Paru dans Echanges N°150

Hiver 2014-2015

Depuis la fin du XXe siècle et le début du XXIe, nous assistons à des révolutions colorées et fleuries, parfumées à l’odeur de poudre, certaines dans la zone slave, d’autres, dans ce que les Américains nomment le Grand Moyen-Orient (notion adoptée par l’administration Bush en 2004).
Ces révolutions, même si elles ont un caractère social, sont systématiquement étouffées par des rivalités nationalistes, religieuses, régionalistes ou ethniques... avec pour porte de sortie la sainte démocratie des droits de l’homme et du citoyen. En réalité, l’émigration pour ceux qui peuvent, la misère et la crève pour ceux qui restent.
Ces révolutions impliquent des factions armées de part et d’autre par ceux qui veulent s’approprier des zones pour exploiter le pétrole, l’uranium ou autres sources de matières premières. Quant à l’implication de la Russie dans la guerre actuelle en Ukraine, il semble que, en sus de ses intérêts économiques, le gouvernement russe ne se résigne pas à devenir une simple puissance régionale. Dans cet océan de rivalités bourgeoises, le prolétariat n’émerge que très rarement ; dans les pays de l’OCDE, par exemple, il passe son temps depuis plusieurs décennies à tenter uniquement de défendre ses acquis et l’emploi qui s’amenuisent de jour en jour.
Paul Mattick (1904-1981) écrivait en 1968 à propos de ce cycle de luttes en ­Occident :

« (...) le réformisme suppose que le capitalisme soit réformable. Tant que celui-ci conserve ce caractère, l’essence révolutionnaire de la classe ouvrière demeure à l’état latent. La classe ouvrière cessera d’avoir conscience de sa situation de classe, et elle identifiera ses aspirations à celles de la classe dominante. Un jour cependant, la survie du capitalisme finira par dépendre d’un “réformisme à rebours” ; le système sera contraint de recréer les conditions qui ont conduit au développement de la conscience de classe et à la perspective d’une révolution prolétarienne. Lorsque ce jour viendra, le nouveau capitalisme ressemblera à l’ancien, et il se retrouvera de nouveau, dans des conditions changées, face à l’ancienne lutte de classe (1). »

 Cette période que Mattick caractérisait de « réformisme à rebours » touche à sa fin en Occident et il faut s’attendre à un renouveau de la lutte de classe.
Au Proche-Orient, il y a ceux qui s’engagent dans des guerres bourgeoises, endoctrinés par le nationalisme et les rivalités religieuses. Ce n’est certes pas nouveau ni spécifique au Proche-Orient ; il suffit de se référer, pour s’en convaincre aux divers massacres à Bakou (Azerbaïdjan) entre 1905 et 1918 (2).

Du fait des massacres en chaîne et répétés, il suffit pour une puissance étrangère impérialiste d’attiser ce feu pour que de nouveau tout s’enflamme. En 1905 les bolcheviks essayèrent dans le Caucase de calmer ces rivalités au sein du prolétariat, sans grand succès. En mars 1918, des Arméniens (chrétiens) vivant à Bakou massacrent des musulmans – en septembre, l’armée turque et des Azéris (habitants de l’Azerbaïdjan, chiites) massacrent les Arméniens de Bakou.
Mais il y a aussi ceux qui, sur plusieurs générations déjà, ont fui comme ils pouvaient le théâtre des guerres, formant d’importantes diasporas dans le monde, notamment les Arméniens, les Palestiniens, les Kurdes, les Juifs, les Iraniens, les Africains... Dans ces diasporas, nombreux sont ceux qui sont ou deviennent des prolétaires ; c’est le cas, par exemple, des Kurdes que les combats actuels en Syrie ont remis sur le devant de la scène. Ils seraient un million en Allemagne. Toutes ces diasporas n’ont de national qu’un passé lointain, culturel et linguistique essentiellement, qui tend à se dissoudre dans le capitalisme mondialisé.
Hannah Arendt (1906-1975) avait bien identifié ce phénomène migratoire de masse  de ce qui fut appelé des « minorités nationales », devenues apatrides à la suite de la première guerre mondiale et des différents traités de paix (4). Seulement, Arendt ne voyait pas ce phénomène comme une dissolution par le Capital des règles anciennes d’un nationalisme devenu impérialiste ; elle y voyait un défaut de la démocratie que la Société des nations (SDN) ne savait pas prendre en charge.
Elle voulait que justice soit rendue aux peuples sans Etat ni nationalité. Elle pressentait bien cette explosion de populations déplacées que nous connaissons aujourd’hui, dont elle dresse un tableau intéressant mais n’y voyait qu’une question de droit, d’égalité en droit, alors qu’il s’agit avant tout d’une prolétarisation universelle, c’est-à-dire d’une expropriation/déportation de populations par la guerre.
En Europe
Ces migrations affectent toute la planète et ont pour causes de nombreux motifs ; économiques (recherche d’un bien-être matériel), sociaux (fuite des zones de guerres) et politiques (fuite d’une dictature). Pour des raisons de place, je ne m’intéresserai ici qu’aux flux migratoires en direction de la « forteresse ­Europe ».
Nous savons d’expérience que la puissance de feu des bourgeoisies n’impressionne pas les populations surnuméraires dans le monde qui, pour survivre, s’attaquent à la forteresse Europe, et posent par leur seule présence un danger « sécuritaire » qui déborde maintenant les structures mêmes de la société capitaliste. Ces populations ne craignent pas la mort ; elle fait partie de leur quotidien depuis longtemps.
Ces mouvements migratoires affectent d’ailleurs aussi des Européens : nombreux sont ceux obligés de faire leurs valises pour chercher du travail ailleurs, qu’ils viennent d’Europe du Sud (Grèce, Espagne, Portugal, Italie) ou d’Europe centrale. En ce début du mois de janvier 2015, des prolétaires de Bosnie-Herzégovine ont été contraints de demander asile à la Croatie, victimes d’une série de faillites d’entreprises comme Aida, Dita, Konjuh et Livnica. Après une longue marche, ils ont finalement été refoulés au poste frontière d’Orašje.
Voilà le résultat de la guerre dite de Bosnie qui opposa de 1992 à 1995 Serbes, Musulmans et Croates : la population de Bosnie-Herzégovine a chuté de 600 000 personnes en conséquence des massacres et de l’émigration massive dus à la folie nationaliste.
De même pour les événements en Libye, Tunisie, Egypte, Syrie... Le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », leitmotiv de Lénine et de Woodrow Wilson en faveur de l’indépendance des colonies, finira après deux guerres mondiale par un partage entre les deux super-puissances qui est battu en brèche depuis l’implosion de l’URSS. Comme disait François Mitterrand : « Il faut revoir les accords de Yalta. » C’est ce qui se passe depuis le démembrement de l’ex-Yougoslavie et les guerres dans les Balkans (300 000 morts) (5).
Durant ces guerres, nous avons vu certains groupes gauchistes et libertaires soutenir l’UCK au Kosovo et aller jusqu’à demander à l’Etat français d’armer ces « libérateurs ». Actuellement, l’OTAN est à l’offensive et les lobbies pétroliers, financiers et militaristes jouent la déstabilisation des Etats, leur morcèlement, leur régionalisation, afin de pouvoir exercer un contrôle plus centralisé mondialement (6). C’est en tout cas ce qui me semble transparaître au niveau occidental. Je ne vois que quatre grand Etats à résister actuellement à cette offensive conjointe de l’OTAN et des milieux d’affaires : la Chine, la Russie, l’Iran et le Brésil – suivis dans une certaine mesure par plusieurs pays latino-américains.
Tous ces Etats sont bien entendu capitalistes et les différents camps ne représentent que la concurrence entre eux, où tous les arrangements, comme en Ukraine, peuvent se faire en haut lieu. Il se dit actuellement que les Etats-Unis se désengagent en Ukraine suite à un échange entre Obama et Poutine concernant Cuba qui ouvrirait ses réserves pétrolières et minières aux entreprises américaines. La Grèce se tournerait vers les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), c’est-à-dire la Russie. Toutes les combinaisons et tractations secrètes entre Etats et groupes d’Etats sont possibles, et c’est dans ce cadre, qu’une fois de plus, la question kurde refait surface.
La question du nationalisme kurde
On ne saurait traiter la question du nationalisme kurde sans considérer que toute question nationale est close depuis la première guerre mondiale. Dès Le Manifeste communiste de 1848, Marx indique que, comme le prolétariat doit en finir avant tout avec sa propre bourgeoisie, cette lutte revêt une forme nationale, bien que sur le fond il ne s’agisse pas d’une lutte nationale puisque le prolétariat n’a pas de patrie et que son objectif est d’abolir l’exploitation de l’homme par l’homme, seule manière d’abolir l’exploitation d’une nation par une autre.
La question nationale n’a plus, depuis longtemps, d’intérêt économique pour le capital devenu transnational. Dès qu’il l’a pu, le capital national a rejeté les béquilles du monopole féodal que lui avait délivrées l’Etat, s’est émancipé et est parti à la conquête du monde. Rosa Luxemburg eut le mérite, contre le wilsonisme et le léninisme, de s’opposer au « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », ce slogan séduisant qui visait à soutenir les mouvements nationaux en lutte contre le colonialisme. Et il n’est pas difficile de démontrer que les Etats-Unis et l’URSS allaient l’utiliser pour se partager le monde au détriment des anciennes puissances coloniales : l’Amérique aux Américains, telle était par exemple la doctrine du président James Monroe considérant que l’Amérique latine, tout juste émancipée de la tutelle espagnole, devait tomber dans l’escarcelle des Etats-Unis.
Il est un peu plus difficile aujourd’hui de combattre l’idéologie des interventions militaires dites humanitaires de notre sainte démocratie ; d’autant que cette idéologie se pare maintenant du drapeau d’une intervention contre d’affreux barbus obscurantistes, levier bien plus puissant pour obtenir l’adhésion des populations des nations guerrières.
Le jeu, nous le connaissons ; c’est celui du Capital qui, n’ayant comme patrie que l’argent rapportant de l’argent, n’hésite pas à fomenter des guerres ni à alimenter les deux camps adverses en armes et en carburant, les yeux fixés sur les indices boursiers. Par exemple, durant la première guerre mondiale, la Standard Oil de Rockfeller (actuellement Exxon-Mobil) avait le contrôle de l’approvisionnement en pétrole en Allemagne (7) et en France. Georges Clemenceau n’avait plus de « tigre dans son moteur » pour poursuivre la guerre et dut négocier avec la Standard Oil la livraison de pétrole ; ce qui lui fera dire : « une goutte de pétrole vaut une goutte de sang (8). »
De même durant la montée de Hitler au pouvoir, il est bien connu que celui-ci fut soutenu par Ford et bien connu que l’entreprise allemande Krupp alimenta les deux camps, et que ses usines ne furent pas bombardées par les alliés.
Nous pourrions écrire un dictionnaire sur ce genre de collaboration, qui vise à se débarrasser des crises par la guerre en faisant se battre les populations les unes contre les autres.
Certains qualifient à cet effet Daesh d’organisation islamo-fasciste (9) lui conférant un rôle d’épouvantail et d’agent du capital ; il est l’excrément obscurantiste produit par l’Otan et Israël qui, curieusement ne sont pas inquiétés par le monstre et vice-versa, l’ennemi commun étant l’Iran. Le monstre n’a pas perdu son temps : il s’est approprié des puits de pétrole pour son propre compte et viserait maintenant ceux du Kurdistan, en fait la relation intime entre Barzani et Israël via un Etat-croupion kurde, ami et allié d’Israël. Daesh, conséquence de l’invasion de l’Irak par les troupes de l’Oncle Sam en 2003, semble ne pas vouloir abattre Bachar Al-Assad, au moment où Obama lâchait l’initative franco-sioniste contre ce même Bachar Al-Assad. La Russie a, elle aussi, son islamiste radical, le Tchétchène Ramzan Kadyrov, qui met à la disposition de Vladimir Poutine un régiment spécial pour en découdre avec Daesh, considéré par Ramzan Kadyrov comme un agent de l’Occident.
Les Kurdes qui sont encore au Kurdistan, pour la plupart des paysans pauvres n’ayant pu fuir les combats, se trouvent pris en tenaille. Le prolétariat kurde est de par son importante diaspora, notamment en Turquie et en Allemagne (10), « dénationalisé », apatride, voire regroupé dans un communautarisme de parti comme le PKK, Parti des travailleurs du Kurdistan côté turc.
Les événements politiques, guerres et émeutes, des dernières décennies ont poussé des millions d’êtres humains vers l’émigration. Les Kurdes sont de ceux-là, se réfugiant à Istanbul (3 millions de Kurdes), Izmir, Adana, Mersin en Turquie, Bagdad en Irak, ou Téhéran et Tabriz en Iran au point que près du tiers des Kurdes vivent actuellement en dehors du Kurdistan. D’autres, prolétarisés dans un premier temps en Turquie, sont passés en Allemagne (11), notamment à Hambourg, une ville portuaire où vivent et travaillent 35 000 Kurdes. Ce n’est pas un hasard si eurent lieu dans cette ville de violents affrontements avec les islamistes. Comme le disait en son temps Rosa Luxemburg : « Ne volera plus jamais, qui aujourd’hui n’a pas volé (12) » le nationalisme kurde est, de fait, mort-né  Il n’a pas plus d’espoir d’exister que les nations indiennes d’Amérique du Nord. Le combat du prolétariat kurde est ­universel.
Gérard Bad,
janvier 2015

 NOTES

(1) Paul Mattick, « Le nouveau capitalisme et l’ancienne lutte de classes » (1968) repris dans le recueil Le Marxisme hier, aujourd’hui et demain (éd. Spartacus, 1983).
(2) Voir E. L. Keenan, « Remarques sur l'histoire du mouvement révolutionnaire à Bakou, 1904-1905 », Cahiers du monde russe et soviétique, 1962, vol. 3 n°3, accessible sur www.persee.fr/ web/revues/home/prescript/ article/cmr_0008-0160_1962_num_3_2_1505

 (3) Hanna Arendt, Les Origines du totalitarisme, t. 2 L’Impérialisme, éd. Fayard.

 (4) A la fin de la première guerre mondiale, les nouvelles frontières répartissent les Kurdes dans quatre pays (Irak, Iran, Syrie, Turquie). Les premières cartes du Kurdistan ont été dressées en 1919, par un envoyé kurde sur la demande de la Société des Nations (les articles 62 et 64 du Traité de Sèvres signé par le sultan et les Puissances prévoyaient un Kurdistan autonome voire indépendant et une Arménie indépendante).

(5) Guerre en Slovénie (1991), connue sous le nom de « guerre des dix jours » ; guerre en Croatie (1991-1995) ; guerre en Bosnie (1992-1995) ; guerre au Kosovo (1998-1999).
(6) François Thual, La Planète émiettée. Morceler et lotir, un nouvel art de dominer, éd. Arléa, 2002.

 (7) L’Allemagne en plein développement industriel avait conscience du rôle stratégique du pétrole pour l’indépendance énergétique du pays. A cette époque (1912), l’Allemagne dépendait pour ses approvisionnements de la Rockfeller Standard Oil Company. La Deutsche Petroleum Verkaufsgesellschaft (Société allemande de vente du pétrole), la branche allemande de la Standard Oil, contrôlait 91 % des ventes de pétrole à l’Allemagne. Actionnaire à 9 % de la Deutsche Petroleum Verkaufsgesellschaft, la Deutsche Bank ne pesait pas lourd.
(8) La citation exacte est : « Il faut que la France combattante (...) possède l’essence aussi nécessaire que le sang dans les batailles de demain », d’après Pierre Fontaine, L’Aventure du pétrole français, Nouvelles Editions latines, 1967, p. 42, consultable sur
http://books.google.fr/books/about/L_aventure_Du_Petrole_Francais.html?id=BNHRrfUWYWQC&redir_esc=y

 (9) Il n’y a aucun rapport entre l’islamisme et le fascisme, ni d’un point de vue économique, ni d’un point de vue social.
(10) En matière économique, les Kurdes sont notamment présents en France dans le secteur du bâtiment, de la confection et de la restauration. Leur communauté compte aussi de nombreux artistes (musiciens, peintres, cinéastes...).
(11) Selon Le Monde du 15 décembre 2004, il y aurait 2 375 000 Turcs en Allemagne, dont 1 million de Kurdes d’après l’Association des Kurdes d’Allemagne (KGD)
(12) « C'est aujourd'hui la nuit de Walpurgis sur le Brocken [montagne où se serait déroulée la nuit de Walpurgis] nationaliste.
“Sur un balai, sur un bâton
Ne volera plus jamais, qui aujourd'hui n'a pas volé*.”
Mais le nationalisme n'est qu'une formule. La substance, le contenu historique qu'elle couvre est aussi divers et ramifié qu'est creuse et pauvre la formule d’“autodétermination nationale” qui le cache. »
(Rosa  Luxemburg, Fragment sur la guerre, la question nationale et la révolution, 1918)
* Citation du “chœur des sorcières” dans le Faust de Goethe.