On n’est pas sorti de l’auberge; on n’est pas encore en août 2014 pour la commémoration du centenaire de la grande tuerie (on a fait mieux depuis) que déjà le flot déferle dans tous les milieux et nous-mêmes y sacrifions ici.

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Pas pour commémorer mais pour reparler d’un mythe, celui de Jaurès pacifiste, que nous avons évoqué dans ces mêmes colonnes il y a quelques années. Son assassinat par un étudiant ultranationaliste d’extrême droite(1) le 31 juillet 1914 a eu un énorme retentissement dans tout le pays deux jours avant l’entrée en guerre de la France mais alors que la machine de guerre était déjà totalement enclenchée dans sa marche inexorable vers la grande tuerie. On peut épiloguer sur ce qu’aurait fait Jaurès s’il avait vécu et si son assassinat n’a pas préservé sa mémoire des dérives que nombre de sociaux-démocrates tant allemands que français ont pu accomplir.

Mais il est prouvé, par différents témoignages que moins d’une heure avant son assassinat, Jaurès avait abandonné son pacifisme et s’était rallié à la «défense de la patrie». Voici le témoignage d’un député, Pierre Dupuy (2) qui recueillit alors cette confidence de Jaurès:

«..il disait qu’une information tout à fait sûre venait tout juste quelques instant auparavant de lui apprendre que les socialistes

 allemands de l’Internationale ouvrière avaient décidé d’obéir sans réserve à la mobilisation générale et que, dans ces conditions, il allait lui-même rédiger dans la soirée pour paraître le lendemain matin dans son journal L’Humanité un article intitulé «avant». Il estimait en effet qu’en présence de l’échec maintenant définitif de tous ses efforts et de ceux de son parti pour le maintien de la paix, il fallait de toute nécessité éviter de donner à l’ennemi de demain l’impression d’une France désunie et apeurée…». Devant les félicitations de Dupuy, Jaurès aurait ajouté:«…en publiant demain matin l’article dont je viens d’indiquer le titre et le contenu, je m’expose malheureusement à me faire assassiner par un des doctrinaires du pacifisme dont certains sont prêts à toutes les violences et à la rébellion, même après une déclaration de guerre formelle ou le commencement des hostilités. Ces gens ne me pardonneront certainement pas de ne plus penser et de ne plus agir désormais que pour la défense nationale…(3)»

 Ce témoignage tardif d’un parlementaire, patron de presse de surcroît faisait suite à la publication des «Carnets secrets d’Abel Ferry» (4) qui en 1914 était sous- secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères et contenait un récit des journées des 30 et 31 juillet 1914. Deux heures avant que Jaurès connaisse la volte-face des sociaux-démocrates allemands qui entraînera la prise de position précisée ci-dessus, il avait eu, à la tête d’une délégation de son parti, une entrevue avec Abel Ferry au cours de laquelle il aurait affirmé:

 «Vous êtes victimes d’Iswolsky (l’ambassadeur de Russie à Paris) et d'une intrigue russe: nous allons vous dénoncer, ministres à la tête légère, dussions nous être fusillés». Ferry ajoutait:

 «mets au fait que si Jaurès avait pu le lendemain matin dans son journal développer cette thèse, elle eut en Angleterre un tel retentissement que peut-être celle-ci au moins dans les premiers jours ne se fut pas prononcée pour la France et qu’il eut brisé, en France même, cette unité nationale qui allait se faire autour de son cercueil(5)». H.S.

 notes

(1) Raoul Villain était un exalté instable dont l'ultranationalisme peut se mesurer à cette déclaration faite en 1914:«Les ennemis du dehors ne sont pas les plus redoutables». Resté en prison pendant toute la guerre, il ne fut jugé qu'en 1919 et acquitté. Poursuivi par la vengeance, il entama un périple européen et finira par se fixer dans une des Baléares, à Ibiza. Lors de la reconquête de cette île par un commando anarchiste en septembre 1936, Villain fut assassiné à son tour bien qu'on soit certain que ceux qui l'exécutèrent ignoraient totalement son identité et son fait d'armes.

 (2) Pierre Dupuy, fut un magnat de la presse, possédant notamment le Petit Parisien mais également éternel député de la Gironde puis de Paris. toujours centriste sous l'étiquette de l'Union démocratique. Pétainiste et collaborateur, il eut quelques ennuis à la Libération. C'est sur son seul témoignage tardif que repose cette précision sur la position de Jaurès à peine une heure avant son assassinat. Apparemment, c'est la seule publication des carnets d'Abel Ferry et la polémique qui s'en suivit qui l'amena à faire ce témoignage dans une communication adressée au Monde en février 1958.

 (3)Extraits de ce témoignage paru dans le quotidien Le Monde du premier février 195

 (5 Abel Ferry, neveu de Jules Ferry, député groupe centriste Gauche radicale, patriote rigide et intransigeant, se retrouva à 33 ans sous-secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères dans le gouvernement du social-démocrate dissident Viviani. En 1914, quelques jours après la déclaration de guerre, il démissionna pour rejoindre le front jusqu'en octobre 1915, lorsqu'il réintégra les sphères gouvernementales au sein d'un comité secret de la commission de la guerre. C'est à ce titre lors d'une mission sur le front qu'il fut tué par un obus en septembre 1918.carnets où il consignait ses réflexions sur les événements et tous les personnages impliqués dans la guerre, y compris les généraux ne furent publiés que, selon sa propre volonté, trente après en 1957le titre Les Carnets secrets d’Abel Ferry 1914-1918, Grasset, 1957 (réédition che z le même éditeur en 2005).

 (6)Citation d'après un article du quotidien Le Monde du 1er février 1958, «propos des Carnets d'Abel Ferry», reproduisant une lettre d'Alfred Fabre Luce protestant contre ce que l'auteur de cette lettre considère comme une censure de ce qui concerne cette période cruciale.

 (7) La revue Gavroche dans son n° 151 (août 2007) a publié sur ce même sujet, l'image controversée «d'apôtre de la paix» de Jean Jaurès.

 (On peut fournir à tout intéressé une copie des articles cités du quotidien Le Monde)