gredest

Critique de l’altermondialisme

samedi 21 avril 2007

Ce texte venu d’Angers (Maine-et-Loire) plus connu récemment
par la grève d’ACT (voir ACT Manufacturing (1) : Autopsie d’une lutte et ACT (2) : chronologie d’une mort annoncée) ne concerne pas seulement un fait divers local mais se veut une critique
des « altermondialistes » (puisque l’altermondialisme
est un patchwork d’idéologies).

De plus en plus de groupes se préoccupent de l’environnement, de la pollution, des nuisances diverses, en grande majorité de façon spécifique, sur telle ou telle question particulière. C’est l’expression double d’un même processus : l’accumulation des nuisances et de la pollution, et l’incapacité, ou plutôt le refus d’en nommer le déterminant central commun, et qui les contient toutes. Quand tout l’éventail politique, jusqu’aux « glapisseurs de dieu », viennent se servir des questions de l’environnement et des nuisances abordées les unes à côté des autres, se réalise le succès, le rendement de l’écologie politique (l’écologisme) comme part de la gestion politique de l’économie et de la société marchandes. La plupart de ces groupes environnementalistes, qui traitent des problèmes réels de manière séparée, sans aller à la racine, partagent par là-même évidemment deux comportements idéologiques : l’écologie politique et le « citoyennisme ».

Le marché présente toute une gamme idéologique à l’intérieur de l’écologie politique. D’aucuns, comme Unabomber (1) souhaiteraient une régression de l’histoire du mouvement des forces productives. C’est ne pas connaître le processus, l’histoire de l’économie marchande. II ne peut y avoir de retour en arrière. Avec la fétichisation de la planète en Gaïa est atteint le plus haut pic de pollution idéaliste, l’idéalisme qui couvre et justifie toutes les exploitations, une régression dans la « communauté », maladif rejet an-historique de l’individuation, D’autres trouvent consolant d’imaginer que c’est la production en elle-même qui serait génératrice de pollution, l’économie marchande n’étant pour eux, en sorte, qu’une excroissance de la production. La critique doit se porter non sur la production en elle-même, mais sur le mode de production marchand, de ce qui y est produit et échangé, et comment cela est produit et échangé.
En traitant des problèmes de l’environnement sans pouvoir en dire le déterminant central, l’écologie politique où se sert toute la politique pour tenter de masquer sa propre pollution, exerce ainsi une fonction d’écran, de leurre, qui dissimule la question sociale comme totalité.

Les écologistes politiques contestent le libéralisme, le néo-libéralisme, parfois même un capitalisme par eux mal décrit, mal défini, jamais ils ne nomment la société spectaculaire-marchande. Ils sont les porte-paroles idéologiques des nouvelles strates sociales issues de la classe moyenne, de l’intellocratie, des gauchistes recyclés, qui appellent de leurs vœux une économie marchande mieux gérée, mieux « équilibrée », sans ses expectorations polluées. Cette manière de voir vise à persuader la classe dominante que la pollution et les dégradations lui sont nuisibles du point de vue de ses propres intérêts marchands. De même que le libéralisme à l’époque de son premier recul (au XIXe siècle) en appelait de la monarchie mal informée à la monarchie qu’il fallait mieux informer, l’écologie politique en appelle, de la classe du pouvoir mal conseillée, à la classe du pouvoir qu’il faut instruire. L’écologie politique ne critique pas l’économie spectaculaire-marchande, ce qui s’exprime idéologiquement dans sa croyance en une société marchande qui aurait la durée éternelle des « lois de la nature » Le marché idéologique n’a plus à proposer que des denrées périmées.

Les citoyens, armée de réserve du pouvoir

L’écologie politique est volontiers « citoyenne ». Le citoyen est une abstraction politique, réelle et mutilante, tant pour l’homme réel qui doit se vendre pour survivre et risque d’être licencié, que pour la réalisation de l’homme en ses potentialités, pour sa libération en dépassant les conditions sociales qui génèrent l’aliénation. Dans le spectacle de démocratie le citoyen veut une « démocratie participative », de « citoyens » ; sans bien sûr pouvoir en avoir les moyens, ce désir se clôt dans une urne ou dans la résignation, aux basques de la classe du pouvoir, comme « armée de réserve » de celle-ci. D’ailleurs l’Etat incite lui-même l’idéologie citoyenniste. Les pseudo-solutions véhiculées par le citoyennisme se montrent dès lors pour ce qu’elles sont, un moyen de maintenir, un peu repeint, l’ordre existant. C’est de la fausse conscience, une impasse en regard des réels problèmes de ce temps.

Ce samedi 26, à Angers, les altermondialistes défilent sous la banderole : « L’ environnement n’est pas une marchandise ».Ils publient et affichent « Le monde n’est pas une marchandise », « L’homme n’est pas une marchandise ». Evidemment, dans les faits, c’est exactement le contraire. Que dans la société marchande la marchandise règne partout, que les hommes se vendent pour survivre dans le monde marchand où tout s’achète et se vend, voilà qui ne surprend personne. Mais l’altermondialiste citoyen ne peut que dénier la réalité, car il veut négocier autrement la gestion marchande de tel aspect du monde. En déniant que l’homme, le monde, l’environnement soient marchandises, il produit une position idéologique qui se développe à partir d’un mensonge et d’une dissimulation sociales qui ont une fonction d’écran, de leurre, quant à la cause réelle et centrale des pollutions et des nuisances, à commencer par le salariat : l’économie marchande.

La pollution c’est la marchandise qui fait sous elle. Le projet altermondialiste de l’écologie politique citoyenne c’est la marchandise propre. Bien qu’elle se présente elle-même mue par des motifs humanitaires, l’idéologie écologiste sert d’alibi à nombre d’industries qui, après avoir largement pollué et encombré la planète d’ordures, s’occupent désormais de la nettoyer avec les profits d’une rentabilité nouvelle, et ce, jusqu’à ce que le processus s’inverse à nouveau. Cette « nouveauté », c’est la vieille société marchande qui fait sa toilette. Pour vendre leurs programmes, les altermondialistes n’ont qu’un moyen : une fois leur rôle social reconnu, ils entendent conseiller la classe du pouvoir (voir plus haut), classe du pouvoir que les plus experts d’entre eux rejoignent, vont rejoindre, renforçant ainsi l’état dans sa centralisation comme dans sa « démocratisation » (la régionalisation). II n’y a pas d’autre mondialisation, c’est toujours celle de l’économie marchande, le marché mondial, quelles que soient les différences dans sa gestion aménagée.

A Gênes, un tract signé par des prolétaires des associations Precari Nati, Kolinko, Workers against Work, disait : « Nous ne sommes pas venus ici pour nous laisser impressionner par des émeutes spectaculaires (...), nous sommes venus ici pour échanger nos propres expériences, comme les dépossédés du monde entier. » C’est des rencontres, des luttes là où nous sommes, sur les lieux de travail, les quartiers, que peut se revivifier le mouvement prolétarien, incluant les associations dont nous avons besoin, la lutte nous faisant nous réapproprier notre histoire de classe, et actualiser la théorie critique.

La critique matérialiste a toujours porté sur l’environnement : en 1867, Karl Marx écrivait :

« La dissémination des travailleurs agricoles sur de plus grandes surfaces brise leur force de résistance, tandis que la concentration augmente celle des ouvriers urbains. Dans l’agriculture moderne, de même que dans l’industrie des villes, l’accroissement de productivité et le rendement supérieur du travail s’achètent au prix de la destruction et du tarissement de la force de travail. En outre, chaque progrès de l’agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l’art d’exploiter le travailleur, mais encore dans l’art de dépouiller le sol : chaque progrès dans l’art d’accroître sa fertilité pour un temps, un progrès dans la ruine de ses sources durables de fertilité. Plus un pays, les Etats-Unis du nord de l’Amérique, par exemple, se développe sur la base de la grande industrie, plus ce procès de destruction s’accomplit rapidement. La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du procès de production sociale qu’en épuisant en même temps les deux sources d’où jaillit toute richesse (2). »

C’est très actuel. Face à la mondialisation marchande, l’autonomie de classe et l’internationalisme sont nos leviers. Quand une nouvelle forme d’aliénation naturelle (nuisances, pollution de l’environnement, de la viande) est portée, est induite par l’aliénation sociale que génère l’économie marchande, nous ne pouvons raisonnablement faire reculer de manière conséquente ces pollutions qu’en abolissant ce qui les produit, en dépassant le mode de production spectaculaire-marchand.

J. L.

26 avril 2003

(1) Unabomber : Manifeste : l’avenir de la société industrielle, éd. du Rocher, 1996, préfacé par Annie Lebrun.

(2) Marx, Le Capital.