De l’utilisation de la méritocratie en période de crise
Une modalité de l’attaque contre les salaires
«Le maintien du pouvoir
d’achat n'est pas dû, il doit, au-delà d'un certain seuil, se
mériter » (La Vie française du 10 décembre 1984) : voilà l’état
d’esprit qui animait et anime toujours les serviteurs du capital,
technocrates, managers et tous les gérants de la collectivité
capitaliste en guerre contre les prolétaires. Dès les années 1980
on pouvait déjà percevoir comment la société anonyme entendait
poursuivre son exploitation des prolétaires par le système du lien
salaire-productivité. Ce système visait dans un premier temps à
remplacer sur le plan juridique l’obligation de moyen, par une
obligation de résultat avec objectifs en hausse à atteindre (La DPO
: direction par objectif, par le truchement de critères
classants).
Le lien salaire-productivité était partie
intégrante de tout un arsenal visant à briser toutes les
résistances collectives à l’exploitation et à promouvoir une «
politique sociale personnalisée ». Après l’éclatement du temps
de travail et les multitudes de contrats devant favoriser l’embauche
– CDD, temps partiel, emplois aidés, stagiaires et apprentis
– comme force de travail d’ajustement. Le temps était venu de
s’attaquer au gros morceau des conventions collectives et de les
transformer en leur contraire.
Il fallait désormais des
conventions au service du patronat afin de liquider les acquis de
1936 et 1968 et de renvoyer toutes les négociations de branche au
niveau de l’entreprise, voire du service ou de l’atelier. On en
revenait dans certaines entreprises à la commandite de travail, sans
le dire. Le « toilettage » des conventions collectives se
transforma bien vite en « lessivage » : l’ancienneté,
l’indexation des salaires sur les prix, la mensualisation
commençaient à être ébranlées sur leur base. La politique
contractuelle de masse des années « roses », « le compromis
fordiste » du capitalisme occidental de la reconstruction de
l’après-seconde-guerre-mondiale, volait en éclat.
L’enjeu
pour le capital devenait désormais le coût du travail, c’est-à-dire
l’extorsion de la plus-value. Il fallait purger le système dans
tous les secteurs afin de réduire ce coût. Le cri de guerre du
capitaliste collectif fut « toujours moins pour eux et toujours plus
pour nous » ; ils en appelèrent à moins de contraintes pour
licencier, moins de rigidité, plus de flexibilité.
La
flexibilité-mobilité prospéra comme un mal nécessaire au maintien
de l’emploi, comme une sauvegarde individuelle à l’«
employabilité ». La mondialisation allait bien entendu mettre plus
vivement en concurrence les travailleurs du monde entier, le capital
financier se déplaçant à la vitesse de l’éclair avait alors le
monde « sans frontière » à exploiter et saisissait les appels
d’offre de bas coût du travail comme une régénérescence du
capital total dans tous les coins du monde. La Chine n’était déjà
plus un tigre de papier, mais un formidable réservoir de plus-value.
Les industries manufacturières de l’occident n’allaient pas
résister, à cette force de travail à bas prix, l’industrie
textile y laissera la peau et les os. Depuis nous connaissons la
suite : délocalisation, mobilité, insécurité sociale permanente,
précarisation généralisée, flexisécurité et accompagnement vers
la misère par le truchement de la formation.
Comme le coût
du travail devenait l’élément moteur pour le système, celui-ci
s’attaqua dans un premier temps au salaire différé (chômage,
retraite, prévoyance santé), Il alla même jusqu’à endetter les
travailleurs à leur insu, leur faisant payer les dette de l’Etat
avec la CSG et la CRDS. Comme cela ne suffisait pas à rétablir une
concurrence au niveau des « pays émergents », il fallait prolonger
l’exploitation au delà de 55-60 ans, ce que conseilla l’OCDE, et
que le gouvernement Sarkozy vient de faire en prolongeant le temps
d’activité à 70 ans. Mais la crise des subprimes et la récession
mondiale propulsèrent toutes les contradictions du capital si
brutalement, que tous les plans d’ajustement progressif de la
valeur travail devenaient ridicules ; il fallait frapper plus fort et
liquider les forces de travail « mangeuses de plus-value ». Alors
l’Etat fut contraint de se faire hara-kiri et l’offensive
anti-fonction publique commença, d’abord contre la résistance
cheminote, ensuite les autres – même l’armée était touchée.
Aujourd’hui l’Etat veut aller plus loin. Il a dans les tuyaux
un projet de décret visant à étendre la rémunération au mérite
des fonctionnaires – il concerne 198 000 fonctionnaires. Alors,
comme toujours, pour faire passer le projet on mobilise les médias
et la putasse opinion publique, « la démocratie silencieuse ». Il
faut se souvenir qu’entre les deux tours de l’élection
présidentielle de 2002, Lionel Jospin avait signé le décret Sapin,
qui modifiait le système de notation de la fonction publique,
antichambre du salaire au mérite. A la fin de l’année 2003, la
méritocratie faisait son entrée dans la haute fonction publique et
en 2004 aux ministères pilotes (défense, justice, finances) et
s’étendra à partir de 2005.
Pour faire passer son décret,
le gouvernement Sarkozy lâche la presse aux ordres, comme la meute
sur le cerf. Ainsi le journal Valeurs actuelles (droite chrétienne)
du 13 novembre 2008 titre : « Les Français disent oui à la
rémunération au mérite. » A la question posée : « trouvez-vous
normal un même salaire pour tous quel que soit le travail fourni ?
», 68 % des sondés s’estiment choqués par la formule – d’après
le journal, ce sont surtout des électeurs de François Bayrou.
Ce
qui veut dire qu'il y a 32 % des Français qui ne sont pas tombés
dans le crétinisme des sondages et ont conscience que la formule est
une saloperie. Même pour le cabinet d’audit SRM Consulting, la
méritocratie serait un facteur de détérioration du climat social.
Le problème de l’Etat, en ce qui concerne la fonction publique, ce
n’est pas la détérioration du climat social, mais d’en diminuer
le coût aussi vite que possible en faisant jouer toutes les
possibilités d’ajustement (liquidation des auxiliaires, ATOS et de
tous ceux qui gravitent avec des salaires de misère autour de la
fonction publique) de même que dans le privé, ce sont les
intérimaires, les CDD... qui assument le lien
emploi-productivité.
Avec la crise, il faut maintenant que
l’Etat agisse directement sur les salaires, et la méritocratie est
un élément efficace, allant dans ce sens. En effet il permet, comme
c’est le cas de l’intéressement et de la participation, un
ajustement salarial, fonction de la bonne santé de l’entreprise
(intéressement et participation) ou de la performance individuelle
(méritocratie). Dès lors le maintien du pouvoir d’achat est
directement relié, collectivement et individuellement, à ces
mesures d’ajustement du prix de la force travail. En période de
crise, ce dédoublement salarial (salaire de base/salaire au mérite)
n’est qu’un moyen visant à faire chuter les salaires réels.
Récemment le directeur général du BIT (Bureau
international du travail), Juan Somavia, indiquait que « pour le 1,5
milliard de salariés dans le monde, des temps difficiles sont à
venir ». « Une croissance économique faible, voire négative,
combinée à des prix alimentaires et énergétiques hautement
volatils, va amputer les salaires réels de nombreux travailleurs, en
particulier les bas salaires et les ménages les plus pauvres. Les
classes moyennes seront également sérieusement affectées. »
«
En s’appuyant sur les derniers chiffres de croissance du FMI, le
BIT prévoit que la croissance mondiale des salaires réels atteindra
au mieux 1,1 % en 2009, comparé à 1,7 % en 2008, mais les salaires
devraient décliner dans un grand nombre de pays, y compris dans les
principales économies. De manière générale, la croissance des
salaires dans les pays industrialisés devrait baisser, de 0,8 % en
2008 à – 0,5 % en 2009. »
Alors l’équation finale est
simple : « tous ensemble », secteur privé et fonction publique,
contre nos exploiteurs ou lutte de tous contre tous .
Gérard
Bad
novembre 2008
les syndicats veulent faire une grande manifestation des fonctionnaires pour le 19 mars 2009















