Article paru dans Echanges N°150 -Hiver 2014-2015

Gaza_death

S’il est difficile de ne pas être touché profondément par les massacres perpétrés à Paris et en banlieue au cours de la semaine du 5 janvier 2015, – contre la rédaction du journal satirique Charlie Hebdo, contre une policière à Montrouge, contre un magasin casher Porte de Vincennes à Paris –il est tout aussi difficile de ne pas considérer que ce ne sont pas des actes isolés  : ils se relient à toute une chaîne d’actes similaires couvrant le monde entier, souvent beaucoup plus meurtriers, parfois dans des pays proches, témoins d’une véritable guerre. Une guerre pourtant bien différente de ce que l’on considère habituellement comme guerre.

S’il est difficile de ne pas comprendre que, pour des raisons parfois bien différentes et même contradictoires, des millions de Français cherchent à exprimer dans la rue leur émotion contre ce massacre, il est tout autant difficile d’ignorer que cette « protestation » est habilement manipulée, d’abord par le pouvoir national et ensuite par les instances gouvernementales internationales à des finalités à la fois nationales et mondiales pour qu’elle conduise à un consensus dans le soutien à une guerre mondiale qui est la défense du capital.

S’il peut être compréhensible qu’un pouvoir quelconque puisse en l’occurrence prendre tout un arsenal de mesures répressives sous prétexte de garantir la sécurité publique, il serait dangereux d’ignorer que ces mesures, qui semblent ne viser qu’un ennemi défini – et de plus avec ce consensus –, pourront être utilisées demain pour réprimer durement non seulement tout conflit social, même le plus anodin, ou même toute attitude ou parole dissonante pour le pouvoir (c’est ce que l’on voit par exemple présentement en Espagne).

En particulier, si l’on peut vouloir toute liberté d’expression, de mouvement et d’action dans les limites où elle n’entrave pas la même liberté chez tout autre, il faut être très prudent dans la défense de cette liberté sur un point particulier, car on peut se trouver faire un chemin commun avec des acteurs qui demain sous prétexte des nécessités (qui ne sont autres que la protection du système capitaliste), nous dénieront tout ou partie de cette liberté.

Les développements qui suivent visent non pas tant à répondre à ces observations ou à apporter une réponse quelconque, encore moins à donner des consignes d’action, mais à situer pour chacun, dans l’extrême confusion de débats qui restent la plupart du temps purement idéologiques, où se trouvent les véritables ennemis de classe – et peut-être permettre de combattre, avec les armes à notre portée, ces ennemis. Par-delà le présent conflit, le capital mondial se défend avec ses propres armes et une de ces armes est – et a toujours été – la tentative d’associer à son combat l’ensemble des prolétaires, qui n’ont pourtant nullement intérêt à le sauver, mais plutôt à le voir disparaître.

Question de définitions

Si le mot terreur (sentiment de peur intense) remonte à la nuit des temps, son usage moderne d’utilisation politique, avec le sens précis de l’ensemble des moyens de coercition politique maintenant des opposants dans un état de crainte, remonte à la fin du xviiie siècle (défini même par Montesquieu un demi-siècle avant la Révolution alors qu’elle était pratiquée sous cette forme aussi depuis la nuit des temps mais jamais préconisée théoriquement comme un moyen de gouvernement). C’est la Terreur sous la Révolution qui mit en pratique consciemment cette méthode de domination par la crainte. A l’époque, on n’utilisait guère les mots « terrorisme » et « terroristes » qui furent mis en avant au début du xxe siècle pour se rapporter à une action violente clandestine d’une minorité active à l’intérieur d’une unité géographique (1). Ces mots prennent presque un sens courant dans le combat des Irlandais en 1866 contre la domination britannique (2) et en Russie en 1883 (3) dans les attentats pour faire tomber la monarchie autoritaire tsariste.

Deux formes

On retrouve là deux formes de terrorisme – moderne si l’on peut dire – mais chacun différent de la terreur imposé par un Etat sur son territoire ou sur un territoire occupé : l’une, comme en Irlande, visant à s’affranchir du joug de la domination d’un autre Etat dans un espace géographique limité pour construire un Etat, l’autre comme en Russie visant à renverser le régime politique d’un territoire pour y substituer un autre régime. Dans un cas comme dans l’autre, les combattants de l’ombre qualifiés de terroristes ne sont jamais reconnus par leurs adversaires comme des combattants ordinaires, mais sont traités comme de vulgaires criminels, pourchassés comme tels et souvent soumis à des lois d’exception autorisant toutes méthodes pour leur élimination. S’ils réussissent dans leur entreprise, ils sont considérés comme des héros dans le régime ou Etat qu’ils ont réussi à installer. Un exemple parmi bien d’autres est donné par l’usage de la terreur par les commandos juifs contre le mandat britannique sur la Palestine qui se termina par la formation d’Israël, les « terroristes » d’hier devenant des leaders politiques chargés d’honneurs (voir ci-dessous, « Annexe »).

Le « terrorisme » dénoncé aujourd’hui mondialement comme l’œuvre de fous furieux fanatisés par un islamisme dévoyé a toujours été stigmatisé et combattu de la manière la plus acharnée, ce qui permet d’escamoter à la fois l’origine de cette guerre « contre », ses motivations, ses méthodes et ses objectifs. Qu’en est-il de ce « terrorisme » qui serait une menace mondiale contre un monde capitaliste qui se dit « civilisé » face à des « barbares » ? Pour tenter une approche, il importe de remonter dans l’histoire des deux cents ans passés, aux débuts de la grande période de colonisation sous la férule des Etats industrialisés.

Un potentiel mondial de révolte contre des siècles d’oppression

Sur les 7 milliards d’habitants de la planète, 1,600 million d’êtres humains sont supposés être de confession musulmane. Sur ces derniers, 1 milliard vivent dans le Sud de l’Asie, 321 millions dans le Moyen-Orient et 242 millions en Afrique, la quasi-totalité d’entre eux dans leur contrée d’origine ou dans des migrations internes ou interrégionales. Quelque 44 millions de ces supposés musulmans vivent en Europe et 5 millions en Amérique du Nord. On ne saurait dire qu’ils ont tous entre eux un lien communautaire autour de la religion musulmane car cette religion comporte des frères ennemis (essentiellement les chiites et les sunnites) mais, ce qu’ils partagent presque tous, c’est, eux et leurs ancêtres parfois lointains, d’avoir été des « colonisés », c’est-à-dire soumis à la dure et cruelle loi des colonisateurs dans la dépossession de leurs terres, de leur culture, de leur vie, dans l’esclavage voire dans la déportation.

Personne parmi eux ne saurait abstraire d’être héritier d’une telle domination et exclusion, lointaine pour certains, toute proche pour d’autres. Plus que la religion, c’est cette ex- ou présente condition de colonisé qui forge une conception de la relation avec les puissances impérialistes d’hier et d’aujourd’hui : ce que la plupart connaissent de mémoire familiale, ont connu par le récit de leurs ancêtres ou vécu récemment c’est non seulement cette domination faite de dépossessions, mais un passé de guerre, de répression cruelle de toute velléité de révolte individuelle et/ou collective, la torture, l’extermination. Bien plus, le dépeçage de l’Empire turc après la première guerre mondiale entre les puissances impérialistes d’alors a séparé dans des entités nationales artificielles distinctes des populations qui jusqu’alors formaient des ensembles ethniques, économiques et culturels (et parfois religieux) unis autour d’un riche passé historique, chaque morceau étant soumis à la dure loi assimilatrice d’un autre pouvoir national.

La soi-disant « décolonisation » présentée comme une émancipation quant à cette condition de « colonisé », qui suit la seconde guerre mondiale n’a souvent guère changé à cette condition, sauf qu’à la gestion directe de la puissance coloniale (qui utilisait comme moyen de contrôle les conflits internes causés par le découpage colonial) s’est substituée une « gestion par procuration » déléguée souvent aux anciens auxiliaires de cette domination directe de l’Etat étranger colonisateur via la bourgeoisie compradore (4).

Si les plus importants de ces pays dits musulmans (importants par leur population et leurs ressources, Indonésie, Iran, Turquie, Egypte, Algérie, Maroc,...) ont pu quelque peu s’autonomiser très relativement par rapport à cette tutelle post-coloniale, ceux qui tentaient trop de s’en écarter se voyaient durement rappeler à l’ordre par la puissance dominante. Ceci d’autant plus que, pour l’ensemble du Moyen-Orient, l’exploitation des ressources pétrolières a toujours été la clé du contrôle (et des rivalités) des grandes ­puissances.

Le développement du « terrorisme » est directement lié à ces interventions guerrières directes ou pas, dans le passé comme dans le présent : indépendamment de ce fait fondamental, il faut souligner que des populations entières n’ont jamais connu rien d’autre non seulement de la contrainte quotidienne des sociétés d’exploitation mais une violence tout autant quotidienne pouvant aller jusqu’à des extrêmes. Bien plus, s’ils pouvaient penser échapper à leur misère et/ou à cette violence en émigrant pour se « réfugier » dans la contrainte relative d’une des puissances dominantes, ils y trouvaient une autre forme de ségrégation qui pouvait tout autant dégénérer, individuellement ou collectivement, dans la violence la plus extrême. On peut penser que le recours à la violence de la part des ex-colonisés où qu’ils soient tant dans leurs rapports communautaires que dans leurs relations avec les autres communautés, qui pouvait paraître une vindicte pour ce qu’ils avaient subi dans un passé même lointain ou dans le présent, était aussi une imprégnation de toute leur vie, une sorte de conditionnement social dont la matrice au cours des siècles se référait toujours au capitalisme.

La fabrique capitaliste du « terrorisme »

Pour les pays dits musulmans, la « libération nationale » s’est faite à travers le terrorisme à la manière de l’Irlande : depuis Israël jusqu’au Bangladesh, en passant par l’Algérie ou le Kenya. Le terrorisme actuel jusqu’à une date récente se rapproche plus de celui de la Russie, visant à un changement du mode de domination, mais avec bien des variantes tenant au mode d’intervention de la puissance dominante que des caractéristiques nationales du cadre étatique dans lequel elle se déroule. Mais ce qui est nouveau eu égard aux affirmations terroristes passées, c’est que la diaspora d’obédience musulmane constitue un vivier hautement sensible, pour les raisons que nous venons d’exposer, aux combats non seulement dans leur pays d’origine mais dans celui de l’ensemble des pays musulmans, un vivier dans lequel il suffit de puiser quelques individus ou groupes fanatisés pour avoir une cinquième colonne efficace pour le combat central d’un terrorisme distinct.

Depuis la fin de la première guerre mondiale, le relais des puissances colonisatrices – Grande-Bretagne et France – a été pris par les Etats-Unis, parfois élément central de coalitions guerrières d’intervention pour mettre au pas ceux qui s’écartaient trop de la protection de ces intérêts dominants, notamment ­pétroliers et stratégiques. Dans la période récente, ces interventions ont visé l’Afgha­­nistan, l’Irak, la Libye et la Syrie. Non seulement elles se sont soldées par des échecs, mais elles ont entraîné une décomposition –recomposition des résistances « terroristes » dans une sorte de guerre mondiale en évolution constante dont on voit aujourd’hui les effets dans un déroulement quelque peu imprévu.

Nous avons tenté d’expliquer (5) pourquoi les interventions américaines en Afghanistan et en Irak ne pouvaient aboutir, en raison d’une part des caractères de guerre populaire contre un occupant, d’autre part en raison de l’absence de consensus au sein de la population américaine pour un engagement total dans la guerre.

A l’appui de ces thèses, nous reproduisions des citations de Clausewitz. L’une concernait les guerres populaires :

« … Il faut observer qu’une guerre du peuple en général doit être considérée comme une conséquence de la façon dont l’élément guerrier a brisé de nos jours les vieilles barrières artificielles… Une résistance aussi largement dispersée n’est évidemment pas apte à frapper de grands coups exigeant une action concentrée dans l’espace et dans le temps. Son action, comme le processus d’évaporation dans la nature physique, dépend de l’étendue de la surface exposée. Plus elle sera grande, plus sera étroit le contact avec l’armée ennemie, plus cette armée se dispersera et d’autant plus puissants seront alors les effets de l’armement populaire. Il ruinera les fondements de l’armée ennemie comme une combustion lente et graduelle. Comme il exige du temps pour produire son effet, il se crée, pendant que les éléments hostiles se tâtent l’un et l’autre, un état de tension qui se relâche peu à peu si la guerre populaire s’éteint sur certains points pour brûler lentement ailleurs ou bien conduit à une crise si les flammes de cette conflagration générale embrasent l’armée ennemie et l’obligent à évacuer le pays avant d’être complètement détruits … »

L’autre citation concernait le pays envahisseur : une guerre ne peut être menée par un Etat que s’il existe un ennemi clairement identifié et un consensus de la majorité de la population (6).

Depuis l’analyse de la position des Etats-Unis à la lumière de ces principes sur la guerre, en 2011 (cela sonnait un peu comme prémonitoire), les Etats-Unis ont dû évacuer tous les théâtres d’opérations militaires où ils étaient engagés et refuser de s’engager directement sur les lieux de combats en Libye et Syrie par crainte d’avoir ultérieurement à opérer une retraite désastreuse. Dans chacun des pays concernés – Somalie, Yémen, Afghanistan –, le départ des troupes américaines a laissé, contre des gouvernements fantoches, le champ libre aux différents groupes « terroristes » qui avaient puissamment contribué à leur échec. Mais ceux-ci restaient dans un cadre national avec leurs spécificités nationales même s’ils pouvaient être unis par leur fondamentalisme religieux et s’ils tentaient de trouver un appui en s’extériorisant par des actions terroristes sur le territoire de l’ennemi occidental.

L’Afghanistan, l’Irak, des bases « terroristes » ?

Il n’est pas dans notre propos d’entrer dans le détail de l’implication des Russes et des Américains en Afghanistan. Ce que nous voulons souligner c’est qu’en s’appuyant sur un groupe fondamentaliste musulman d’origine pakistanaise comportant une aile extrémiste, les Talibans, de confession sunnite, pour la reconquête de l’Afghanistan sur l’occupant russe, les Etats-Unis ont contribué à la montée en puissance d’un terrorisme. Ceux qui ne devaient être que des « auxiliaires » sont devenus, armés et protégés, assez puissants pour, une fois les Russes chassés, se retourner contre les nouveaux occupants et leur livrer une guerre sans merci. Non seulement les Talibans et leur aile « terroriste » – Al Qaida – se sont implantés depuis cette base, mais ils ont pu trouver dans la diaspora de confession musulmane de puissants auxiliaires de combat couvrant le monde entier, une sorte de cinquième colonne. Finalement, les Américains ont dû se retirer laissant un gouvernement fantoche aux prises avec la domination de fait des « terroristes ».

Une autre de ces retraites désastreuses a concerné l’Irak et c’est autour de ce legs américain que le terrorisme va franchir une étape déterminante dans la situation présente. Le quotidien britannique Financial Times écrivait le 10 août 2007 que «  la dispersion de l’armée d’Irak a laissé 40 000 hommes sans ressources et armés, entraînés et prêts à l’insurrection ». La guerre en Syrie aux confins de l’Irak et le développement de différents groupes terroristes allaient donner corps à cette observation et impulser un tour nouveau au terrorisme dispersé d’alors.

En 2006, Al Qaida, le groupe terroriste issu de la guerre d’Afghanistan, jusqu’alors le principal ennemi « terroriste » des Etats-Unis et de l’Occident ayant des antennes en Irak, forme avec cinq autres groupes djihadistes un « Conseil consultatif moudjahidiste d’Irak » qui le 13 octobre suivant proclame «  l’Etat islamique d’Irak » (EII) qui s’érige en véritable Etat couvrant le Nord-Ouest de l’Irak et l’Est de la Syrie. Il y a beaucoup d’explications sur les raisons qu’a Al Qaïda de se retirer de cette coalition (questions de pouvoir, religieuses, générationnelles, etc.). Toujours est-il que nombre des sections étatiques d’Al Qaïda rejoignent l’Etat Islamique (7) qui, semble-t-il, porte une vision plus moderne et plus actuelle du combat contre l’Occident. Une des principales raisons peut se retrouver dans cette estimation du secrétaire américain à la Défense, Chuck Hagel, jeudi 21 août 2014 : «  L’Etat islamique (EI) va au-delà de tout ce que nous avons pu connaître […] Il est plus sophistiqué et mieux financé que tout autre groupe que nous ayons connu […] Il allie idéologie et sophistication de son savoir-faire militaire tactique et stratégique […] Il est extrêmement bien financé […] Il va au-delà de tout autre groupe terroriste.  »

Un territoire, une administration, une armée

Qu’en est-il début 2015 de cette base territoriale « terroriste » qui recouvrirait actuellement un territoire peuplé de 10 à 12 millions d’habitants, sur une superficie équivalant à celle de l’Angleterre, dont 40 % sont en Irak et 33 % en Syrie ?

S’ériger en Etat ne serait qu’un mot si un tel territoire n’était pas géré, au-delà de la présence militaire, par une administration appliquant un ensemble de lois, ce qui suppose un financement régulier dépendant d’une activité économique.

D’après des estimations récentes, Daesh disposerait d’une armée de 200 000 hommes et bénéficierait d’un apport international constant. D’après ceux qui ont pu la combattre, il s’agit d’une armée bien équipée particulièrement bien entraînée et très motivée (8). Elle bénéficierait de l’expérience des nombreux cadres de l’Irak de Saddam Hussein qui constituent une des colonnes vertébrales de Daesh. Il en est de même pour l’organisation administrative de la région contrôlée par cette orgnisation islamiste : sous l’autorité d’un gouvernement de sept dirigeants, toute une hiérarchie administrative s’est mise en place avec à la base dans les villes et villages des « gouverneurs » expérimentés venant eux aussi des structures administratives de l’Irak de Saddam Hussein.

Il semble que l’ensemble fonctionne sans trop de heurts, les structures économiques étant restées en place, y compris le maintien des conditions de travail – notamment celles des techniciens du pétrole assurant la continuité de production des puits. D’après des rapports sur cette activité économique, les acteurs apprécieraient, dans les zones sous contrôle de cet Etat islamique, le rétablissement des relations économiques et la paix sociale nécessaire à un fonctionnement régulier. Il ne semble pas qu’à l’intérieur de cet Etat, d’autres visions d’un autre système économique aient surgi : hors l’application de la loi islamique, la charia dans les rapports sociaux, l’économie de type capitaliste semble régler la production et la circulation des marchandises.

Bien sûr, tout cet ensemble militaro économique ne saurait fonctionner sans un apport constant de ressources. On a beaucoup insisté sur les prébendes financières ou les ressources des kidnappings ou les « subventions  » des émirats du Golfe ; mais cela ne saurait suffire à faire fonctionner un Etat en raison de leur caractère aléatoire : il est nécessaire de trouver une source constante de revenus ; c’est ce qui semble, pour le moment, être assuré dans le ressort de cet Etat. En novembre 2014, Daesh aurait encaissé au cours de cette année-là pour 3 000 milliards de dollars (2 500 milliards d’euros) 38 % venant du trafic pétrolier, 17 % du gaz, 12 % des impôts ,10 % des phosphates, 10 % du ciment, 7 % de produits agricoles.

Cette source renouvelée de revenus permettant de faire vivre un Etat reste pourtant très aléatoire. D’une part, les frappes militaires de la coalition anti-Daesh finissent par avoir un effet déstabilisateur entre le défaut d’un territoire organisé offrant des cibles fixes et les adaptations évidentes tant sur ce territoire qu’à l’échelle du terrorisme mondial. D’autre part ces mêmes actions militaires sur des cibles économiques (raffineries, silos à céréales) contraignent à des adaptations pas toujours efficaces. D’un autre côté une bonne partie des ressources orientées vers l’exportation dépend non seulement de réseaux vulnérables mais surtout des possibilités commerciales d’un monde en crise.

Enfin, globalement, à long terme, se pose non seulement la question de l’usure des matériels et des superstructures et de leur renouvellement, rendu difficile par le boycottage international, mais aussi de la pérennité d’un développement par une politique financière d’investissements rendus compliquée par l’application de la loi ­islamique.

L’apparition d’autres « bases terroristes » aux confins du Nigeria et en Libye semble une extension d’un mouvement mondial de «  concentration  » des courants islamistes localisés géographiquement jusqu’alors distincts, mais sans pour autant reposer sur une unification des différents courants de la « diaspora terroriste » mondiale. Nous nous trouvons devant une situation en pleine évolution qui fera l’objet d’un prochain article.

H. S.

NOTES

(1) Robespierre, le 5 février 1794, justifie cette politique ainsi : « La terreur n’est autre chose que la justice prompte, sévère, inflexible ; elle est donc une émanation de la vertu  ; elle est moins un principe particulier qu’une conséquence du principe général de la démocratie, appliqué aux plus pressants besoins de la patrie. » Vint le 9 Thermidor (27 juillet 1794), arrestation de Robespierre. Après la chute de Robespierre, quiconque était suspecté d’être un terroriste – c’est-à-dire, comme l’indique, dès 1798, le Dictionnaire de l’Académie Française, d’avoir été un agent ou d’être encore un partisan de la Terreur – est arrêté, souvent déporté ou parfois guillotiné. Comme l’explique le conventionnel (et régicide) Pierre Paganel, « Le mot terroriste fut un cri de vengeance. Il sortit du fond des tombeaux, au moment où s’y réunirent, avec leurs victimes, les tyrans, les bourreaux de la terreur. Mais les réacteurs s’en emparèrent. Il n’est plus d’asile, plus de refuge, plus de pitié, pour le citoyen que cette dénomination poursuit. » La tentation est grande déjà de regarder « les terroristes comme une espèce d’hommes, ou plutôt de monstres à figure humaine jusqu’alors inconnue ; comme une race d’êtres féroces, venus des pays lointains » ! Et bien non : « Un terroriste est tout simplement un patriote exalté. »

(2) Depuis les années 1880, les nationalistes irlandais de l’Irish Parliamentary Party (IPP) demandaient l’autonomie vis-à-vis du Royaume-Uni (Home Rule). Certaines organisations comme le Sinn Féin d’Arthur Griffith réclamaient au contraire l’indépendance complète de l’Irlande mais elles ne représentaient qu’une faible minorité à cette époque. Pour les républicains irlandais, la guerre d’indépendance avait commencé avec la proclamation de la République d’Irlande lors de l’Insurrection de Pâques 1916. Les républicains avancèrent que le conflit de 1919-1921 (et la guerre civile qui suivit) était la défense de cette République contre les tentatives de la détruire.

(3) L’organisation Narodnaïa Volia est formée, à partir du mouvement Narodniki, lors d’un congrès à Lipetsk en juin 1879, puis à Voronej quelques semaines plus tard. L’organisation populiste Terre et Liberté (Zemlia i Volia), fondée dans les années 1860 et réactivée en 1875 pour lutter contre le régime tsariste se déchire alors en deux tendances opposées. « Narodnaïa Volia » choisit la voie du terrorisme individuel pour lutter contre le régime, privilégie l’action sur l’idéologie et s’inspire de Netchaïev : « Le révolutionnaire méprise tout doctrinalisme, il a renoncé à la science pacifique qu’il abandonne aux générations futures. Il ne connaît qu’une science — celle de la destruction. »

(4) «  Bourgeoisie compradore  » désigne la classe bourgeoise qui, dans les pays dominés, tire sa richesse de sa position d’intermédiaire dans le commerce avec les impérialismes étrangers, par opposition aux bourgeois ayant des intérêts dans le développement de l’économie nationale.

(5) Voir « Les Etats-Unis et leur guerre », Echanges n° 136 (printemps 2011), p. 40.

(6) De la guerre, de Carl von Clausewitz, livre VI, chapitre XXVI : «  L’armement du peuple », écrit entre 1816 et 1830.

(7) Les sigles EII (français), ISIS (anglais) et Daesh (arabe) désignent la même entité. On peut trouver sur Wikipédia un article très documenté sur Daesh dans lequel nous avons puisé les détails de cet article.

(8) Cette armée disposerait de quelques avions de chasse, de 3 000 voitures blindées, de 50 chars lourds, de 150 blindés légers, de 60 000 armes diverses de diverses origines, le tout servi par des militaires expérimentés et commandés par des généraux irakiens entraînés depuis des années à la guérilla (Wikipédia).

Annexe

Le terrorisme juif en Palestine avant 1948

Grenades sur les marchés, meurtres de villageois, enlèvements de soldats britanniques  : les sionistes de Palestine ont, jusqu’à la création de l’Etat d’Israël en juillet 1948, choisi le terrorisme com­me stratégie militaire. Les dirigeants des grou­pes clandestins (Ben Gourion, Menahem Begin, Itzhak Shamir, pour ne citer que ces trois premiers ministres d’Israël), sont devenus des dirigeants de l’Etat.

Leurs actions les plus spectaculaires furent l’attentat contre l’hôtel King David à Jérusalem et le meur­tre du diplomate suédois Folke Bernadotte. La première, menée le 22 juillet 1946 par l’Irgoun,détruisit la partie de l’hôtel où s’étaient établies les autorités britanniques, tuant 91 person­nes, principalement des employés. La seconde, menée par le groupe Stern, fit disparaître le 17 septembre 1948 le «  médiateur pour la Palestine  » que l’ONU avait nommé en mai (une semaine après la déclaration d’indépendance d’Israël). Les deux plans de partage de la Palestine qu’il avait successivement présentés a­vaient été refusés par les deux parties.

Mais c’est à la charnière du xixe et du xxe siècles que les organisations juives armées trouvent leurs racines. En 1905 et 1907, deux vagues de pogroms en Bessarabie poussent les communautés juives de l’empire russe à constituer des ligues d’autodéfense, d’une part, à quitter la Russie d’autre part : 1 million de Juifs vont aux Etats-Unis, environ 30 000 en Palestine, alors partie de l’empire ottoman. L’organisation Bar-Guiora (nom d’un dirigeant de la révolte juive contre les Romains), est créée en 1907, avec le double objectif de développer des fermes collectives (kibboutz) et de les protéger.

Le projet sioniste, qui n’a pas (et n’est pas) toujours été soutenu par tous les Juifs, se développe sous différentes formes, qui toutes reposent, entre autres principes, sur un a priori faux : « Une terre sans peuple pour un peuple sans terre » ; il s’agit de créer non seulement un Etat juif mais surtout une société purement juive, disposant de sa propre base ouvrière  ; la colonisation sioniste diffère radicalement du schéma colonial classique, puisqu’il n’est plus question d’exploiter les indigènes mais de les remplacer. Pourtant le terrorisme sioniste se présente toujours comme une réaction de défense : « La Garde », Hashomer, est le nom de l’organisation militaire dans laquelle s’intègre Bar-Guiora en 1909, « Défense », Hagannah, celui de l’organisation qui lui succède.

1920 est la première année du mandat sur la Palestine confié à la Grande-Bretagne par la Société des Nations. C’est aussi l’année d’une manifestation meurtrière de violence, avec les émeutes de Jérusalem pendant la fête juive de Nabi Mous­sa. Au sein de la Haganah, des radicaux créent en 1931 une faction dissidente, qui devient en 1936 l’Irgoun (Irgoun Zvaï Leoumi, «  Organisation militaire nationale  »). L’Irgoun se lance dans des actions de représailles contre les Ara­bes luttant contre les implantations juives, puis dans des attentats contre les civils arabes sans distinction (première grenade sur un marché de Jérusalem en 1937), ce qui lui vaut la qualification d’organisation terroriste par les Britanniques. Les violences s’exacerbent lors de la révolte arabe de 1936-1939.

En 1939 la frange la plus radicale de l’Irgoun fonde le Lehi (groupe Stern). A partir de 1936, la Haganah forme des unités de guérilla contre les Arabes. Avec la naissance de l’Etat d’Israël en 1948, après des années de terrorisme,le sionisme atteint son objectif principal. La Haganah, l’Irgoun et le Lehi fusionnent pour former Tsahal, l’armée dont elles deviennent l’armature tandis que leurs branches politiques siègent à la Knesset.