient pas liés directement aux relations de travail se relient de toute évidence à ce malaise général. S’ils n’ont pas eu de résultats tangibles, ils ont quand même renforcé la prudence des pouvoirs économiques et politiques dans leurs projets d’adaptation des conditions de travail aux nécessités du capital par crainte d’explosions sociales du style 1995 ou 2006 ou 1968, abandonnant toute attaque frontale pour une sorte de grignotage dans le détail de l’exploitation du travail au niveau des unités de travail.

Une autre caractéristique des conflits des 20 dernières années, par-delà les « grèves » évoquées et cette poussière de petites grèves localisées, fut l’irruption d’une violence sociale avec menace de destruction de l’appareil de production ou attaque physique de dirigeants. Cette voie fut ouverte en quelque sorte par le conflit Cellatex en 2000, pour s’étendre dans la période 2009-2010 lors des restructurations conséquentes à la crise mondiale. Dans une période plus récente, ces poussées de violence sociale ont resurgi à Amiens chez Goodyear et à Air-France pour revenir récemment dans la Creuse chez un sous-traitant de l‘automobile GMS avec la menace de faire sauter la barraque. Ce qui montre la latence d’une violence qui peut resurgir à tout moment n’importe où.

Il ne faut pas, dans l’évaluation de cette conflictualité, négliger les autres aspects de la sacro-sainte productivité qui, à défaut de grandes grèves et de conflits ouverts quels qu’en soient les caractères s’expriment dans le quotidien de l’exploitation soit dans des comportements individuels face aux règles de cette exploitation, soit collectivement. Les sociologues ont évalué l’impact de ces comportements sur la formation de la plus-value pour conclure qu’ils étaient infiniment plus efficaces que l’ensemble des conflits comme les grèves. C’est pour une bonne part ce qui explique d’une part les évaluations — et les salaires — du travailleur à la performance, et d’autre part le phénomène d’auto-entrepreneur (Uber and Co).

Pour prendre des formes différentes en raison de l’évolution des techniques et des méthodes de production et de la multiplication des formes du contrat de travail, il n’en reste pas moins que les formes quotidiennes de résistance individuelle de tout exploité comme l’absentéisme, le turnover, le vol de temps de travail comme du matériel ou de la marchandise, la récupération sous toutes ses formes, y compris avec les moyens informatiques, restent un problème pour le capital et comme toujours une épine dans le pied de tout le procès de formation de la plus-value ; d’autant plus que la moitié des exploités est encore en CDI, et que la précarité engendre le turnover et le coût d’une formation, même minimale, renouvelée.

Il est particulièrement difficile de chiffrer l’impact sur l’ensemble du procès de production d’autant plus que

l’ampleur de la chaîne logistique entre production et distribution est étendue à l’échelle du monde (depuis le piratage maritime, le détournement de conteneurs, le vol de camions et de leur chargement), d’autant plus que l’énorme appareil destiné à prévenir les vols ou autres sabotages a un coût particulièrement élevé (rien que pour les « vols », le contrôle coûte plus cher que les vols eux-mêmes, pour ne pas évoquer le coût des patrouilles maritimes conjointes pour éviter le piratage maritime en Mer Rouge).

On pourrait multiplier les exemples qui montreraient que par son insatisfaction même, l’intérim et le CDD ont leur revers qui n’est nullement la productivité recherchée par ailleurs. Comme ce secteur concerne la moitié de la population active, on peut considérer que les résistances ouvrières (c’est-à-dire le travailleur privilégiant son intérêt à celui du capital) font que cette orientation de l’organisation du travail pour résoudre certains problèmes de productivité ne résout rien mais en créé d’autres. Tant qu’existe une exploitation de la force de travail, quelles qu’en soient les formes et les conditions, des résistances se développent et si des transformations ont visé à vaincre certaines formes de résistance, d’antres naissent à leur tour dans une dialectique résistance-répression qui durera tant que durera l’exploitation de la force de travail par le capital. Et cela peut se développer hors de tout contrôle syndical, dans un affrontement direct avec le pouvoir.

On ne peut formuler pour le moment de critique définitive sur les projets en préparation. Mais on peut en souligner ce que l’on en sait des projets.

Le projet sur la sécurité de l’état d’urgence contiendrait entre autres des mesures rendant plus faciles, en en faisant le norme législative, les mesures répressives déjà existantes sous une forme exceptionnelle. Une disposition nouvelle serait particulièrement dangereuse pour toute activité politique et sociale quelle qu’elle soit : l’internement administratif préventif ou répressif permettrait sans aucun jugement d’enfermer tout individu simplement suspecté d’une activité jugée dangereuse pour le système. On peut mesurer l’usage d’une telle disposition pour tenter de briser tout mouvement social : grèves, manifestations ou autres.

Quant aux dispositions sur la réglementation du travail, outre l’aggravation prévue de la principale disposition de la loi sur les dérogations possibles (notamment le référendum direct d’entreprise), on trouve un ensemble de dispositions qui répondent aux désirs du patronat (CDI de projet plus favorable aux patrons que le CDD, plafonnement des indemnités prud'homales et limite à un an des recours, fusion de l’ensemble des délégations d’entreprise). Nous reviendrons sur cet ensemble lorsqu’il aura été figé dans le marbre de la loi.

Une perspective d’avenir. Aux USA et dans l’UE, les auto-entrepreneurs atteindraient 4,7 millions d’exploités soit entre 20 et 30 % de la force de travail ; Le premier ministre britannique Theresa May a nommé pour étudier la situation du travail en Grande-Bretagne Taylor (un ancien conseiller de Tony Blair) qui a déclaré : « Les nouvelles formes d’emploi ont beaucoup d’avantages pour les travailleurs et les consommateurs… On doit approcher le problème avec un esprit ouvert. »

TOUTES LES DELOCALISATIONS DE L’INDUSTRIE DU VETEMENT SE DEPLACENT, LES LUTTES AUSSI

Il y a des décennies, les premières délocalisations visaient ce qu’on a appelé les quatre dragons asiatiques ; Corée du Sud, Taïwan, Hong kong et Singapour. Mais la montée en puissance de la Chine continentale et son énorme réservoir de migrants exploitables à des taux et conditions incomparables fit de ce pays le paradis des délocalisations de la frusque et de la godasse. Mais cela n’eut qu’un temps car rassembler des prolos dans ces vastes unités de travail par dizaines et même par centaines de milliers unifiés par la même misère créait les conditions mêmes d’une lutte de classe, et les grèves finirent par se multiplier, entraînant une augmentation des coûts de production. Les pays voisins, nouveaux dans cette compétition, offraient eux aussi un prolétariat issu de la paysannerie et exploitables à des taux plus bas que la lutte de classe imposait en Chine. C’est ainsi que l’on vit des transferts vers tous les pays du sud-est asiatique : Vietnam, Cambodge, Laos, Thaïlande, Birmanie et Inde.

Mais l’exemple le plus marquant fut le surpeuplé Bangladesh qui devint le champion des délocalisations du textile. Et l’histoire se renouvela : les concentrations de prolétaires dans les usines qui poussaient un peu partout dans ces

régions, avec des capitaux venus de quatre dragons et de l’Ouest capitaliste, devinrent le théâtre d’une lutte de classe exacerbée par la concurrence féroce régnant dans ce secteur. Le dernier théâtre de cette fuite capitaliste vers l’Ouest pour conserver les plus-values énormes dégagées de cette surexploitation, c’est l’Afrique, dont la population croissante est en bonne partie prolétarisée par l’accaparement des terres par les multinationales agricoles : le capital de ce secteur y retrouve les conditions primitives de la Chine d’antan. Parions qu’il y retrouvera aussi dans quelque temps la lutte de classe — qui le contraignait à quitter son pays d’accueil temporaire — d’un prolétariat combatif qu’il avait lui-même secrété.

Cela ne signifie pas que les luttes aient cessé dans tous les pays qui ont successivement accueilli les capitaux baladeurs à la recherche des meilleures conditions d’exploitation mais qui ont pu garder des secteurs où l’introduction de l’innovation et de techniques de production autorisent la garantie d’un taux de plus-value respectable ; on peut ainsi retracer les déplacements depuis la Chine (salaire mensuel compris entre 156 et 260 £), la Thaïlande (237 £), le Vietnam (90-123 $) l’Indonésie (80-130 $), l’Inde (78-130 $), le Cambodge (100 $), le Pakistan (85-95 £), le Bangladesh (68 $ ), le Sri Lanka (66 $), l’Éthiopie (40 $).

L’Afrique, avec son potentiel de population (doublement d’ici 2050), sa masse de migrants (par exemple, la Jordanie exploite dans le textile 60 travailleurs, pour une bonne partie des migrants des camps de réfugiés), devient la nouvelle étape de cette marche vers l’Ouest vers les moindres coûts d’exploitation de la force de travail. La Chine tente de tirer le plus grand profit de ces mutations économiques,qui ne concernent pas seulement l’habillement. En lançant un plan ambitieux de 1 000 milliards de dollars pour une « route de la soie » (one belt, one road), avec l’implantation entre la Chine et l’Afrique de tout un réseau de transports routiers et ferroviaires basé sur des ports. Ce qui laisse présager le développement de luttes déjà présentes dans nombre de ces pays.

On ne peut en énumérer que quelques-unes, qui ne sont nullement limitatives mais seulement la partie émergente de l’iceberg :

CHINE Si les conditions de travail n’ont pas changé beaucoup (souvent 10 heures par jour dans une position debout pour des tâches précises et répétitives), deux générations d’exploités cohabitent et leurs revendications ne sont pas identiques. Si les exploités de la première génération venaient des campagnes et avaient des conditions peut-être encore plus difficiles, c’était une sorte de promotion sociale et leurs luttes amenaient des augmentations de salaire régulières (ce qui explique les délocalisations) ; ils arrivent aujourd’hui près de la retraite (la population en âge de travailler diminue) et la fatigue leur fait rechercher des travaux moins exigeants et leurs actions récentes touchent plus les garanties maladie et retraite. Par contre, si les jeunes connaissent des conditions de travail identiques à celles de leurs aînés, ils ont souvent un niveau de connaissance largement supérieur et ne peuvent se satisfaire de ce travail répétitif, alors que les salaires sont pratiquement bloqués depuis mars 2014 (pour la troisième année, début mars 2017, le Guangdong a annoncé le gel du salaire minimum).

Quelle que soit la motivation des grèves qui éclatent régulièrement, ce sont des grèves sauvages et la répression n’a guère d’effet. A long terme, la diminution de la population active et la baisse du taux de participation pourraient contraindre à augmenter la productivité par l’usage de techniques comme la robotisation et l’augmentation des salaires (résultant en partie de la mobilité de la main d’œuvre).

VIETNAM On compte 6 entreprises œuvrant dans l’habillement exploitant 3,5 millions de travailleurs (80 % de femmes), et dont 50 % de la production est exportée aux USA. Une enquête a révélé que 80 % des entreprises de ce secteur violent régulièrement la réglementation pour le temps de travail, les périodes de repos et les règles de sécurité. Un seul exemple de luttes : le 3/04/2017, 1 000 travailleurs de l’entreprise Mei Shang Textile à Ba Ria sont en grève pour exiger la démission du directeur qui veut imposer de nouvelles règles dans le travail (entre autres, interdiction d’apporter de la nourriture dans l’usine alors que la qualité de la cantine est particulièrement mauvaise, ou des sanctions en trois étapes : pour la plus bénigne financières d’abord, la dernière étant le licenciement). La firme cède rapidement sur le directeur, la nourriture et les sanctions.

CAMBODGE Le textile représente 80 % des exportations du pays. Le 17 mai, 350 ouvriers de la zone industrielle de Hlaing Tharyar se mettent en grève pour que soit respectée la législation du travail.

Le 18 mai 2017, à Tu Khmao (province de Kandal), 600 travailleurs bloquent pour la seconde fois en quelques jours le trafic routier pour avoir le paiement de salaires arriérés.

Le 9 juin plus de 1 000 travailleurs sur 1 500 d’une usine textile en grève manifestent dans la capitale devant le ministère du Travail pour obtenir la réintégration de 10 syndicalistes de base licenciés.

BIRMANIE Dans la période récente, une vague de grèves dans les entreprises textiles. L’une d’elle a donné lieu à des affrontements sérieux. Elle débute le 9 février 2017 à Yongon dans une firme chinoise délocalisée de Hangzhou et fabriquant des vêtements pour la firme suédoise H&M. Le salaire est de 2,70 dollars de l’heure contre 269 mensuels en Chine (soit moins de la moitié). Les revendications vont du paiement des heures supplémentaires à la réintégration d’un militant. Au cours de la lutte, 300 ouvriers envahissent l’usine, brisent le matériel, séquestrent, dépossèdent et molestent plusieurs cadres chinois ; à cause des dommages, l’usine n’a pu reprendre ses activités.

BANGLDESH En décembre 2016, une vague de grève pour que le salaire mensuel soit porté de 67 $ à 187 $ qui a touché 150 travailleurs du textile dans 20 usines d’Ashula dans la banlieue de Dhaka a pu faire craindre à une explosion générale dans toute l’industrie du vêtement. La répression a brisé ce qui pouvait effectivement constituer une telle menace : 5 licenciements, 350 arrestations, et un contrôle policier strict qui se poursuit encore.

Le 25 mai, ce n’est pas la grève mais une vague de chaleur qui dans des usines sans air conditionné entraîne des évanouissements par centaines, et qui force à la fermeture d’usine que 30 ouvriers quittent en masse lorsque la situation devient intolérable.

INDE L’industrie du vêtement est le second plus grand employeur après l’agriculture (70 % de femmes). 2016 connaît plusieurs grèves générales de courte durée qui rassemblent des millions de travailleurs contre la politique du gouvernement. Mais cela n’exclut nullement les conflits spécifiques : en janvier, une centaine de travailleurs tiennent des piquets de nuit devant leur entreprise à Bengalore. En aout 2016, suite à une grève demandant le départ d’un directeur particulièrement répressif, 300 ouvrières sur 1sont licenciées. On peut situer le niveau d’exploitation dans ce simple fait, qui n’est pas malheureusement par isolé : dans une usine de confection clandestine, les ouvrières dormaient sur place : 13 sont brûlées vives dans un incendie et 9 en réchappent grièvement brûlées.

SRI LANKA Le 23/12/2016, 140 ouvriers deTrii Star Apparel Ewport sont en grève pour des salaires impayés (les salaires mensuels sont en moyenne de 140 dollars).

PAKISTAN 46 % de l’industrie est consacré à l’habillement lequel fournit 67 % des exportations et représente 10 % du PIB.

Le terme présent de cette migration économique à la recherche éperdue du moindre coût de production, des pires conditions d’exploitation de la force de travail et d’une plus-value maximum, c’est l’Afrique. Tous les États sont concernés.

Un des exemples significatifs de cette implantation et des luttes qui en résultent est donnée par l’Éthiopie. Le gouvernement n'a eu aucun mal pour attirer les investisseurs étrangers (et quelques locaux) dans un développement industriel. Ce développement s'est fait tant par le fait qu'avec les salaires les plus bas du monde, les délocalisations notamment dans le textile et la chaussure se sont déplacées depuis l'Asie, notamment du Bangladesh, et que cet essor a entraîné un certain développement d'industries de base notamment dans le bâtiment, accompagné d'une énorme spéculation immobilière. Dans la région d'Addis-Abeba, une dizaine de parcs industriels exploitent chacun entre 30 et 60 esclaves pour des salaires souvent inférieurs à 30 euros par mois. pourrait diviser un peu artificiellement d’un côté les émeutes qui mettent en cause directement le pouvoir politique dans l’application des plan économiques ou urbains avec comme corollaire l’attaque des symboles immobiliers du pouvoir, de l’autre celles qui attaquent les usines ou installations agricoles modernes dont la présence atteste l’éviction des terres (et tenter d’assimiler de telles attaques au luddisme ce qu’on est tenté de faire lorsque l’on sait que 40 de ces ex-paysans sont exploités dans ces installations agricoles et industrielles ultra modernes). En fait, ce sont les mêmes, paysans menacés ou déjà évincés, prolétarisés en partie, qui tentent de contester le pouvoir dans sa politique et ses réalisations. Quelques exemples. En octobre 2016, destruction totale d’un complexe touristique Le Lodge au bord du lac Langano. Le même jour, sabotage et incendie de 11 entreprises textiles et de plastique par des milliers de manifestants. De même, incendie d’une usine nigérienne de câbles électriques à Sebata, à 35 km de la capitale, d’une usine textile turque, d’une cimenterie, incendie d’une ferme horticole néerlandaise, bâtiments et véhicules divers, à Adama au sud d’Addis-Abeba par des centaines de manifestants, accompagné de pillages (plus d’une trentaine de telles fermes « modernes » auraient été ainsi attaquées). Tout ceci n’est qu’un début.

Un exemple, l'industrie mondiale de l'acier

« L’industrie de l’acier est la colonne vertébrale de la chaîne industrielle de la production de valeur », constate justement un économiste. Prenons un seul exemple. Vallourec, un leader mondial de la fabrication de tube d’acier pour l’industrie pétrolière, gazière et électrique. La chute du prix du pétrole et la crise mondiale font que les multinationales du pétrole et du gaz (les 2/3 des ventes de Vallourec n’investissent plus et n’utilisent plus de tubes d’acier) ; Vallourec, pour faire face, réduit sa production, licencie en France ( 300 en 2015, et 900 en 2016) et s’engage dans un processus de concentration qui n’est pas sans incidence sur l’ensemble de la consommation d’acier.

La réduction des commandes d’acier de Vallourec, si elle peut paraître une goutte d’eau dans la production mondiale d’acier, rejoint tout un ensemble de gouttes venant d’industries diverses pour qu’un fleuve emporte cette production mondiale. Il en résulte une surproduction dont la Chine, qui produit alors la moitié de l’acier mondial, tente de tirer profit avec un dumping en inondant le monde en baissant les coûts.

Non seulement cette compétition sauvage coule les industries nationales mais se répercute sur les éléments qui concourent à la production d’acier : le minerai de fer et le charbon. A chaque étape des restructurations qui en résultent on va trouver, dans tous les pays du monde at dans ces trois branches industrielles distinctes, toute une série de conflits qui peuvent se diviser entre luttes contre les fermetures d’usines et les licenciements, et luttes pour réduire les coûts de production (salaires et conditions de travail). Pour revenir à l’exemple Vallourec qui exploite 4 usines en France, la réduction d’activité et les problèmes financiers ont un impact sur la vie économique locale où se situe l’usine , sur les finances de la commune et les contributions éventuelles de l’entreprise aux œuvres sociales (cela va de la cantine de l’usine au club de foot), une conséquence de la crise dont on ne parle guère.

Essayons de brosser un tableau forcément incomplet de ces luttes engendrées partout dans le monde par cette crise de l’acier en distinguant les aciéries proprement dites, le minerai de fer et le charbon, seulement les luttes dans une période récente dans certains pays ( il est impossible de faire le tour du monde en détail)

CHINE En 2015, les restructurations dans les secteurs de l'acier et des mines de charbon avaient entraîné plus de 3 grèves contre les fermetures d'usines et le paiement des salaires. L’extension possible de ces grèves a conduit le gouvernement central à tenter d’amortir les conséquences dramatiques pour les travailleurs de la poursuite de cette politique. En 2016 est dévoilé un plan qui prévoit à terme de supprimer près de 6 millions d’emplois dans ces deux secteurs : 720 ont ainsi été largués en 2016 et on en annonce 500 pour 2017. Le but serait de diminuer la production d’acier de 63 % et celle de charbon de 46 %. Pour prévenir des troubles (grèves et insurrections locales), trois ordres de mesures ont été prises : l’une concerne la création d’un fond d’aide aux licenciés de 15 milliards de dollars, l’autre est la création d’emplois de services urbains pour le reclassement des exploités (13 millions de nouveaux jobs auraient été ainsi créés), le troisième dont on parle beaucoup moins est le renforcement de la présence répressive dans les zones touchées par ces restructurations. Apparemment, ces mesures auraient eu un effet : le taux des grèves serait tombé en 2016 à quelque centaines. Mais des échos divers montrent que les travailleurs concernés subissent le déclassement et une perte de ressources importante, et que leurs conditions de vie locales sont devenues plus dures. Des témoignages montrent que ces « nouveaux »emplois de remplacement ne sont rémunérés qu’au tiers ou au quart du salaire antérieur (par exemple, un mineur qui pouvait gagner 3000 yuans n’en gagne plus que 500 comme balayeur). Un mineur de Mandchourie peut déclarer en mai dernier : « la sécurité est devenue beaucoup plus stricte depuis les manifestations de l’an passé, la police est partout et surveille tout ».

INDE Les secteurs de l’acier et du charbon sont également touchés par la crise globale du secteur de l’acier. Ces deux secteurs sont encore sous une forme de capitalisme d’Etat avec deux entreprises publiques dominantes : Coal India pour le charbon et Steel Atuhority of India Ltd (SAIL) pour l’acier. Pour parer à la crise, le gouvernement est engagé dans un processus de fermeture et de privatisation des mines ou d’aciéries les moins rentables, d’où une permanence de grèves générales ou des grèves sectorielles. Il est difficile de les énumérer toutes car de plus il s’y mêle souvent les revendications concernant la politique générale du gouvernement ou un secteur particulier. Coal India, qui exploite en Inde 400 mineurs 413 mines dont 213 souterraines et 171 à ciel ouvert, veut fermer en 2017. 37 mines souterraines exploitant 11 mineurs.

En juin 2016, SAIL (85 exploités) envisage de céder plusieurs aciéries jugées non rentables ce qui est considéré comme le début d’une privatisation. Ce trust d’État envisage également de fusionner différents organismes de retraite ce qui conduirait à une transformation des conditions d’octroi de la retraite.

Les conflits sont récurrents en Inde. Les syndicats organisent des journées de grève générale généralement bien suivies concernant tous les secteurs de l’économie, deux en 2015, deux en 2016 ; Les 500 000 mineurs de charbon sont appelés à une grève de trois jours du 19 au 21 juin 2017 contre le réforme des retraites, la privatisation et l’intégration de 100 temporaires ; Il est impossible de citer toutes les grèves qui se déroulent dans l’ensemble des secteurs, généralement pour les salaires.

ITALIE L’aciérie de Tarente dans le sud de l’Italie, qui avait défrayé la chronique autour de mesures anti pollution, est reprise par Arcelor-Mittal. Sur les 11 000 exploités , 4 800 seront licenciés dans l’immédiat et 6 000 autres sont promis au même sort d’ici 2023.

USA Il est difficile de donner une vue complète de tous les conflits qui se sont déroulés et se déroulent encore dans le monde autour de l’acier et des mines de charbon. On peut se reporter aux bulletins précédents où nous avons évoqué les conflits de l’acier aux USA , en Grande-Bretagne et en Italie, ou dans les mines de charbon en Bolivie, Australie et Afrique du Sud.

Mentionnons seulement une conséquence indirecte de la crise charbonnière aux USA. Un trust charbonnier Peabody Energy Corporation, avait cru pouvoir édifier un empire charbonnier en absorbant de nombreuses sociétés minières en faillite. Mais ce qui était devenu le premier trust mondial privé du charbon a été lui-même atteint par le vent de la crise du secteur et a dû se mettre en faillite de 2016. L’activité de Peobody finançait une fonds d’assurances maladie, Patriot Coal, qui assurait aux mineurs à la retraite le remboursement des soins (chacun sait que le métier de mineur entraîne une maladie professionnelle, la silicose, dont sont atteints maints mineurs). La mise en faillite de Peabody tarit la source de financement de ce fonds ce qui fait que depuis janvier, 23 ex-mineurs ont perdu toute garantie maladie. Le Congrès américain a bien voté le financement de cette garantie pour quatre mois et c’est présentement en instance de renouvellement, situation qui est pleine d’incertitude étant donné que le démantèlement de l’Obamacare sur l’assurance maladie n’encourage pas à l’optimisme.

Le cortège de mort du charbon et de l’acier ne s’arrête pas là. Les catastrophes minières rien que pour le charbon se multiplient dans le monde pour une bonne part dues aux économies réalisées quant à la sécurité… Là aussi, on ne mentionne que les catastrophes qui engloutissent des dizaines de mineurs. En Iran, le 4/05/2017, 23 tués et 70 blessés dans une mine de charbon, les équipes de secours ayant été prises dans un effondrement de galeries ; En Chine en décembre 2016, 32 tués, en mars 2017 17 tués, tous des mineurs du charbon.

Un autre aspect de la calamité de la mine est dans les séquelles laissées, environnementales et sociales laissées par abandon des mines, ce qui fait qu’aux USA, la région des Appalaches dont la prospérité minière fut capitale pour le pays et aujourd’hui totalement abandonnée avec une pollution et une dégradation de la nature qui font la paire avec une dégradation sociale sans précédent. Il y a une plaisanterie qui court dans le pays sur les réfugiés syriens qui ont trouvé asile dans cette région : « on a échappé aux empoisonnements chimiques de la guerre dans notre pays seulement pour les retrouver chez ceux qui nous ont suivi ici ».

UN EXEMPLE POUR LE FUTUR ? L’INDUSTRIE MONDIALE DU CUIVRE

Jusqu’à récemment, comme dans tous les autres secteurs, la crise avait frappé la production mondiale de cuivre, un des métaux les plus utilisés dans le monde après le fer. D’où une chute spectaculaire de ses cours et des répercussions sur les conditions d’exploitation des mines de cuivre avec le cortège habituel des restructurations, des licenciements et des pressions sur les conditions de travail.

Pour des raisons peu précises, le prix du cuivre a soudainement augmenté en 2016 passant de 4 euros la tonne en mai 2016 à 5 euros en février 2017. Aurubis, le premier fondeur de cuivre d’Europe, a augmenté ses profits de 30 % à cause de cette hausse. Les travailleurs pressurés antérieurement ont rapidement compris que le moment était venu de passer à l’action. Il est symptomatique que des conflits aient surgi presque en même temps et sans coordination dans les principaux pays producteurs : le Chili, le Pérou et l’Indonésie.

Au Chili, dans la principale mine de cuivre Escondida (la plus grande du monde possédée par trois multinationales), 2 mineurs sont en grève depuis le 9 février 2017. La grève est marquée par la violence des affrontements lorsque les mineurs tentent de bloquer la route vers le port de Coloso par où est évacué le minerai, et lors de l’action d’un commando de plus de 300 qui envahit le site, en chasse les gardes, et sabote les machines. Après 43 jours de grève, la direction cède sur l’ensemble des revendications de salaires et conditions de travail. Comme les 1500 mineurs d’une autre mine importante de Collahuasi menacent de se mettre en grève, la direction accepte de signer un accord entérinant aussi des revendications identiques.

Au Pérou, les 2 mineurs des mines de Toquepala et Cuajan se mettent en grève le 10 avril 2017. Bien que leur action ait été déclarée illégale, ils restent en grève, bloquent le pont ferroviaire qui permet l’acheminement du minerai vers le port d’exportation. L’état d’urgence est proclamé et plus de 400 flics sont déversés dans le secteur pour débloquer les barrages ; La grève éclate après qu’un accord a été conclu dans la mine de Cerro Verde le 30 mars après une grève illimitée de mineurs déclenchée le 17 mars après une grève d’avertissement de 5 jours le 6 mars précédent.

Au Mexique, la grève éclate le 30 mai 2017 aux mines Bolivar et Cusi à San Damas état de Chihuahua).

En Indonésie, la gigantesque mine de cuivre de Grasberg (Papouasie, multinationale Freeport) exploitant 32 travailleurs sur le site est paralysée par la grève de 9 mineurs. Le 7 juin, 3 d’entre eux sont licenciés.

Toute l’industrie est encore en juin en pleins remous dans toutes les mines du monde.

Pas seulement dans le cuivre. Par exemple, le 20 février, une mine de zinc au Québec est en grève lorsque la direction tente d’imposer un nouveau contrat avec des restrictions sur salaires et avantages sociaux dont la retraite.

Un cycle de la mort sous le capital

Les 1,2 milliard de véhicules motorisés du monde possèdent presque tous un pot catalytique supposé diminuer le taux des émissions polluantes.

Pour ce faire, l’intérieur du pot est enduit d’un mélange de 3 à 7 grammes de platine et de métaux voisins (palladium, rhodium et osmium) ; ce qui, pour l’ensemble de ces véhicules, représente 6 tonnes de platine (à un taux moyen de 5 g par pot) ; ce qui représente au cours actuel de 27 euros le gramme, environ 140 euros par pot. La tentation est grande pour les multinationales de l’automobile dans l’intense compétition causée par la crise de réduire les coûts de production en jouant sur tous les éléments concourant à cette production, notamment de réduire d’un gramme la quantité de platine du pot (l’exemple du dieselgate montre qu’une telle manipulation n’est nullement exclue). Sur une production annuelle d’un million de véhicules, cette réduction d’un seul gramme de platine amènerait une réduction de coût de 27 millions d’euros.

La réduction de la production mondiale de voitures et des manipulations de ce genre ont des conséquences directes sur la production et sur les mines de platine. Cela touche particulièrement les mines de l’Afrique du Sud qui assurent 80 % de la production mondiale. Dès 2012, les multinationales du platine envisagent de réduire cette production de 60 % dans les années à venir. La condition des mineurs de platine est particulièrement dure. Outre le fait d’être exploités dans des galeries particulièrement profondes, avec une chaleur intense et tous les risques habituels du travail souterrain, outre la silicose qui touche inévitablement tous les mineurs, s’ajoute par les mines de platine la platinose qui non seulement accentue l’encrassement des poumons mais peut causer des cancers de la peau et des yeux. La crise du platine entraîne licenciements et durcissement des conditions de travail. Ce dur travail est la clé de la dureté des conflits. L’une des plus importantes mines Lonmin se met en grève en août 2012, une grève qui menace l’ensemble du secteur minier. La crise du platine dérivant de celle de l’automobile est la cause directe du massacre en août 2012 de 34 mineurs et de 78 blessés, et de 259 arrestations.

Depuis, les conflits n’ont pas cessé autour du platine en Afrique du Sud contre les mesures de restructurations diverses mais aucun de ces conflits ne prendra le même caractère qu’à Lonmin en 2012 : chômage et maladies professionnelles sont leur seul destin jusqu’à la prochaine révolte.

L’utilisation du platine et de ses dérivés dans les pots catalytiques a un autre effet létal, beaucoup plus sournois celui-là. Les gaz d’échappement brûlants arrachent constamment de la poussière de platine et de ses dérivés qui se mêle aux pollutions routières ambiantes. Une évaluation a conclu que dans les villes, le taux de platine dans les poussières est supérieur à son taux dans le minerai brut. La platinose n’est plus le lot des seuls mineurs, mais aussi celui de tous les citadins : mêlée à toutes les autres pollutions des particules elle n’est pas identifiable en tant que telle mais elle accroît les problèmes pulmonaires et les risques de cancer. Dans la bande des auxiliaires du platine, il y aurait un élément particulièrement redoutable, l’osmium dont l’oxyde diffusé à des doses infinitésimales accentuerait considérablement la nocivité du platine. Sur les dizaines de milliers de morts par cette pollution routière, la platine tient une bonne place, ce qui complète le cycle de la mort de ce métal précieux.

Il y a aussi un aspect mineur de cette saga mortelle du platine : la guerre des gangs qui se disputent la razzia sur les pots d’échappement usés et/ou neufs pour récupérer le platine (avec même des raids armés sur les usines fabriquant ces pots catalytiques) ce qui, au cours du platine, devient une activité lucrative.

D’autres mouvements de lutte

Dans le numéro de mars 2017, nous avions évoqué sous le titre «» des mouvement récents de masse qui se développent partout dans le monde depuis plus de 10 années sous des titres divers et qui, en quelque sorte, sont le développement de mouvements du même genre mais isolés dans leur contexte historique. Nous avions souligné la grande diversité de ces mouvements, depuis des mouvements de contestation globale sans but bien précis — autre que de s’opposer dans la rue au pouvoir en place — à des mouvements plus ponctuels concernant un objectif bien précis (assez souvent réussissant dans cet objectif). Le plus bel exemple d’un tel de ces derniers mouvements a été en Corée du Sud l’élimination de la présidente corrompue. Toujours, sous des formes diverses, ces mouvements ont continué à se développer, même si certains ont pu s’éteindre sans avoir rien obtenu. Le recensement qui suit n’est pas du tout exhaustif, seulement il donne des exemples récents.

BRESIL Le 28 avril 2017, le pays connaît une grande confusion politique (le parti du travail de Lula, éliminé du pouvoir pour corruption, voit son remplaçant pris dans les mêmes filets de la corruption) et une situation économique désastreuse (24 millions de chômeurs). Le 18 avril, 35 millions de travailleurs mènent la plus grande grève générale du pays depuis trente ans ; Des manifestations regroupant plus de 2 millions de travailleurs en grève se déroulent dans 185 villes, bloquant pratiquement tout le pays. Des initiatives de base vont bien au-delà. Le port de Santos doit être débloqué par les flics, les aéroports de Sao Paulo et Rion sont à l’arrêt ; un peu partout, des barricades s’élèvent dans des barrages routiers et les affrontements sont fréquents avec les flics. Le mouvement touche autant les villes que la campagne et les favelas, et son ampleur fait que le 27 mai, le gouvernement décide de l’intervention de l’armée pour appuyer les forces de police. Un ancien membre du Parti du Travail peut déclarer : « la grève aidera à construire un nouveau pays ». C’est à voir.

GUYANE FRANÇAISE L’abandon de ce territoire, comme les autres pays d’outre-mer, entraîne un mouvement massif de protestation et une grève générale avec des blocages routiers qui va durer près d’un mois, jusqu’au 1er avril. Le mouvement présente 428 revendications et un accord donne aux habitants de ce territoire le financement nécessaire pour répondre à certaines d’entre elles.

VENEZUELA Des dizaines de milliers manifestent quasi quotidiennement contre le gouvernement héritier de Chavez et la crise économique due pour partie à la chute du prix du pétrole, mais aussi et surtout contre une politique qui de longue date n’a pas su utiliser la manne pétrolière pour une développement équilibré du pays. Il s’ensuit non seulement un chaos économique mais une pénurie qui frappe toutes les classes sociales. Les manifestations sont quasi quotidiennes, parfois opposant violemment anti et pro gouvernement. Bien qu’elles soient pacifiques, les manifestations des opposants sont sévèrement réprimées et le 18 juin, on décompte 60 morts parmi les manifestants, qui continent néanmoins à descendre régulièrement dans la rue.

MAROC La mort atroce — écrasé dans une benne à ordure — d’un pêcheur clandestin qui tentait de récupérer sa pêche du jour jetée dans cette benne en octobre 2016 a déclenché une révolte populaire dans cette région déjà marquée dans le passé par ses tendances autonomes, le Rif. Cette révolte locale soulève le problème général au Maroc du strict contrôle politique et de la répression qui s’ensuit, d’où le développement dans tout le pays d’un mouvement général de protestation : HIRAH Chaabi, contre la corruption et l’austérité. L’arrestation du leader de ce mouvement, Nasser Zafrafi, déclenche une manifestation à Rabat le 11 juin qui rassemble plus de 100 manifestants sous le slogan « une nation, un peuple, contre la misère et l’humiliation, unis pour la liberté, la dignité et la justice sociale ». Au même moment, des manifestations se déroulent dans plus de 20 villes du pays. La répression met un terme provisoire à cette explosion mais les plus actifs déclarant « Le pacifisme c’est fini » veulent se lancer dans la guérilla. Al Hoceima, capitale du Rif, connaît en juin des affrontements quasi quotidiens entre les flics et des groupes de jeunes.

PAKISTAN 29 mai 2017 – Des centaines de milliers d’habitants doivent faire face, en pleine vague de chaleur, à des coupures fréquentes d’électricité. Partout se déclenchent de violentes manifestations, notamment dans la capitale Karachi et à Peshawar avec des attaques de bâtiments publics et des blocages routiers. Un tué et huit blessés quand la police tire sur des manifestants qui tentent d’envahir et de détruire une centrale électrique.

CHINE II y a une récurrence de manifestations pacifiques mais toujours violemment réprimées. Des sources fiables ont recensé 1 379 grèves et manifestations en 2014 et 2 en 2016 ; 17 % de ces actions concernent des problèmes locaux entraînant toute la population, souvent contre des installations d’usines polluantes, en partie aussi contre la dépossession de terres. Un seul exemple, le 13 mai 2017 près de Gingyuan dans le Guangdong, plus de 20 locaux occupent la rue plusieurs jours et nuits, édifient des barricades contre l’installation d’un incinérateur. Manifestation semblable le 28 avril dans le Guangxi où 6 000 se rassemblent à Liang contre une implantation d’usine.

RUSSIE 13 juin 2017- Des milliers de manifestants dans les rues de Moscou et de nombreuses villes de toute la Russie à l’appel d’un leader de l’opposition à Poutine et son parti, contre la corruption et la répression. Le leader est arrêté, condamné à un mois de prison, ce qui le priverait du droit de se présenter comme candidat aux prochaines élections présidentielles. Plus de 500 arrestations.

TURQUIE 13 juin 2017 Après maintes autres manifestations, des milliers d’opposants au président totalitaire Erdogan manifestent dans toute la Turquie contre la corruption et les fraudes électorales.

ETATS-UNIS 21 janvier 2017- Manifestations monstres de plus de 2 millions de femmes américaines (et ailleurs dans le monde) contre Trump, dont plusieurs centaines de milliers à Washington. De nouvelles manifestations de femmes mais de bien moindre importance le 8 mars 2017, pour la journée de la femme, dont 5 à New York.