G.Bad- Marx et Engels et la machinerie.

 

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 Il est courant de lire que les marxistes seraient des grands adeptes du développement des forces productives, que le capitalisme est une entrave à ces forces productives matérielles et humaines .

 Le socialisme s'est souvent présenté, comme voulant libérer les forces productives entravées par l' anarchie du capitalisme.

  Pour rappel Marx dans son petit recueil à l' adresse des ouvriers « travail salarié et Capital » avait envisagé que :

  «  Si toute la classe des salariés était anéantie par le machinisme, quelle chose effroyable pour le Capital qui, sans travail salarié, cesse d’être du Capital » (travail salarié et Capital K Marx) 

  A son époque une telle situation pouvait sembler lointaine ou utopique, mais en ce début du XXIéme siècle, l' essor gigantesque des nouvelles technologies place le monde du travail devant cette hypothèse. Marx n' aura de cesse de dire que la machine est le pire ennemi des prolétaires.

  « Mais cela n'est pas la voie par laquelle le machinisme a surgi dans son ensemble, et encore moins celle par laquelle elle progresse dans le détail. Cette voie est celle de l'analyse qui, par la division du travail, transforme les opérations des ouvriers en opérations déjà de plus en plus mécanisées, si bien qu'à un certain point le mécanisme peut prendre place. Donc ici le mode de travail déterminé apparaît directement transposé de l'ouvrier au capital sous la forme de la machine, et la puissance de travail de l'ouvrier apparaît dévalorisée par cette transposition. D'où la lutte de l'ouvrier contre les machines. Ce qui était activité du travailleur vivant devient activité de la machine. L'ouvrier voit ainsi se dresser face à lui de manière crûment tangible l'appropriation du travail par le capital, le capital absorbant en lui le travail vivant « comme s'il avait l'amour au corps ».(Marx. Grundrisse. Tome 2. P. 192. Ed. Sociales.)

  Le Capital va par conséquent passer de « la domination formelle à la domination réelle », de l' extraction de la plus-value absolue à la relative, selon le développement des forces productives de chaque pays et du coût de la force de travail. Ce qui ne veut pas dire que les anciens modes d' exploitations « plus-value absolue » ont été remplacés, ils survivent encore y compris dans des pays dits développés, mais dans l' écrasante majorité la machinerie pénètre inexorablement toute la société au point de rendre superflu 80% de travailleurs de la planète terre, tel est l' équation pour les années à venir.

  Voici une des définitions que Marx fait du passage à la domination réelle du capital :

  « Le capital productif, ou le mode de production correspondant au capital, ne peut être que double : manufacture ou grande industrie. Dans la première c'est la division du travail qui prédomine, dans la seconde c'est la combinaison des forces de travail (avec un mode de travail uniforme) et l'utilisation de la puissance scientifique où la combinaison, et pour ainsi dire l'esprit collectif du travail, sont transférés à la machine. » (Marx. Grundrisse. Tome 2. P. 76. Ed. Sociales.)

  « Cependant le développement de la machinerie par cette voie n'intervient qu'à partir du moment où la grande industrie a déjà atteint un degré supérieur et où l'ensemble des sciences ont été capturés et mises au service du capital; et d'un autre côté, à partir du moment où la machinerie existante elle-même offre déjà des grandes ressources. » (Marx. Grundrisse. Tome 2. P. 192. Ed. Sociales.)

  Arrivé à ce stade, une question se pose, pourquoi Marx et Engels s'en prennent au Capital l' accusant de freiner le développement des forces productives et même par retournement dialectique de devenir des forces destructrices.

  «  Dans le développement des forces productives, il arrive un stade où naissent des forces productives et des moyens de circulation qui ne peuvent être que néfastes dans le cadre des rapports existants et ne sont plus des forces productives, mais des forces destructrices (le machinisme et l’argent), — et, fait lié au précédent, il naît une classe qui supporte toutes les charges de la société, sans jouir de ses avantages, qui est expulsée de la société et se trouve, de force, dans l’opposition la plus ouverte avec toutes les autres classes, une classe que forme la majorité des membres de la société et d’où surgit la conscience de la nécessité d’une révolution radicale, conscience qui est la conscience communiste et peut se former aussi, bien entendu, dans les autres classes quand on voit la situation de cette classe. »(L’Idéologie allemande, Editions sociales, pages 67-68 : « Feuerbach l’opposition de la conception matérialiste et idéaliste ».)

 Il est donc parfaitement démontré ici que ni Marx ni Engels encensaient le développement des forces productives sous le capitaliste et qu'ils approuvaient la révolte des ouvriers contre la machinerie. Cependant, sous le socialisme l'anarchie d'une production sans plan, devait donner aux forces productives un nouvel élan, c'est ce qui ressort de la critique faite de «Anti-Dühring « Notions théoriques » par Engels que je résume : Dans les trusts, la libre concurrence se convertit en monopole, la production sans plan de la société capitaliste capitule devant la production planifiée de la société socialiste. La bourgeoisie est incapable de gérer les forces productives ,la transformation des grands organismes de production et de communication en sociétés par actions et en propriétés d'État montre combien on peut se passer de la bourgeoisie. Le capitaliste n'a plus aucune activité sociale hormis celle d'empocher les revenus, de détacher les coupons et de jouer à la Bourse. Quant aux forces productives elles nous dominent, comme nous l'avons exposé dans le détail. Mais une fois saisies dans leur nature, elles peuvent, dans les mains des producteurs associés, se transformer de maîtresses démoniaques en servantes dociles.

 Voilà donc le cheminement qui devait mener au socialisme vrai et qui allait prendre sous Lénine la forme du capitalisme d'état durant la période dite de transition. C'est-à-dire que le Parti-Etat prenait en charge les tâches de la bourgeoisie, tout en promettant le socialisme pour demain, le socialisme dans un seul pays, contraint de maintenir et de renforcer son armée rouge contre la contre- révolution et de réprimer les « ennemis » de l' intérieur.

 Engels était conscient des limites de la concentration/centralisation du capitalisme d' Etat, mais il la recommandait comme moyen formel de passer au socialisme ( l'anti-chambre du socialisme)

 « Mais ni la transformation en sociétés par actions, ni la transformation en propriété d'État ne supprime la qualité de capital des forces productives. Pour les sociétés par actions, cela est évident. Et l'État moderne n'est à son tour que l'organisation que la société bourgeoise se donne pour maintenir les conditions extérieures générales du mode de production capitaliste contre des empiétements venant des ouvriers comme des capitalistes isolés. L'État moderne, quelle qu'en soit la forme, est une machine essentiellement capitaliste : l'État des capitalistes, le capitaliste collectif en idée. Plus il fait passer de forces productives dans sa propriété, et plus il devient capitaliste collectif en fait, plus il exploite de citoyens. Les ouvriers restent des salariés, des prolétaires. Le rapport capitaliste n'est pas supprimé, il est au contraire poussé à son comble. Mais, arrivé à ce comble, il se renverse. La propriété d'État sur les forces productives n'est pas la solution du conflit, mais elle renferme en elle le moyen formel, la façon d'accrocher la solution. » (Anti-Dühring « Notions théoriques »

Ce passage est avant l' heure une critique du socialisme d' État des bolcheviques.

La tendance aux trusts, aux monopoles à la prise en main par l' État à un moment donné des grandes infrastructures économiques, c' est faite dans plusieurs pays sous la forme du Keynésianisme période dite des trente glorieuses qui fut l' objet du dernier livre de Paul Mattick le dernier théoricien de la « gauche Allemande ». En France nous avons sous le gaullisme connu la planification et ses plans1, celui des nationalisations et ce jusqu' au programme commun de la gauche (PC-PS-radicaux de gauche)

Le retournement monétariste de 1979 va tout remettre en cause

C’est effectivement après 1979, qu’au niveau mondial la question de l’État et surtout de son surendettement vont être la cible d’une remise en question par les milieux financiers qui se rendent compte que les profits ne sont plus assez juteux, il y a crise de la rentabilité du capital au cours des années 70 . Le volet social de l’État va être la première cible, de ce mouvement qui portera le nom de « mondialisation » ou « globalisation ».

C’est sous le qualificatif de lutte contre l’État-providence qu’une formidable machine bureaucratique et judiciaire va remettre en cause l’ensemble des acquis sociaux dans le monde. L’argumentation des « libéraux » consiste à répéter « qu’ au cours des années soixante-dix, l’interventionnisme économique de l’État provoquait le dérèglement des mécanismes délicats de l’économie de marché, en retardant les adaptations nécessaires ». Les rigidités de l’état sont jugées insupportables par le courant monétariste, l’appareil bureaucratique de l’État est jugé comme une atteinte à la libre concurrence appelée pour la bonne cause « liberté individuelle ». On va critiquer le fait que l’État transforme peu à peu les « citoyens » en « assistés » passifs et irresponsables « les » nouveaux philosophes « (B-H. Lévy, A. Glucksmann, J.-M. Benoit, J,-P. Dollé...) vont jusqu’à considérer que l’État-providence est l’antichambre du totalitarisme.

Ce retournement  anti-étatique du capital vers la libre concurrence n’est en fait qu’un retour du capital à lui même en tant que capital autre, c’est-à-dire qu’il représente le comportement réel du capital . Comme Mattick l’avait prévu le Keynésianisme aura une fin, mais le retour à la libre concurrence annonce aussi la contradiction immanente de la production capitaliste, celle ou il est lui même une entrave à son libre développement et dont il n’a pas conscience. La « mondialisation » a cette caractéristique aujourd’hui de vouloir abolir les frontières et de provoquer le libre affrontement concurrentiel des marchandises et des capitaux au niveau mondial pour contrecarrer ( pour combien de temps et dans quelles conditions) la baisse du taux de profit . Seulement il faut le rappeler, la libre concurrence a déjà été niée une première fois à l’échelle mondiale par l’introduction du Keynésianisme et de l’économie mixte après la crise de 1929. Le recours depuis 1979 de nouveau et à l’échelle mondiale à l’économie de marché, a engendré plusieurs dévalorisations financière et notamment la crise dite des Subprimes de 2008.

 Après tout ce rappel, une question revient sur le tapis c' est quoi une économie véritablement socialiste, ce n' est pas une simple transformation des forces productives en propriété d' Etat, nous le savons maintenant avec l'expérience du bolchevisme. Ce n' est pas non plus l' économie mixte du keynésianisme et encore moins la libre concurrence.

 Le GIC dés 1930 fit une critique acerbe du socialisme d' état dans Principes fondamentaux de production et de répartition communistes dont voici un extrait

 « Avec leur nationalisation selon le principe des entreprises mûres, telle qu’elle a été appliquée en Russie, les bolcheviks ont porté au marxisme un coup en plein visage et ont adopté le point de vue social-démocrate de l’identité entre l’État et la Société. La contradiction existant en fait se manifeste actuellement dans toute son ampleur en Russie. La société n’a ni les moyens de production, ni le procès de production entre ses mains. Ceux-ci sont entre les mains de la clique au pouvoir, qui gère et dirige tout "au nom de la société" (Engels)... Ce qui veut dire, que les nouveaux dirigeants réprimeront d’une manière jusque là inconnue tous ceux qui s’opposent à la nouvelle exploitation. La Russie qui devait être un modèle du communisme, ainsi devenue l’idéal d’avenir de la social-démocratie.

 Nous nous sommes arrêtés un peu plus longuement sur cette sorte de nationalisation, pour montrer que tout cela n’a rien à voir avec Marx et ne fait que compromettre le marxisme. C’est surtout après la Commune de Paris que Marx en vint à affirmer que l’organisation de l’économie ne doit pas être réalisée par l’État, mais par une union des associations libres de la société socialiste. Avec la découverte des formes dans lesquelles le prolétariat s’organise pour la lutte révolutionnaire des classes, pour conquérir le pouvoir économique et politique, sont aussi donnés les fondements, sur lesquels l’Association libre de la société doit se réaliser une nouvelle approche historiquement. »

 Depuis cette production du GIC, le mouvement se réclamant du communisme n' a pas progressé sur la question du contrôle de l' économie par les producteurs eux mêmes. Les forces productives ont poursuivi leur chemin en procédant, chaque jour à l' expulsion du prolétaire par la machinerie automatisée. L'informatisation/numérisation de la société exige aujourd'hui une nouvelle approche de ce que nous entendons par « communisme ».

 G.Bad janvier 2020

 

 

 



 



 

 

 

1Le refus du libéralisme économique classique au profit d'une économie orientée par l'État en vue d'un développement volontariste (la planification, l'aménagement du territoire, les grands projets publics, le keynésianisme. etc.).