2/8-Espagne:l’insurrection des Asturies 1934

Communication de Manuel Grossi pour l’édition française de

L’Insurrection des Asturies

Les faits historiques rapportés dans ce livre auraient pu changer intégralement les bases politico-économiques de la péninsule ibérique en octobre 1934, si, alors que le fascisme faisait ses premières tentatives pour s’emparer de l’appareil de l’État, ce à quoi il était arrivé en partie, toutes les organisations ouvrières de l’Espagne avaient répondu, les armes à la main, de la même manière et avec le même courage que le prolétariat asturien, dans l’unité, a su faire sous le contrôle et la direction de l’Alliance ouvrière révolutionnaire. Il n’en fut pas ainsi. C’est de ce drame, l’abstention des anarcho-syndicalistes hors de la région asturienne, le faux courage des républicains et jusqu’au vote négatif d’une partie de la direction de l’Union générale des Travailleurs et du Parti socialiste ouvrier espagnol, lequel, ni hier ni aujourd’hui, n’a vu d’un œil favorable l’héroïque décision des travailleurs des Asturies en octobre 1934, que dérivent les désastreuses conséquences dont le peuple espagnol souffre depuis plus de trente-sept ans.
Les Asturies ont toujours été une des régions d’Espagne où la classe ouvrière a eu une préparation, tant politique que syndicale, des meilleures. La Confédération nationale du Travail (tendance anarchiste) et l’Union générale des Travailleurs (socialiste) étaient auparavant et continuent d’être aujourd’hui, malgré les incessantes difficultés de la clandestinité et la dure répression que subissent tous les jours les ouvriers de cette région, les deux organisations de base solidement enracinées par de multiples et dures batailles contre le patronat minier et métallurgique. De la même manière on doit mentionner la ferme stabilité du Parti socialiste ouvrier espagnol, organisation fortement implantée dans les milieux ouvriers de la région asturienne, avec une exclusivité politique quasi-totale dans le bassin houiller. D’où il découle que la presque totalité des travailleurs des mines, peut-on dire, a reçu une éducation sociale très profonde, par le biais du Syndicat mineur asturien (U.G.T.) dont la tendance est socialiste en tout et pour tout.

La formation de l’Alliance ouvrière des Asturies

Au mois de mars 1934 se tient au Centre des Sociétés ouvrières d’Oviedo une assemblée de toutes les organisations ouvrières de la région des Asturies, convoquée par la Confédération régionale du Travail des Asturies, Léon et Palencia, d’influence anarcho-syndicaliste, et par l’U.G.T.
La principale mission de cette réunion, convoquée par des socialistes et des anarcho-syndicalistes, est d’arriver à l’unité d’action de toutes les forces ouvrières des Asturies moyennant la création d’un organisme unitaire et de combat, l’Alliance ouvrière révolutionnaire, dans les Asturies. L’A.O.R., quant à ses positions de base, pourrait ainsi être définie en quatre points :

  • Comme organe d’unité d’action.

  • Comme centre de propagande unitaire et de mutuelle compréhension entre les organisations contractantes.

  • Comme organe de préparation militaire.

  • Comme organe de pouvoir politique et économique.

Ces positions de base de l’A.O.R. devenaient d’une urgente nécessité puisque la marche forcée des forces réactionnaires et fascistes les portait à pas de géant vers la prise du pouvoir, d’où elles auraient étouffé, jusqu’au moindre bourgeon, les libertés octroyées par la République. Ce qui est sûr, c’est que la véritable responsabilité de ce qui se produisait retombait sur l’ensemble des groupes dits républicains ainsi que sur la tendance dite droitière du P.S.O.E., non moins responsable d’avoir galvanisé les forces réactionnaires, et par conséquent responsable de l’échec de la République. C’est si vrai qu’on facilitait l’oubli de la répression qui frappait le mouvement ouvrier révolutionnaire, alors qu’on oubliait que les fascistes étaient en train de nourrir leurs petits fauves. C’est pourquoi les ouvriers asturiens s’étaient rassemblés afin de barrer la route à la réaction, pour aller à la lutte afin de prendre le pouvoir et donner vie à une société socialiste, seule garantie de l’affermissement de la liberté et de l’amélioration des conditions économiques des classes salariées.
A l’appel de l’U.G.T. et de la C.N.T. des Asturies accoururent le Parti socialiste ouvrier espagnol, le Syndicat mineur asturien, le Bloc ouvrier et paysan, la Gauche communiste, les Jeunesses socialistes, les Jeunesses libertaires et le Parti communiste d’Espagne (section des Asturies),
Les deux organisations proposantes, C.N.T. et U.G.T., avaient tenu quelques réunions préparatoires et étaient arrivées à un accord de principe sur les bases d’un pacte d’unité d’action. Le pacte, porté en partie à la connaissance des organisations présentes, est accepté à l’unanimité, sauf le Parti communiste et c’est presque normal qui, comme toujours lorsqu’il s’agit d’unité d’action de la classe ouvrière et que la direction ne tombe pas entre ses mains, manifeste sa désapprobation par une opposition hermétique, entreprenant une action contre-révolutionnaire dénuée de tout sérieux. Si le P.C.E. avait été majoritaire dans les Asturies, en raison de ses positions politiques aux ordres de la Russie, la Révolution des Asturies de 1934 ne se serait jamais produite.

Pacte d’Alliance ouvrière des Asturies

Voici le Pacte et les bases qui mentionnent les termes du compromis passé entre les organisations signataires :

« Les organisations soussignées U.G.T. et C.N.T. conviennent entre elles de reconnaître que, face à la situation économique et politique du régime bourgeois d’Espagne, Faction unitaire de tous les secteurs ouvriers s’impose avec l’objet exclusif de promouvoir et de mener à bien la révolution sociale. A telle fin chaque organisation signataire s’engage à accomplir les termes de l’engagement fixés ainsi dans ledit pacte :
1) Les organisations signataires de ce pacte travailleront d’un commun accord jusqu’au triomphe de la révolution sociale, établissant alors un régime d’égalité économique, politique et sociale, fondé sur des principes socialistes fédéralistes.
2) Pour parvenir à cette fin, on constituera à Oviedo un Comité exécutif représentant toutes les organisations ayant adhéré au dit pacte, qui agira en accord avec un autre de type national et d’un caractère identique répondant aux nécessités de Faction générale à développer dans toute l’Espagne.
3) Comme conséquence logique des conditions 1) et 2) du dit pacte, il est entendu que la constitution du Comité national est une prémisse indispensable (au cas où les événements se déroulent normalement) pour entreprendre toute action en relation avec l’objectif de ce pacte, pour autant que ce pacte s’efforce et prétende à la réalisation d’un fait national. Ce futur Comité national sera le seul habilité à pouvoir ordonner au Comité qui s’installera à Oviedo les opérations à entreprendre
en relation avec le mouvement qui éclatera dans toute l’Espagne.
4) Dans chaque localité des Asturies sera constitué un Comité qui devra être composé par des délégations de chacune des organisations signataires de ce pacte et par celles qui, apportant leur adhésion, seront admises dans le Comité exécutif (1).
5) A partir de la date de signature de ce pacte cesseront toutes les campagnes de propagande qui pourraient gêner ou aigrir les relations entre les diverses parties alliées, sans pour cela signifier l’abandon du travail serein et raisonnable entrepris au compte des diverses doctrines préconisées par les secteurs qui composent l’Alliance ouvrière révolutionnaire, et conservant, à telle fin, leur indépendance organique.
6) Le Comité exécutif élaborera un plan d’action qui, moyennant l’effort révolutionnaire du prolétariat, assurera le triomphe de la révolution dans ses différents aspects, et sa consolidation selon les normes d’une convention à établir préalablement.
7) Deviendront des clauses additionnelles au présent pacte tous les accords du Comité exécutif, dont l’observance est obligatoire pour toutes les organisations représentées, ces accords étant de rigueur tant durant la période préparatoire de la révolution qu’après le triomphe, étant bien entendu que les résolutions du dit Comité s’inspireront du contenu du pacte.
8) L’engagement contracté par les organisations soussignées cessera lorsqu’aura été implanté le régime signalé à l’alinéa 1, avec ses organes propres, élus librement par la classe ouvrière et par le procédé qui a régi l’œuvre de ce pacte.
9) Considérant que ce pacte constitue un accord des organisations de la classe ouvrière pour coordonner leur action contre le régime bourgeois et l’abolir, les organisations qui auraient une relation organique avec des partis bourgeois les rompront automatiquement pour se consacrer exclusivement à parvenir aux fins que détermine le présent pacte.
10) De cette Alliance révolutionnaire fait partie, pour être préalablement en accord avec le contenu de ce pacte, la Fédération socialiste asturienne.
Asturies, 28 mars 1934 »

Malgré le courant révolutionnaire qui se manifestait parmi les niasses ouvrières en faveur de l’Alliance ouvrière révolutionnaire, il faut remarquer que, de février à octobre 1934, le Parti communiste a pris parti contre l’Alliance aussi bien à travers la presse qu’à la tribune arrivant même à publier un manifeste contre l’unité qui, entre autres insanités, disait à la fin :
« Travailleurs, ne vous laissez pas abuser par le chemin de l’unité. Vos chefs vous trahissent. L’Alliance ouvrière est le nerf de la contre-révolution. A bas l’Alliance ouvrière de la trahison ! ».


C’est ce qu’écrivait le P.C. vingt-quatre heures avant que s’engage l’action révolutionnaire. C’est-à-dire le 4 octobre 1934.
Plus tard, lorsque le mouvement a éclaté, dans la matinée du 5, ces mêmes éléments du P.C. faisaient un mea culpa pour leurs erreurs et sollicitaient leur entrée dans l’Alliance ouvrière révolutionnaire, qui, comme par magie, et du soir au matin et peut-être sur l’ordre des tovaritch du Kremlin, avait cessé d’être le « centre nerveux de la contre-révolution ». Que de contrastes violents réserve la vie !
Ce qui est sûr, c’est que les communistes, une fois dans les rangs de l’Alliance ouvrière, ont lutté dans les Asturies avec un très grand courage, comme nous avons, nous tous, combattants de cette bataille, lutté. Mais ce qu’il est nécessaire de mettre au clair, c’est que toute l’action du P.C. a été liée à une tendance partisane prononcée qui, parfois, outre qu’elle faussait les bases de l’unité, était absolument détestable pour la cohésion de l’unité militaire au combat.

Composition du Comité exécutif régional de l’Alliance ouvrière des Asturies

Voici la composition du Comité exécutif régional de l’Alliance ouvrière des Asturies qui a dirigé la lutte révolutionnaires des quinze jours de Révolution socialiste :
Président : Bonifacio Martin, représentant le P.S.O.E. et l’U.G.T., militant socialiste avisé, fusillé aux alentours de Lugones, à six kilomètres d’Oviedo, par les troupes qui opéraient sous les ordres du général Lopez Ochoa. Vice-président : Manuel Grossi, représentant le Bloc ouvrier et paysan et la Gauche communiste.
Secrétaire : José Maria Martinez, représentant de la Confédération régionale du Travail des Asturies, Léon et Palencia (C.N.T.). trouvé mort aux alentours de Sotiello, village éloigné de Gijón de huit kilomètres, le 12 octobre 1934. La mort de cet homme, exemplaire, sincère et loyal révolutionnaire, difficile à égaler, renferme un mystère que seuls ses plus proches compagnons pourraient éclaircir.
Trésorier : Graciano Antuna, représentant le Syndicat mineur asturien (U.G.T.), fusillé par les prétendus nationalistes d’Oviedo en 1936, après avoir subi d’horribles tortures. Ce grand combattant et mineur socialiste a su mourir en toute dignité comme seul savent mourir les fils de la mine de ces lyriques et héroïques terres asturiennes.
Etaient également membres du Comité exécutif régional de l’A.O. des Asturies au nom du P.S.O.E. et de l’U.G.T. ; Amador Fernandez Montes, Ramon Gonzales Pena, Belarmino Tomas Alvarez, et Perfecto Gonzalez, ce dernier fusillé par les forces franquistes en 1942, après avoir parcouru pendant quatre ans les montagnes des Asturies, les armes à la main, avec quelques dizaines de guérilleros révolutionnaires en lutte serrée contre le régime répressif qui domine l’Espagne. Pour la C.N.T., avec José Maria Martinez, faisaient aussi partie du Comité exécutif régional de l’A.O. : Horacia Argüelles et Avelino Entrialgo.
Pour le Comité du B.O.C. et de la Gauche communiste, Marcelino Magdalena et José Prieto, avec l’adhésion de la Jeunesse communiste ibérique, étaient membres du Comité de l’A.O. à titre consultatif.
Les Jeunesses socialistes étaient représentées par : Angel Fierro et Rafaël Fernandez.
Les Jeunesses libertaires avaient adhéré, représentées par les compagnons de la C.N.T. ci-dessus mentionnés. Javier Bueno, le grand journaliste directeur du journal socialiste Avance, était chargé de la propagande écrite. Cet homme de grande valeur sous tous les aspects, a été condamné à la peine de mort par le garrot, châtiment de droit commun, et exécuté publiquement à Madrid en 1939.
Enfin, n’oublions pas également que le Parti communiste, une fois incorporé à la lutte, a fait partie de la direction de l’Alliance ouvrière.

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Et maintenant, cher lecteur, comme point final à cette communication, il faut que tu saches que le manuscrit du journal des événements de l’Insurrection des Asturies (Quinze jours de Révolution socialiste) a été écrit avec le sang des mineurs asturiens, deux mois à peine après la fin des combats, dans les caves de la Maison du peuple de Mieres, convertie en prison et centre de torture et de martyr de ces hérauts parias du sous-sol, les mineurs des Asturies qui avaient perdu une bataille dans leur marche ferme vers la révolution socialiste, sans avoir cessé un seul instant de croire en la victoire.
Il est certain que tous les récits, quand ils sont nés de mouvements révolutionnaires, sont rédigés de manière bien mouvementée. Et mon manuscrit, l’Insurrection des Asturies, a, lui-aussi, son histoire. Les heures durant lesquelles il a été écrit ne pouvaient être plus sombres. La répression était d’une rare ampleur. C’est pourquoi les feuillets écrits sortaient de la prison au fur et à mesure, comme on pouvait, bravant toutes sortes de périls propres à la période, car, être découverts dans la pratique de ce petit jeu, c’était s’exposer à la mort. Des compagnons éprouvés, en relation avec ma famille, étaient chargés de faire parvenir mes écrits à Barcelone, où par des moyens également clandestins, les membres du Comité exécutif, Germinal Vidal, Miguel Pedrola, Wilebaldo Solano, et Galo de la Jeunesse communiste ibérique les remettait à la direction de mon parti, le Bloc ouvrier et paysan, cette même direction qui, après une lettre et une conversation particulière, m’a demandé mon accord pour donner forme de livre à mon manuscrit. C’est donc ainsi qu’est paru le récit des événements de la Révolution des Asturies de 1934.
Le cri de cet octobre socialiste : U.H.P. (Unies, Hermanos Proletarios ! — Union, Frères Prolétaires !) reste aujourd’hui plus vivant que jamais dans la conscience collective des vaillants travailleurs asturiens. Il est certain que la leçon a été très dure et très sanglante, mais aussi hautement éducative pour la jeunesse révolutionnaire qui lutte en avant-garde pour une société socialiste où la justice et la liberté seront plus humaines, plus accessibles et plus fraternelles entre tous les salariés du monde.

Manuel GROSSI. Brignoles, avril 1971

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2/9 -France : la guerre de classe des gueules noires 1941- 1948.